‹ Des inconnus chez moiChapitre 19 sur 24 · XXI. — La Visite dv roi · texte numérisé non relu

XXI. — La Visite dv roi

DEPUIS son retour du front, j'ai donné à Daniba Dia des notions de sciences naturelles, d'histoire, de géographie, d'arithmétique. Il les acquiert aussi vite que celles de grammaire. Je ne lui ai pas imposées :

— Dis-moi bien quelles sont les choses que tu veux apprendre et celles qui t'ennuient ou qui ne t'intéressent pas beaucoup, lui avais-je réclamé avant de composer mon programme.

— Oh ! pour ça. Madame, ce n'est pas la peine de me demander, parce tout ce que je ne sais pas, je veux connaître.

Comme je me plais à constater ses facultés de travail, sa curiosité ardente, je lui dis un jour :

— Il est vrai que beaucoup de Sénégalais sont morts en France, mais tout de même c'est une petite consolation pour ceux qui restent de penser qu'on a commencé, ici, à les mieux comprendre.

— Il ne faut pas croire ça, Madame, puisqu'il n'y a rien du tout de changé !

— Tu t'es pourtant fait des amis français : l'institutrice de Mamers, le sergent européen qui t'expliquait la grammaire, le lieutenant Sandre, nos camarades de Saint-Tropez...

— Et vous aussi ; mais ils ne sont pas beaucoup de Français, quand même, qui regardent les Sénégalais.

Damba Dia éprouve le besoin de soutenir de sa main sa tête, qui semble devenue très lourde à ces derniers mots.

Il s'en faut sans doute de bien peu qu'il ne la laisse tomber de découragement, comme ces jeunes chiens qui posent la leur à terre, entre leurs pattes étirées, quand ils ne comprennent pas pourquoi on les a battus. Je me mets à rire:

— Tu dis que les Européens ne regardent pas les Sénégalais comme les autres hommes V Oui, ils disent que la tête des hommes noirs n'est pas faite de la même manière que la leur.

— Peut-être c'est vrai, dit Damba Dia avec mélancolie.

— Mais peut-être que ce n'est pas vrai, car ils disent aussi que les femmes sont moins intelligentes que les hommes...

— Comment ? sursaute Damba, les. femmes elles ne sont pas regardées aussi bien que les hommes, ici ? Moi, j'ai toujours vu les femmes, en France, faire tous les services même chose que les hommes, puisque j'ai dit : « En France, c'est pas comme au Sénégal, les femmes, elles sont dans toutes les places. »

— Presque, oui, maintenant ; mais ce n'était pas ainsi autrefois.

— C'était comme dans mon pays, alors, que les hommes restent d'un côté et les femmes d'un autre côté. Moi, quand je serai marié, je veux avoir ma femme tout le temps avec moi, pour la regarder la même chose que moi.

— Mais ce n'est pas l'habitude des personnes de ta religion ?

— Oh ! moi, jamais j'ai beaucoup fait attention à tout ça qu'ils disent, les marabouts, sur Dieu, sur le mariage, sur tout. Même sur la mort, aussi, il y en a qui disent qu'anrès mourir, on reste encore trois jours dans le corps et puis après on va autre part,... je ne sais pas quel en-

droit... Il y en a qui disent d'autres choses ; mais moi, je crois rien de tout ça, je crois que quand on est mort, on est mort, et puis voilà tout !

En janvier 1919, Damba Dia cesse de fréquenter l'école avec régularité et il est rare qu'il achève les devoirs que je lui donne à faire au camp. Je suppose bien que ce gracieux sentimental de vingt ans a une amie. Je ne suis donc pas étonnée de trouver un jour dans un livre qu'il a oublié sur la table, ce brouillon de lettre inachevé :

Ma bonne petite amie,

C'est vrai que nous pouvions plus nous arrêter de nous aimer. Tout ça qu'il est arriver hier c'est tout seul qu'il est arriver, mais enfin c'est le meilleur quand même ! Oh ! j'ai été trop content hier soir ! vous me dirai s'il vous a fait du bien aussi, parce que, s'il vous a fait du mal, nous le ferons plus ; mais s'il vous a fait comme à moi, nous ne serons plus jamais malheureux...

