XXIII. — La Moire de la rivière
J'ai connu Macoudia M'Baye, sergent, au mois d'avril 1919. Il est venu aux « Cistes » avec Damba Dia. C'est un Ouolof, étrange de visage, long et fuselé de corps et de doigts.
Je ne sais pas comment fait Macoudia pour ne pas laisser apercevoir qu'il est un homme et un soldat, malgré qu'il soit vêtu du costume militaire comme tout le monde. Ce phénomène peut s'observer chez beaucoup de noirs, mais il est particulièrement remarquable chez Macoudia.
Les occupants du costume masculin profitent d'ordinaire de ses avantages. Parce qu'il est solide et très découpé, il leur inspire ces gestes hardis qui conviennent aux défenseurs et pourvoyeurs de la famille. En Europe, on voit les jeunes garçons s'entraîner de bonne heure à écarter aussi promptement leurs coudes qu'à rapprocher leurs sourcils, à ouvrir ou croiser sans peur leurs genoux, à rejeter crânement de leur front leurs cheveux, à planter jusqu'au fond de leurs poches leurs poings.
Je reconnais bien que tout cela est plein de sens, mais je n'y trouve rien d'aimable.
Quand je songe que le privilège de ces attitudes est leur seule rémunération pour les écrasantes corvées que la société leur impose, j'ai grand'pitié d'eux, mais je ne les aime pas forcément.
On peut aimer des formes très dissemblables de soi-même; mais il ne s'agit pas de leur forme;
leur costume, leur extérieur s'emploient à la dissimuler pour ne me révéler que leur vertu. A mes yeux les hommes de nos pays, tels des dieux, n'ont pas de forme.
J'aime les chiens et les chats et d'autres animaux. Les amants s'aiment plus fort en s'appelant du nom de chien, de chat et du nom d'autres bêtes, parce que leur caresse, issue imaginairement d'une forme lointaine, est plus surprenante. Mais l'air masculin n'inspire pas d'amour. La manière masculine de portpr un costume, des cheveux, des traits, n'inspire pas d'amour; elle inspire du respect comme une profession utile, celle de charpentier, par exemple. C'est sans doute honorable, mais ce n'est pas sensuellement persuasif.
Je sais qu'il y a beaucoup de femmes qui admirent les allures viriles de leurs maris, représentées par les soldats de Rude, sur l'Arc de Triomphe, et par d'autres héros de pierre qui lèvent vigoureusement un bras ou deux, sur nos places publiques. Mais leur admiration vaut celle des bourgeoises enorgueillies d'avoir un mari sénateur.
Macoudia M'Baye ne réclame pas l'admiration vouée aux hommes dignes de leur sexe ; il n'exerce pas la profession méritoire d'être masculin. Chaque fois que je le regarde, après l'avoir fait asseoir, je vois ses genoux rapprochés l'un de l'autre, ainsi que ses pieds, je vois ses bras au corps et ses mains fines jointes ou posées à plat sur chaque genou, symétriquement, comme celles des pharaons de marbre ou des jeunes filles.
En revanche, quand je le considère si grand, si noir de masque, si nouveau, que je me crois égarée en pays de chimère, c'est un délice de
rencontrer soudain des pensées familières dans ses yeux. C'est le délice du jeu de cache-cache, où se donne à trouver une âme fraternelle dans une cachette : letrangeté.
Quand il est venu la première fois avec Damba Dia jetais en train d'arroser le jardin ; il ne m'a rien dit. Il s'est mis à arroser comme Damba et moi. Il n'a pas prouvé des connaissances horticoles, mais, tout de suite, il a prouvé de la sensibilité. Il s'est hâté pour donner à boire à toutes les plantes désignées ; il craignait affreusement d'en oublier, mais il ne donnait que peu à boire à chacune comme s'il eût craint pour elles l'intempérance qu'il craint d'ordinaire pour lui. Son zèle à secourir le peuple végétal l'emportait souvent au delà de mes plantations. Il me fallait lui retirer les arrosoirs des mains ; il aurait abreuvé les pins et les cistes.
Dès sa première visite, il fut ainsi ; à chacune de ses visites suivantes, il fut de même. Le plaisir de Macoudia ne se fane pas plus que le bleu du ciel provençal. La destinée sera bien injuste si elle le fait vieillir comme un autre.
