‹ Des inconnus chez moiChapitre 18 sur 24 · XX. — Le Courrier héroïque · texte numérisé non relu

XX. — Le Courrier héroïque

LA nouvelle s'est répandue que l'armistice est signé. Les messagers sont arrivés en auto à Saint-Raphaël tellement ivres qu'ils ont brisé la glace d'une devanture. On pavoise, on chante. Dans tous les camps sénégalais se propage, en roulement, le bruit des tam-tams. Les tirailleurs qui étaient partis dès l'aube à l'exercice, silencieusement, redescendent en rythmant leur marche par des chants de leur pays.

Quelques jours auparavant, j'avais dit à Ghibi, gui est musicien :

— Pourquoi tous les tirailleurs ne chantentils pas pendant la marche ? Les chansons de ces jeunes, qui viennent d'arriver, sont très jolies, et on voit bien que les hommes ne sentent pas leur fatigue pendant qu'ils les entendent.

— Oui, dit Ghibi, nous tous y a commencer chanter même chose comme ceux-là, mais tous y a fini maintenant ; parce que dans cette la guerre qu'il est trop mauvaise, tu connais bien que si tu vas chanter aujourd'hui, tu vas faire malheureux demain.

Le 11 novembre, les vibrations de l'air témoignent que personne n'a plus peur du lendemain.

Retour de Saint-Raphaël, Ghibi passe dans l'après-midi, remorquant sa bicyclette, pour nous « souhaiter la bonne fête ». Il est gris de plaisir ; il plaisante, il rit, il nous fascine, Jean, François et moi, par sa gaîté, comme ferait un effet de lumière, une arrivée printanière d'oiseaux.

— Tu vas boire du pinard, j'espère, cette foisci, pour fêter la paix, lui conseille François.

— Oh, non !

— Alors, beaucoup de rhum ?

Il rit.

— Et Monsieur Major est-il content ?

— Oh ! lui, plus content que moi encore, parce que lui, quand il a entendu dans le téléphone que la bataille est finie, il a crié :

— Ghibi, c'est fini la guerre, demain je retourne dans ma maison.

— Non, Monsieur Major, moi j'ai dit, pas encore demain, voyons, finir service il va pas si vite !

Ghibi donnant des leçons de pondération à son capitaine est fort inattendu. Lui-même comprend ce joli renversement des attitudes, dû aux circonstances magiques, car il insiste en riant :

— Tu comprends ça ? Monsieur Major qui veut partir tout de suite ? Moi, j'ai pas voulu : « Non, Monsieur Major, j'ai dit, y a pas moyen partir comme ça, il faut attendre un petit peu. »

— J'ai vu tout le monde bien heureux dans la ville, nous dit à son tour Damba Dia, sorti de l'hôpital depuis peu ; j'ai trouvé rien qu'une femme qui n'est pas contente ; elle dit qu'il faut aller à Berlin.

C'est la première fois que je donne de l'argent à Damba Dia. Je lui dis qu'en l'honneur de la paix, il s'achètera des objets de toilette, puisqu'il ne boit pas.

Quand il voit le billet de vingt francs que j'ai déplié à côté de lui, il le regarde un moment sans rien dire, comme pour lui laisser le temps

Des Inconnus. - IH

de prendre des formes moms extravagantes ; puis il sourit :

— Tout ça ? mais il est trop gros ! Puisque moi, jamais encore en France ni au Sénégal, jamais personne m'a donné un cadeau comme celui-là, ni militaires, ni civils, ni rien.

— Tu es seul à trouver que c'est gros. Je suis sûre que le chemisier ne te le dira pas demain.

Il continue cependant à regarder le papier bleu comme s'il s'attendait à le voir remuer..., partir... peut-être ? Il se garderait d'y toucher, il ne veut pas le contraindre, il le laisse libre de s'envoler par la fenêtre s'il ne se plaît pas avec lui ; toutefois, tandis qu'il fait la lecture du journal à haute voix, de temps à autre il glisse au billet un regard attendri. Il doit penser que ce papier est bien gentil de rester ainsi, tranquille, si près de sa main, malgré qu'il n'ait rien fait pour l'apprivoiser.

— Je suis sûre que tu n'as pas trop bien dormi, cette nuit dernière ? dis-je à Ghibi, le 12 novembre, quand il revient encore à la .maison.

— Moi ? j'ai même pas coucher du tout ! même pas asseoir, moi rester debout, toute la nuit, comme maintenant. Trois fois, quatre fois, moi quitter Saint-Raphaël pour retourner au camp, mais trois, quatre fois aussi, trouver des camarades sur la route qui vont descendre en ville pour s'amuser et j'ai aller encore avec eux.

Les traits du narrateur sont tellement contractés et réduits, par le rire et la fatigue, qu'ils semblent frisés, on dirait crépus, comme ses cheveux.

