IV. — La Statue égyptienne
LES tirailleurs sénégalais blessés étaient soignés, en 1917, comme d'autres soldats, dans les hôpitaux des grandes villes, mais tous allaient en convalescence à Menton.
Après Menton, c'était leur retour direct sur le front ou leur stage au bataillon de dépôt, à Saint- Raphaël, le 73\
Au cours des mois qui suivirent la bataille de l'Aisne, Duret et Sandre, qui y prirent part, nous prièrent de souhaiter leur bonjour à ceux de leurs anciens subordonnés, convalescents, qui pourraient être de passage à Fréjus.
Le lieutenant Duret croyait devoir justifier sa prière par les hommages dus à la valeur militaire des tirailleurs :
.^Malgré que connaissant bien les miens, dit-il dans sa lettre, je ne les croyais pas capables de tant d'héroïsme.
Le 16, au matin, après avoir passé une nuit sous la pluie glacée, le ventre dans la boue, transis par le froid, ils sont partis comme une trombe à travers les mitrailleuses qui les fauchaient, les obus qui les écrasaient. Renversant tout sur leur passage ils sont allés (les miens) pendant 1.200 mètres, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus. Ils ont été superbes, ils n'ont été dépassés par aucune troupe ; sous la neige pendant trois jours et trois nuits, ils sont morts face à l'ennemi, sans une plainte...
Rien n'autorise à discuter l'éloge que le lieutenant fait de la conduite de ses soldats au feu.
Cette conduite prouve d'ailleurs simplement que les noirs sont capables, comme les hommes des autres pays, de s'habituer à tout, avec cette étrange souplesse qui caractérise l'organisme humain.
Tous les Sénégalais que j'ai connus avaient acquis, par la force des choses, les mérites qui gagnent l'admiration des chefs et les croix de guerre. S'ils n'ont pas eu accès à la médaille militaire et à la croix de la Légion d'honneur, ce n'est point faute d'héroïsme, mais d'autorité civile.
Les soldats noirs de cette récente guerre ont avec bien d'autres ce trait commun, qu'ils furent des héros involontairement. Mais ce qui leur appartient en propre, de très sympathique, c'est leur franchise de le proclamer. « Le tirailleur n'est pas volontaire, » confesse le lieutenant Duret lui-même. Il raconte qu'aux Dardanelles, alors que des officiers arriérés tremblaient de confier des grenades aux mains des noirs, il créa dans sa compagnie, le premier, un corps exemplaire de grenadiers :
— Y a toi content pour lancer grenade ? avaitil demandé à un adroit garçon.
— Si moi y a pas content, y a faire content quand même. Toi y a lieutenant, toi y a moyen commander service. Si toi y a commander, moi ya lancer grenade : y en a pas moyen dire non. Mais tirailleur y a pas volontaire.
Nous ne connaissions pas encore la noblesse de cette attitude de nos futurs amis lorsque nous recherchions, en août, au 73* bataillon, quelques
rescapés de la catastrophe de l'Aisne. Mais, en pensant à Saër Gueye, ce fut une douceur, quand l'une de nos lettres en atteignit un, le sergent Baïdi Dialo.
Le souvenir de la première visite de Baïdi Dialo est resté dans ma mémoire aussi frais que celui de ma rencontre avec l'Angelico à Florence.
Il ne sut pas se lever, pour me saluer, quand j'entrai dans la salle où Jean venait de le faire asseoir. De sa place proche de la porte, il me tendit sa main fine, au bout d'un grand geste, et détourna moins sa tête vers moi que ses prunelles, ce qui dessina en blanc la forme allongée de ses yeux.
Cette attitude inusitée ne me choqua pas, comme elle l'eût fait dans la personne de notre plombier ou d'un représentant de notre compagnie d'assurances, s'ils fussent restés assis ; mais elle me troubla un instant comme si une statue égyptienne m'eût tendu la main. Sur le fond de nos murs erépis de rose, long de visage et de buste, ample de poitrine, Baïdi Dialo me parut aussi solide et définitif qu'un bronze, en dépit de son costume de toile kaki. Je ne compris d'ailleurs pas ce jour-là, qu'il portait un seyant costume dit « de fantaisie ». Je ne le comprendrai que lorsqu'une autre fois, la banale coupe de la capote réglementaire se substituera à la courbe majestueuse et simple de ses épaules précédemment lisible à travers la toile.