Quand je l'ai fait entrer avec Damba Dia, celui-ci s'est mis à écrire tout de suite et Macoudia s'est assis en face de lui comme s'il n'était venu que pour le contempler. Il a refusé d'apprendre à lire et, si je n'avais pensé à le faire dessiner, peut-être serait-il revenu tous les soirs pour contempler son camarade et moi-même dans nos relations avec les livres et les cahiers, puisque ce spectacle ne semblait pas le lasser du tout. Il ne bâillait pas comme tels autres noirs qui accompagnèrent leurs amis à l'étude.
Un jour que je fis de lui un croquis au crayon, je lui dis, au bout d'une vingtaine de minutes :
— Il faut te lever et te promener un peu, maintenant... tu dois être ennuj'é de rester si longtemps sans bouger.
— Y a pas moyen ennuyer, répliqua-t-il, quand on reste tranquille.
Macoudia aime les fleurs, les broderies, les arbres, les maisons bien blanches ou bien roses et il doit aimer les femmes aussi, car il admire sans distinction de race, ce qui est très rare, les beautés qui illustrent nos atlas français et coloniaux. Il me regarde aussi beaucoup entre les moments où il feuillette les livres et ceux où il dessine. Cependant, on voit qu'il n'est pas venu exprès pour me regarder, car ce n'est qu'après l'accomplissement de ses tâches que ses yeux, m'ayant rencontrée, s'arrêtent.
Ils s'arrêtent, ou ils s'épanouissent, on ne sait pas. Ils demeurent ouverts longuement sur moi, sans battements de leurs longs cils, comme des anémones. Je dis des anémones parce que, dans l'ouverture claire et large des paupières, sa prunelle paraît saillante, comme le cœur noir de ces fleurs.
Plusieurs fois, Macoudia est venu sans Damba et m'a trouvée seule. Il a arrosé comme à l'ordinaire, de six heures à sept heures environ ; et comme d'habitude aussi, il m'a fallu lui retirer les arrosoirs des mains. Puis il a dessiné et m'a regardée, comme les autres fois.
Macoudia ne connaît pas ma famille, car, pendant ce mois d'avril, je suis seule aux « Cistes », où des soins ménagers me retiennent encore après Jean et François. A côté de moi, qui m'absorbe dans des travaux de couture, sous la lampe, Macoudia vient broder avec son crayon une feuille de papier blanc, comme une jeune
fille du voisinage qui viendrait orner son linge en ma compagnie.
Il s'en va quand son dessin est fini, généralement vers neuf heures, mais sans hâte, la rentrée des sergents n'étant pas contrôlée dans son bataillon.
Je lui ai demandé son âge ; il aurait vingt-sept ans, dont six de service, d'après son livret militaire ; mais il en aurait moins d'après l'apparition de ses dernières dents. Les livrets attribuent toujours l'âge qu'il convient aux engagés involontaires.
Un dimanche après-midi, je trouve Macoudia dans la salle à manger, quand j'y entre moi-même. Il n'est pas assis face à la table, il est assis parallèlement à sa longueur. Son corps est étiré; sa tête, orientée vers moi, est soutenue au-dessus du meuble par son bras replié qui y prend appui. Il me regarde tranquillement quand j'ouvre la porte, mais il ne me dit pas bonjour, comme s'il était là de toute éternité. C'est la première fois qu'il manque à me dire bonjour. C'est la première fois qu'un tirailleur manque à me dire bonjour. Ce mot échangé est comme un pas que l'on fait ensemble dans la société humaine. Hors de ce mot, c'est la rencontre en forêt obscure, ou en plein ciel. Fôdé, si familier, en omettant le bonjour, l'aurait remplacé par une petite phrase : « Tu vois, moi y a bien installé à l'école, déjà. » Mais Macoudia n'a ni parlé ni remué, tel un chat.
J'aurais pu lui dire : « Eh bien, c'est ainsi que tu oublies de me saluer ? » Mais son expression était si sereine, si saisissante était la majesté de son corps raidi, et comme engainé, que je n'osais
pas lui poser de question. J'avais plutôt envie de me retirer, intimidée.
Mais comment se serait-il expliqué ma fuite si son mutisme était inconscient ?
J'ai pris le parti d'imiter sa simplicité. Je ne lui ai rien dit. J'ai placé une petite bouteille sur la table, je l'ai emplie d'eau et je suis passée près de lui pour aller détacher, en tremblant un peu, une des roses du grand bouquet qui orne la cheminée. J'ai mis tremper dans le flacon la tige de la rose et j'ai demandé à Macoudia :
— Veux-tu faire cette fleur qui est si jolie?