Comment aurais-je pu, sans la faner par mes excuses ou mon silence même, restituer à Damba Dia une fleur aussi tendre ?

Heureusement pour moi, il m'adressa ce mot :

Ma chère Madame,

Je vous écris pour vous expliquer pourquoi je ne suis pas venu ces jours-ci. Vous croyez peut-être que c'est que je n'ai plus de courage pour travaillé ou parce que je vous oublie. MaiSf Madame, c'est pas ça du tout. Si je vous dis la

vérité vous serez peut-être étonnée, mais si je parle des mensonges, c'est pas bien gentil aussi pour vous. Puisque vous m'avez fait comme votre fils je ne peux pas vous cassé (cacher) ma vie.

Alors je vous dire (dirai) que j'ai une petite amie à Saint-Raphaël, c'est pour ça que je ne peux pas bougé. Mais seulement elle va partir à Nice dans quelque jours alors dans ce temps là j'aurai bien tranquille pour travail.

Voilà Madame, quelle histoir qui me arrivé.

Lorsque Damba Dia a réintégré la classe, en eflFet, peu de jours après, je lui ai dit :

— Tu m'as fait plaisir en me racontant tout ce qui t'arrive comme à une vraie maman, car il y a beaucoup d'hommes qui ne disent jamais leur manière de s'amuser ; ils ne disent que leur manière de travailler. C'est un mensonge qui est commandé par les religions et par les gouvernements et qui est bien mauvais pour le cœur. Moi, je pense, au contraire, que c'est bon pour ton âge, de connaître le plaisir, et je ne te fais pas de reproches.

— Oh ! merci...

La voix de Damba Dia ne s'est pas posée ; sa main s'est accrochée en visière à ses sourcils pour cacher l'effort de ses traits tandis qu'il ramène des souvenirs trop lourds.

— C'est pas souvent que j'ai entendu parler comme vous. La dernière fois que j'ai vu ma petite amie, c'était pas chez elle, à Saint-Raphaël, comme l'habitude. C'est au camp qu'elle est venue me chercher, avec une autre dame, pour m'emmener promener avec elles dans leur voiture. Moi, j'avais ramené déjà ma section, j'avais

plus rien à faire pour le service et je suis sorti avec elles.

Damba Dia enferme tout à fait son visage grave dans ses deux mains, comme s'il allait sangloter :

— Oh ! tout ce qu'ils m'ont dit des mots, les gradés européens ! tout ce qu'ils m'ont crié quand ils m'ont vu que je partais avec les deux dames ! Oh ! la, la, la, la ! C'est trop, tout ça !

Je demande quelquefois à mon écolier des nouvelles de sa petite amie, au cours des semaines suivantes, et il est heureux quand il peut me dire qu'il a reçu une lettre ou un petit cadeau : des bonbons, une cravate, des cigares. Cependant, il m'avoue :

— Ce que je comprends pas, dans ses lettres, c'est qu'elle fait jamais réponse pourquoi quelle ne rentre plus à Saint-Raphaël, maintenant, comme elle avait promis.

Un lundi, mon élève arrive à quatre heures. Je suis sur le point de pousser une exclamation joyeuse, mais je me retiens : ce n'est plus mon enfant de la veille, celui que j'avais vu jouer avec François. Qui est-ce ? Il entre sans lever les yeux :

— Tu as donc une permission ?

— Non, ils ont dit que c'est fête... je ne sais pas quelle fête que c'est...

— Une fête à l'occasion de la visite d'un roi, peut-être ; mais ce n'est pas fête pour toi car ta figure est bien changée.

— Oh ! il ne faut pas regarder. Il ne faut pas penser pour ça.

— C'est le cafard ?

— Non.

— Veux-tu faire une dictée ?

— Non, Madame.

C'est la première fois que Damba Dia refuse une dictée. Il était bien arrivé, depuis que je le connaissais, qu'il ne pût boire, ou manger, ou jouer aux boules, ou lire une comédie, mais il n'était jamais arrivé encore qu'il ne pût faire une dictée.

