V. — Le Peuplier
J9AI invité Baîdi Dialo à nous amener ceux de ses amis qui désireraient apprendre à lire et à écrire et il nous présente, un dimanche, le géant Ahmat Pâté, caporal, originaire du même village que lui, de même race et de même religion.
Ces titres déclinés, le parrain n'omet pas, pour rendre la cérémonie plus légère, d'infliger à son filleul cette petite humiliation qui accroît le trouble pudique des nouveaux admis, ainsi qu'on en use d'ailleurs à l'Institut :
— Celui-là que j'ai amené. Madame, me dit-il en désignant Ahmat, lui va jamais bien marcher à l'école, si tu tires pas ses oreilles.
J'allègue que ces oreilles sont bien difficiles à atteindre étant donné la taille de leur possesseur; mais mon sourire, que je charge de toute la bienveillance possible, ne fait qu'effaroucher le regard du nouveau venu; je ne saurais dire aggraver sa rougeur, son teint la dérobant à mon estimation.
Ahmat n'est pourtant pas aussi noir que Baïdi et, en l'observant auprès de ce dernier, on songe que c'est par timidité peut-être qu'il s'est arrêté devant nous dans la voie de la complète saturation. De même sa tête est trop petite et trop ronde pour sa taille de près de deux mètres et ses traits, d'une indécision à décourager les ethnologues, encore émoussés par quelques marques de la petite vérole, semblent de fortune, comme provisoires.
Seul, dans cet appareil négligé de la face, un détail essentiel est bien aménagé : son sourire.
Je ne pourrais dire d'Ahmat, comme de Baïdi, qu'il est un providentiel ami n'ayant d'autre affaire que celle de nous aimer, quand il nous échoit. Nul, au contraire, ne nous apparaît plus exilé. Il a déjà une trentaine d'années et, à Podor, il est pourvu d'une femme et de deux enfants qu'il n'a revus qu'une fois, en 1913, au cours des sept ans de service qu'il a faits pour la France.
Ce qu'il vient chercher dans notre maison en septembre 1917, ce sont des connaissances utiles, pour « se débrouiller » ici, d'abord, et là-bas, plus tard. Il est venu jusqu'à notre porte comme un mendiant qui dirait : « J'ai faim de savoir lire et écrire depuis sept ans, et personne ne m'a secouru. » Malgré ses grandes dimensions, il m'inspire exactement la même tendre pitié que les petits oiseaux qui pénètrent, les jours de neige, dans les maisons qu'ils fuient en été.
A lui donner des leçons, je me sens aussi privilégiée qu'à tremper, pour les petits suppliants ailés, des miettes de pain dans du lait ; car je sais que je ne le possède que par chance : il ne m'a pas choisie. Ahmat serait entré dans la caverne d'un tigre ou dans la chambre de son général même, si on lui avait assuré qu'on y apprît à lire.
II y serait entré en tremblant un peu, et les yeux baissés, comme il est entré chez moi, mais sans autres armes que son crayon et son alphabet, car il est le plus désarmé des êtres.
Il n'a retenu de ses relations avec les sociétés aucune formule aimable ou flatteuse. Je ne lui ai entendu prononcer que ces deux seuls mots
de politesse: bonjour! à l'arrivée, et, au départ: merci !
Je me rappelle cette première fois où il vient, tout seul, à dix heures du matin, nous prévenir que son ami Baïdi ne pourra, ce dimanche-là, déjeuner avec nous.
Nous l'invitons lui-même à le remplacer.
Ses paupières qu'il abaisse, sans un mot, sans un mouvement de sa tête, expriment seules son acquiescement.
Sa raideur me décide à l'installer tout de suite, pour écrire, à la place qu'il occupera pendant le repas, car il me semble que je dois éviter les évolutions périlleuses à ce grand objet, d'une matière encore peu connue de moi et peut-être fragile comme le verre.
Je prends beaucoup de précautions pour disposer ses grandes mains par rapport aux cahiers dont elles égalent la superficie ; surtout, je tâche longtemps, pour approcher son buste de la table, à faire disparaître totalement dessous, ses longues jambes. L'auteur de notre mobilier n'avait pas prévu la dimension des tibias d'Ahmat et quand j'exige du propriétaire de ceux-ci qu'il renonce à l'angle reposant qu'ils forment avec les cuisses, il me semble que j'ai l'absurde prétention d'approprier le corps étiré d'un animal agile, celui d'une girafe par exemple, à nos habitudes de scribes.