Il a changé de position, il a ouvert le carton à dessin et il s'est mis à jouer du crayon et de la gomme pour le reste de l'après-midi. Mais à partir de ce jour-là, j'étais un peu troublée quand il venait seul. Je surveillais sur le papier la course de sa main ; je surveillais aussi la promenade de sa pensée. La nuit arrivée avec le clair de lune, on entendait les chiens de la ferme voisine aboyer et hurler. Je disais à mon compagnon :
— Ecoute les chiens qui travaillent !
Il riait. Puis, lorsque les chiens, presque toujours d'un commun accord, cessaient leur concert, je rallumais le sourire de Macoudia en observant :
— Les chiens ont fini le travail, ils sont allés boire un verre.
Alors, lui-même, un moment après, au premier aboiement, sursautait :
— Ah ! chiens y a commencer travail, encore. Et, au premier renouveau de silence :
— Ah ! chiens y a rentrer tous dans cantine. Macoudia^ paraissait parfaitement heureux, et
quand son dessin était fini, qu'il me regardait,
et qu'il ne s'en allait pas tout de suite, je recommençais à être embarrassée.
Je ne pouvais alléguer, pour l'inviter à pai'tir, le repos qu'il devait prendre ni celui que je devais prendre moi-même ; car ce congé-là se donne à un militaire ou à un jeune homme policé. Le soin de ma réputation pouvait s'apprendre à un « monsieur », mais il ne pouvait s'expliquer à un ange qui semblait s'être incarné exprès pour venir veiller avec moi.
J'étais donc obligée de chercher d'autres formes quand Macoudia ne semblait pas avoir envie de quitter la maison. Je prenais du chocolat, ou des figues, ou des pêches, que j'enveloppais et je lui disais :
— Donne-moi tes mains.
Et quand il refusait de me les donner, j'insistais :
— Ce n'est pas pour toi, c'est pour tes camarades.
Heureusement que Macoudia avait des caiharades et que, pour eux, il fallait bien qu'il se laissât charger les mains et que, les mains chargées, il partît. Sinon, qu'aurais-je inventé contre sa béatitude ?
Certes, si l'esprit religieux l'eût fortement imprégné, il aurait trouvé magnifique de fuir, à l'arrivée de la nuit, comme un dangereux monstre, l'être fragile et solitaire dont il avait partagé la gaîté, rinstant d'auparavant. Mais Macoudia, musulman, ne connaît pas bien sa religion; il n'en a retenu que l'horreur de l'alcool. Quand ses camarades certifient que c'est Dieu qui a fait la guerre : « Peut-être c'est Dieu, risque-t-il, peut-être c'est pas Dieu. » Les seuls aspects et la seule vertu de Dieu qu'il connaisse bien et qu'il
apprécie sont ceux de l'eau claire qui se laisse boire sans troubler l'esprit quand il fait chaud. Il ignore les autres prescriptions du Coran et il dessine, notamment, malgré ce livre, des figures d'hommes et d'animaux.
Sinon la course que je le priais de faire, les mains chargées, auprès de ses camarades, qu'estce qui aurait pu mouvoir Macoudia? La discrétion aurait pu l'éloigner, chaque soir, en présence de Jean ou de mon fils ; mais j'étais seule, et il pouvait apercevoir que sa société m'était agréable : quand il improvisait ses satires naïves contre les militaires — il prononçait miltrrri, la gorge et le mot contractés pour faire éclater Vi — je récoutais comme un ramage d'hirondelle.
Il peut sembler absurde qu'il ne témoignât pas de sa volonté de rester. Mais j'avais pris l'habitude de prévenir tous ses désirs comme il est naturel de le faire à l'égard des personnes que l'on reçoit. Je lui demandais toujours :
« As-tu chaud ? as-tu soif ? as-tu faim ? es-tu fatigué ? » Il attendait sans doute que lui demande encore : « Es-tu content tout à fait ?... Veux-tu manger ce gâteau? Veux-tu m'embrasser? Veux-tu dormir un peu avec moi? »
Il attendait, par sentiment du rythme ; mais il devait à la fin trouver bizarre ma conception de l'hospitalité, laquelle proposait tant de choses dispendieuses et médiocres et omettait les plus magnifiques et qui ne coûtent rien.
Il devait être attristé de ma bêtise, et sans doute se disait-il que, si les rôles s'étaient renversés et qu'il eût à me recevoir, il m'aurait offert de l'amour, aussi simplement qu'une boisson fraîche.
