XXII. — La Création de l'homme
Tous les bataillons sénégalais sont redescendus à St-Raphaël en décembre 1918, et successivement, par classe, tous mes élèves sont partis pour le Sénégal.
Avant de partir, tous sont venus aux « Cistes » prendre quelques leçons et quelques tasses de thé ou de chocolat. Je les ai trouvés embellis à la fois physiquement, ce qui est attribuable à mon évolution personnelle, et intellectuellement, ce qui doit être dû à la leur. C'est le développement de leur curiosité qui m'a particulièrement surprise.
L'hiver précédent, ils étaient presque tous préoccupés de grammaire, à tel point que, si j'avais été imbue du préjugé de l'incuriosité des Africains, je l'aurais peut-être conservé pendant quelque temps. Au mois de février 1918, quand je montrais à mes élèves des cartes géographiques ou des illustrations d'ouvrages de Paul Bert, de Fabre ou de Reclus, la plupart d'entre eux les effleuraient à peine du regard et disaient :
— Moi y a pas connaître tout ça.
— Mais, protestais-je, je peux te le faire apprendre.
— Non, moi y a pas content pour apprendre. A la fin de l'année, la plupart de ces mêmes
élèves me réclamaient les connaissances qu'ils avaient repoussées d'abord. Ils emportèrent en Afrique des atlas, des dictionnaires, des livres de leçons de choses, des arithmétiques, et, par
leurs préférences, leur personnalité, que j'ai indiquée, achevait de se prononcer.
La nature d'artiste de Baynik Diope s'est manifestée au cours d'une leçon de grammaire sur les adjectifs qualificatifs. Je lui avais demandé d'abord :
— Trouve-moi un adjectif pour qualifier le nom : encrier.
' — Noir, répondit-il.
— Et le nom : table?
— Table? y a grrande, trop!
— Et l'eucalyptus que tu vois par la fenêtre? Baynik regarde bien l'arbre désigné par mon
doigt. D'autres élèves ont subi les mêmes épreuves, les jours précédents, et ils ont répondu sans hésiter : grand, haut, vert. Mais Baynik ne s'engage pas à la légère ; malgré ses dix-huit ans il n'est pas, je l'ai déjà prouvé, un garçon frivole, et il ne parle, même pour illustrer les règles, qu'en plein accord avec son cœur.
— Arbre-là, y a joli, fait-il soudain en livrant au jour toutes ses dents.
Une autre fois que je lui définissais les mots « utile » et « inutile », je donnai comme exemple du premier, le pain, et comme exemple du second, un tableau accroché au mur.
— On peut vivre cent ans, lui dis-je, sans avoir cette peinture sur son mur.
Cette élucidation du mot inutile a fait rire d'autres élèves. Mais Baynik ne cède pas à l'attrait de cette plaisanterie facile. Il ne rit pas. Il tient à vérifier mes dires et s'il regarde pour la première fois le tableau, du moins il l'examine bien.
— Y a pas comme le pain, dit-il, mais... y a bon quand même !
II n'a pas voulu faire de l'esprit ; c'est simplement parce qu'il ne distingue pas encore « beau » de « bon », qu'il emploie ce dernier, lequel donne à la comparaison des deux objets une forme si matérielle.
Le jour où j'ai traversé le bois près de l'hôpital 86, avec Almamy Oularé, nous avons été arrêtés par la vue d'un splendide lézard vert qui étincelait dans les pierrailles.
— Y a bon, bête-là, avait-il dit.
— Comment, c'est bon ? Prends-le dans ta main.
— Lui va mordre, y a méchant, mais couleurlà y a bon, beaucoup joli.
Baynik dit des araignées :
— C'est pas bon !
— Tu en as peur comme moi?
— Non, pas peur, mais y a pas joli !
Baynik Diope est, en outre, un admirable critique d'art. Je ne veux pas dire par là qu'il soit capable d'écrire plusieurs volumes sur l'histoire et la philosophie des arts mondiaux. Je veux dire qu'il juge sûrement de la qualité des œuvres d'art qu'on lui soumet.
Ce discernement, d'ailleurs, n'est pas à mon avis un don divin et inaltérable déposé en lui comme une pierre fine dans un chaton de bague. Il me paraît plutôt tenir à sa simplicité mieux conservée que la nôtre et que celle de beaucoup de ses camarades.