J'apprendrai bientôt par ses camarades qu'Ahmat, adolescent, parcourait de grands espaces en allant paître ses troupeaux de bœufs et l'on conçoit bien que ses grands membres devaient être propices aux évolutions dans la brousse. Condamnés à l'immobilité, comme ils devaient s'ennuyer !
Ce n'est là qu'imagination, Ahmat est le plus confortable des écoliers. Jamais il n'a pu éprouver, à courir, plus de joie qu'il n'en montre à rester tranquille. Lorsque, plusieurs fois, au cours de la matinée et de l'après-midi, je l'assure que son travail serait meilleur s'il cessait de s'appliquer pendant quelques minutes, il me regarde avec l'expression d'étonnement et de reproche d'un affamé à qui l'on veut persuader qu'il se rassasierait mieux en cessant de manger.
Ahmat a trop de volonté. Quand nous l'aurons fréquenté quelque temps, nous serons opprimés par le sentiment qu'il souffre sans cesse du conflit de cette force et des impossibilités matérielles qui la brisent. Mais ce premier dimanche cù nous le considérons à notre table nous ne songeons qu'à jouir de l'aspect imprévu de notre convive.
Ahmat, certes, n'a pas l'aisance gracieuse de Saër ou de Baïdi, mais il n'a pas non plus cette rusticité pénible de nos paysans qui les porte à remplir leur bouche avec de gros morceaux de pain qui font saillir grotesquement l'effort de la mastication. Il n'a pas non plus l'insistance maladroite qu'ils mettent dans des excuses et des protestations d'ignorance, lesquelles ne sont que les grimaces d'un orgueil au supplice. La simplicité ne s'avoue pas, elle s'ignore. Ahmat ne s'excuse ni ne se contorsionne, il garde, aux repas même, la raideur décorative d'un peuplier. Il plante par les coudes ses deux avant-bras sur la table, verticalement, de chaque côté de son assiette, tels des supports fixes autour desquels pivotent ses mains pour définir plastiquement sa pensée.
On peut questionner Ahmat sur tous les su-
jets, car il s'est fait une opinion sur chacun d'eux et il la livre avec une âpre sincérité. Il est rare qu'il nous ait répondu : « Je ne sais pas >> (Moi y a pas connaître), comme beaucoup de ses camarades. Nous l'avons appelé le dictionnaire. Il a été éleA'é dans le même village que Baïdi ; il a partagé ses jeux et ses promenades, mais on ne croirait pas, à les entendre parler, que ces hommes aient vu les mêmes choses. Baïdi ne parle que d'individus et d'objets qui sont, ou ne sont pas, doux, gentils et jolis, Ahmat a la préoccupation des causes, des aboutissements, et son esprit est sans cesse en travail d'innover.
— - Dans mon pays, dit-il, cultivateur il connaît pas manière pour sécher l'herbe verte et garder toujours. Alors, dans la saison qu'y a plus rien que paille dans la brousse, vaches, moutons, chevaux, y a presque morts de faim. Mais si moi bientôt je vais rentrer là-bas, je vais faire garder grosse provision de l'herbe sèche, comme
— - Lait, dit-il encore, toute le monde, à Podor, il laisse perdre, trop ; mais moi, avant retourner, y a moyen connaître manière pour faire tous les fromages, même chose en France.
Il rêve, en outre, de doter le Sénégal de pain, en découvrant un ferment qui allégerait la farine de sorgho.
A son esprit scientifique, Ahmat doit la perte de tout amour-propre national et des pudeurs conventionnelles, tel un livre de médecine. Il entre, au gré de notre curiosité, dans les moindres détails de la construction dune case, de la cuisson du couscous, de l'édification d'une famille musulmane. Ses grandes mains façonnent idéalement l'argile, imitent l'avancée du toit « même
chose casquette », tendent à la vapeur une semoule imaginaire, comptent la somme d'argent ou le nombre de bœufs qu'un garçon doit donner pour l'acquisition d'une femme. Il nous renseigne bien sur la vertu des kolas :
— Lui qui veut faire grande marche, lui va manger kolas seulement. Lui va pas reposer, lui va pas dormir, lui va pas faire cabinets, lui va marcher toujours.