— Veux-tu faire une partie de dames? tu auras bientôt gagné, parce que tu es bien plus fort que moi.

Damba Dia ne répond rien. Nous faisons en silence trois parties et il me gagne, chaque fois, rapidement. Je ne parviens même pas à dame.

— Tu vois, lui dis-je, que je ne suis pas bien méchante? C'est toi qui me bats! Alors, pourquoi as-tu peur de moi ?

— Je Ji'ai pas peur de vous, puisque je suis venu ici.

— Si ; tu as peur de me dire que ta petite amie t'a quitté.

-— Ah ! comment ? vous avez appris aussi ? Moi j'ai passé à midi à sa maison, à Saint-Raphaël, pour savoir ses nouvelles et pourquoi c'est qu'elle est plus revenue et c'est sa sœur qui m'a dit qu'elle restera toujours à Nice, maintenant, parce quelle est presque mariée avec un adjudant européen.

» Après qu'on m'a dit cette parole, moi je pouvais plus rester dans la ville. J'ai marché vite pour sortir et je suis allé sur toutes les routes. Depuis midi jusque maintenant, j'ai pas pu arrêter nulle part, ni retourner au camp, ni aller aucun endroit, rien que seulement arriver ici.

Damba Dia s'est tu, et j'ai éloigné de lui les livres scolaires et le damier. Puis j'ai mis le cou-

vert du goûter habituel, sans rien dire. Il m'a laissé mettre sa tasse à chocolat à côté de la mienne, sans protestation. Maintenant qu'il m'a confié pourquoi il est là, il souffre plus à son aise. Il est auprès de moi comme le blessé que les infirmiers ont installé entre deux draps blancs et qui ne peut plus que s'abandonner à leurs soins. La tasse de chocolat, cela doit faire partie de ces soins, et il y trempe docilement une d^s petites tartines beurrées que je lui offre, mais une seule. Après, le masque toujours douloureux, il attend, passivement, que je le questionne, car il sait bien que, pour être assainie, sa plaie doit être rouverte de quelque manière.

— Tu n'avais donc jamais pensé que cela devait finir ?

— Si, mais je croyais pas si vite, quand même!

— Elle est partie la première ; mais tu aurais pu partir le premier. Tu aurais pu être renvoyé en Afrique ; elle le savait bien. Elle ne t'a pas trompé, si elle ne t'avait rien promis.

— C'est vrai, Madame, que jam^ais nous n'avons parlé de, rien avec elle, ni de marier, ni de l'année prochaine, ni de Vargent, ni de rien du tout. Je ne sais pas de quoi nous avons parlé. Je me demande maintenant comment tout il est arrivé sans rien dire. Si je vous dirai, Madaane, comment c'est arrivé, vous ne croirez peut-être pas.

— Ce n'était pas une jeune fille qui parlait aux soldats?

— Ça, Madame, je ne peux pas le dire, pidsque je ne sais rien. La première fois que je l'ai connue, c'est pour acheter des pistaches, puisqu'elle tenait une petite lépicerie. Les premiers jours, je ne rentrais pas même dans le magasin,

puisque les pistaches étaient dans un sac, devant la porte. Après, elle m'a fait rentrer pour me demander quel pays que je suis né, et comment c'est que je ne parle pas comme les autres tirailleurs qui disent toujours : y a bon, y a pas bon. Moi, je pouvais plus passer dans la rue sans arrêter pour dire bonjour. Elle m'a fait raconter toutes les choses de la guerre et du Sénégal. Quand je parlais mal sur quelque mot, elle pouvait plus finir de rire, puisqu'elle est toute jeune encore. Un jour, elle m'a demandé : « C'est vrai qu'est-ce qu'on dit que les hommes et les femmes de ton pays ne savent pas embrasser? » J'ai dit : « Oui, c'est vrai que dans les pays beaucoup plus loin, il y a des personnes qui ne savent pas, mais, chez nous, il y a pas beaucoup qui ne connaissent pas. »

» Alors, elle a embrassé sur sa main, mais ça faisait trop de bruit ! Après, elle m'a donné sa main pour faire essayer, moi aussi, parce qu'elle a dit que je pouvais pas faire la même chose. C'est vrai que je savais pas si bien tout à fait, et ça nous amusait beaucoup.