La première fois que je vis Baïdi, je ne sus pas comment il était vêtu ; c'est une grâce de la perfection des formes de ne pas permettre à l'œil qui en jouit de se distraire par des recherches ana-
lytiques. J'avais des raisons de me demander pourquoi j'étais soudain en possession d'une belle œuvre de l'art antique, je n'en avais aucune de me demander si elle était, ou non, en ternie réglementaire de l'infanterie coloniale.
Baïdi a placé sur la table la lettre qu'il a reçue de moi :
— Tu as demandé moi, là-dedans, pour venir dimanche 18, mais dimanche, pas encore reçu ; reçu ce matin mardi à neuf heures, seulement.
Comme je le questionne sur le lieutenant Durci qui l'a recommandé, sur le Sénégal, sur ses blessures, il tire son portefeuille de sa poche, en extrait tous les papiers, les déplie et les aplatit sous nos yeux d'un geste prompt de sa longue main :
— Lire tout, si tu veux.
Il y a des lettres de Duret sur les incidents dramatiques de la bataille de l'Aisne, avec des félicitations pour lui, Baïdi ; il y a des lettres de son père et de ses amis ; il y a un certificat de l'hôpital de Contrexéville qui mentionne ses trois blessures par balles de mitrailleuse : l'une qui traversa la main droite ; la deuxième, l'aine ; la troisième, la face, au préjudice de deux dents et de fragments des maxillaires, mais sans dommages extérieurs.
Depuis son arrivée, Baïdi Dialo n'a pas cessé de nous dévisager, Jean et moi, l'un après l'autre, et quand il a replié les papiers et les a remis à leur place, il regarde autour de lui, dans la salle, avec une grande sévérité et nous déclare simplement :
— Moi, venir ici toujours, maintenant.
Le ton grave et assuré de sa voix s'allie au précédent geste de sa main droite nous proposant
ses lettres. Nous avons l'impression qu'il vient de nous offrir, sous deux formes, toute l'intimité de son cœur.
Trop vite ? trop tôt ? mais il y a déjà un quart d'heure qu'il est avec nous et c'est énorme, car, si l'ardeur des regards consumait, ceux qu'il a promenés autour de lui pendant ce temps-là n'auraient rien laissé subsister de nous ni de notre maison.
Nous avons placé devant notre visiteur, qui, musulman, ne boit pas de vin, un verre de citronnade : à peine y trempe-t-il les lèvres qu'il le replace sur l'assiette avec soin et considère autre chose.
— Tu n'aimes pas ça? tu ne trouves pas bon? il faut le dire.
— Non, pas beaucoup bon, répond-il sans sourire.
Au contraire, il sourit un peu à l'eau sucrée parfumée à l'eau de fleurs d'oranger.
François est venu me prévenir qu'il est l'heure de se rendre à Saint-Raphaël pour assister à la conférence sur les moustiques et leur destruction, illustrée par le cinéma.
Baïdi s'est levé pour partir, mais nous le retenons :
— - Aimes-tu le cinéma ?
— Jamais vu, encore.
— Viens-tu avec mon fils et moi ?
— Si tu veux.
Certes, il est très rare qu'il tombe du ciel, dans une maison, en plein jour, un ami tout gagné et de la taille, de l'âge, de l'esprit et de la couleur que l'on souhaite justement à ce moment-là : cela n'arrive que dans les rêves; mais il est plus inespéré encore qu'on puisse en user tout de
suite, comme on peut mordre dans un fruit mûr, au point qu'à la question : « Viens-tu avec nous ? » il n'ait qu'à répondre : « Oui, si tu veux. »
Les quatre kilomètres que nous devons parcourir ensemble à travers les champs et les bois pour atteindre la ville, nous proposent de nombreux sujets de conversation. J'apprends que Baïdi est passionné pour la pêche et que, depuis l'âge de dix ans, il sait employer le filet indigène et l'hameçon européen. J'apprends qu'il est fils d'pn chef de village toucouleur des environs de Podor, Sénégal. Jusqu'à l'heure du service militaire, il a été le plus heureux des adolescents, se livrant, selon les saisons, à la pêche, à la natation dans le fleuve, à la culture des patates ou aux galopades à cheval dans les grandes plaines.
— Depuis guerre Maroc 1911, et guerre en France, tout cela fini ! regrette-t-il.
— Tu n'aimes pas la guerre ?
— Y a personne pour trouver bonne une guerre comme celui-là, guerre pour rester toajours même place, dans la terre, sans marcher, laver, dormir, rien. Y a personne français, personne sénégalais, personne allemand.
