‹ Des inconnus chez moiChapitre 4 sur 24 · III. — La Colombe noire · texte numérisé non relu

III. — La Colombe noire

AppÈs le départ du lieutenant Duret, et pendant tout le mois de décembre 1916, nous ne voyons plus les Sénégalais que dans les seconds plans et les fonds du paysage ; mais en janvier 1917, nous hospitalisons un autre lieutenant de Sénégalais, en peine, comme le premier, de trouver à se loger en ville.

Je faillirais à la promesse que je me suis faite d'évoquer les Sénégalais que j'ai connus, si je ne retraçais quelques-uns des traits du lieutenant Sandre. Ce n'est pas qu'il fût un homme de couleur. Il était né à Paris en 1876, dans une vieille famille de musiciens français, et, pendant son adolescence, il s'adonna aux beaux-arts, comme ses quatre frères, tous virtuoses. C'est pour exonérer du service militaire l'un de ceux-ci qu'il s'engagea dans l'armée coloniale à dix-huit ans, sans vocation.

Sans vocation pour la vie militaire, il en avait pour le dénuement qu'elle permet, car, au cours des vingt années qu'il vécut dans les diverses régions de l'Afrique occidentale, il contracta l'amour de la simplicité comme tant d'autres contractent les fièvres.

En janvier 1917, cette simplicité qui nous est si étrangère nous frappe tellement que nous ne voulons d'abord retenir de son extérieur que la faible saillie de son nez dans sa face large, la grande mobilité de ses yeux très noirs et sa haute stature, attribuables, au besoin, à de l'exotisme, comme son ignorance de notre diplomatie. Il ne

prend aucun détour pour investir notre foyer, que j'avais cru lui interdire par ces premiers mots :

— Notre intention n'est pas d'avoir un nouveau pensionnaire. Nous n'avions hospitalisé le lieutenant Duret, de qui l'on vous a parlé, qu'à titre provisoire.

— Si votre décision est irrévocable, j'en serai désolé. J'ai horreur de l'hôtel, tandis qu'ici tout me plaît : le coin de forêt, le jardin, la maison, ceux que j'y vois. Vraiment, vous ne voulez pas me prendre ?

— Nous ne le pouvons pas ; jugez-en : il n'y a pas même de lit dans la chambre qui pourrait être la vôtre, ou plutôt pas de sommier. Je l'ai donné à nos concierges.

— Si ce n'est qu'une question de lit, ce n'est rien. Je n'ai pas besoin de sommier. Je n'en avais pas en Afrique, d'où j'arrive, et je serai plus mal, bientôt, dans les tranchées, que sur ce matelas, par terre.

Il dit : ce matelas, parce que, tout en causant, je l'ai fait passer dans la pièce voisine et mis en présence des restes de l'installation du ménage Duret.

Il regarde avidement ce qui l'entoure : les murs roses, la haute fenêtre, que les fonds du jardin, jaunes et bleus, décorent ; le bouquet énorme de mimosas posé sur la table. Il nettoie encore mieux la situation :

— Peut-être craignez-vous un célibataire ? et les complications de vie, pour vous inconfortables, que ce mot trouble implique? Je vous assure que la tranquillité de votre maison ne serait pas atteinte. Je ne sors jamais. Je n'ai pas plus besoin de femme que de sommier. Je serais

comblé si vous me donniez cette chambre, qui est ravissante.

— Nous vous donnerions la chambre, que nous ne pourrions vous donner les repas ; nous manquons justement de domestique. Tenez, la voilà qui vient me faire ses adieux.

Esperanza, en effet, prend congé de moi, son ballot d'effets à la main, pendant l'entretien avec mon assiégeant. J'expose à celui-ci que cette femme, malade, s'adjuge pour sa convalescence chez elle un temps de repos indéterminé. Quinze jours ? un mois ? plus ? Et j'ajoute :

— Je ne trouverai dans la région de Fréjus aucune aide et je n'ai pas fait la cuisine une seule fois dans ma vie.

Mon mari est venu confirmer l'aveu de mon inexpérience et comme Sandre réfléchit, nous avons tout lieu de supposer qu'il juge la situation pleine de dangers pour son estomac ; mais il nous dit sérieusement :

— C'est très ennuyeux... Certes, mon ordonnance est un charmant garçon, mais il ne sait pas faire la cuisine... Moi, je sais très bien la faire... Oui, très bien... Malheureusement, j'ai beau chercher... je ne trouve aucun moyen de me rendre libre aux heures où je pourrais vous être utile, excepté le soir à cinq heures, si vous voulez.