— Je pense, lui dis-je, qu'aujourd'hui ton lit

sera bien meilleur pour toi que la chaise de l'éc(rfe !

— Non, l'école il est bon, toujours. Moi, je suis content bien pour lire tout de suite.

— Tu es fou ? Tu as trop sommeil ! Tu ne peux plus ouvrir les yeux.

— Si, moi y a moyen lire un peu, un peu, maintenant, insiste-t-il.

N'est-ce pas moi qui ai vu, sans aller en ville, le plus beau spectacle de la fête : ce garçon, courbatu par vingt-quatre heures de joie bruyante, qui ouvre son livre scolaire et se met à lire, pendant une demi-heure, pour que sa chère école ne se sente pas délaissée, mise à

l'écart du bonheur commun ?

Quelques jours après, Damba Dia m'apporte encore un écho de l'armistice.

En lui prêtant la Geneviève de Lamartine, je lui avais dit :

— Il ne faut pas être étonné si tu vois partout dans ce livre le mot Dieu que je ne dis pas souvent. C'est parce que, dans le temps où ce livre-là a été écrit, le mot Dieu était beaucoup plus à la mode que maintenant.

— Ah ! justement. Madame, je voulais vous dire ; c'est comme chez nous au bataillon, il y a un sergent sénégalais marabout qu'il nous parle que de Dieu depuis l'armistice. Le lendemain déjà de la fête, quand il m'a vu que je fumais, il m'a demandé si je suis de sa religion ; j'ai répondu que oui. Alors, il m'a dit qu'il faut lui donner ma pipe et mon tabac, et plus fumer. Je lui ai donné tout, puisqu'il me demandait. Alors j'ai plus fumé que des cigarettes comme vous avez vu l'autre soir que je suis vanu ici. Le

jour après, il m'a dit que je lui donne encore ma grammaire française, parce qu'un marabout qui va rentrer au Sénégal, il a plus besoin de savoir le français, rien que l'arabe seulement, pour les prières. Il m'a dit aussi qu'il faut plus sortir du camp sans lui dire où c'est que je vais, parce que c'est lui qui me donnera permission pour aller voir mon camarade ou pour acheter quelque chose à Saint-Raphaël, ou autre part.

» Alors, moi, j'avais plus de tabac dans ma poche, ni pipe ; mais j'ai pas voulu laisser le français encore, et je suis pas allé le voir comme il avait dit. Il a envoyé un autre sergent pour me demander pourquoi j'étais plus venu. J'ai répondu que j'avais pas le temps. Il a envoyé tous les jours après, encore. J'ai répondu toujours la même chose. Maintenant, il me laisse bien tranquille ; mais c'est pas pareil avec tous les tirailleurs, surtout avec ceux-là qu'ils sont pas gradés, parce que tout de suite que le sergent-là il voit un homme de sa religion qui fume ou qui tient un alphabet, il lui fait jeter dans le feu ou donner à un camarade qui n'est pas marabout, parce qu'il dit que Dieu il n'est pas content du français.

De tous mes élèves, Fôdé Bamba a été rapatrié le premier.

— Ne manque pas de venir me voir avant ton départ, lui avais-je dit, parce que je veux te donner cent francs à emporter, comme cadeau, pour ton mariage.

— Bon !

Quel type étrange que Fôdé ! Je lui aurais donné mille francs qu'il aurait aussi légèrement

dit : « Boni» » de l'air détaché dont on accepte de jeter une lettre à la boîte, en passant.

Il ne sait d'ailleurs articuler : merci, qu'avec la plume. Peut-être pense-t-il que c'est de la littérature, bonne pour le papier seulement.

Avant décembre 1919, nous ne lui avions jamais donné d'argent ; mais je lui avais parfois offert un mouchoir, un fruit, un objet de papeterie.

Il les avait toujours rangés à côté de lui avec le soin discret qu'on prend des objets qui sont destinés à une autre personne. Quelquefois, je ne pouvais m'empêcher, à ma confusion, de le questionner sur de petits cadeaux dont il ne m'accusait pas réception :

— Il est bien mauvais, n'est-ce pas, mon pauvre garçon, le papier que je t'ai donné ?

On aurait dit qu'il prenait plaisir à m'embarrasser :

— Quel papier ?

— Le papier du bloc de cartes-lettres.

— Ah .** celui-là ? Pourquoi tu dis mauvais ? Pas mauvais.

Il n'a jamais pris qu'un seul repas à la maison, notre vieil ami Fôdé, et il est impossible de savoir si c'est un hasard hostile qui l'a toujours éloigné ainsi de notre table, ou un parti pris de sa part. Je ne l'avais pourtant pas contraint de manger du poisson, que lui interdit son nom (1), ni de boire du vin, que le médecin-'major lui a défendu.