Je comprendrai que Macoudia m'attendît quand je me rappellerai son regard attaché sur moi comme sur un objet attirant, mais énigmatique. Je comprendrai qu'il s'étonnât, quand je reverrai sa copie du chien de bronze antique pour lequel il inventa un sexe de forme si élégante qu'on dirait d'une fleur. Il devait être bien surpris que l'amour soit mal reçu dans le monde.
Je comprendrai tout cela, mais je ne le compris pas tout de suite. J'avais fréquenté trop longtemps des hommes et des femmes de nos traditions qui ne se rendent que des devoirs. Un monsieur correct doit témoigner, auprès d'une femme, de son désir et en voler la satisfaction, si possible. Une dame, aidée de sa robe, doit accroître ce désir, si possible, et le décevoir souvent. Comment aurais-je compris tout de suite Macoudia, cet inconnu sans honneur, qui croit aussi indélicat de me demander mon âme qu'une assiettée de fruits que je n'ai pas offerts.
Je savais qu'humilier l'orgueil viril et la stratégie, fût-ce la stratégie stendhalienne, est un rare plaisir. Mais je n'avais pas encore songé que décevoir l'ingénuité de Macoudia, c'est priver des fleurs de lumière, de mie de pain des moineaux.
Des circonstances imprévues allaient me l'apprendre.
Un soir, Macoudia arrive encore tout seul, à cinq heures et demie, et me surprend pendant que je dîne. L'instant précédent, par ma fenêtre ouverte, j'avais bien aperçu sur la route, à travers les arbres, un Sénégalais de taille élevée qui marchait dans la direction des « Cistes », mais je n'avais pas voulu reconnaître Macoudia, dont la course est d'ordinaire si allègre, dans ce promeneur indécis. Aussitôt entré, il me remet, sans
parler, une lettre de Dainba Dia. C'est un mot, griffonné en hâte, pour m'expliquer qu'il n'a pu venir, étant de garde; sur l'enveloppe même est placée la nouvelle reçue en dernier lieu, qu'un détachement de permissionnaires, comprenant Macoudia et peut-être lui-même, partira le surlendeanàin pour Marseille et le Sénégal.
J'installe Macoudia aussitôt devant un modèle, le réveille-matin, placé sur un dictionnaire et, dès qu'il a commencé son dessin, je reprends mon repas où je l'avais laissé.
— Alors, dis-je à mon compagnon, tu as entendu dire, toi aussi, que ton départ est pour le 27 a^Til ?
— Oui.
A ce moment-là, j'ai dû prononcer une phrase de regret dont j'ai tout oublié, sinon qu'elle est restée sans réponse de la part de Macoudia. Cependant, j'ai prêté à ce fait peu d'attention car son crayon cheminait sans repos sur la feuille de papier blanc ; je l'ai cru seulement un peu absorbé par son étude. Après quelques minutes, il a pris son mouchoir pour retirer quelque chose qui le gênait dans l'œil gauche : une poussière sans doute.
Cependant, il y a quelque chose qui le gêne aussi dans l'œil droit. Il y porte la main comme pour redresser un cil. Que penser ? Peut-être fait-il cela, d'habitude, quand son ouvrage l'embarrasse ? C'est un tic d'artiste qui m'a échappé jusqu'ici.
Son étude avance, avance très gracieusement. Il a tracé avec une grande délicatesse les deux aiguilles du réveil, et quand il en indique les renflements, pareils à deux petits épis de graminée
au bout de leur tige, je le vois qui joue avec violence de la gomme :
— Qu'est-ce qui ne va pas ? lui dis-je.
— Y a trrrop grrros, beaucoup ! roule-t-il avec passion.
Comment peut-il trouver épaisse une forme deux fois plus légère que le modèle ?
Malgré son activité, Macoudia a toujours quelque chose qui le gêne dans un œil ou dans l'autre, et lorsque, après Savoir quitté pendant un quart d'heure pour faire ma vaisselle, je reviens auprès de lui, je trouve que son crayon, resté dans ses doigts, ne marche plus, que le dessinateur lui-même est immobile et que ses paupières, ainsi que sa tête, sont si baissées vers la table, qu'il semble dormir...
Macoudia pleure sur son mouchoir qu'il a caché au creux de sa main gauche.
Avant d'avoir vu Macoudia pleurer, j'avais laissé la peine m'envahir sans me débattre, car je savais que c'est en se débattant qu'on provoque les larmes.