Notre rire nous ayant désarmés, nous ne pouvons plus que prier ce pensionnaire original de venir juger par lui-même d'un état de choses dont il envisage si étrangement les conséquences, en ce qui le concerne.

Deux heures après, son ordonnance apporte sa cantine.

Saër Gueye est le premier individu de sa race

dont nous ayons perçu exactement les traits. Nous avons été amenés à poursuivre leurs détails, par la persuasion de son élégante silhouette, admirée dès son apparition dans l'encadrement de la porte d'entrée.

Nous nous rappelons bien les yeux intelligents de Saër, sa bouche puissante sans lourdeur, sa peau mate, son visage mince aux joues longues et fines, avec assez de front et de menton pour ne pas déconcerter notre esthétique européenne. Nous ne savions pas encore dire, en 1917, qu'un noir est joli ; mais si ce mot signifie relations affables des traits, accord, musique, Saër Gueye était joli. Il « était », car il est mort à la guerre, et nous n'avons.pas revu, après avril 1917, ses mains délicates, aux ongles bombés et brillants, avec lesquelles il avait plutôt l'air de mimer que d'accomplir ses fonctions d'ordonnance.

Quand je pense au caractère de Saër Gueye, je trouve qu'il fut généreux ; j'ai la même opinion de celui de Sandre. Au contraire, je me revois moi-même comme un peu avare.

Il ne s'agit pas de cette avarice qui consiste à cacher de l'or ou du papier dans des trous ou des banques, et qui s'attire si vite l'envie qu'elle en devient presque sympathique. Il s'agit d'une avarice qui retient le sourire et le cœur. Elle correspond à ces angoisses de vieille rentière qui, avant que je connusse les noirs, m'étreignaient au seuil de toute relation nouvelle : « Si je prête de l'amitié et qu'on ne me la rende pas ? me disais-je. Si j'accepte des sourires et qu'ils me trahissent ? »

Certes, il y a des voleurs pour dépouiller ceux

qui font du crédit et des usuriers pour dépouiller ceux qui en acceptent. La malveillance est une preuve d'esprit, de sagesse, mais elle est surtout un calcul bourgeois pour placements de fonds à petits intérêts, de tout repos.

Sandre et Saër Gueye manquaient de sagesse. Ils se conduisaient dans la vie comme ces ignorants qui tirent de leur poche leur montre, à minuit, à la réquisition du premier venu. Ils nous ont laissé voir leur cœur dès le seuil de notre rencontre. Ils nous ont fait crédit d'une tendresse immense dont la dette nous semble lourde à l'égard du monde, depuis qu'ils sont morts.

Saër Gueye ne savait rien faire, mais il garnissait la maison de sa bonne volonté. Il n'y entrait pas; il y tombait, rafraîchissant, discret, comme une goutte d'eau dans l'herbe.

Un jour il m'accompagne à ma quotidienne récolte du bois. C'est lui qui conduit la brouette. Arrivé en forêt, chacun de nous se livre de son côté à la chasse des cistes morts, dont il faut arracher les souches, nouées au ras de terre, pour les charger ensuite.

— Prends soin de n'arracher que ceux qui sont bien secs ! ai-je recommandé à Saër, soucieuse de sauvegarder des vies sylvestres.

Mon compagnon court en tous sens, mais il passe beaucoup de temps pour rassembler peu d'arbustes parce que son choix est délicat :

— J'ai vu beaucoup, dit-il, mais jamais morts tout à fait, tout à fait...

Il ne doit même pas être sûr de l'authenticité de la mort de ceux qu'il m'apporte, car il ne les serre pas entre ses mains allongées, comme de peur de leur faire mal, et il les pose doucement

sur la brouette, sans les presser. Ce n'est pas un fagot, qu'il fait, c'est un canevas que le vent emporte et il dit, un peu énervé :

— Il y a assez ; il faut rentrer, maintenant. Saër est un bûcheron à la manière symbolique

de ceux des décorations murales antiques où s'évoque un fagot par un faisceau de quelques lignes ondulées. Je ris à chaque léger apport de mon aide, tandis qu'il questionne :

— Pas assez, encore ?

Il se met à rire aussi, nous rions ensemble ; mais bientôt, me rappelant mon but, il faut bien que j'écrase, des mains et des talons, aux yeux agrandis de Saër, les sarments rebelles, pour constituer une vraie charge.

— Laisse-moi faire ça ! m'ordonne-t-il un après-midi qu'il me surprend en train d'extraire du clapier avec une fourche le fumier accumulé.

Ck)mme je viens à peine d'attaquer la corvée j'aurais, en la lui passant aussitôt, l'impression désagréable de m'en décharger sur lui parce qu'elle me répugne.