— Tu n'as pas eu de chance, le jour où tu as déjeuné à la maison, lui ai-je dit un peu plus

(1) Les Bambas s'interdisent la chair du poisson, comme d'autres familles celle des animaux éponymes correspondants. Voir à ce sujet l'ouvrage de M. André Arcin : La Guinée Française.

tard, à je ne sais quel propos, la cuisinière avait mal travaillé, elle avait tout manqué.

— Qui c'est qui a mal travaillé, tu as dit ?

— Notre cuisinière, qui avait manqué le riz, le jour où tu as déjeuné chez nous.

— Cuisinière qui a fait le riz ? lui a bien travaillé au contraire. Qui c'est que lui a fait mal t Rien de mal.

Il dit cela avec l'impassibilité qui sied, devant le tribunal, pour défendre l'honneur suspecté d'autrui. Je suis convaincue d'injustice, bien loin de toucher un remerciement.

Le jour où je lui dis : « Je veux te donner cent francs, » je ne sais pas si Fôdé est surpris. Est-il même content ? On ne peut le savoir. Il se comporte exactement comme les jours où je lui donne un citron de deux sous.

Je suis un peu gênée devant lui, parce que je sens bien que c'est moi qui suis étonnée de tosl générosité et que lui ne l'est pas du tout.

Quand je donnerai la même somme à un autre élève, il se débattra, et je croirai mesurer ma Valeur à sa résistance. Fôdé, soi-disant indiscr^, me fait cependant plus d'honneur. Il ne me prend pas pour une marchande qui attend de l'admiration en remboursement de ses dons ; ii me prend pour sa mère, ou pour un généreux verger.

Fôdé n'attache pas une grosse valeur aux fruits qu'on lui offre, mais du moins sait-il délicatement en préserver la fleur.

Le soir où il revient pour nous dire adieu, je lui donne, avec ma dernière poignée de main, une enveloppe à mettre dans sa poche :

— C'est ce que je t'avais promis, lui dis-je.

Il glisse distraitement le papier dans son vê-

tement, en quittant le seuil sans m'avoir comprise.

Mais cinq minutes après, il est de retour à la maison, tout essoufflé, pour me rapporter le billet.

— C'est mieux laisser ici, encore, insiste-t-ii. Ils ont dit partir dans deux jours, mais c'est pas bien sûr tout à fait.

— Monsieur Major, hier, il a retourné dans sa maison, nous annonce Ghibi Tangara le 4 décembre, parce que lui, y a démobilisé; mais, pour moi, quand même, y a pas moyen partir, parce que lui, Monsieur Major, il voulu pas. Toujours, quand moi je vais faire réclamation au bureau pour ma permission, officier va faire même réponse : « Mon petit, c'est pas mon faute, c'est faute à. ton capitaine qui veut pas laisser toi aller, » Hier, quand moi y a conduire Monsieur Major à Saint-Raphaël à la gare, lui m'a dit : « Ghibi, dans huit jours peut-être je vais voir toi encore. — Gomment, j'ai dit ]^onsieur Major, vous rentrez encore à Saint-Raphaël ? — Non, moi, c'est fini Saint-Raphaël, mais c'est toi qui vas venir voir moi à Espalion. — Non, j'ai dit, Monsieur Major, moi je vais pas chez vous maintenant, je vais partir pour ma permission du Sénégal. Après, seulement, je vais retourner encore en France pour vous voir. »

» Alors, justement, ce matin, nouveau Major, là haut, il m'a donné papiers pour porter bureau du 73* à Saint-Raphaël ; mais, sur le chemin, moi lire un peu, un peu les papiers, puisqu'ils étaient pas fermés dans enveloppe. Alors, j'ai commencé trouver nom de Ghibi partout, avec mot de « permission en France », de « Espa-

lion », de « major Mathieu » avec beaucoup des mots encore que je connais pas. Mais, quand même, j'étais voir assez pour plus porter en ville, pour retourner dans le camp tout de suite avec les papiers, pour montrer tout ça mon camarade. Lui m'a expliqué bien comment Monsieur Major il était écrire pour forcer moi quand même à rester ici. Parce que, si moi j'étais porter papiers-là dans le bataillon, moi fouti pour ma permission Sénégal.

