VI. — La Guêpe blessée
SUR mon insistance, Baïdi m'a amené un autre de ses amis, Amadou Hassan. Petits yeux vifs, museau allongé et fin, taille moyenne, attitudes pelotonnées de chat, le nouvel élève ne ressemble guère aux deux autres. Baïdi l'a présenté selon le rite habituel. Après avoir énoncé, avec ses nom et prénom, son âge, vingt-cinq ans, son origine et sa religion identiques aux siennes, il a désigné à mon attention une longue cicatrice qui entr'ouvre sa laineuse chevelure :
— Depuis que balle y a entré dans sa tête, ditil, lui, Amadou Hassan, toujours fou, un peu. Faut pas regarder trop, Madame, pour les choses mauvaises que lui va faire toujours.
Mon rire, à cet avertissement, n'intimide pas le nouveau venu, comme il eût transi Ahmat. Souriant lui-même, il avise le petit alphabet de six sous de son ironique parrain, lequel alphabet n'excède guère la dimension d'une carte postale, et il s'amuse, en représailles, à le soupeser dans sa main :
— C'est tout ça qu'il sait, sergent Baïdi ? raille-t-il, c'est pas bien, bien lourd !
Il parle mieux français que ses deux amis et, quand je le mets en contact avec un livre, je constate qu'il n'a plus besoin d'alphabet.
— Je t'achèterai une petite grammaire pour la prochaine leçon, lui dis-je ; mais où donc as-tu appris à lire si bien ?
— Hôpital, mois de mai.
— Depuis le mois de mai seulement ?
— Oui, je lis, j'écris, un peu, concède-t-il avec humour, mais je comprends pas rien ! absolument rien !
Il comprend plus de mots qu'il ne veut le dire, mais il estime plus plaisant de se faire passer pour un perroquet. D'une manière générale, il ne semble trouver de charme à l'étude que relativement aux fautes pittoresques de prononciation, d'orthographe, de sens, qu'il fait lui-même ou qu'il voit faire aux autres.
Il délaisse vite le livre que je lui ai prêté, pour guetter les bévues que Baïdi va commettre dans le cours que j'ai commencé. Lorsque, à ma question : « Que veut dire le mot ciel ? « Baïdi répond : « C'est chose pour mettre sur le dos des chevaux. » Amadou Hassan exulte. Il ne savoure pas moins sa propre ignorance lorsqu'il écrit dans sa dictée : lartigri pour : l'artillerie.
Quand Amadou Hassan cesse de railler, il s'ennuie :
— Je suis sûre que tu n'aimes pas beaucoup étudier ? lui ai-je dit en surprenant son regard distrait.
— Oh ! si, beaucoup, a-t-il répondu.
Il a trop bon goût pour avouer qu'il fait peu de cas de ce que j'enseigne ; mais je n'en ai pas moins conscience de mon insuccès auprès de lui, lequel s'étend au delà de mon école, à ma table et à mon salon. Il ne fréquentera que rarement la classe et il n'acceptera pas une seule de mes invitations à déjeuner ou à dîner : on croirait que le seul plaisir qu'elles puissent lui faire est de lui fournir l'occasion de trouver des mensonges pour les décliner.
Il m'écrit un jour :
Je suis un peu malade à la poitrine, je tousse, je bois seulement du bouillon. C'est ça que je ne suis pas venu vous voir.
Et une autre fois :
Je trouve pas bon pour faire travail aujourd'hui, il fait un temps magnifique. Je n'ai jamais vu une aussi belle journée. L'air est pur.
Sachant bien qu'Amadou Hassan est incapable d'autant d'orthographe et de syntaxe, je ne me lie pas plus à la sincérité des excuses qu'à l'authenticité du texte, mais lui-même ne tient pas à m'abuser, car il me cite volontiers ses auteurs, quand je le revois peu après.
— Tu as donc été malade ?lui dis-je.
— Non, jamais malade ; seulement, comme je connais pas bien écrire, j'ai copié des mots dans deuxième livre, pour mettre dans ma lettre.
On ne saurait en vouloir à un menteur qui montre tant de franchise et de naturel ; cependant, je crois devoir le moraliser :
— Il ne faut pas me dire que tu es malade, quand tu vas très bien, c'est un mensonge !
— Oh ! pour mettre dans les lettres, comme ça, tous les mots ils sont bons la même chose.
Amadou Hassan est armé de politesse et de littérature autant que nous et de malveillance autant qu'un chat.
Un de mes amis me disait récemment :
— Votre passion pour les Sénégalais ne vous permet pas de voir les médiocrités de leurs caractères que je verrais à votre place.
Mais peut-être Amadou Hassan disait-il à Baïdi :
— Que vois-tu de si bien chez Ma<iame ? Elle est pareille à tous ces Français qui jouent avec nous comme avec leurs chiens.
