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VIII. — Le Portrait de la lune

AMADOU Hassan, ayant réintégré son ancien bataillon, nous en ramène, un soir de décembre, deux de ses anciens camarades qu'il nous présente comme élèves : Fôdé Bamba et Mamady Koné, de race toma, originaires de la Guinée Française.

Ce sont deux très grands garçons de vingtcinq ans, distingués et doux. Il lisent un peu, tracent facilement et agréablement leurs lettres. Ils ignorent totalement la syntaxe et l'orthographe comme tous les gens qui, n'ayant pu pratiquer une langue qu'à travers un jargon, ne sauraient s'en expliquer le mécanisme d'après des livres scolaires, inaccessibles. Quand ils reviennent, j'observe, d'après une nouvelle dictée et leurs réponses aux questions déjà posées la veille, que Mamady Koné a moins de mémoire que son camarade ; en revanche, il a composé au camp, de sa propre initiative, une gentille lettre qu'il m'a apportée et que je déchiffre en sa présence. Elle commence par une phrase embrouillée de remerciements pour mon accueil, suivie de cette forme nette : « Voici maintenant notre patauron. »

— Tu veux dire patron ? Qui est-il ce patron? dis-je étourdiment.

Un moment d'hésitation, de malaise, puis il m'est répondu avec une intonation gracieuse et le sourire confus d'une gaffe possible : — C'est vous. Madame !

Le contenu essentiel de la lettre se traduit ainsi :

Nous avons première fois écrit hier, nous avons mal écrit ; mais après quelque temps nous travaillerons mieux. Je n'oublierai pas de venir avec mon camarade prendre une bonne leçon avec vous, Madame. Je salue bien.

Cette délicate manifestation de politesse me dispose tout à fait en faveur de son auteur, malgré que je discerne mal, à l'exception des gros yeux doux, les traits de son visage long, parce qu'il est si noir et si mat qu'il faudrait un grand soleil pour le lire au lieu de deux misérables bougies qui n'éclairent que le papier blanc. Au contraire, la figure ronde de son compagnon, d'aillleurs moins mate et moins noire, se lit d'autant mieux qu'un rire fréquent, une expression de vie intense attirent continuellement sur elle l'attention. Fôdé, toujours rayonnant, rappelle un peu les portraits spirituels qu'on a faits de la lune.

Je suis enchantée de mes nouveaux élèves ; mais c'est par eux que m'est posée, pour la première fois, sous un aspect cruel, la question de l'enseignement du français à des Africains intoxiqués par l'espéranto militaire. Baïdi Dialo, je l'ai dit, n'était pas venu pour l'apprendre ; Ahmat n'avait pas dépassé la période de l'écriture phonétique quand il me quitta. Amadou Hassan trouvait un plaisir pervers dans son scepticisme à l'égard des résultats scolaires. Mes élèves malinqués, loin de se plaindre du « langage tirailleur », le trouvaient très approprié à l'humilité de leur ambition et de leurs besoins. Mais les derniers venus veulent exprimer des pensées,des

sentiments complexes. Ils viennent me demander un remède à l'impuissance qu'ils ont éprouvée jusqu'ici à se faire bien comprendre en France. Je me sens consultée comme un médecin par des malades angoissés, et je sais que, s'il est des remèdes à de tels maux, que personne n'a reconnus, il me faudra les inventer.

Le 20 décembre, j'ai l'occasion de mesurer l'espoir que Mamady Koné et Fôdé Bamba ont mis en moi, à la déception que leur cause l'ordre de partir pour le Maroc avec leur bataillon. J'avais cru devoir, ce jour-là, les féliciter de ce déplacement qui les rapprochait de leur pays et leur vaudrait peut-être des permissions pour aller voir leur famille ; mais les auditeurs firent d'abord, de mon petit discours, comme s'ils ne l'avaient pas entendu; puis Mamady Koné, qui est l'homme visité par l'inspiration dans les moments suprêmes, s'arrêta bientôt d'écrire pour me répondre :

— Nous sommes pas contents pour partir. Madame ; Maroc, c'est pas Sénégal ; partout que c'est pas Sénégal c'est même chose pour nous. Mais nous avons commencé contents ici, à l'école, nous sommes bien fâchés pour quitter chez vous.