— Elle était donc toujours seule dans la boutique ?

— Non, mais seulement, quand c'était du monde dans le magasin, je restais pas bien longtemps, et quand c'était son père, elle me parlait pas beaucoup non plus. Mais il était pas souvent là, son père, parce qu'il faisait commerce du vin dans un autre endroit, avec la sœur à ma petite amie.

» Le soir, elle voyait pas beaucoup des personnes pour acheter dans l'épicerie, puisque cette rue-là n'est pas dans le milieu de la ville, et elle fermait de bonne heure, aussi, pour aller dîner.

Mais, toujours elle trouvait quelques minutes pour me faire regarder toutes les marchandises: celles-là qui sont déjà rangées et celles-là qui ne sont pas encore et qui restent dans l'autre chambre dans le fond de son magasin. Quelquefois j'étais lui aider pour ouvrir la caisse du savon ou des boîtes du lait. Quelquefois aussi, j'étais asseoir un petit moment avec elle, pour manger le chocolat qu'elle m'a donné.

» Les jours que j'étais forcé de rester au camp à cause du service, je pouvais pas penser tranquille. Toujours, je commençais écrire une ligne, deux lignes, pour expliquer comment c'est que je pensais, et puis je trouvais plus les mots et je déchirais tout de suite.

— Tu ne lui as jamais donné tes lettres ?

— Si, une fois ; mais la lettre que j'ai donnée, elle l'a fait trop rire, parce que j'ai écrit le rêve que j'avais fait qu'elle était venue tout près de mon lit. Ça c'est la vérité. Madame, mais elle voulait pas le croire. Alors, le même soir que nous étions assis ensemble, elle m'a demandé :

» — C'est tout près de toi, comme maintenant, que je suis venue dans ton rêve ?

» Mais moi, j'ai pas répondu, parce que j'ai regardé seulement comment c'est qu'elle était assise près de moi, sur les caisses. Quand elle m'a vu que je regardais, elle pouvait plus arrêter de rire et puis elle est tombée sur moi pour m'embrasser ; alors, je l'ai embrassée la même chose. Je lui ai dit :

» — Ça vous fait pas de la peine à cause de votre père ?

» Elle m'a répondu qu'elle est fâchée avec son père parce qu'il cherchait pour la marier avec un homme qu'elle ne veut pas.

» Alors, je pouvais plus dormir, cette nuit-là ! Le lendemain quand je suis retourné, je l'ai trouvée dans la même chambre au fond du magasin; mais seulement, quand je l'ai vue, je pouvais plus parler, ni marcher, ni asseoir ; je pouvais rien que rester debout, sans bouger, dans la même place. Elle a commencé à rire quand elle m'a vu que je remuais pas :

» — Que tu as l'air bête ! elle m'a dit.

» Et puis, elle m'a dit encore:

» — C'est rigolo que tu es comme moi, que tu ne sais pas quoi faire.

» Je lui ai demandé :

» — Vous ne savez pas ?

» Moi, je ne pouvais pas rire, puisque j'étais trop malheureux, mais elle riait toujours, quand elle m'a répondu :

» — Ça te fait donc bien de la peine, que je ne sais pas ?

» J'ai dit :

» — C'est pas pour moi, c'est pour vous ; parce que si vous connaissez pas encore, peutêtre vous serez fâchée avec moi.

» Quand elle a entendu ces mots-là, elle a sauté sur moi pour me serrer le cou dans ses bras, parce qu'elle a dit en même temps qu'elle sera jamais fâchée avec moi.

» Nous avons été bien heureux après ce jourlà... Mais que voulez-vous. Madame, c'est pas longtemps, en France, qu'un Sénégalais il peut rester content dans son cœur.

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