Mes expériences à son endroit ont été faites, principalement, sur une publication artistique qui offre la reproduction d'œuvres d'art inspirées par les animaux depuis l'âge du renne jus-
qu'à nos jours. A l'art antique succèdent, à la fin de ce volume, les plus viles productions modernes. Le choix de Baynik a été sûr, mais je voudrais l'expliquer. Pourquoi a-t-il préféré l'art égyptien, grec, assyrien aux œuvres de Frémiet, de Troyon, et de plus mauvais peintres et sculpteurs modernes? Pourquoi a-t-il préféré le Don Quichotte de Daumier à un certain fox-terrier, en porcelaine de Copenhague, qui est la plus parfaite et la plus triviale imitation de chien que l'on puisse voir?
Si, au lieu d'ouvrir le livre aux premières pages, sur le lion égyptien, je l'avais ouvert sur la reproduction de la porcelaine de Copenhague, qu'aurait pu reprocher Baynik à cette excellente photographie d'un fox-terrier? Il aurait suffi qu'il aimât cet animal, pour qu'il prît plaisir à sa ressemblance. Je ne pense pas qu'une personne quelconque, ayant comme lui échappé à toute espèce d'éducation artistique, puisse être scandalisée d'un art de photographe. Si Baynik le fut, c'est que j'avais d'abord ouvert le livre sur l'art égyptien et assyrien et que mon petit élève, avec l'ardeur qui le caractérise, s'était prêté aux artifices qui mettent en évidence, dans ces œuvres, des choses effroyables ou délicieuses, pour secouer l'âme. Comme à chaque fois qu'il éprouve de l'émotion, le visage de Baynik s'était durci comme du granit devant les images magiques; il s'était absorbé aussi dans l'art japonais, sans même sourire, mais quand j'avais ouvert tout à coup l'ouvrage sur le chien dont j'ai déjà parlé il poussa ce : « Oh! » d'indignation, suivi de rire, qu'il avait poussé quelquefois devant une grosse tache d'encre maculant son cahier de net.
C'est le logicien qui a poussé ce cri : sa pensée était entraînée dans des conceptions toujours imagées de la vie, et voilà qu'on lui apporte un vrai chien. Il se révolte : ah ! mais, c'est une trahison ou une mauvaise plaisanterie, vous auriez dû me prévenir que vous alliez vous adresser à mes mains et non plus à ma pensée !
Baynik Diope est bon critique d'art, mais les dessins qu'il a faits, malgré que délicats, sont moins curieux que ceux de Mamady Koné, et celui-ci cependant n'est pas bon juge, en art, il a même fort mauvais goût.
Il est vraisemblable que si Ton eût surpris Mamady, à quinze ans, dans Une inculture égale à celle de Baynik et qu'on l'eût mis en présence d'un fétiche nègre ou d'un sphinx égyptien, puis, soudain, d'imitations serviles, il eût compris que ces œuvres ne s'imposent pas à nous par les mêmes moyens. Mais, en décembre 1918, quand je fais voir des images à Mamady, qui a vingtsix ans, il ne les voit pas, il les rêve. Nostalgique, douloureux, fragile, un petit heurt, un rien le brise : il veut de la douceur et de la consolation. C'est un être qui souffre de blessures morales et qui cherche d'urgence à les panser. Quand on lui montre des images, il ne choisit pas des œuvres d'art, il choisit, telles des compresses fraîches, des figures souriantes de femmes et de fleurs pour rasséréner son âme.
Avant leur départ pour le front, en avril 1918, Jean avait fait cadeau à quelques élèves d'une pochette d'écrivain, garnie. Le soir où Mamady reçut la sienne, Jean l'ouvrit pour expliquer au destinataire l'usage des objets qu'elle contenait.
Du nombre de ces derniers était une estompe. Jean en fut surpris et embarrassé. Mamady n'avait jamais dessiné. Il n'y avait pas lieu de supposer qu'il voulût le faire. Mais, pour que la petite estompe n'apparût pas trop ridicule, le donateur imita le jeu d'un crayon sur du papier, puis il dit à Mamady, en intervenant avec l'estompe sur un dessin imaginaire :
— Tu vois, quand on a copié une fleur, ou autre chose, avec du crayon, on frotte le noir pour qu'il soit plus doux.
Cette leçon de dessin, si aérienne, fut pourtant féconde. Deux ou trois jours après, une lettre de Mamady s'ornait de trèfles à quatre feuilles, copiés d'après une vignette d'enveloppe.