— Tu as parlé avec des Allemands ?
— Hôpital Menton, j'ai entendu un. Lui parler même chose nous. Lui blessé comme nous, fâché comme nous.
Notre route traverse les jardins de maraîchers qui ceignent la ville, et Baïdi admire les tomates mûres qui brillent dans les feuilles :
— Tomates-là bien jolies! dit-il.
— Aimes-tu les manger ?
— Oui, parce que tomates il est pas trop dur,
mais autre chose dur, y a pas moyen manger. Blessure dans la bouche, il laisse pas moi manger rien du tout comme pain ou viande.
— Tu ne manges jamais de pain ni de viande ?
— Non, seulement riz avec beaucoup de l'eau.
— Eh bien ! veux-tu venir dimanche, à midi, déjeuner avec nous ? Tu mangeras de la purée de pommes de terre, des tomates, des œufs...
— Oui.
Il a prononcé ce oui, sans sourire, sans l'accompagner d'aucun commentaire, et cette nouvelle preuve de simplicité, après tant d'autres en une même journée, ne laisse pas que de m'interdire. Je me demande où je vais ainsi, vers quel au-delà.
Un homme réel sait trahir pour vivre. II sait se faire grand et petit, tour à tour, pour nous échapper. Un invité s'excuse « de la peine », proteste du « trop d'honneur », ou, au contraire, il témoigne du « peu de temps » dont il dispose. Ainsi déguisé, à volonté, en souris, puis en lion, plus souvent en nuage, insaisissable, il peut respirer en sécurité parmi nous. Mais qu'un être, ignoré et ignorant de nous, accepte d'un « oui » net une proposition qui lui agrée, voilà qui est inconcevable. Même parmi les Sénégalais qui partageront plus tard nos repas, nous n'en trouverons pas d'aussi téméraires.
Le dimanche suivant, Baïdi, arrivé en retard, trouve déjà installés à table avec nous le sergent J. et sa femme, nos pensionnaires nouveaux.
Il semble qu'il l'ait prévu. Il semble même qu'il ait commandé la fête, tant il y prouve de l'aisance. Toutefois, comme il néglige sa ser-
viette, je la pose sur ses genoux. Mais cela ne déconcerte nullement son maintien de dieu.
Il mange de tout, mais si peu, que nous suj)posons à son estomac une forme définitive, non extensible, comme celle de ses yeux, par exemple, car, lorsque, après avoir avalé la valeur d'une cuillerée de mousse au chocolat, je lui propose un fruit, il le refuse. Je prélève alors sur la corbeille deux minuscules figues, vrais éléments de dînette de poupée et je les pose au bord de son assiette. Il en prend une, la pèle, la partage en quatre et remet à sa place l'autre, en disant:
— Il est bon, mais y a trop manger, maintenant.
Pendant toute une journée, comment vais-je occuper mon nouvel ami ?
La lettre de Saër est toujours dans ma poche ; elle me rappelle des besoins et des affres de s'exprimer qui sont peut-être généraux chez ses compatriotes. Je propose donc à Baïdi de lui apprendre à lire. Il est enchanté.
— Sais-tu déjà un peu ?
— Non, lettres, seulement.
En effet, il ignore totalement les voyelles composées : on, ou, au, oi, etc.
— Quand tu sauras bien toutes ces doubles lettres-là, tu sauras lire, lui dis-je, pour l'encourager.
Faute d'alphabet, je dessine, sur un carton, les petits groupes de lettres conformément à deux caractères d'imprimerie et, au bout d'une vingtaine de minutes, Baïdi les sait.
Je l'invite à se reposer un peu, mais il refuse, étonné. Peut-on se fatiguer à ce joli jeu, comme à l'exercice militaire ? Pendant que je me re-
pose moi-même, il repasse seul sa leçon et reprend plusieurs fois, avec une méthode instinctive, les passages où il s'est trompé. Je ne sais comment l'arrêter : son zèle à s'assurer de la fidélité de sa mémoire n'est pas modérable. Il court de l'une à l'autre des figures avec l'amour d'une poule pour ses poussins. Il va s'abrutir et je lui demande :
— Sais-tu écrire un peu?
Il me cache son visage avec sa main gauche, car il est à ma droite, pour répondre :
— Non.
— Pas même une lettre ? pas même un i ? un o ?
Il secoue négativement la tête qu'il baisse encore plus, d'un air de profond découragement.
Juge-t-il son ignorance infamante? Ou croitil que de la science du dessin de ces deux lettres dépend son admission à mon enseignement ?