Les sceptiques trouvent que tous les cœurrf sont médiocres ; il n'en est, en effet, que de tels devant eux. Au contraire, la foi de Baïdi, de Sandre, de Saër avait recréé mon âme au gré de la leur.
Contre le scepticisme, c'est la passion qui a raison. Elle peut affirmer la beauté, puisque, là même où elle n'était pas, elle la fait naître.
Au mois d'octobre 1917 les visites de mes élèves s'espacent beaucoup : Baïdi est envoyé à Boulouris à huit kilom-ètres de notre maison ; Ahmat, au pont d'Agay, plus loin encore, et nous ne le reverrons presque plus.
Dès ses premières visites aux « Cistes », au mois d'août, nous avions indiqué à Baïdi la place où nous mettons la clé de la porte d'entrée quand nous nous absentons une heure : « Quand tu ne nous trouves pas, lui avions-nous recommandé, il faut entrer dans la maison avec la clé et te reposer ou travailler en nous attendant comme si tu étais chez ton père. Tu ne connais encore bien que la salle à manger, mais voilà le^ petit salon, avec des fauteuils pour se reposer ; voilà la cuisine, l'office avec des fruits et des provisions ; là-haut il y a nos chambres, avec le balcon où reste toujours mon père ; par là, il y a les cabinets, la cave. Si nous ne sommes pas là, un jour, pour te recevoir, il faudra prendre tout ce que tu voudras pour te rafraîchir ou t'occuper un peu, comme fait François. »
Baïdi a bien compris et il n'est pas timide. Il est même si naturel que partout où on le voit il y semble poussé par graine. Au cours de septembre, il entrait dans la maison, doucement, sans frapper ni nous appeler, de peur de nous contraindre, et il allait s'asseoir à sa place habituelle, pour écrire, jusqu'à ce que l'un de nous lui tombât des cieux. Quand nous l'y trouvions installé, nous ne pouvions nous le représenter autre part, parce que tout de suite son âme fraîche régnait dans la salle aussi impérieusement que dans notre jardin celle des arbres. Luimême démentait ses absences. Un soir que je lui avais demandé sur un ton de reproche : « Pourquoi arrives-tu si tard ? » il m'avait répondu sévèrement : « Il faut plus jamais demander pourquoi, parce que si je suis pas arrivé, c'est qu'il y a pas moyen arriver, c'est jamais autre chose. »
Mais en octobre, après son exil à Boulouris, Baïdi ne pénètre plus seul dans notre villa, les quelques fois où il peut en atteindre le seuil. Il aime mieux errer à notre recherche à l'aventure, dans le jardin, dominé sans doute par l'impression d'être déjà fauché de notre famille.
A chacune des rares occasions qui nous réunissent encore à la table de l'école, je trouve mon élève moins souriant. Il est même aussi grave à son arrivée qu'à son départ, ce qui donnerait à penser que les minutes lui sont sensibles loin en deçà comme au delà de nos séparations.
Son obsession se remarque encore au timbre plus mat de sa voix et aux distractions dont il fait preuve ; il oublie toujours quelque objet sur la table quand il nous quitte et, un soir, il s'est en allé sans sa chéchia. Il a fallu le rattraper, en courant, au fond du jardin.
Le 19 novembre vers sept heures du soir, me trouvant à la cuisine, je vois s'éclairer derrière les vitres de la porte-fenêtre une capote bleue sur la nuit.
Je ne vois vraiment qu'une capote, car celui qu'elle habille est un noir sans sourire, et c'est Baïdi. Il ne sourit pas plus quand je l'ai fait entrer. Il est plus mat et plus impassible qUe jamais ; moi, je m'agite :
— Toi ? à cette heure-<i ? As-tu dîné ? Tu vas dîner avec nous ?
— Non, pas dîné; mais c'est pas besoin penser pour dîner. Je suis arrivé pour dire adieu, seulement, avant partir.
— Où ? Partir ?
— Je sais pas... par là!... indique-t-il d'un geste vers l'ouest. Peut-être Marseille,... peut-être plus loin... Ils ont dit : conduire automobile.
— Et tu pars dans combien de temps ?
— Demain.
— Déjà demain ? Et tu ne sais pas quand tu reviendras par ici?
— Peut-être revenir... si je gagne malade... Malade, toujours y a aller Menton... Après Menton, ici, encore.
Il dit cela doucement, sans nervosité, sans ironie ni amertume, comme on formule un souhait de beau temps. Quand il murmure : « peut-être revenir... » il eflleure légèrement de l'index la longue enflure qu'a produite, autour de la cicatrice de sa main droite, l'exercice militaire répété des jours précédents.
