‹ Des inconnus chez moiChapitre 3 sur 24 · II. — Les Sosies · texte numérisé non relu

II. — Les Sosies

DANS les bois de Valescure, un jour que je compose à destination de nos lapins un fagot de ces genêts épineux dont ils sont si friands, un lieutenant de l'armée coloniale m'aborde pour me demander un renseignement.

Il désire savoir si le pavillon qu'il voit isolé dans les pins est à louer. J'émets des doutes et il tient à m'apprendre pourquoi ces doutes le navrent. Sa situation m'est ainsi exposée : II commande une compagnie de tirailleurs sénégalais au camp Galliéni. Il a fait avec elle les Dardanelles, la Somme. Il a été blessé deux fois. Il m'explique que, marié la veille de la déclaration àe guerre, ses campagnes ne lui ont pas permis, pour ainsi dire, de revoir sa jeune femme :

— Voici qu'une occasion merveilleuse de passer quelques mois avec elle se présente, ajoutet-il, puisque les Sénégalais, frileux, sont forcés d'hiverner ici, mais cette occasion va m 'échapper, faute de pouvoir trouver un logement, quel qu'il soit, dans la région.

Je lui donne l'adresse du propriétaire du pavillon, n m'interroge sur ma résidence, pour m'y venir saluer avec sa femme, en cas de succès. Je lui montre un toit rose pointant au-dessus des arbres voisins et lui dis un nom : « les Cistes ».

— Avez-vous eu sujet de vous plaindre des Sénégalais, depuis qu'ils vous entourent ? s'informe-t-il avant de prendre congé.

Ma réponse résume le chapitre précédent. Il paraît satisfait et rit de la hardiesse du pseudofou :

— Il faut faire un peu de crédit à ces orphelins ; il faut leur laisser le temps d'apprendre nos coutumes et, dès à présent, il faut avouer qu'ils sont remarquablement discrets dans leur occupation de cette région au nombre de trente mille.

Comme nous avions toujours entendu dire, ma famille et moi, que les officiers coloniaux de carrière ne cessent de morigéner leurs subordonnés de couleur, nous accueillons comme originaux les propos du lieutenant Duret et ne refusons pas de l'hospitaliser provisoirement, lui et sa femme, institutrice, personne charmante.

Métey Saar, son ordonnance, est le premier spécimen de race noire installé dans notre maison, donc soumis à notre examen prolongé.

Son langage nous confirme cette observation, déjà faite, que les tirailleurs disent : y a bon, pour dire : j'aime ; y a content, y a moyen, pour dire : je veux, je peux. Je donnerai plus tard l'explication de ce phénomène, mais en octobre 1916 les Sénégalais nous l'offrent parmi tant d'autres aussi étranges, que nous sommes assez occupés à les enregistrer, sans chercher encore à les comprendre tous.

L'un de ces phénomènes est notre inaptitude à distinguer sur les épaules d'un nègre autre chose qu'une boule noire agrémentée d'un peu d'émail blanc — les dents, les yeux — destiné, semble-t-il, à suggérer : par ici, la face! Quand j'affirme à tels de mes amis qui tombent de Paris à Fréjus, en plein pays noir, que je perçois maintenant autant de dissemblance entre des Guinéens, par exemple, qu'entre des Français, ils trouvent ma prétention insupportable. Ils

doivent cependant se rappeller cette expérience : lorsque les yeux passent brusquement d'un lieu ensoleillé à une chambre peu éclairée, les premiers instants ne permettent aucune perception de formes; de même, après une longue pratique des visages blancs, celle des visages noirs ne procure d'abord qu'une sensation d'intense obscurité.

Nous étions nous-mêmes, en octobre 1916, comme les amis dont je parle, puisque nous professions, comme eux, que les tirailleurs se ressemblent tous.

Mon mari, notamment, faute de discerner ses traits, a employé Métey deux jours de suite pendant plusieurs heures, sans s'apercevoir qu'il avait affaire au même individu. Voici les faits :

Le lieutenant Duret lui a prêté, l'après-midi, son ordonnance, pour l'aider à faire une exceptionnelle récolte de pommes de pin aux lieux d'une récente coupe. Métey prend la brouette et trois grands sacs et accompagne Jean pendant deux kilomètres, à travers bois. Pour encourager son compagnon, Jean lui dit à l'aller :

— C'est très loin, l'endroit où nous allons, mais il y a bon, beaucoup pommes de pin, bien jolies.

Arrivé à destination, Métey exhibe ses dents blanches devant l'abondance du butin.

Au retour, le passage de la brouette chargée se trouvant empêché par un fossé plein d'eau et de boue, Jean demande à Métey :

— Qu'est-ce que tu vas faire ?

— Passer sacs sur le dos, premier ; après, passer brouette.

Les pommes de pin, vertes encore, sont lourdes comme des pierres et le grand corps de Mé-

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tey est en transpiration tandis qu'il les hisse au haut de la côte. Aux « Cistes », Jean lui propose :

— Veux-tu un verre de vin ?... d'eau rougie ?

— Non, merci.

— Tu es donc musulman ?

— Oui.

Et Métey va se verser un verre d'eau, dehors, à la fontaine.

Le lendemain, le temps demeuré propice à une nouvelle récolte, Jean parle au lieutenant de son désir de reprendre Métey :

— Je l'ai envoyé au camp, répond Duret, et peut-être tardera-t-il à rentrer, mais le palefrenier le remplacera auprès de vous, il est aussi intelligent, et aussi fort, quoique plus petit.