Du front, il m'adressa d'autres copies et des dessins d'après nature : légumes, lampe, objets usuels. Mamady dessine un peu comme les oiseaux cousent. Il cherche, comme eux, une matière duvetée et soyeuse (son estompage) et il la rassemble avec des crins souples (ses traits) afin que ses œuvres soient telles que des nids et telles que son âme, pour ceux qu'il aime.
Quand il repasse par Fréjus, en instance de départ pour le Sénégal, je lui demande de faire le « portrait », comme souvenir, d'une rose de notre jardin.
C'est la première fleur qu'il ait tentée d'après nature et il la fait avec une facilité qui m'effraye. Comment a-t-il, du premier coup, compris l'enchevêtrement des pétales, avec leurs raccourcis, leurs enroulements ? et la disposition des feuilles et de leurs nervures ? C'est inexplicable et ce serait désolant si, malgré tant d'exactitude, ne régnait dans le dessin une sentimentalité incompatible d'ordinaire avec cette adresse...
On pourrait supposer ceci : que Mamady épris de la rose, ait abdiqué tout despotisme à son égard, qu'il se soit même anéanti jusqu'à l'humilité d'un miroir, mais que la fleur, touchée de tant d'amour, ait à son tour dépouillé devant lui les apparences qu'elle présente pour tout le monde, jusqu'à ressembler on ne sait comment, mais tout à fait, à Mamady Koné lui-même. C'est la plus belle aventure qui puisse arriver à un peintre d'imitation ; mais Mamady me réservait une autre surprise.
Après l'histoire de la rose, je lui ai donné, pour qu'il l'emporte à la Guinée, un petit album à dessin. Il a voulu l'étrenner séance tenante, avant de partir, et, pendant que d'autres élèves faisaient un exercice de grammaire, il y dessine, avec des crayons de couleur, une fleur de fantaisie. Or, le résultat est une sorte de chrysanthème, stylisé aussi sévèrement que ceux des broderies japonaises. Il a fait une ellipse régulière au crayon orange, il en a marqué le centre, au cœur de la fleur, d'un gros point rouge. Puis, avec soin, à partir de ce centre jusqu'à la limite de l'ellipse, il a opposé avec symétrie des rondeurs de pétales emplies de couleur jaune. En outre, il a tracé à cette fleur une tige où se font face deux feuilles en forme d'amandes, terminées par une extrémité fine. Cette fleur n'était pas nouvelle pour moi ; je l'avais vue dans des décorations innombrables que Mamady ne connaissait pas. Mais ce qui m'a frappée, c'est son apparition imprévue et comme monstrueuse, après la rose de la veille. La présence de la nature avait donc provoqué cette souplesse et ce mouvement, qu'on peut qualifier de serviles ; et son absence, cette régularité, cette raideur architecturales ?
La question, si souvent posée, de l'antériorité des œuvres géométriques, ou des réalistes, m'a paru moins ardue depuis ce jour-là; il semble bien que ces deux formes aient pu naître spontanément des mêmes artistes, comme il advint, sans préméditation, de Mamady Koné. Quand celui-ci a trouvé la forme géométrique du chrysanthème, son esprit ne volait pas en de plus hautes régions ; mais la nature ne lui suggérant plus la variété, il ne pouvait — il ne faut pas dire qu'il ne voulait pas — il ne pouvait qu'en traduire les aspects simples et caractéristiques.
La mémoire ne ramène que des abstractions ; les enfants eux-mêmes font des routes droites, des arbres ronds, des personnages symétriques. Quand Mamady Koné a fixé à la tige de sa fleur deux petites feuilles oblongues, celle qu'il a mise à droite n'est pas plus purement arrondie vers la tige ni plus finement effilée à son extrémité que celle qu'il a mise à gauche, pour l'équilibrer.
La symétrie est un instinct primordial de notre espèce, une sorte de peur de tomber, aussi légitime qu'enfantine; il n'y faut voir rien de divin.
Le losange doit être tout naturellement issu de cet instinct. Je l'ai vu naître un jour de la main de Fôdé Bamba qui ne dessine pas. Il nous racontait sa permission d'Antibes; nous étions à table, à iheure du goûter ; il était ému par ses souvenirs; il cherchait à se cacher, pudiquement, dans une action. De la pointe d'un petit couteau à fruit, en corne, il se mit à tracer avec ardeur des droites obliques et parallèles, sur notre nappe. Il ne pensait guère à ce qu'il faisait, malgré qu'il feignît de surveiller avec attention son ouvrage ; mais quand il eut fini
d'incliner sa série d'obliques de droite à gauche tout en parlant avec animation, il en fit d'autres, de gauche à droite, ce qui produisit beaucoup de petits losanges tout semblables à ceux qui décorent les poteries en bois de son pays et celles, en terre, de beaucoup d'autres.