— Va d'abord, lui dis-je, manger ton goûter, tu reviendras ensuite.

Il résiste un peu, puis il cède. Je le vois entrer dans la salle à manger et je triomphe. Manger des confitures avec du pain, c'est d'ordinaire pour Saër Gueye une cérémonie qui dure plus d'un quart d'heure. Il étale d'abord soigneusement sur la tartine une couche de gelée mince comme un vernis, puis il détache, avec son couteau, de si petites parcelles de ce gâteau improvisé, qu'il semble moins manger que rendre un cérémonieux hommage à un chef-d'œuvre de la pâtisserie.

Pendant quelques secondes, je me réjouis en pensant que je vais avoir le temps, avant son retour, de faire la moitié de ma tâche ainsi partagée avec lui équitablêment. Mais il a pressenti ma trahison et il a avalé sans pain ses confitures, car il réapparaît tout de suite pour s'emparer de mes outils, comme un gagnant.

— Tu travaillais donc beaucoup dans ton

pays

Non, moi, jamais encore travailler là-bas. Ma mère beaucoup riche, beaucoup troupeaux bœufs, moutons, chevaux. Moi, faire marabout (1) seulement : lire, écrire arabe, c'est tout. Garçons ouolofs, au Sénégal, tous marabouts, tous lire arabe.

Nous voyons souvent, en effet, Saër Gueye tracer des caractères arabes que, sans compétence, nous estimons jolis. Ils témoignent en tout cas d'une habileté qui ne peut être acquise que par une longue pratique. Ils font contraste avec ses copies encore maladroites de notre écriture. En revanche, il lit très bien son livre scolaire.

— Qui t'a appris ton alphabet, en France ? Il se plaît à raconter que ce sont des infirmières

de l'hôpital Bégin, à Paris, où il fut admis, grièvement blessé à la cuisse, après la bataille de la Somme.

Saër Gueye a gardé un bon souvenir de la grande ville. Il rappelle, extasié, les promenades qu'il y fit, convalescent :

— J'ai vu tout, tout dans Paris : jolies maisons, jolies voitures, jolis magasins, jolis costumes. Dans Paris tout le monde joli, tout joli !

Je lui ai appris que nous sommes Parisiens et

(1) Musulman.

cela l'a enchanté. Il nous regarde encore davantage. Il me dit un jour :

— Je connais bien petit nom à ton fils, c'est François, mais petit nom à ton mari ?

— Jean.

— Et petit nom à toi ?

— Louise.

La figure de Saër s'éclaire d'un sourire si joyeux que je crois qu'il va battre des mains :

— Oh ! nom-là : Louise, moi je connais beaucoup ! Infirmière bien bonne pour moi, à Paris, même nom avec toi : Louise. Jamais oublier maintenant !

Le soir, en quittant « les Cistes » pour regagner le camp, Saër m'a cherchée, comme d'habitude, pour prendre congé. Il m'a trouvée à la cuisine. Il m'a dit : « Au revoir. Madame ! » en me serrant la main ainsi que tous les soirs précédents. Il a gagné la porte de sortie par le long corridor ; mais au moment de quitter notre seuil, il est revenu sur ses pas, en courant, pour souhaiter :

— Au revoir, Louise !

Quel vertige de taupe m'a pressée de replonger aux trous de nos conventions sociales lorsqu'une occasion si rare s'offrait à moi de les survoler ? Voilà, par hasard, un être, ce Saër, qui, ne possédant pas de notions sur les prérogatives françaises des sexes, pouvait dégager nos relations des formes usées, pour les remplacer par des inventions, et j'ai laissé perdre ma chance !

Saër, ce jeune chat, recommencera à m'appeler Madame, comme un potache, par ma faute, car j'ai dit à Sandre, après son départ :

— Je suis de mieux en mieux avec votre ami

De» Inconnug. — 3

Saër Gueye. Aujourd'hui, en partant, il m'a appelée : Louise.

C'est en vain que j'expliquai exactement en quelles circonstances il avait prononcé ce nom, Sandre ne voulut rien entendre :

— Je suis sûr de la pureté de ses intentions, mais il ne peut ignorer nos usages à ce point.