Puis il cesse de toucher la blessure de sa main pour atteindre celle de sa joue où il s'attarde rêveusement avec complaisance, ayant penché un peu la tête vers son doigta tel un chat qui s'ap-
puie sur une caresse. On voit qu'à cette heure de défaite, il ne lui reste plus, comme défenseurs contre son ultime souffrance, que ses maux physiques qu'il aime à vérifier persistants:
— Peut-être, avec tout ça, dit-il, y a pas moyen faire longtemps service, encore,., là-bas...
A table, Jean essaie d'indiquer au voyageuT d'autres voies de plaisir que les anciennes blessures de guerre:
— Tu en as, de la chance, d'aller faire de l'auto, lui assure-t-il, je voudrais bien être à ta place ! Tu feras courir tout le monde, avec ta sirène (Jean imite la sirène). C'est très amusant ! Et puis tu écraseras comme des mouches toutes les vilaines choses qui embarrassent les routes : les chiens, les moutons, les vieilles femmes...
Le destinataire de l'encouragement sourit, en regardant Jean avec insistance. C'est son intention qu'il remercie, mais ce n'est pas l'avenir qu'il accueille, car il ne répond pas.
Cependant il se trouve que ce soir-là prend inopinément des airs de fête. Esperanza est en congé. J'improvise la cuisinière, et c'est une cuisinière manquée, de comédie.
Baïdi s'amuse comme au cinéma. Jean obtient grand succès auprès de lui quand il parle de l'influence des Sénégalais sur la cuisine française, à propos de mes pommes de terre calcinées :
— Tu vois, dis-je à notre hôte, je n'ai pas l'habitude de faire ce travail et tout est manqué.
— Pommes de terre, noires, oui ! tu fais cuisine une fois, une autre fois ; une fois un peu bien, une fois un peu mal, comme moi les lettres.
J'ai voulu faire une crème à la farine de maïs et, pour qu'elle vienne à consistance, je l'ai lais-
sée cuire longtemps ; trop longtemps, sans doute, car elle s'est mise à couler en huile. Je suis forcée de la servir dans des bols :
— J'ai essayé de faire le gâteau de mil du Sénégal, dis-je à l'Africain, il faut me dire s'il est réussi.
— Je trouve rien là dedans comme gâteau de mil, m'est-il renvoyé, mais il est bien, bien bon à boire, quand même, pareil même chose avec chocolat.
Il m'a semblé à ce moment-là que notre gaîté si vive pouvait défier le sort et j'ai laissé aller^ cette espérance : ^
— Ce n'est pas sûr, n'est-ce pas, Baïdi, que tu vas partir ?
Pour la troisième fois depuis que je le connais, mon hôte m'amène, d'une torsion brusque de son cou, un masque rigide :
— Ils ont donné le linge, dit-il, depuis hier soir.
Je comprends alors que, pour un tirailleur, recevoir le linge est quelque chose de définitif et sans recours, comme un arrêt.
Je vois le condamné dans l'effondrement de ses chances et j'admire qu'il ne s'étale pas en récriminations et en plaintes, lui qui sait si bien railler le service, en d'autres temps. Après avoir dit: « Ils ont donné le linge », il n'ajoute pas un mot, ■mais il place horizontalement, sur le long support de son poignet grêle, sa tête oblongue, pour frotter lentement la région de son oreille dans sa main. On dirait d'une guêpe blessée qui vérifie les mouvements encore possibles de son cou et des articles de ses pattes.
Quelques jours auparavant, au cours d'une leçon, j'avais demandé à Baïdi, entre autres défini-
tioas, celle du mot triste. Il avait répondu, en mimant ses paroles :
— Je connais bien, triste. Lui triste, qui reste toujours la tête dans la main, sans regarder plus rien nulle part.
Et voilà que devant l'attitude à la Giotto reprise ce soir-là pour son compte, il me faut lire comme sur un livre : Baidi est triste !
En le reconduisant, je tiens, sur la terrasse, la lampe haut levée, comme les autres soirs, pour éclairer les marches ; mais, depuis le moment où il a repris sa chéchia au porte-manteau, Baïdi n'a plus dit un mot et il passe à côté de moi, puis descend les degrés, comme s'il ne me voyait pas.
— Alors, lui dis-je, tu t'en vas sans me serrer la main ?
Retourné, il remonte d'un élan vers ma main tendue, mais, quand il m'a livré la sienne, il hésite un instant à me la retirer, comme s'il cherchait le moyen de m'en laisser quelque chose, pour ne pas partir tout entier.
VIL — Les Mauvais sujets
QUAND notre ami Sandre descendit du front avec sa compagnie dans ces derniers jours de novembre, je lui oftris de donner des leçons de français à son ordonnance, ainsi qu'aux parents et amis de celui-ci.