— Eh bien, lui dis-je, faut-il t'apprendre tout de suite à les faire ?
— Oui, si tu veux !
Il retire sa main pour montrer un sourire à ces mots : si tu veux ! Il ne l'avait encore donné à personne, dans la maison, ce grand sourire-là : ni aux amis du lieutenant Duret, ni à l'eau de fleurs d'oranger, ni à François, ni aux moustiques du cinéma, ni à la purée de pommes de terre ; pour la première fois, il le donne à son institutrice, et il lui restera acquis pour toujours.
Si j'avais été opprimée par l'opinion, partout répandue, que l'intelligence des nègres ne se développe que jusqu'à l'âge de treize ans et ne cesse de s'atrophier ensuite, je n'aurais pas entrepris d'apprendre à lire et à écrire à un sujet de vingt-huit ans qui, aggravation de son cas,
avait pratiqué pendant sept années de service le déformant jargon des tirailleurs.
Mais je ne pensais guère, ce jour-là, à ces questions graves. J'avais un ami providentiel de qui le visage, trop sombre pour ma vue encore mal exercée, s'éclairait, au contact des livres, d'un magnilique sourire blanc ; je n'avais pas besoin d'une autre raison pour m'engager dans les hautes fonctions du professorat.
Baidi Dialo est tout à fait heureux. Il trace avec un crayon, sur un cahier neuf, des o, qui s'écrasent parfois sur la ligne, quand il la fixe trop, ou qui s'envolent un peu au-dessus, quand il l'oublie. Il répète des i, un peu tremblés, et bientôt d'autres formes succèdent à celles-là, souvent gauches, empesées, mais jamais escamotées, toujours loyales.
Je n'avais encore donné de leçons d'écriture qu'à mon fils et, incidemment, à quelques jeunes cousins ou amis. C'était délicieux, certes, de voir naître les petites lettres rondes, produits authentiques des petites mains et des petits gestes non moins courts et ronds. C'était très enviable, aussi, de découvrir les facultés de mémoire et d'observation de ces mignonnes têtes vaporeuses. Malheureusement, la durée de l'application, le degré de tension des efforts intellectuels et physiques des enfants sur un même objet sont tout à fait disproportionnés avec ceux des adultes et, particulièrement, hélas ! avec les miens. Au raomoment précis où je commence à m'entraîner sur un sujet, fût-ce le sujet aérien de la navigation d'un cerf-volant, mes petits amis s'en détachent ce qui produit un contre-temps tout à fait inconfortable. Il s'ensuit que je nâtf)eux partager plus d'une demi-heure le jeu d'unlmfant sans que, ré-
ciproquement, nous ne nous haïssions, en toute conscience de nous opprimer.
Pour la première fois, en instruisant Baïdi, j'ai la satisfaction de pouvoir évaluer la volonté et les moyens d'un élève avec la même unité de mesure qui me sert à apprécier mes propres efforts. J'ai tellement, en sa société, l'impression d'une harmonie que, même fixée trois heures auprès de lui devant la table de travail, je ne me sens pas enfermée; je crois, au contraire, l'emmener en promenade, à mon pas, dans un jardin dont je lui ferais les honneurs.
Je me rappelle cette observation d'un médecin-major de l'hôpital sénégalais de Fréjus, lors' qu'il apprit que j'instruisais des noirs :
— Vous leur permettez de se reposer très souvent, n'est-ce pas ? Ces cerveaux rudimentaires ne sauraient s'attacher longtemps à une même idée.
Je me hâtai de le détromper : mes élèves me gagnent en assiduité. Cela ne veut pas dire que Baïdi, penché sur son buvard, eût le moins du monde l'air d'un sergent-major, mais il n'avait pas l'air puéril non plus.
— Je viendrai tous les jours, pour écrire ! annonce, en se levant, Baïdi enthousiasmé.
Je ne savais pas encore, le 18 août 1917 que, dans le langage imagé de Baïdi et de ses compatriotes : « je viendrai tous les jours », veut dire: « tant que je pourrai » ou « tant que tu voudras » ou, plus exactement : « je viendrai toujours avec plaisir ». Le salut : à demain ! offre le même sens. C'est une forme de remerciement.
Ce jour-là je pris l'expression à la lettre et, pour la troisième ,fpis depuis que je connaissais Baïdi, je fus épouvantée. De quoi ? De ma
chance ? Je faillis la perdre, car je répondis précipitamment :
— Je ne suis pas là tous les jours, viens plutôt dimanche.