Sandre aurait dû, dès lors, exiger qu'on supprimât aussi le tutoiement, dont Saër usait comme tous les tirailleurs. Avec le mot « Madame, » j'en jouissais contradictoirement. Combien n'avais-je pas admiré qu'entre Saër et moi fût supprimé le classeur — « vous » — où l'on range, depuis des siècles, en France, le rang, la classe, le sexe, l'âge. Mon compagnon m'avait semblé plus aérien, plus agile, de n'être pas défini par un mot une fois pour toutes : ni étranger, ni parent, ni ami, ni amant, ni rien de connu des concierges et des vaudevillistes. J'étais contente que, tour à tour, il me criât, comme un fils : « Viens vite courir après lapins qui y a sortir, « ou qu'il me remontrât comme un père : « Pourquoi, toi y a toujours oublier dehors ciseaux, couteaux, toutes tes affaires ? » ou qu'il m'avouât comme un petit chien : « Tu vois, moi trop malheureux : petit pot joli, moi y a cassé hier; aujourd'hui, grand bol, y a cassé encore ; demain, casser autre chose. Y a plus moyen, pour moi, rester avec toi, maintenant ; moi tout casser dans ta maison, tout, partout ! »

J'étais indigne de ces exquises communions extra-sociales, puisque le jour où le gentil Saër me délivrait de la cage « Madame », qui m'enfermait avec les notairesses, j'avais eu l'ingratitude de le dénoncer.

Sandre a dit à son ordonnance de s'installer tous les jours, pour écrire, dans sa chambre.

Il lui a conseillé de faire usage de son petit bureau et de tenir sur la chaleur d'un bon feu les portes bien closes.

Aussi, pendant des heures, on n'entend pas Saër Gueye bouger. Nous nous demandons souvent entre nous s'il est déjà, ou non, parti au camp pour déjeuner. S'il est parti, en eflet, il ne tarde guère à rentrer. Il aime sa chambre ; il aime aussi la cuisine, et la cuisinière italienne.

Celle-ci est une austère Piémontaise, propre et rangée. C'est la femme d'un Français mobilisé; mais, à la manière dont ses cheveux, son corsage et son col sont tendus sur ses formes maigres, on pense malgré soi qu'elle doit épingler habituellement aux mêmes places un bandeau et des rabats de religieuse et qu'elle n'est que momentanément déguisée en laïque. Ses gros yeux, jaillis hors de l'orbite, comme tuméfiés, effacent par leur saillie toute trace des pommettes; les deux grands sillons qui creusent verticalement ses joues, en leur milieu, semblent avoir été tracés par deux rivières de larmes, jaillies à l'occasion de crucifiements. Nous avons toujours songé, en la regardant, à un gave mort. Elle nous attriste comme le lit desséché de ses anciennes émotions, car elle n'aime rien autour d'elle. Esperanza ne tolère ni les enfants, ni les animaux, ni les vieillards, ni les hommes d'aucune nation, sauf du Piéanont. Elle hait particulièrement les fleurs, les officiers, les artistes. Elle ne s'arrête volontiers que devant les souvenirs de son enfance, et devant les provisions de confitures et de miei que, du reste, elle n'entame pas. Mais elle sourit aux Sénégalais.

Au retour de son congé d'une quinzaine, Esperanza nous a raconté cette histoire :

— Chez ma voisine, qui demeure en face du camp des Sables, des tirailleurs noirs sont venus demander à boire, l'autre dimanche, pendant que je me trouvais là. Ils étaient quatre, mais dans ces quatre, il y en avait un qui était joli, mais joli ! la figure, le corps, les mains tout bien fait. Dans les gens qui sont jolis, tout est beau. Tous ont voulu de la bière, et ma voisine, qui ne tient pas de débit, leur en a donné quand même; mais, quand il a fallu payer, aucun n'avait ce qu'il faut dans sa poche. Ils ont promis qu'ils reviendraient. C'est le joli homme qui est revenu, tout seul ; ses camarades étaient partis pour Salonique, mais il a voulu payer aussi pour eux. Quand un homme est joli comme celui-là, il est joli de toutes les manières.

En février 1917 je disais, ma famille disait, nous disions habituellement : « Ce nègre-là a du caractère... Il a un masque intéressant. » Mais ce n'est qu'en 1918 que nous oserons articuler devant Dieu et nos compatriotes : « Ce nègre-là est joli... de toutes les manières.»

Comment Esperanza qui ne regarde rien a-telle vu les nègres ? Comment son cœur, fermé par toutes les préventions qui condamnent les enfants et les amoureux, s'est-il ouvert à des réprouvés ? Marâtre de l'univers, malgré la lumière et les fleurs, comment est-elle devenue, depuis l'échange du bonjour, la mère oiselle de Saër Gueye ?

Elle le couve sous sa bienveillance et sa sollicitude comme un petit poussin d'un jour. Elle prépare, chaque matin, sur l'évier, une vaste terrine d'eau tiède pour que Saër y puisse dégour-

dir à son arrivée du camp son visage et ses mains raidies par le froid. Elle lui offre une chaise auprès d'elle ; elle lui explique quotidiennement, malgré son dégoût de la langue française, les mots sur lesquels il l'interroge et, chaque fois qu'il parle ou qu'il entreprend un acte, elle se récrie admirativement.