Je crois qu'on fait généralement trop d'honneur aux inventeurs d'art. Ils ne pensent pas à grand'chose : ils sont sensibles, logiques, Imaginatifs ; cela suffit.
J'ai vu comment les artistes créent, sans y songer, en voyant travailler Bakoré Bili. Celui-ci est du même pays que Fôdé, qu'il est venu accompagner aux « Cistes » ; mais il n'est guère épris de l'école ; il s'ennuie autant à distinguer les lettres qu'à les tracer. Je ne sais d'abord que faire de lui et je lui propose :
— Veux-tu jouer aux cartes ? ou aux dames ? ou aux dominos ?
— Non, moi y a pas content jouer.
Je lui donne à feuilleter un album de cartes postales et il en retire bientôt la photographie oubliée là d'une œuvre de Pinturricchio qu'il tend à Fôdé Bamba en disant :
— Celui-là y a meilleur, il trop bien joli!
Etonnée du choix et du geste, je pressens l'artiste et je tâche à le provoquer. Je mets un crayon dans sa main. Je place sur la table deux petites poires et je l'engage à les copier. Bakoré accepte aussi volontiers l'entreprise qu'il avait nettement refusé l'alphabet, le goûter et les jeux. Mais il ne tient aucun compte de mes indications. Il fait les poires sans presque les regarder, en tournant d'ailleurs son papier dans tous les sens pendant qu'il s'occupe de rendre apparentes, par des frot-
tis puissants, leurs formes oblongues terminées par d'élégantes queues. Quand il a fini, je lui fais remarquer que l'un des fruits est à l'envers ; cela le fait rire. Il l'a conçu indépendamment de la table, en tournant sa feuille, et cela me dispense de lui demander pourquoi il a omis les ombres portées. .
Bakoré est venu aux « Cistes » autant de fois qu'il en a eu le loisir avant son départ pour le Sénégal, c'est-à-dire seize fois, et il a fait, chacun de ces soirs-là, un dessin à la mine de plomb d'après des objets ou d'après des reproductions d'œuvres d'art. Il n'a plus dessiné d'objets à l'envers, mais il a toujours témoigné d'une grande indépendance à l'égard de mes conseils. Le jour où il a copié le cheval galopant sous l'orage, de Delacroix, je lui ai dit :
— Tu vois que le cheval est bien blanc et tout le papier bien noir, tout autour.
Bakoré a fait un cheval dune merveilleuse légèreté mais tout noir à l'exception des yeux, des crins et des quatre sabots, réservés blancs. On dirait un peu du souci d'un décorateur étrusque.
J'ai dit qu'il ne regarde guère les modèles ; il regarde beaucoup, en revanche, les effets produits par son travail sur le papier blanc. Il n'a pas l'air de quelqu'un qui dessine, il a l'air de quelqu'un qui brode : on voit la pointe de son crayon s'agiter sans cesse, mais son ouvrage n'avance pas. A force de s'intéresser aux jeux de son crayon, certains lui ont plu particulièrement. C'est comme cela qu'il a choisi ces faisceaux de traits droits et grêles dont il a fait des feuillets de livres, des chevelures ; ces larges frottis avec lesquels il fait apparaître les grands plans simples des objets ; ces gros traits en che-
nille qu'il dispose comme colonnes ou comme bases de ses architectures et aussi ces plaques grises, blanches ou noires qu'ils distribue çà et là pour attirer l'attention sur les parties essentielles de ses œuvres. C'est la combinaison de ces moyens purement picturaux que j'appellerai sa matière ; il vaudrait mieux dire ses artifices.
De tout cela, il ne me doit rien que le papier blanc et la mine de plomb, si misérable. Cependant cette fourniture a de l'importance, car elle a décidé de l'orientation de ses recherches. Il est certain qu'après avoir goûté de la facilité du papier et du crayon, il pourrait encore goûter volontiers de celle de la toile et de la couleur ; mais il ne pourrait «ans répugnance tenter le conflit de son couteau et d'un bois dur, ainsi que le firent ses ancêtres.