Je me trouvai donc immédiatement pourvue d'une première classe de sept ou huit élèves, laquelle, d'ailleurs, fut bien éphémèjap et décevante, du moins relativement à mes ambitions.
D'autre part, elle était pittoresque autant qu'il est possibte. Les attitudes, formes, couleurs, senteurs, accents, s'y prononçaient avec toute leur saveur d'exotisme.
Almamy Oularé et ses alliés : Bokari Ouîaré, Ansoumani Oularé, Kaba Kounaté, Kaba Kouné, Kanda Sidibé, etc., sont des paysans des environs de Faranah, région très fertile de la Guinée française, et tous de race malinqué. Ce ne sont pas des hommes élégants comme mes précédents amis. A l'exception d' Almamy, grand et mince, de Bokari, correct, tous ces rustiques ont des traits et des attaches lourds, s'habillent mal, exhibent des mouchoirs sales, restent engoncés dans leurs cache-nez, bâillent sans retenue, s'affalent, plutôt qu'ils ne se reposent, sur les sièges, et ne savent s'abstenir de parler dans leur dialecte.
Ces dispositions sont particulièrement accentuées chez ceux d'entre eux qui ne font qu'accompagner leurs camarades, comme Ansoumani Oularé, lequel entre toujours derrière Almamy, son
oousin, et, sans témoigner d'aucune impatience, attend deux heures sa sortie, dans un coin de la salle, à demi- endormi, sa grosse lèvre pendante laissant apercevoir de jolies dents, invraisemblables sous leur enveloppe grossière.
Un autre illettré, Kaloa Kounaté, ayant, un soir, pendant la classe d'un ami, épuisé les ressources de notre atlas Larousse illustré, a recours pour se distraire à l'inspection de son brodequin. Il le vide séance tenante de son pied pour y chercher sans doute quelque caillou dont il se rappelle soudain les sévices.
J'avoue que ma stupéfaction fut grande lorsque je vis s'élever jusqu'au niveau de la table la vaste embarcation, voisinant un moment avec les traits non moins pittoresques qui la dominaient.
Il est permis de prétendre, d'après ces faits, que mes élèves manquaient d'usages mondains, mais ils ne manquaient pas de politesse, comme il arrive, justement, à la plupart des personnes qui en étalent.
Si Kaba Kounaté a exhibé sa chaussure, c'est qu'il n'a, comme ses compatriotes, que de l'admiration pour ce produit de notre industrie ; mais, comme tous ses camarades, il dérange vingt fois sa chaise pour faire de la place et s'emploie avec zèle à la circulation des crayons ou objets requis, sa figure exprimant, en toutes circonstances, son désir d'être bon de toute sa force.
Un soir que nous nous énervons un peu d'entendre Famory Diara renifler avec persévérance, tandis qu'il attend pour écrire la fin de notre repas, Jean lui demande paternellement :
— Tu as donc oublié ton mouchoir, mon garçon ?
— Non, pas oublié, mais y a pas joli, moucher, quand vous y a manger là, encore.
Kanda Sidibé, le colosse myope de dix-huit ans, a entraîné Ansoumani dans sa passion de l'écriture, et leurs grands bustes trop penchés couvrent, certain soir qu'ils sont seuls, presque toute la table. Soudain, le premier se redresse, un peu essoufflé par l'émotion d'un succès, et me dit en me considérant tendrement :
— Toi, Madame, aujourd'hui, y a gagné deux petits.
Ces deux petits, à moi chétive créature, c'est lui, Sidibé, cette masse énorme, et c'est Ansoumani Oularé, le garçon le plus lourd et le plus laid du bataillon.
Je dis qu' Ansoumani est laid, et cependant je ne me fatigue pas de le regarder, tandis que je ne peux m'attarder deux secondes sur le visage de son beau lieutenant souvent rencontré. Celuici rappelle une œuvre de M. Denys Puech, tandis que l'on prendrait le masque d' Ansoumani, malgré sa lourdeur, pour une vivante rose, car on ne sait jamais quelles charmantes nuances de bonheur vont le modeler.
Et il le faut bien, que son expression de fraîcheur soit attachante, pour que je l'encourage à continuer ses études. Il y montre peu de dispositions. Il m'est particulièrement pénible de l'assister dans le dessin de ses lettres. Moi dont la répulsion pour les araignées est très vive, je ne peux voir sans angoisse, sous son crayon ou sa plume, ses « m » anguleuses allonger démesurément leur premier jambage, tandis que le second s'abrège de moitié et le troisième rétrograde encore, évoquant ainsi, trop exactement,
l'attitude des araignées de cave qui risquent inégalement hors d'un trou du mur blanc leurs agrippantes pattes noires.