Lui, se plaît assis à égale distance du fourneau et de la porte afin d'atteindre, avec les pieds, la chaleur et, avec la main droite, le bouton de la porte pour ouvrir celle-ci au besoin à son amie embarrassée ; il tient donc son livre de la main gauche, et son esprit aussi semble divisé en deux parts : l'une requise par la leeture, l'autre attentive à ser%ar l'amitié.

Les gens qui sont entraînés à étiqueter le3 personnes d'après leurs mérites scolaires mettront sur moi le numéro 1, sur Esperanza le numéro 2, sur Saër Gueye le numéro 3. Ceux qui, au contraire, recherchent l'originalité éliront Saër Gueye, et ils repousseront Esperanza en la déclarant banale, ou bête. Mais moi, je ne sais pas ce que c'est qu'une personne bête ; je sais seulement qu'il y a des personnes qui ont contracté dès l'enfance la fâcheuse habitude de se mettre un voile épais devant les yeux chaque fois qu'elles veulent regarder quelque chose. On dit qu'Esperanza est bête, que tel politicien ou moraliste est bête ; mais moi, je ne suis pas sûre qu'il en soit ainsi ; ou plutôt je trouve l'expression obscure, car je ne crois pas qu'il y ait même des animaux qui soient bêtes, c'est-à-dire privés, de naissance, de la faculté de jugement.

Je suppose que tous les êtres qui prennent contact avec les objets extérieurs ne peuvent

tirer de leurs observations, relativement à leurs besoins, que des conclusions logiques. Mais, pour prendre ce contact, il ne faut pas que leurs sens soient oblitérés par des clichés.

J'avais élevé au biberon deux levrauts d'une même portée. J'admirais leurs oreilles de velours fauve, brodées de noir à l'extrémité, leurs jambes fines comme des brins d'osier, leurs yeux en agathe, leur poil d'or bouclé. S'ils m'avaient bien regardée, ils auraient vu que je les aimais. L'un d'eux m'a bien regardée, car il sortait, bébé, de son panier à mon approche et plus tard, adulte, il sortait de sa niche au bruit même lointain de mes pas. Il me léchait les poignets et les mains pendant que je disposais dans son étable l'herbe, l'avoine, le lait, l'eau. Mais son frère ne m'a jamais bien vue ; lorsqu'il ouvrait les yeux sur moi, il voyait tous ceux qui avaient exterminé sa famille au lieu de me voir moi-même. J'étais forcée de lui couvrir les yeux avec la main pour qu'il consentît à sucer îe biberon ou à boire, au verre, le lait que je lui présentais.

Les hommes et les femmes sont des liè^Tes qui voient ce qui les entoure à travers les frayeurs de leurs ancêtres. Quand Esperanza pense que la généreuse Italie sauve la France ingrate, elle estime les Français ot les Italiens d'après les statues de Garibaldi et de la Victoire. Pour qu'Esperanza pût apprécier la guerre européenne, il eût fallu paralyser sa mémoire, comme j'avais aveuglé le petit lièvre pour lui rendre la logique et la liberté.

Et la preuve qu'elle aurait pu être aussi lucide que l'autre levraut, c'est qu'elle pouvait admirer un nègre, faute, il est vrai, d'avoir appris à l'école ce que c'est.

Ma famille et moi nous savons encore, hélas! en 1917, ce que c'est que les hommes de race noire, car nous avons lu Gobineau et divers livres d'explorateurs et de gouverneurs de l'Ouest africain. Aussi, sommes-nous d'abord fort inquiets de laisser nos effets, nos bijoux et nos bibelots sur le passage du flot de Chamites que Sandre engloutit dans sa chambre tous les soirs.

Nous avons d'autant plus de raisons d'avoir peur, que Sandre est manifestement dépourvu de sens critique. Ne nous a-t-il pas affirmé avec ^^olence, un jour que nous lui faisions l'éloge de la probité et de la discrétion de Saër Gueye :

— Mais ils sont tous comme cela, tous !

Il nous a priés, il a prié Esperanza de ne jamais renvoyer, même en son absence, un noir qui le demanderait. Ni un noir, ni un groupe de noirs. Il nous a priés de les faire entrer tous chez lui, en attendant son retour.

— Quand vous ne pourrez plus les inviter à s'asseoir sur les chaises, a-t-il ajouté en riant, invitez-les à s'asseoir sur mon lit, sur ma malle et, au besoin, par terre, devant le feu, comme ils y sont habitués.