Ghibi tient à me montrer le document. Il le retire de la poche intérieure de sa vareuse avec précaution. On dirait de la manipulation délicate d'un insecte rare qu'il aurait capturé et dont il craindrait de froisser les pattes et les antennes, et dont il craindrait aussi qu'il ne s'envolât. Je suis bien étonnée qu'il ne s'assure pas de la clôture de la fenêtre ; toutefois, il ne quitte pas mes mains du regard pendant que je prends connaissance des deux pièces suivantes, revêtues du cachet du médecin-chef :

15°" Rkoion Infirmerie du camp de l'Oratoire de Guérin

Camps de

— Le Tirailleur Ghibi Tangara N° M" 6786

Objet : détaché à l'Infirmerie de l'Oratoire

Demande de rmission et d

émobilisation , o . ti • . 1

en France du "j 5 B°° a oamt-Raphael.

permission et de A M, le Capitaine commandant la a* C"

démobilisation

J'ai l'honneur de vous adresser la présente demande à l'effet d'obtenir ma permission de quatre mois pour la France et non pour le Sénégal.

Je demande en outre à être démobilisé en France pour entrer au service de M. le Médecin-major Mathieu, à Espalion (Aveyron).

La deuxième pièce était ainsi conçue :

Infirmerie du camp de l'Oratoire.

Je soussigné, médecin major de 2" classe Mathieu, déclare prendre à mon service, à Espalion, Aveyron, le tirailleur Ghibi Tangara, n" mie 6786, de la 2" Cie du 73' B. T. S. Je m'engage à le rapatrier à mes frais dans le cas où il ne pourrait faire mon service.

i Le 4 décembre 1918.

Signé : Mathieu.

Et moi qui n'avais jamais pu lire sans sourire ces épisodes de nos romans historiques où l'on voit des courriers portant eux-mêmes à destination le 'pli qui renferme leur condamnation à mort !

Je n'en sourirai plus désormais. Il est vrai que l'effet dramatique s'atténue cette fois du fait que le courrier Ghibi n'a pas été héroïque et que la sentence n'a pas été dictée par la cruauté, mais par l'affection. Néanmoins, j'imagine facilement l'attitude qu'eût prise n'importe lequel d'entre nous dans le cas de Ghibi Tangara. Il aurait prononcé le mot de trahison ou, tout au moins, de déloyauté, de subterfuge indigne d'un homme d'honneur, etc..

Mais Ghibi ne sait pas ce qu'est un homme d'honneur. On lui parlerait de ses droits et devoirs et de sa dignité d'homme, qu'il secouerait la tête, car il sent bien que les mots n'y font rien et qu'il est toujours le petit chien noir des chasseurs blancs. Que ceux-ci le reprennent au piège, quand il s'est échappé, cela lui paraît tout natu-

rel. Il n'a pas un mot de blâme à l'égard d'une trop indiscrète amitié, il se contente de dire :

— Quand Monsieur Major il va pas voir moi arriver Espalion, lui va trouver dans sa tête un autre papier plus fort que celui-là encore pour garder moi ici. Mais moi, je connais pas quel papier que lui va trouver ; c'est pour ça que c'est plus moyen pour dormir.

Les élèves sont arrivés et Ghibi s'est tu sur son aventure ; mais il a encore une confession à me faire, car il attend leur départ pour venir s'asseoir tout à côté de moi. On croirait qu'il cherche à mettre bord à bord nos cœurs, comme on fait de deux bols quand on veut déverser dans l'un le contenu de l'autre sans qu'il s'en perde la moindre goutte.

— Faut pas croire moi fâché avec la France, fait-il tendrement à voix basse, ni avec Monsieur Major. Monsieur Major, lui, il m'a dit toujours qu'il y a plus rien bon pour moi à Sikasso, sans famille. Lui dit qu'il y a mieux pour rester ici, avec lui, toujours. Peut-être c'est vrai. Alors, moi j'ai fait réponse à Monsieur Major qu'il faut laisser aller moi là-bas, quand même, pour voir ma maison, deux mois seulement. Après, moi retourner ici, avec lui, encore. Mais jamais lui il a voulu croire ; c'est pour ça, moi toujours fâché avec lui ; c'est ça moi je pense toujours, pas autre chose. Avant quitter Saint-Raphaël, hier. Monsieur Major m'a dit :

» — Je suis bien content de toi, Ghibi, je te remercie.

» Alors, moi j'ai dit :

» — Monsieur Major, c'est pas vous, pour dire merci ; soldat, il est forcé pour faire bon service, y a pas moyen mauvais. C'est pas besoin

pour dire lui merci ; mais c'est moi que je dis merci à vous beaucoup, parce que l'officier, lui, y a moyen faire bon, mais y a moyen aussi faire mauvais ; y a moyen faire tout. C'est pour ça, moi je suis content pour dire à vous merci très bien beaucoup puisque toujours vous faire bon pour moi, jamais faire mauvais.

» — Si, je dis toi merci, quand même, Ghibi. Monsieur Major il m'a dit encore, parce que jamais personne dans service il m'a fait content comme toi, je suis trop triste pour finir avec toi,

» Alors, quand j'ai vu lui commencer pleurer, moi y a fouti le camp, parce que c'est pas moyen voir ça : lui qui pleure.

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