Sa réponse à nos questions est si immédiate, si automatique, qu'il préciserait, semble-t-il,, comment il s'est uni à sa femme, si nous avions la cruauté de pousser jusque-là sa vivisection.
Lui-'même a conscience du caractère fatal de sa loyauté, car il nous raconte, un jour, cett^ anecdote :
— Blessure dans mon bras gauche, après 1<^ avril, guéri tout de suite ; blessure dans mon bras droit, rester deux mois pour fermer. Mais moi, dans hôpital Dijon, bien soigné, bien manger, bien propre, bien content, toujours. Jour-là que jnajor il a fait lever tout mon pansement, moi gagné trop triste ; mon cœur y a pensé : fini, hôpital ! Quand même, moi y a dire : « Major, moi maintenant, y a fini malade, faut renvoyer moi dans mon bataillon. » Quand moi y a parler ça, lui, le médecin-chef y a sauter trop haut : « Qui c'est ton batailjon ? connais pas, moi, ton bataillon ! Qui c'est, grand garçon-là, avec son bataillon ? Lui fou ! Y a pas bon, hôpital ? Y a hôpital, ici ; après. Menton, c'est tout. »
— Ton major avait bien raison, appuyonsnous aussitôt, Jean et moi, et tu étais bien bête de vouloir quitter le bon hôpita.1.
Le rjjre d'Ahmat secoue longtemps ses épaules :
— Oui, avoue-t-il, moi couillon, un peu; camarades français, tous, y a foutre de moi ; mais moi, y a pas content pour rester encore. Moi guéri, plus bon pour hôpital. Bon pour le Sénégal, dans ma famille, oui ; ou pour mon bataillon seulement.
A force d'observer deux phénomènes en un même lieu, on finit par les croire solidaires l'un de l'autre. A force d'éprouver l'étrange rigidité de la loyauté d'Ahmat et sa volonté, nous finissons par croire qu'elles tiennent à l'anormale dimension de son corps, et nous regardons celle-ci, réciproquement, comme l'expression de son caractère. Même silencieux, Ahmat nous semble s'exprimer éloquerament par le seul fait d'être debout. Dans son immense taille svelte il nous semble voir son âme se tendre verticalement, comme celle d'un arbre, entre ces deux mots de jargon militaire dont l'un la courbe et l'autre la redresse : « Y a pas moyen... mais peut-être y a moyen quand même. » (« Je ne peux pas... mais peut-être que je pourrai quand même. »)
Ahmat a dit cela le jour même où il a commencé à apprendre à lire :
— Tout le monde il me dit qu'il y a pas moyen, pour moi, connaître lire, parce que je suis trop vieux... mais peut-être y a moyen quand même.
Quand il veut rénover l'agriculture dans son pays, il dit aussi :
— Sans argent, beaucoup, y a pas moyen gagner outils pour travailler Sénégal même chose en France... mais peut-être y a moyen pour gagner quand même.
Lorsqu'il se heurte longtemps aux gardes, aux corvées, aux consignes qui l'empêchent, comme
un rets, d'accourir vers ses chères leçons, il nous confie :
— La semaine qui vient, ils ont dit qu'y a pas moyen sortir du camp, pour arriver ici... mais peut-être y a moyen quaxd même.
Il dit encore :
— Peut-être la guerre il va pas finir, peut-être Dieu a dit : mourir, pour tous les soldats. Alors beaucoup d'hommes ils disent qu'il faut penser à rien, que pour s'amuser seulement. Mais moi, je veux faire travail tout même chose comme pour rentrer bientôt dans Sénégal... Et puis... si y a mourir, tant pis !
Je me rappelle comment il baissa les yeux en prononçant ces mots : et puis !.. si y a mourir... tant pis ! On sentait qu'il fallait tout le poids du ciel pour décider ce regard à détourner sa course des voies de la vie. Sa foi persistait même dans ses pauvres lettres si laborieusement écrites pendant son affreuse campagne de mal à juillet 1918, où il nous avouait cependant qu'il était toujours fatigué, toujours un peu malade. C'est dans cet état qu'il obtenait deux citations.