A son retour du camp, Sandre n'exige de ses envahisseurs ni soumission, ni respect, ni salut militaire même. Il ne leur impose que la seule contagion de son rire qui accompagne ses plaisanteries immédiates, mi-françaises, mi-bambaras, sur le nombre des visiteurs, leur affublement ou leur plus ou moins grande ingénosité à s'installer et à faire du feu.

Il proteste vite, devant eux, de l'inconfort de son dolman au col raide. Il l'enlève, en assurant

que deux bûches de plus dans le feu le remplaceront avantageusement.

Quand ,nous entrons incidemment dans sa chambre pour lui demander un renseignement, c'est dans un appareil complètement dépourvu de prestige militaire que nous le trouvons : en corps de chemise de flanelle, ses épaules larges arrondies vers le feu qu'il tisonne, tâchant à faire rire ses tirailleurs, inlassablement.

Certains visiteurs, étrangers à son bataillon, croient devoir justifier leur participation aux soirées par le besoin de témoigner leur reconnaissance. Ils ont connu, à Grand-Bassam, à Kotonou, à Abécher ou ailleurs, 1' « adjudant-chef Sandre, bien bon » ; mais celui-ci dénie leur dette, tout en accueillant gentiment leur visite.

— Des droits à leur reconnaissance ? protestet-il, à leur amitié? mais je n'en ai aucun, aucun ! Je ne me les rappelle même plus du tout, ces braves gens ! Je leur ai peut-être off'ert un verre d'eau, un jour qu'il faisait particulièrement chaud, conclut-il en riant, voilà tout, voilà tout !

Depuis nos frottements aux cadres de l'armée coloniale, nous connaissions quelques-unes des méthodes en usage pour l'éducation militaire des nègres, mais nous n'en connaissions aucune qui ressemblât à celle du lieutenant Sandre.

Un jeune capitaine, gracieux élève de Saint- Cyr, gracieux de visage, de proportions, de costume, de manières, nous avait fait, une fois, ces confidences :

— Vous me voyez navré de la conduite de la population provençale à l'égard des noirs. On voit des femmes, souvent même de vraies mères

de famille, plaisanter, rire, avec les tirailleurs ! Quelle inconscience ! Quel manque de dignité déplorable ! La conséquence ? c est que les nours ne nous saluent plus. Or, un soldat qui ne salue pas n'est plus dans la main de ses chefs. Que m'arrivera-t-il au cours d'une action, si je n'ai pas mes hommes dans ma main ?

Sandre ignorait cette angoisse, puisqu'il avait ses hommes dans ses bras.

Un jour qu'un sous-officier blanc avait giilé dix fois, sous nos yeux, son subordonné noir, nous avons demandé à Sandre si ces violences étaient tolérées : ,

— Elles ne le sont pas, mais elles seraient permises, avait-il répliqué avec passion, que je n'en serais pas gêné pour inviter le noir à rendre tous les coups. Et je lui donnerais deux louis au surplus ; l'un comme récompense et l'autre comme encouragement.

Quand il entend dire qu'un officier est en relation avec le conseil de guerre, au sujet d'un de ses subordonnés noirs, il secoue la tête :

Cela ne m'arrivera jamais, à moi ! Je ne

peux pas comprendre qu'on fasse punir un tirailleur. Je n'ai jamais puni un tirailleur, moi, jamais, jamais, depuis quinze ans !

Ils ne commettent donc pas de fautes contre la discipline, les règlements, ces hommes-la? — Mais non, mais non... un tirailleur ne peut rien faire qui vaille d'être puni. D'être blague ? tout an plus. C'est bien suffisant.

Et il ajoute :

Pourquoi les ennuie-t-on tout 1 hiver, ces

braves garçons, à faire l'exercice, les marches, le tir "f C'est bon pour les jeunes recrues. Moi, je ne comprends pas pourquoi tous les officiers

français ne demandent pas, comme moi, à aller sur le front. Ils ne sont pas sensibles au froid, comme les nègres ; ils seraient utiles, là-bas ; mais ici ils ne sont bons à rien. Les Sénégalais, à Saint-Raphaël, n'ont pas besoin de cadres! Pourquoi ne les y laisse-t-on pas tranquilles, tous ces pauvres gens ?

Et confidentiellement, il ajoute encore : — Au fond, moi, je ne sais pas pourquoi on ne les a pas laissés chez eux ; car, enfin, je suis bien embarrassé quand il faut que je leur explique pourquoi ils sont ici. Pour défendre qui ? Leurs bienfaiteurs ?