Je formulai ce mensonge par habitude acquise, correcte autant que lâche, de fermer ma porte et mon âme à l'imprévu et à sa fortune. C'était à peu près comme si, à un : au revoir ! j'avais répondu : le plus tard possible !
Du moins, c'est ainsi que m'interpréta un autre tirailleur, à qui je fis la même réponse, car je ne le revis plus jamais.
Les nègres m'ont appris à ouvrir ma porte, et je ne les ai plus offensés ; Baïdi se fût offensé s'il n'avait connu que mes paroles ; mais il avait su, comme les chiens et les chats, voir au fond de mes yeux ces mots délicats qui démentent les autres, et il ne prit pas garde à mon absurdité.
Nous avons emmené Baïdi au cinéma une seconde fois, François et moi.
Le film représente un drame où certain testament que l'on vole, que l'on déchire, que l'on recolle, joue un rôle prépondérant. Pendant une scène, le papier a été caché derrière la pierre mal scellée d'un mur. Je n'ai pas attiré l'attention de notre compagnon sur ce fait, mais, lorsque, un peu plus tard, un des héros du drame vient s'appuyer contre cette pierr:. il me confie :
— Peut-être, petit papier, toujours il est caché là dans le mur ?
Une comédie présente tant de beaux personnages évoluant dans des jardins et des intérieurs princiers, assistés d'autos, d'ascenseurs, de valets, que Baïdi s'étonne :
— Alors, tout le monde il est beaucoup riche là-dedans ?
Le programme a comporté, outre l'actualité, le drame et la comédie, une pièce d'intérêt si purement pornographique, sous les apparences d'un harem persan, que je suis préoccupée de l'impression qu'elle a pu laisser à mes deux jeunes compagnons. Quand François nous devancera, Baïdi et moi, en sortant, je ne pourrai m'empêcher de demander à mon invité :
— Qu'estnce que tu as trouvé de mieux, dans ce que tu as vu, la dernière partie, ou les autres?
Baïdi ne comprend pas bien la question ; il croit que je lui demande laquelle il préfère, de la matinée qui finit ou de celle du 18 août, et il me répond :
— Première fois, bien gentils aussi, tous les moustiques, mais trop court, un peu ; tout de suite fini. Aujourd'hui, bon beaucoup, nous rester ici bien longtemps.
Pendant l'entr'acte, François est allé acheter des glaces en cornet pour nous trois et il a recommandé au sergent :
— Mange vite, c'est très bon !
Baïdi n'a jamais mangé de glace : il la tient avec précaution comme une chose qui pourrait bien éclater ; puis il avance craintivement ses lèvres vers la crème. A l'instant du contact, il retire la tète en arrière d'un brusque mouvement si naïf de chat qui se brûle, que nous en rions aux larmes, François et moi, ainsi que nos voisins. Les tentatives qui suivent immédiatement ne sont pas plus heureuses :
— Suce plus vite, plus vite ! lui conseille-t-on. Il réussit enfin à entamer son adversaire et il
conclut :
— Il est trop fraîche, un peu, mais bien bonne quand même.
Je lui ai demandé, le même jour, son opinion sur notre musique, représentée, en l'occurrence, par un effroyable piano :
Qu'est-ce que tu aimes mieux, piano comme
celui-là, ou tam-tam ?
Y a mieux tam-tam, parce qu'il est beaucoup doux !
L'évaluation de la douceur semble d'ailleurs constituer tout le critérium de Baïdi à l'égard des choses et des hommes.
Quand nous l'emmènerons chez le pâtissier, après le cinéma, il fera l'éloge des deux minuscules éclairs qu'il consent â accepter en protestant qu'ils sont bien bons, beaucoup doux. Il vantera, plus tard, son camarade Ahmat, en nous disant : « Lui bien doux ; jamais rouspéter. » Il approuve, avec le même «mot, les Annamites et les Malgaches, si mal interprétés par beaucoup de Sénégalais; et pour louer un supérieur, il dit aussi '.
Officier-là, lui bon, jamais crier fort, toujours parler doux.
En revanche, il sera sévère pour son capitame actuel en ces termes :
— Capitaine-là, méchant tout à fait. Lui courir dans tout le camp, toujours, partout, jamais reposer pour blaguer avec zhommes, jamais parler doux ! Lui commencer gueuler avec adjudants, avec sergents. Après, sergents aussi gueuler, caporaux gueuler, tout le monde gueuler dans compagnie-là, trop mauvaise !