La peine était entrée chez moi avec le mot qu'avait écrit Damba Dia sur l'enveloppe et elle avait envahi certaines parties de ma conscience, avant de la gagner tout entière. Il me restait des pensées indemnes où luisait le sourire des jours précédents. Si je m'étais débattue, la vague de chagrin aurait assailli tout. Pour me contenir, je me répétais sans cesse : « Il faut vivre avec Macoudia exactement comme les autres soirs, car pour lui, rien ne s'est altéré depuis hier; il n'y a que plus de chaleur dans son âme, malgré qu'il ne proclame pas sa chance, par discrétion. Jusqu'ici, il s'était réchauffé auprès de moi comme auprès d'une cheminée, dans cette
France hostile. Mais qui regrette le feu en été? Macoudia jouit de l'été depuis deux heures qu'il pense à son rapatriement et il serait impudique de le faire assister à ce qui m'arrive. » Mais en voyant Macoudia pleurer, j'oubliai toute ma prudence dans ce cri d'émoi :
— Qu'est-ce que c'est donc, mon pauvre ami? Il ne répondit pas, et je me mis à pleurer sur
ma serviette, faute de mouchoir. Lui ne cachait plus le sien : il s'était fait à la saison mauvaise et il s'était équipé en conséquence, en se remettant au travail. J'allai chercher un mouchoir et je fis comme lui. Je m'occupais à coudre, tant que j'y voyais, puis j'interrompais mon ouvrage pour soigner mes yeux. Et Macoudia, pour dessiner, faisait de même.
Pendant une période où mes yeux ne pouvaient vraiment plus distinguer mon aiguille, je pris, au bord de la feuille à dessin, le fin poignet gauche qui n'avait pas grand'chose à faire, et je dis à mon compagnon :
— Tu es bien gentil de pleurer avec moi !
Il ne me répondit toujours rien, il ne me regarda toujours pas et, dans ma main, son poignet se raidit si fort que, si je n'avais pas vu son crayon poursuivre toujours sa route et témoigner la vie, je me serais demandé comment une statue de bois noir pouvait tant pleurer.
Tout cela dura jusqu'à dix heures, jusqu'à ce que son dessin fût fini. Sauf, par places, le boursouflement du papier causé par les larmes, rien n'y trahissait de la souffrance ; jamais encore mon élève n'avait produit une œuvre aussi fraîche, aussi légère.
Macoudia a rangé son crayon et sa gomme dans mon plumier et il s'est levé. Il sanglote bien
fort maintenant, appuyé debout à l'un des battants de la double porte. L'épanouissement en coupe, de ses jolies mains enferme son visage avec le mouchoir neuf que je lui ai donné. Il n'a plus besoin de se raidir, désormais ; sa journée est finie ; il se laisse secouer simplement, souplement, par sa peine, comme des gens subissent avec passivité les cahots de leur voiture engagée aux mauvais chemins. Je lui ai parlé de repos, mais cela ne l'intéresse pas. Il ignore le calcul de la santé, comme les autres. Il ignore s'il a du repos à prendre, tandis qu'il est profondément persuadé qu'il a beaucoup à pleurer.
Avant ce soir-là, je n'admirais pas les larmes. Je les avais vues consolider l'association familiale, en consacrant ses deuils ; illustrer la pitié féminine, en s'étalant ; démontrer la vaillance masculine, en se dérobant. Je les avais estimées pratiques, socialement, comme une monnaie blanche ordinaire.
Mais, ce soir-là, j'ai admiré les larmes de Macoudia. Elles étaient une lumière, comme son rire. Elles témoignaient de la capacité de bonheur de son âme, comme le bleu de l'ombre mesure l'ardeur du soleil.
En voyant Macoudia pleurer, je n'ai pas eu besoin de comprendre, il n'a pas eu besoin de m'expliquer, je n'ai eu qu'à regarder combien, les jours précédents, il m'avait aimée.
Si j'avais vu Macoudia pleurer, et que je n'eusse pas pleuré autant que lui, j'aurais été bien forcée, cette fois-ci, de prendre sa tête dans mes mains et son front sous mes lèvres, mais je pleurais autant que lui et nous ne nous devions plus rien.
Il ne m'avait rien demandé, je ne lui avais rien
donné ; mais, par la magie des larmes, c'était, maintenant, comme si tout se fût accompli. Les larmes sont fluides comme la couleur : nos chagrins s'étaient réunis comme un bleu mêlé à un autre bleu fait la moire d'une rivière.
C'était plus que si tout se fût accompli, c'était plus qu'un bonheur défunt, c'était un bonheur passé que nous venions de faire naître et, pour la première fois, Macoudia pouvait me trouver généreuse en s'en allant, les mains chargées de même manière que les autres soirs.