Il riait, à ce mot, du bon rire qui secouait ses épaules chaque fois qu'il voulait souligner une situation absurde... ou tragique.

Quand notre ami eut reçu l'autorisation, qu'il avait demandée, de partir le plus tôt possible pour le front, il dut changer de bataillon et renoncer à son ordonnance, comme à ses autres subordonnés du 89*. Saër Gueye ne comprit rien à cet événement.

Ceux des prêtres musulmans qui travaillent pour notre chrétienne république lui avaient bien appris que la guerre est un fléau que l'on doit subir parce qu'il est envoyé par Dieu ; mais cela n'impliquait pas qu'il fallût courir après ce fléau, en abandonnant ses camarades.

Les Sénégalais n'ont pas cent ruses, comme les poilus, pour alléger les misères du service ; ils ne connaissent qu'une douceur : se tenir serrés les uns contre les autres autour du numéro de leur bataillon, comme autour d'un feu, le dos tourné aux menaces du sort. Qu'un accident arrache l'un d'eux à sa compagnie, dans tous les

cas il veut y rentrer. Fût-elle à la pire place sous les balles, elle lui apparaît comme un refuge ; la quitter volontairement lui semble un suicide. Sandre nous raconte, avec le rire dont j'ai parlé et qui lui sert à dominer ses émotions, comment ses anciens tirailleurs le persécutent :

— Je n'ose plus passer, dit-il, par la grand'route. Mes vieux camarades m'y attaquent l'un après l'autre pour me reprocher ma défection : « Pourquoi toi y a quitté compagnie ? Y a pas content avec nous ? »

Le 2 avril, la veille du départ de Sandre, Saër a obtenu de son nouveau capitaine la permission de venir aider aux préparatifs de voyage de son grand ami.

Il procède avec moi à l'emballage des repas froids, mais il n'ose pas me regarder, tant il est en peine ; il abandonne sa tête, tombée sur sa poitrine comme si les vertèbres ne soutenaient plus son cou :

— Lieutenant parti,... moi, plus jamais content. Lui, toujours rester seul au front,... moi, toujours malheureux ici.

Il ne peut pas relever la tête, mais il me prête ses mains intelligentes pour assurer les objets dans le paquetage, pour diriger la course et les croisements corrects des ficelles qui l'assujettissent. Ses gestes à la fois précis et distraits, comme extra-terrestres, me font penser à ces insectes qui tentent de continuer leur marche, sectionnés en deux.

— Voyons, Saër, lui dis-je, du courage! Il y a d'autres hommes bons, en France. Ton nouveau lieutenant est peut-être gentil.

Alors, Saër, de l'air de quelqu'un à qui l'on prétendrait restituer l'Océan dans un dé, répond, sans regard :

— Lieutenant nouveau ? Peut-être gentil... mais jamais gentil comme lieutenant Sandre.

Saër Gueye a donné au voyageur ses meilleurs grigris pour le préserver de la mort. Il lui a indiqué à quelle place sur la poitrine il faut les mettre.

Mais en les lui abandonnant, il lui fait cette recommandation :

— Faut pas quitter, jamais. C'est grand marabout qui y a donné, pour moi, petits papierslà. Seulement, y a pas bon pour dire au bataillon que toi y a gagné grigri sénégalais ; si tu dis, les Français y a faire foutre de toi !

Le départ de Sandre nous a causé toute l'angoisse des séparations en temps de guerre ; mais non, particulièrement, l'horreur de la guerre.

Notre ami nous a quittés en nous disant :

— J'ai hâte de savoir comment je supporterai ça ! Comment je souffrirai la peur — ou l'émotion, si vous voulez — car je suis un émotif, je pleure quand je vois un enfant pleurer. Je souffrirai donc beaucoup ; mais, tant mieux, tant mieux, je suis enchanté ! Puisque le mal de la guerre, c'est ce qu'il faut que chacun s'arrache pour le donner à son pays, je donnerai plus que d'autres, j'en suis bien heureux !

Il ne fallait pas qu'on la lui enlevât, à cet homme, cette nécessité de mourir ; il la défendait contre notre scepticisme, férocement. Pour reconnaître les droits de « son pays » et de « sa guerre », il n'était pas besoin d'examen. Leur

évidence éclatait à ses yeux, par le seul fait qu'ils réclamaient sa vie.

Il y avait assez longtemps que cet affectif effréné cherchait à se résorber dans autrui. Depuis qu'il avait libéré la vie de son frère en se jetant, pour lui, à l'armée, comme un lest, il n'avait cessé de s'offrir à tous les maux : famines, pestes, fièvres, pour en détourner des autres l'emprise. Maintenant, il tenait sa chance ; il était venu volontairement du Ouadaï pour s'en emparer, il ne voulait pas risquer de la perdre pour une chicane d'origine.