Pour délaisser nos procédés souples et courir héroïquement les risques de la sculpture directe, il faudrait à présent à Bakoré Bili un tempérament de martyr, et tel n'est pas le sien, ni celui de la plupart d'entre nous, du reste.
Mais je vois bien comment, en d'autres temps, il aurait pu se comporter devant un cylindre de bois. Il ne l'aurait pas abordé avec l'idée de lui imposer une forme. Nul ne peut concevoir une forme indépendamment d'une matière. Il n'y a que les faussaires et les photographes qui dérobent l'aspect de la chair et des fleurs pour en affubler le papier, la toile ou la pierre.
Plus simple est Bakoré. Il n'eût rien préconçu. Il eût, de son couteau, questionné le bois, comme il a questionné, du bout de son crayon, le papier, pour en apprendre les ressources. L'outil du sculpteur questionne sur la forme humaine. Le bois, réagissant, en propose des évocations que
n'aurait pu prévoir l'artiste. Le génie de l'artiste est de savoir choisir celles, plus ou moins aiguës ou abstraites, qui lui ressemblent. C'est sa logique, en propageant le rythme de l'artifice choisi, qui fait le reste.
Il n'y a pas que le bois qui propose, la forme cylindrique même d'un morceau de bois propose aussi. C'est elle, sans doute, qui a inspiré ces corps symétriques dénués de mouvements, prolongés de tronc, en colonnes ; ramassés de membres, en bases, en chapiteaux. La plupart des œuvres nègres ont cet aspect d'hommes-oiseaux dans l'œuf, un œuf très allongé, cylindrique, la biiche.
Bakoré, qui ne quitte pas des yeux sa matière, eût accepté les suggestions du tronc d'arbre plus volontiers que celles d'un mensurateur des proportions humaines, même grecques. Bien plus que d'altérer ces proportions, il eût redouté, en prolongeant les jambes et leur intervalle, de porter atteinte à la solidité du bois, réelle, et à celle, figurée, de la colonne. Il ne m'écoutait guère quand je lui parlais de faire un peu ovales les yeux de son lion qu'il arrondissait géométriquement.
Quand on perçoit l'ordonnance, la gravité de l'art nègre, on se demande comment on a pu l'opposer à d'autres comme bassement sensuel et réaliste. Il y a des masques baoulés qui évoquent exactement une fenêtre romane : la colonne du nez y est surmontée d'un chapiteau orné qui supporte les arcs en plein cintre des sourcils, également ornés. Nulle part trace de la vulgarité d'organes réels.
J'ai montré, sans le commenter, un de ces masques à Bakoré Bili qui ne l'avait jamais vu.
II Ta trouvé « très bien joli ». Les proportions d'autres fétiches ne l'ont pas surpris non plus. Il eût été de ces artistes qui les ont créés avec le concours de toutes les chances, car ils ont pu faire des figures humaines aussi librement que les gothiques firent leurs églises. Leurs clients — les dieux — étant inexistants, étaient plus discrets que ceux, vivants, qui les suivirent. Si nous avons substitué aux dieux les jolies femmes; si les Grecs leur avaient déjà substitué d'orgueilleux athlètes, ce n'est pas tant mieux, ainsi qu'on l'a dit, c'est tant pis ! La beauté-type, dans les arts, n'est (ju'un idéal d'empailleurs ; les Dieux égyptiens, les Moines de Giotto, les Baigneuses de notre Renoir ne comptent que par ce qui les lie à l'art nègre et non par ce qui les lie aux canons.
On n'entend que lamentations sur la fin de l'art nègre, mort avec la société qui l'avait produit. J'avoue que sa disparition, en elle-même, ne m'efTraie pas plus que celle de l'art de notre moyen âge, mort avec la société d'alors. Il suffit que nous restions bien vivants et les nègres aussi. Or, ils le sont encore : je les ai vus, parés d'ardeur, comme une graine gonflée de ses germes ; mais peut-être qu'ils vont mourir sous l'influence européenne, comme les anémones de notre jardin délaissé, sous le chiendent. Déjà, comme elles, ils ne fleurissent plus.
Si mes élèves étaient restés aux « Cistes », ils auraient rempli de leurs œuvres ferventes, écrites ou peintes, notre maison ; mais, de retour dans leur village, ils n'ont rien fait, que des lettres très émouvantes sur leur détresse.