Vraisemblablement, le jour où il mourut, ce 16 juillet où tout le monde mourait à côté de lui sur les bords de la Marne, il dut marcher, en se répétant, selon son habitude : « Si c'est mourir, aujourd'hui, pour moi "aussi... tant pis !... mais peut-être y a moyen gagner sauvé quand même.»
Nous avons pleuré la mort d'Ahmat Pâté comme nous avions admiré, pendant dix mois, les révoltes de son agonie.
Pendant ces jours d'hiver où, séparé définitivement de Baïdi et de la gaîté, relégué dans des camps lointains, il venait, muni de permissions en due forme, prendre aux « Cistes » des le-
Des Ineonnue. — 5
çons d'une heure qui lui coûtaient vingt kilomètres de marche.
Il m'écrivait des lettres pareilles à des messages de naufragé : « Nouveau camp ici... pas moyen gagner place pour écrire bien ; tous hommes serrés dans la chambre pour crier, blaguer, jouer cartes ; pas moyen gagner assis pour travailler tranquille.
Alors que la présence du lieutenant Duret à notre table éloignait les autres élèves de la salle, je revois Ahmat y pénétrant seul, la main à la chéchia, sans un mot ni un sourire, et venant, sur mon in\dtation, pendant le dîner même, s'abattre à côté de moi, le nez sur ses livres, comme un épervier effrayé, mais à jeun.
En avril, il a eu, comme tous les tirailleurs, la permission de détente de dix jours sur les bords du golfe de Saint-Tropez. C'est le petit port de Sainte-Maxime qui lui échoit. Il s'y enferme aussitôt dans l'école. Lui, géant, il s'assied sans honte sur le banc des tout petits enfants, sous l'œil, je suppose, attendri de l'instituteur qui a cédé à ses prières.
Je me rappelle enfin sa visite d'adieu, le 9 avril, la veille du départ de son bataillon pour le front. Il entre avec un bonjour éteint dans la classe où travaillent encore tranquillement ceux des élèves dont les compagnies ne partent que quelques jours plus tard. Il se met à écrire avec les autres, mais sans consentir à se dépouiller de sa capote. Je l'entoure de soins particuliers, j'essaie de détendre la raideur de ses traits par mes plaisanteries habituelles ; mais il se lève bientôt et, comme j'avais quitté la classe pour le reconduire, il m'avoue :
— J'étais pas venu pour faire travail, j'étais
venu pour dire la nouvelle que mon père il est mort, que ma femme il est seul Podor avec mes petits. Demain, c'est jour pour quitter d'ici, alors, je vous demande pour prendre trente francs, là, que j'ai pas besoin et faire cadeau pour mon petit garçon, et petit fille. Pas pour envoyer mandat comme dernière fois ; pour envoyer petit robe, petit chapeau, petit chaussure.
J'ai beau insister pour qu'il retienne quelque argent sur lui, en l'assurant que nous lui avancerions les cadeaux des enfants, il refuse.
— Il faut bien dire mon femme pour mettre les petits à l'école, toujours, il faut lui demander pour écrire chez vous, tout le temps, parce qu'il y a seulement vous pour faire connaître mes nouvelles... mais maintenant, je sais pas qu'est-ce que c'est qui va arriver, là-haut ?
Le géant Ahmat est debout devant notre seuil quand il désigne la direction de son départ d'un grand geste gauche inachevé. A la manière dont roulent ses prunelles sans se fixer nulle part, je suppose qu'il ne me voit pas, qu'il ne voit plus rien de ce qui l'entoure, parce qu'il cherche quelque chose qu'il ne trouve pas ou du moins qu'il ne croit pas avoir trouvé : une manière de s'ouvrir pour laisser voir sa détresse, profondément.
L'adieu et le merci donnés et reçus, nous avons perdu ce jour-là l'homme le plus sincère et le plus simple que j'aie encore rencontré, celui dont la pensée était si directe, qu'elle nous brûlait en nous atteignant, comme si elle n'avait pas su prendre le détour des mots, avec celle de tout le monde.