Comment l'ivresse de cet homme jusqu'à sa mort aurait-elle pu nous renseigner sur le sens de la guerre ? Sandre n'était qu'une étrangeté. Nous ne pouvions que dire, quand il est parti : « Nous ne reverrons plus cela de notre vie ! » Mais son destin n'en mettait pas d'autres en cause.

Au contraire, lorsque Saër Gueye nous quitta je ne compris plus rien à notre vie. Qui donc me laissait là, sous des roses, et envoyait mourir le léger poète Saër Gueye ? Je dis bien : mourir, pas : se battre. Saër, notre esclave, ne pouvait se battre contre le militarisme prussien, ennemi de la liberté des peuples.

• Qui l'envoie donc ? Ces grotesques personnages chamarrés qu'on voit déambuler dans les films d'actualité ?

Qui encore ? Ces goinfres qui commandent la presse ? Ces misérables qui l'alimentent ?

J'éprouve un grand frisson à ces évocations : nous sommes bien dans l'antre de l'ogre, tel qu'il est décrit par Perrault. Saër est un petit Poucet et je suis une fille du monstre ; mais ce nouveau Poucet n'est pas ingénieux : il me lais-

sera ma couronne, et ses frères et lui-même seront dévorés.

Ainsi s'élucide ce que nous a dit l'autre jour, à propos des pertes de la bataille de l'Aisne, au 16 avril, notre voisin, le riche usinier :

— Nous ne sommes point à court encore, avait-il assuré, nous avons en réserve des troupes fraîches, beaucoup de troupes fraîches.

Cette chair fraîche, dont parle cet ogre, c'est bien, hélas! celle de Saër Gueye. C'est donc à son tour d'ouvrir le festin ?

11 a été immolé le 15 août 1917 pendant que nous nous réjouissions d'une lettre où il nous apprenait qu'il était sauvé. Avant cette lettre, il nous en avait envoyé plusieurs autres qu'il avait signées : « Votre fils de toute la vie. » Toute sa vie, c'étaient quelques semaines. Mais ces lettres-là étaient écrites, sous sa dictée, par un camarade instruit, tandis que celle qu'il écrivit le 10 août était sa première tentative personnelle de rédaction française :

Ma chère ami, je (1) rossi lettre de liestinan Sandaré lui m'a demandé si je balissié (blessé), 5 bat. condéraîaque (contre-attaque) : boucou balissié, boucou mort ; mon camarade qui faire les lettres, lui aussi perdu maintina, je plus personne pour écrir bien, je moi solima et touva (toi) aussi, fau donner moi nouvell du Sandaré par se que lui avec touva ce mon famille en france je vous salue bien avec farajoi (François) avec Madame espérasa.

(1) L'original ne porte pas d'accent, presque tous les accents que l'on trouvera dans les lettres que j'ai reproduites sont ajoutés, ainsi que la ponctuation, pour en faciliter la lecture.

Et, derrière la page :

Ma chère aini, ce saër Gueye tou seul qui écrire In lettre pour te faire savoir que même que je suis sové; je salue ton mari, avec farjoi, avec Madame espérasa dans 5* bat. toulmond il a mort; nous jommes sové vintome dans 5* bmtaillon.

Les dernières lignes trahissent sa fatigue ; mais nous sommes émus jusqu'à l'étranglement en songeant combien il a fallu à ce jeune garçon de souffrance et d'amitié, celle-ci accrue par cellelà, pour accomplir, sans expérience antérieure, sans notions scolaires, avec les seules ressources de sa mémoire et une interprétation graphique de sons, ce tour de force. Nous nous le représentons, désemparé, aux lendemains de cette affaire où « tout le monde est mort », et se raccrochant à un souvenir : notre toit, seule idée douce qu'il trouve dans toute cette France qu'on prétend proposer à son dévouement.

Le jour où me parvient cette lettre, et les suivants, je ne m'en sépare pas, soit que j'aille aux champs, ou en ville. Je sens que son âpre réalité, que ses lignes concrètes purifient l'atmosphère tout autour de moi. Elles me désabusent des héros et de leurs historiographes, mais elles m'acquièrent toute à la dévotion de cette active petite âme qui savait accourir vers nous par les chen;iins les plus difficiles.

Sa£r Gueye, petite colombe noire, ils t'avaient déjà fait mourir, les autres, ce 15 août, où nous croyions sentir encore la chaleur de ton cœur dans notre main.

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