Il y a des personnes qui expliquent cela en
disant que leur société, inférieure, est tlomince par la société française, supérieure. Je vois bien que cette dernière est plus forte, comme je vois bien aussi que celle des Anglais, qui jouent si bien au foot-ball, surpasse la nôtre ; et que la société des abeilles est supérieure à celle des Anglais, puisqu'elle fait plus de sacrifices. Mais je pense qu'on aurait tort de nous coter trop haut, une abeille et moi, et de coter Bakoré Bili trop bas, comme font les savants, d'après les sociétés qui nous renferment. Si l'européenne est la plus forte, je ne saurais m'en vanter, car ce n'est pas moi qui l'ai faite ; même, si j'avais pu la faire, je ne l'aurais pas faite telle qu'elle est, et je ne suis pas la seule. La plupart des amoureux, entre autres gens intéressants, la renieraient car, si elle n'a pas, comme les abeilles, supprimé complètement l'amour, c'est qu'elle ne le pouvait pas.
D'autres personnes disent que si les nègres n'ont pas réussi dans le monde, c'est que leurs dieux sont moins beaux ou moins nobles qu<i ne le sont les nôtres. ^
Je ne les vois que moins opulents. Et peut-être n'a-t-il manqué, pour leur fortune, aux dieux nègres, que l'audace qu'ont eue les nôtres d'exploiter à fond l'invention de l'immortalité de l'âme. Faire travailler et souffrir à crédit, pendant toute leur vie, leurs créatures et ne les payer qu'outre-tombe est, certes, un trait de génie social qui approche de ceux des insectes, inventeurs d'asexualité. Nos dieux, pour ce trait, méritaient le succès et l'empire du monde ; mais ils ne méritent pas notre admiration, à titre de noblesse, pour leur tromperie, contre de plus humbles et plus honnêtes dieux.
Il faut beaucoup d'ignorance pour s'abuser sur les procédés, à notre égard, des sociétés; il suffit d'un peu de goût pour apercevoir qu'il n'y a rien de bon ou de beau chez nous que nous n'ayons trouvé hors d'elles.
C'est parce qu'ils les trahissaient toutes, ces années passées, que mes amis noirs ont montré tant de charme et d'amour. Ils avaient franchi notre seuil oublieux des conventions de leurs sociétés qui n'ont pas cours ici ; ignorants de celles qui nous régissent. Notamment devant moi, qui suis comme femme blanche un animal inconnu d'eux, et devant l'art, ils se présentèrents, nets de calculs des valeurs sociales, avec une nudité d'âme paradisiaque. C'est pour cela que Saër Gueye m'avait appelée Louise. C'est pour cela que Bakoré Bili, fétichiste en Guinée, avait fait des dessins originaux, malgré ses traditions et les nôtres, et que Macoudia, musulman, tracera des figures humaines, malgré le prophète.
Leur belle aventure est finie. Ils sont repris par les dieux hostiles : les leurs, les nôtres surtout. Toutefois ceux-ci vont bientôt mourir, et de mort violente, du moins on le pense généralement. Mais peut-être, avant eux, les nègres seront-ils morts ? Ce serait très cruel car, pour leurs destins, j'espère beaucoup de nos prochains dieux. Qu'ils se nomment « communisme », ou d'un autre nom, ils ne sauraient avoir autant d'âpreté que leurs devanciers. Il fallait à ceux-ci des faces terribles pour masser leurs troupeaux humains. Mais leur troupeau est fait et ses parcs bâtis. Ils n'auront même plus besoin de dire à nos enfants, en fronçant les sourcils : « Sacrifiez les fleurs et les fruits, l'air
et l'eau, les caresses des femmes et la grâce des nègres pour avoir le pain quotidien. »
Ils n'auront plus qu'à leur dire avec un sourire et un geste évasif, pleins de bonhomie : « Tâchez vous-mêmes à retrouver l'amour et la fantaisie perdus, tout en préservant religieusement, comme une conquête, votre petit croissant et. votre grand journal, frais tous les matins ».
Fôdé Bamba disait, ù propos de certains militaires dont il constatait les insistances, les indignations, les exhortations pesantes :
— Lui parle gros.
Et dans le temps où je l'autorisais à lire ma correspondance, il disait d'un de nos amis, dont le style est imagé et plein de tours saisissants :
— Lui parle fort.