Pendant que Jean va revêtir un costume de circonstance, Métey rentre et reçoit l'ordre d'accompagner à nouveau le « Moussié » au bois.

Le lieutenant parti, Jean, équipé, trouve Métey à la porte et l'emmène, avec la conviction qu'il a affaire à un nouvel échantillon de la race noire, le palefrenier annoncé. En cours de route, il se persuade que son porteur est, en effet, plus petit que Métey. Pour pouvoir le mesurer au moral, comme au physique, il lui fait exactement les mêmes remarques et les mêmes questions déjà adressées à son compagnon de la veille et il admire l'homogénéité mentale des hommes de cette couleur :

— C'est très loin, renouvelle Jean, l'endroit où nous allons, mais il y a bon, beaucoup pommes de pin, bien jolies.

Et, au retour, devant le fossé plein d'eau :

— Qu'est-ce que tu vas faire ?

Et l'autre d'expliquer tranquillement :

— Passer sacs sur le dos, premier ; après, passer brouette.

De l'identité remarquable des réponses, Jean conclut que sans doute tous les membres de ces tribus africaines sont aptes à réussir aussi brillamment dans ce genre d'examen. Comment se serait-il douté qu'à une même question, déjà posée la veille, le même individu n'ait pas répondu, impatienté :

— Je vais faire comme j'ai fait hier !

Cependant, Jean est étonné, lorsque, à l'arrivée, le même verre de vin est refusé de la même façon.

— Tu ne bois donc pas d'alcool, toi non plus ?

— Non.

— Musulman, alors ?

— Oui.

— Tiens, pense Jean, tous musulmans, tous pratiquants dans cette compagnie-là... Et comment t'appelles-tu, toi ?

— Métey.

— Métey ?... ils s'appellent donc tous Métey ?... qu'est-ce que cela signifie ? Ce n'est pourtant pas toi qui es venu hier avec moi ?

— Si, y a moi ! fait le noir en épanouissant encore le grand sourire blanc qui accompagnait toutes ses réponses.

Jean a raconté son aventure, à table, à la grande hilarité de tous.

— Comment expliquez-vous, lieutenant, a-t-il conclu, que ce nègre n'ait pas trouvé moyen de me faire savoir, au cours d'une promenade de deux heures, qu'il l'avait déjà faite la veille ? Fit qu'il n'ait pas éprouvé le besoin de me faire sentir que je lui répétais inutilement les mêmes

propos ? Il a dû se dire : « Le Moussié n'a pas une conversation très variée. »

— Il ne s'est sans doute rien dit, assure Duret, tant le ressassement paraît naturel à un noir de la part d'un blanc. Songez qu'à l'exercice nous recommençons tous les jours les mêmes leçons. S'il a fait une réflexion quelconque, ce ne peut être que celle-ci : « En Europe, pour apprendre à récolter du bois, on répète tous les jours la théorie, chez les civils, tout à fait comme au camp pour apprendre à lancer les grenades.

Nous ne savons pas ce que Métey a pensé de nous ; avons-nous même occupé sa pensée ? Longtemps, nous lui avons reproché l'excessive discrétion de ses paroles et de ses manières. Ce n'est que plus tard, quand nous parlerons de la froideur de Métey à l'un de ses camarades devenu notre ami, que celui-ci repoussera notre jugement :

— Lui, Métey, il avait honte, seulement. (If était intimidé.)

Nous n'avons jamais revu Métey, tué, peu après, à la guerre ; mais son camarade devait avoir raison. Maintenant que nous connaissons les noirs, nous les évaluons d'après leurs sourires. Nous ne nous rappelons pas les traits de Métey Saar, mais nous nous rappellerons toujours ses sourires ; ils étaient purs comme la fenêtre ouverte.

Aussi lointain que Métey, nous semble d'abord Seydou N'Diaye, qui le remplace dans ses fonctions. Quand il cire les bottes de son officier, près de notre seuil, indéfiniment, il est si profondément absorbé que nous avons envie de marcher sur la pointe des pieds en passant près

de lui, comme si nous le surprenions en prière. Il ne semble pas qu'il nous aperçoive, car il ne nous salue même pas.

Deux mois plus tard, après que Duret nous a quittés, nous sommes étonnés, en ville, de nous entendre souhaiter le bonjour par un nègre. Quel nègre ?

— C'est Seydou N'Diaye, maman, assure mon fils ; je le reconnais à son nez, ou plutôt à ce qu'il n'a pas de nez.

François, à Paris, collectionnait les nez français ; voilà qu'il commence à collectionner les nez africains. Cependant, une autre fois, l'obscu^ rite trahit le jeune physionomiste. Comme il rentre à la nuit, en hâte, un sac d'herbages sur le dos, il entend derrière lui un pas précipité. Emulation ou inquiétude, il se hâte encore plus. En vain. Un tirailleur, essoufflé, le rejoint : c'est Seydou qui a voulu l'atteindre de son salut et qui s'en retourne.

D'où lui vient cet empressement ? c'est un mystère. Seydou est jeune : dix-huit ans. Il est depuis peu en France. Peut-être sa transplantation avait-elle suspendu les manifestations extérieures de sa vie, ainsi qu'il arrive chez les plantes, et ces ardents bonjours sont-ils un premier bourgeon? C'est assez vraisemblable, car l'automne suivant, la verve de Seydou sera luxuriante.

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