Mes affres, d'ailleurs, seront de courte durée, car tout le groupe des Malinqués se retirera, dès janvier, de l'école, à la suite de Bokari et d'Almamy qui l'avaient créé.
Les deux derniers élèves nommés sont bien doués : ils ont une bonne mémoire, une divination prompte et l'habitude de l'observation.
. Il est curieux de voir Almamy, en apparence absorbé par un devoir, aider la réponse d'un autre élève par une explication en langue malinqiîé et, presque simultanément, contredire les affirmations de quelque autre assistant assis du côté opposé de la salle. On a le sentiment que son intelligence est aussi agile que ses prunelles, dont les bonds s'écrivent bien sur le blanc très pur (1) de ses grands yeux. Almamy ne savait lire que les voyelles simples quand il s'est assis la première fois à l'école : en une séance, comme Baïdi, il a appris les voyelles composées, mais lui, Almamy, les a sues définitivement et il pourra lire presque d'emblée tous les mots, au cours des leçons suivantes.
J'en suis d'autant plus émerveillée que sa facilité, pour écrire, est égale ; il a su immédiatement tenir sa plume avec cette liberté des doigts qui permet de former vite des déliés et des pleins. C'est un p^iénomène rare chez un rural de vingt-quatre ans. Il aura tout de suite une écriture courante.
(1) Ce blanc pur des yeux est exceptionnel, malgré l'opinion répandue, car le pigment brun envahit un peu, d'ordinaire, la sclérotique, chez les nègres.
Bokari sait lire quand il vient me voir. Il a appris au camp, sans alphabet, en observant les mots sur le livre d'un camarade qui lisait et relisait à côté de lui des pages scolaires. Il ignore donc ses lettres et ne sait ce dont je veux lui parler quand je lui demande de tracer un « m », un « t », tandis qu'il écrit sans hésiter : mère, Paris, école, et autres mots faciles.
La mémoire et les dons qu'exige cette méthode me font d'abord augurer des résultats merveilleux de la culture de Bokari, comme de celle d'Almamy, d'autre part. Il a bien fallu en effet, pour me décevoir, que leurs caractères s'opposassent irrévocablement à leurs progrès. Le défaut d'ambition et d'amour-propre est un trait commun à ces deux élèves. Sur eux, j'éprouve l'inefficacité des louanges comme des blâmes. Sans doute, la lucidité de leur jugement leur a fait estimer tout de suite disproportionnés l'effort que leur demanderait l'étude de notre langue et le bénéfice pratique ou moral qu'ils en retireraient. Ils se déclareront donc satisfaits quand ils sauront écrire le m.essage suivant, d'après le type fourni par notre paysannerie française :
Mon cher camarade (ou père, ou frère), je vous adresse ces quelques lignes pour vous faire savoir de mes nouvelles que je suis en bonne santé et je souhaite que la présente vous trouve de même, etc.. Je termine ma lettre. Je vous salue très bien ainsi que tous les camarades qui sont avec vous.
Au lieu où j'ai mis des points, cette formule fixe, comme imprimée, fait place à de vraies nouvelles qui la contredisent parfois comiquement,
telles que celles-^i : je suis blessé, ou : j'ai gagné maladie.
C'est en vain que j'ai essayé de détourner les Oularé de cette trop facile solution du problème épistolaire :
— Almamy, ai-je raillé en pleine classe, pourquoi me dis-tu que tu m'écris une petite lettre ? je le vois bien, mauvais garçon, qu'elle est petite, puisque tu laisses trois pages blanches sur quatre. Mais ce n'est pas vrai, que tu m'adresses des nouvelles, puisque tu as remis sur ta dernière feuille tous les mots que tu m'as déjà envoyés dix fois. Et ce n'est pas utile non plus de me dire que tu termines ta lettre parce que, lorsque je suis au bout de ton écriture et que je vois arriver le papier blanc, je pense avec colère : cet animal d'Almamy a vite fini d'écrire, il est bientôt fatigué de causer avec moi !
Cette critique a toujours obtenu le plus vif succès, particulièrement auprès d'Almamy et de Bokari qu'elle visait, sans décider ceux-ci à renoncer à la commodité de la misérable formule. Pour que la raillerie les piquât, il leur eût fallu de l'amour-propre, et j'ai déjà avancé qu'ils n'en ont pas du tout, ce qui revient à dire qu'ils sont amoraux ou, encore, qu'ils n'ont qu'à un faible degré l'instinct social. Ils ne sont donc absolument bons à rien, ni à l'école ni ailleurs. Le second est même un mauvais sujet avéré, tandis que le premier s'en tient à un désordre passionnément individualiste dans sa tenue, ses habitudes, ses mœurs.