A leur retour du front, en décembre 1918, j'ai fait lire à mes élèves des pages d'auteurs comiques ou humoristes : Tristan Bernard, Jérôme K. Jérôme, Jules Renard, Dickens et je leur ai cité des nouvelles à la main.
Je n'ai jamais trouvé en défaut leur finesse. Partout où le sujet ne leur était pas étranger, leur rire coïncidait avec le mien. Mais j'ai reconnu qu'outre ce rire-là, presque tous en possédaient un autre, que je leur envie et qui se manifeste au souvenir de leurs mésaventures et de leurs souffrances ou pendant leur cours.
Un jour que Mamady Koné jouait aux dames avec l'un de nos amis, celui-ci s'étonnait de le voir rire chaque fois qu'un accroc à ses chances eût dû l'assombrir. En classe, les fautes dans la dictée furent toujours une source de vive gaîté pour les coupables.
Bélia Bamoussa et Fôdé se racontèrent leurs souffrances des Dardanelles, en se tenant les côtes, comme s'ils rappelaient les épisodes d'une nuit d'orgie. Un tuberculeux très avancé, que je visitais à l'hôpital, se mit à rire, autant que sa toux le lui permettait, en m'énumérant les symptômes de sa fin prochaine. Enfin, je vis rire, tout seul, Damba Dia, à la lecture qu'il faisait de la Vie des Martyrs de Duhamel.
— Comme tu as de la chance, lui dis-je, de pouvoir rire en lisant ce livre si triste !
Au bout d'un instant, je sus qu'il ne pouvait me répondre parce qu'il était gêné par ses larmes, descendues dans sa gorge, comme sur son visage.
Quelquefois, Jean et moi, nous nous sommes trouvés dans certaines conditions qui nous permettaient de voir arriver, sans en être aperçus, Baïdi Dialo, Saër Gueye ou Ghibi.
A la seule vue de nos murs, avant toute apparition humaine, leurs dents s'éclairaient déjà toutes. Une fois, par l'entre-bâillement de nos volets, nous avons vu Ghibi, seul, souriant à un bouquet de roses oublié dehors.
En février 1919, ma mémoire groupa tous ces faits, et tout à coup, à l'heure d'un goûter où dix de mes élèves riaient ensemble, le sens du visage nègre m'apparut.
Avant cette heure-là, malgré que je l'admirasse, son esthétique m'était inexplicable ; mais quand je vins à concevoir que sa fonction principale était le sourire, je compris que le volume de la bouche, critiqué par mes compatriotes, était son chef-d'œuvre. Un artiste met en évidence une idée picturale ou plastique, essentielle, et
s'inquiète peu des conséquences qu'elle entraîne, car il sait bien que l'art vit de sacrifices.
Les femmes de nos pays qui ont le plus joli sourire, n'en peuvent avoir d'aussi beau qu'un nègre, car 1 "éclat des joues et des chevelures distrait de celui des dents ; mais lorsque celles-ci brillaient dans ma classe noire, je ne voyais qu'elles, comme dans le ciel de minuit ne scintillent que les étoiles.
Le jour où cette pensée me traversa l'esprit, je la tins pour de l'inspiration et j'écrivis à Jean, alors à Paris, ces quelques lignes :
... Je viens de découvrir la vraie version de la création de l'homme : Dieu ne le fit pas en une fois, comme on Va toujours dit, mais en plusieurs fois. Le premier homme qu'il créa fut un nègre. C'était un jour où il était de bonne humeur. Il ne s'était pas proposé de créer précisément un homme ; il s'était dit : je veux créer sur la terre le sourire, à l'image de ma belle humeur d'aujourd'hui.
Comme tout bon artiste, il mit en avant son idée essentielle : les dents ; il les blanchit, les sertit dans des lèvres épaisses comme un cadre riche, aplatit le nez de peur qu'il ne leur portât de l'ombre, et noircit la peau pour qu'on les vît mieux.
Mais un autre jour où il était de mauvaise humeur, il reprit sa première œuvre dont le nez s'allongea démesurément, tel un rocher de paysage romantique ; le sourire fut enfoncé en même temps que la bouche, tandis qu'une forêt pileuse, plus ou moins sombre, s'efforça d'en cacher les restes, et qu'au delà, la peau s'éclaircit, pour en détourner nos yeux.
Jean me répondit :
... Tu dois avoir raison, et les Européens ont secrètement conscience de la mauvaise humeur de leur créateur puisqu'ils n'ont jamais osé le peindre en train de rire.