XXIV. — Le Général sauvage
'avais, en mars 1919, un élève à l'hôpital 67, à Fréjus, lequel est réservé à tous les tuberculeux de couleur.
A la suite d'une blessure au genou, il lui était resté longtemps une lésion de mauvaise nature. Sa fiche, que j'ai vue, en constatait la guérison, obtenue à Marseille, outre son bon état général et l'absence de tuberculose pulmonaire. Néanmoins, en attendant son rapatriement, il passa trois mois dans l'une de ces tristes baraques en planches où meurent quotidiennement une demi-douzaine de nos protégés annamites, canaques, malgaches ou sénégalais.
Koly Ibatan, originaire du Dahomey, était lourd et inharmonieux de traits et de proportions, mais prompt d'esprit. J'ai dit « était » malgré moi, parce que je ne peux m'empècher de croire qu'on l'a fait mourir.
— Est-il bon, l'hôpital 67 ? lui ai-je demandé.
— Bon pour malades ? non. Bon pour cochons ? oui. Hôpital 67 ? Toi manger beaucoup, manger toutes les choses, mais toi sale même chose animaux. Hôpital Paris ? Hôpital Toulouse ? Hôpital Montauban ? Hôpital Marseille ? Y a toi propre, tout propre ; chambre, cabinets, tout, tout ! Y a propre ton lit, propre ton verre, propre la nourriture, propre les mains de l'infirmier. Y a propre tout, tout, tout ! Y a joli, joli, joli, joli. Tu vas arriver ici : mauvaise baraque, mauvais infirmier sale, sale, sale ! tout sale ! Yaye ! yaye ! yaye ! Infirmier malgache, annamite, sénégalais, lui connaît rien : lui va tou-
cher les morts, lui va porter les linges, lui va pas laver sa main seulement ; lui va prendre ta viande avec sa main sale, sans cuillère même, lui va prendre tes pommes de terre, ton pain, avec sa main sale.
» Toi, tu vas voir major prendre le savon quand lui y a fait rien que te regarder seulement. Tu vas voir lui laver bien sa main longtemps, longtemps, longtemps. Lui va pas prendre maladie, hein ? lui va partir bien propre, lui va gagner maison, famille, tout joli, tout propre !
» Mais infirmier indigène là, lui s'en fout! lui, y a pas content pour apprendre rien ; lui y a comme toi, malheureux comme toi, y a pleurer comme toi, y a penser rien pour toi, y a penser rien que son pays avec sa famille seulement. Alors, tu vas souffrir, crier, mourir, lui va pas retourner, lui va lire lettre de son famille, lui va partir boire dans cantine pour un peu saouler. Lui y a infirmier, oui; lui y a pas malade, non; mais y a même chose malade, malade dans son cœur; y a pas bon pour soigner malades.
» Yaye! yaye! yayc! yaye! y a mauvais tout ça ! Sénégalais, Malgaches, Annamites, tous, tous, tous. Français y a rassemblé, comme troupeaux, pour mourir ici.
» La ! la ! la ! la ! la ! Hôpital 67 ? Hôpital 66 ? Hôpital 55 ? Hôpital 86 ? Tous à Fréjus, tous pour tirailleurs ! Tous la même chose ! Français y a mener nous là comme moutons, tous, tous ! Après ? Eux y a quitter, y a aller, y a laisser nous là, pour mourir tout seuls !
» Tu vas mourir hôpital ropéen? Tu vas pas mourir seul. Tu vas pas cacher ton figure dans ton linge; tu vas regarder dans la salle pour voir arriver infirmier, infirmière qui va demander.
» — Comment ça va, mon petit?
» Tu vas pas guérir, non; tu vas pas voir ton maman, ton papa, ton maison, non ; tu vas mourir, oui ; mais, quand même, tu vas ouvrir les yeux encore, encore, pour voir passer infirmier, infirmière et rire petit peu, tout petit peu avant toi finir.
» Mais 67 ? Ici ? Tu as pas besoin pour regarder rien. Y a tout même chose toi. Tout triste comme toi. Tu vas cacher ton figure dans ton bras, dans ton lit, pour mourir tout seul ! tout seul ! tout seul ! tout seul comme un cochon !
— Vous avez cependant quelquefois des visites ; hier vous avez eu la visite d'un général ?
— Oui, général y a venir, avec colonel aussi. Y a passer dans toutes les salles. Général, y a vieux, colonel, y a gros, gros.
Et Koly, en écartant les bras de son corps et en gonflant d'air ses joues, mime la grosseur du colonel.
— Eux y a passer partout, explique-t-iï, mais personne il connaît pas pourquoi faire. Général avec colonel y a entrer dans la salle 24 avec le major. Le major y a parler pour moi, pour mes camarades, d'abord pour tous ceux qui y a côté droit ; alors général avec colonel, tous les deux y a tourner la tête côté droit, sans bouger le corps. Après, major y a passer côté gauche ; alors, général avec colonel, tous les deux y a tourner la tête côté gauche. Mais y a pas regarder moi, ni mon camarade, ni personne, ni dire rien, ni : bonjour ! ni»: ça va mieux ? ni rien, rien. Quand général-là lui va passer hôpital ropéen, lui va parler tous les soldats, un peu ; mais, dans hôpital 67, lui va regarder toi comme
les paquets pour le train : Paquet-là y a marqué « rapatrié Dakar », paquet-là y a marqué « rapatrié Cotonou ». Toujours comme ça. Lui parti avec colonel, tous les malades y a dire pour lui : « Général-là y a beaucoup sauvage ! »
— Ils voulaient dire : mauvais ?
— Non, sauvage, sauvage ! Sénégalais-là, hôpital 67, tous dire que Français y a beaucoup sauvages. Sauvage, sauvage lui qui connaît pas rien bon, rien gentil. Moi, j'ai dit : « Non, Français y a pas sauvages ; y a pas tous, tous. Y a beaucoup qui sont gentils. Paris, Toulouse, Lyon, Montauban, Marseille, j'ai vu militaires et civils gentils. Petit garçon de l'instituteur, lui, à Montauban, y a regarder, fort, mon tête tous les matins : — Koly il est plus si noir, maintenant, lui va dire à son père. — Koly il change pas sa couleur, mon enfant, mais lui est bien quand même, il répond son papa. » Non, Français y a pas tous sauvages ; Sénégalais qui dit, y a fou, fou complètement.
— Quand tes camarades vont être rapatriés, malades comme ils le sont, dis-je à Koly, leurs parents aussi vont dire que les Français sont sauvages?
— Oh ! parents, ils connaissent rien. Personne y a prévenir. Lui qui va dire à eux pour fils mort ou malade, il est fusillé. Parents ils vont pas voir arriver les malades. Sur ta fiche, tu dis, y a mis: rapatrié? mais y a pas toi guéri, y a toi malade toujours, y a toi mourir, même chose. Tu dis quitter hôpital Fréjus ? oui. Tu dis revoir ton père ? non, non, non ! Toi mourir à la gare, ton camarade mourir dans le train, l'autre Marseille, l'autre sur la mer. Après, tout le reste il va mourir Dakar.