Si -j'avais connu d'avance la réputation de ces deux jeunes gens, je ne les aurais sans doute pas accueillis. Je n'avais jamais fréquenté de mauvais sujets ; je me figurais qu'ils avaient des al-
lures singulières, comme, par exemple, les peintres et les acteurs, et j'en éprouvais de la répugnance.
Il est évident qu'Almamy et Bokari, pauvres et paresseux, seraient obligés, pour vivre dans notre société civile, de se déguiser, malgré eux, en chevaliers du vice. Le premier, à Paris, deviendrait « terreur », le deuxième, escroc, car la brutalité publique et la faim contraignent vite les isolés à se réfugier dans les chapelles.
Dans l'armée, au contraire, la prison restant honorable et la nourriture assurée, ils peuvent se dispenser de toute affectation. Ils restent donc agréables à fréquenter, en 1917, tels des chats, lesquels ne présentent, comme eux, qu'un médiocre degré de sociabilité. Almamy peut user, à l'excès, de vin et de femmes, sans que s'aliène sa liberté d'être très souvent tempérant. Et son cousin peut trahir ses chefs et le règlement, sans renoncer à notre égard à sa délicatesse naturelle.
Jules Renard était-il contraint de renoncer à son exquise sensibilité par le fait qu'il pratiquait, comme chasseur, la ruse et l'assassinat ?
Almamy Oularé ne donnerait aucune satisfaction, je l'ai dit, aux personnes qui entreprendraient de l'initier aux lumières et aux splendeurs de l'instruction primaire et de la vie civilisée ; mais il n'en est pas moins attachant pour cela. Il est si désordonné, si débraillé, si négligent, si paresseux, si débauché, si dépourvu de formes, qu'on penserait que Sandre l'a choisi pour qu'il lui rappelât le moins possible Saër Gueye. A l'école, il est si intermittent qu'il me décourage et, d'autre part, j'appréhende tellement son rire, qui éclate sans cesse à contre-sens, que je regrette
son arrivée, après avoir condamné son absence. Je ne lui pardonne même pas, comme si elle était volontaire, la quinte de toux agaçante qui suit ce rire et que lui vaut une laryngite chronique contractée à Verdun, sous les gaz.
Nous avons demandé à Sandre si l'inaptitude manifeste d'Almamy pour ses fonctions d'ordonnance était compensée par des qualités de cœur. La bienveillance de Sandre elle-même, prise au dépourvu, ne sut que répondre par cet euphémisme :
— Il est peu expansif, mais ce doit être un bon garçon.
Il l'est si peu, expansif, que lorsque, le mois suivant. Sandre retourné sur le front lui adresse de l'argent, Almamy ne lui en accuse même pas réception. Un second envoi restant encore sans réponse, l'envoyeur doit nous prier d'enquêter auprès du destinataire :
— J'ai reçu première fois vingt francs, deuxième fois dix francs, répond celui-ci sans la moindre gêne ; lieutenant Sandre, lui bien bon, faut dire lui, merci beaucoup, ma part.
— As-tu acheté du lait, avec cet argent, pour soigner ta gorge, comme ton lieutenant te l'a demandé dans sa lettre ?
— Non, moi, y en a acheté pinard.
A cet aveu, le rire terrible éclate, sui^i de l'inévitable quinte de toux.
— Tu n'as acheté que du pinard, qui est mauvais pour toi, avec les trente francs ?
— ■ Rien que pinard ; parce que, Madame, je trouve bien bon du lait, la même chose, mais lait, y a pas moyen pour trouver ici ; pinard y a moyen trouver partout, partout !
Et cette explication, exacte en dépit de l'in-
terdiction d'alcool aux tirailleurs, déclenche encore un accès de rire et de toux.
Désormais, quand Almamy viendra me faire visite, je lui dirai : « Je voudrais bien te donner du lait qui est bon pour toi, mais je suis comme tout le monde, ici, je n'ai que du vin ; en veuxtu ? »
Mon visiteur m'a déclaré si souvent qu'il est un ivrogne, capable de « tenir droit » deux litres de vin, que je manquerais de tact en lui mesurant cette boisson, et j'en place auprès de lui une bouteille, avec un verre, afin qu'il se serve. Il le remplit donc lui-même, mais de vin et d'eau, par moitié, la carafe étant sur la table et, tandis qu'il conjugue un verbe et fait sa dictée, il boit, de temps à autre, à petites gorgées.
Il avoue les femmes et les cartes aussi facilement que le vin, et peut-être avec une gratuité pareille. Il trouve plaisante sa fanfaronnade de vice, mais je le soupçonne fort de manquer d'assiduité dans les plaisirs comme dans l'étude. Personne ne peut compter sur lui. Il n'est véritablement bon à rien, mais, s'il est un monstre, c'est d'abord un monstre de désintéressement.
Il n'avait pas trouvé moyen, comme par hasard, d'être là, à l'heure du départ de Sandre, des effusions et du pourboire ; il n'avait pas répondu, je l'ai dit, à ses envois d'argent alors qu'il eût suffi d'attester son plaisir, il le savait bien, pour que les billets bleus se succédassent. Nous ne pourrions dire, nous-mêmes, qu'il ait jamais essayé d'obtenir de nous quoi que ce soit. Il lui est arrivé souvent, tandis qu'il fréquentait l'hôpital, de venir passer deux heures dans notre jardin, à bavarder avec moi, tandis que je faisais des ouvrages pénibles, tels que piocher la terre ou scier
du bois, sans qu'il lui soit venu à la pensée de toucher une facile réputation de civilité ou un billet de cinq francs en me proposant son aide.
Cela m'a dispensée, en retour, d'étaler avec lui des prétentions de savoir-vivre et je n'insistais plus pour le regagner à ma classe. Il comprit tout et il s'espaça, car, s'il est d'épineux contact, tel un chardon, il est un chardon pensant et capable d'émettre parfois les fleurs bleues et douces de la sentimentalité.
Notre amitié fut aussi authentique qu'originale. Elle atteignit sa perfection quand nos rencontres se furent très raréfiées, car elle s'alimentait de peu. Nous ne nous devions l'un à l'autre que de ne nous être rien donné, sauf la liberté et la confiance : le ciel de l'incivilité.
J'ai quelques images curieuses d'Almamy à encadrer. Et, d'abord, ce sont, parmi ses visites, celles des jours où il ne nous trouvait pas. Il entrait en tournant la clé pour ouvrir la grande porte comme lorsqu'il était ordonnance et il pénétrait dans la salle. Il y furetait jusqu'à ce qu'il y eût découvert du papier à lettres, une plume et de l'encre, et il se mettait à m'écrire pour m'apprendre qu'il était venu dire bonjour. Il arriva qu'il vînt et s'en allât sans que personne le \îi, et que la bonne rangeât sa nouvelle lettre avec de vieux papiers, de telle sorte que je ne la trouvais pas le même jour. Mais il arriva aussi, d'autres fois, qu'avant de rentrer, je l'aperçus lui-même, de l'extérieur, en train d'écrire. Il était si content de faire sa lettre qu'il ne s'inquiétait pas qu'on marchât dans la maison et qu'il ne me regardait qu'à peine quand je rentrais. Il ne pouvait certainement pas se résoudre à me confondre avec la personne qui lui valait son précieux sport épisto-
laire, car, après m'avoir serré la main d'un air préoccupé, il se remettait aussitôt à m'écrira.
J'étais, en tête de toutes ses lettres, sa « chère Madame » (séri Madamon, avait-il écrit la première fois, conformément à son accent). Mais lui-même, à la fin, était tour à tour mon fils, mon camarade, mon frère, mon petit ami, mon enfant, mon cher Almamy, mon petit garçon et même ma petite fille !
Au cours des quinze mois que durèrent nos relations il m'adressa, des camps, du front, des hôpitaux ou de ma propre maison même, cent quinze de ces lettres ; et, d'Afrique, actuellement, il en poursuit encore la série.
Au mois de septembre 1918, je vais le voir à l'hôpital 86, quand il y est expédié, de Lyon, où ses fractures aux deux cuisses ont été réduites. Cet hôpital, dit de Bagnols, est situé en pleine forêt ; quand je m'y rends, la construction n'en est pas achevée, ni la clôture.
Je crains de trouver le convalescent couché, quelqu'un l'ayant remarqué en civière à son passage à la gare de Fréjus. Mais il me reçoit debout, en chemise et robe de chambre noire et bonnet de coton blanc, de l'air dégagé de quelqu'un qui n'est pas là pour d'autre raison que celle de m'y rencontrer.
Je veux dire qu'il n'exploite pas son prestige de blessé de guerre, je ne veux pas dire qu'il s'empresse à ma vue et se confonde en remerciements. C'est moi, au contraire, qui dois faire toutes les avances et lui raconter ses misères, tandis qu'il m'écoute patiemment.
J'ai dû lui apprendre aussi, hélas ! ce même jour, la mort de Sandre, sur la Marne. Il s'est redressé en disant :
— C'est pas vérité, ça, Madame ?
— Si, c'est la vérité.
ïl a baissé alors pendant une minute son regard, qu'il a très effronté ; puis, il s'est remis à parler avec moi d'autre chose.
Quand je veux partir, il place, déplié sur sa table de nuit, le billet de dix francs, mon premier cadeau, que je lui ai remis pendant la conversation et il me suit pour me reconduire.
Je revois encore, offerte à tous les yeux des allants et venants, la petite tache bleue du billet, très fraîche et très nette sur la grisaille des mouchoirs, des lettres ouvertes, du peigne, du quart, qui voisinent en désordre ; mais, au moment où je l'observais, j'ignorais que le projet d'Almamy était de l'abandonner, pour m'accompagner jusqu'à un kilomètre de là, vers la rivière.
Je suis émue au souvenir de cette étrange promenade. J'avais fait les frais d'une toilette très correcte pour être mieux agréée et guidée par le personnel galonné de l'hôpital ; mais Almamy, lui, était en chemise qui bayait, déboutonnée, jusqu'à sa taille. Sa robe de chambre, faute aussi d'être boutonnée, ne dissimulait de cette chemise que le dos et laissait le pan de devant flotter en liberté au-dessus de ses jambes maigres, un peu poilues. De ses chevilles minces retombaient, évasées, ses chaussettes sur les larges savates qu'il traînait en marchant.
Je me demandai, une seconde, en le considérant, si je n'éprouverais pas quelque gêne dans le es.s où je serais rencontrée dans cet équipage par des personnes de ma connaissance. Mais je n'eus qu'à me représenter la tristesse que j'aurais ressentie à me trouver en compagnie d'un
élégant officier, fût-il de ma famille, pour que mon souci se dissipât aussitôt.
A moitié chemin, j'exigeai du convalescent qu'il se reposât et nous nous assîmes pour manger ensemble un peu de chocolat avec du pain. Il tint bon pour m'accompagner jusqu'à la rivière.
Je n'ai revu Almamy que rarement, mais un jour de décembre 1918, qu'il est question de son départ pour le Sénégal, il se précipite du camp à la maison pour faire ses adieux. Nous le trouvons, Jean et moi, assis à sa place habituelle, en possession de son vieux cahier, sur lequel il a placé, à côté de la lettre qu'il rédige à notre adresse, un billet de vingt francs déplié.
Jean lui demande ce qu'il veut en faire :
— J'ai apporté ici, dit-il, pour faire cadeau. Et comme nous protestons, il s'émeut :
— Si ! faut garder quand même ! parce que je peux pas quitter ici sans laisser souvenir pour vous. Tous, ici, y a trop gentils pour Sénégalais. Alors, y a mauvais, trop, partir sans laisser rien du tout ici, y a pas moyen, pas moyen !
Nous lui apprenons que l'usage veut que ce soient les personnes qui restent qui chargent les mains de celles qui s'en vont et que, justement, nous lui avons acheté une montre.
Je ne sais si Almamy eut plus de joie à recevoir qu'à donner, ni si notre leçon lui éleva bien l'âme. Celui qui donne à un plus pauvre que soi le dégrade toujours un peu, tandis qu'un pauvre tirailleur qui n'a que vingt francs et qui les apporte à de plus fortunés amis, n'offre que son témoignage d'amour, un peu fou, mais pur de tout calcul de reconnaissance. Au surplus, qu'aije tant à craindre l'humiliation d' Almamy. Il
n'est pas sûr du tout qu'il soupçonne la nature, et surtout le poids, des cadeaux. La montre qui est restée dans sa main y a pesé moins peut-être que notre shake-hand qui l'a laissée vide. Il semble bien que, pour peser les dons, les sentiments, les fortunes, il n'ait pas les mêmes balances que nous. J'ai recueilli un trait qui prouverait bien que, dans la balance d'Almamy, ce n'est pas l'or, le blé, la viande, ni les grands dévouements qui entraînent le plateau, mais le duvet d'un oiseau, un regard aimable.
Voici ce trait. Je lui parlais un jour de sa correspondance :
— Tu aimes donc bien François ? lui dis-je ; tu ne l'oublies jamais dans tes lettres.
— Jamais oublier ; parce que lui, François, a fait trop bon pour moi quand je suis arrivé ici, première fois.
C'est un bondissement de l'orgueil maternel qui précipite les mouvements de mon cœur à cette évocation d'un François ineffable et j'exige la révélation immédiate de son acte.
— Quand je suis arrivé premier jour ici, commence Almamy, moi, Madame, je connaissais pas personne. Je savais pas même qui était dans la maison, homme ou femme, rien du tout, et j'ai trouvé rien que François, assis là, devant grande porte. J'ai dit lui : « Toi y a seul ici ? seul avec lieutenant ? Pas père ? ni mère ? » Alors, François, lui m'a répondu : « Si, c'est papa là-haut avec maman, aussi. Et là, sur le balcon, c'est grand-père, toujours malade... » Alors, moi. Madame, depuis ce jour-là jusqu'à fin de ma vie, je penserai François toujours, toujours.