Après le départ des élèves, je trouvai, le même soir, sur le cahier de Fôdé, une lettre où il m'exprimait les mêmes pensées.

Quelques jours plus tard, lorsque, l'ordre de départ rapporté, mes élèves me sont rendus, je relis cette lettre pour bien comprendre tous les besoins de son auteur :

Ma chère Madame,

Je été pas contant quitter ce (chez) vous Madame je vous prévenir. Je été vous dire bien bonjour. Je suis pas beaucoup content pour aie (aller) notre part. Je ve (veux) pas quitter ce (chez) vous, mais ce la visse (l'avis) qui commande, ce pour sent (cela) que je partir ; hier soir je suis est pas venir parce que nous sommes crové (corvée) aujourd'hui nous été passé larvi (la revue) Sénéral (du général) nous sommes porter gros sake sur le dont (dos) nous été beaucoup fatigués.

Aussi grotesque que puisse paraître à un de nos docteurs la composition de Fôdé Bamba, elle témoigne d'une divination surprenante de notre langue. Il est remarquable qu'y sont répudiées les expressions : y a bon, y a moyen, y a content, etc., et que des tentatives sont faites pour les remplacer par des verbes français accompagnés de leurs auxiliaires, tout malchanceux qu'ils soient. L'incertitude du choix entre « je », « j'ai », entre « chez », « c'est » et « ce » est d'autant plus explicable que l'accent de Fôdé n'admet pas d'e muet. Il confondra encore : « notre » avec « un autre », « d'avoir » avec « de voir » et « devoir », etc. Madamy Koné souffre d'hésitations pareilles.

Etant donné les conditions dans lesquelles ils ont acquis, de dévouements clairsemés et abrégés, les notions qu'ils possèdent, ils ont appris merveilleusement vite.

Les facultés d'observation, de réflexion, de mémoire dont ils font preuve, leur auraient permis, malgré leur âge, d'écrire et d'orthographier

convenablement notre langue, s'ils avaient, pour la comprendre, pu quelquefois l'entendre et la pratiquer. Mais ils n'ont jamais eu cette occasion en France.

Les recruteurs ont su retrouver, pour rafler les noirs à travers l'Afrique, les bonnes méthodes prussiennes. Leurs instructeurs ont su généraliser un espéranto, ou « petit nègre », propre à la fabrication et à la livraison de soldats par les plus brèves voies possibles. A cela se bornait leur rôle ; ils n'avaient point à prévoir que ces soldats voulussent parler le français en France. C'est même la preuve de la perfection d'une machine militaire de ne pas secourir la vie, puisqu'elle est faite, à l'inverse des autres institutions, pour la détruire.

Je ne vois donc de torts, ou d'illogisme, que du côté des tirailleurs qui s'obstinent à vouloir comprendre le français, après avoir pendant sept ans pratiqué le jargon militaire. Celui-ci est issu de deux sources : celle, d'abord, des recrues bambaras qui ont indiqué, par leurs balbutiements en présence de notre langue, leurs préférences de formes et de mots; deuxièmement, celle des instructeurs blancs, qui ont adopté ces balbutiements et leurs conséquences pour principes de l'espéranto militaire. Supposons qu'ayant à enseigner notre langue à un Anglais, nous prenions soigneusement note des déformations que ses premières tentatives font subir à la syntaxe et à la prononciation françaises, et que nous nous basions sur elles pour lui présenter désormais un français réduit à ses compatibilités anglaises.

Des résultats décevants de cette méthode il ne faudrait pas nécessairement conclure à une in-

firmité mentale des Anglais à l'endroit des langues; celle d'un Bambara n'est pas plus soutenable parce qu'il dira tout d'abord : moi faire bon cadeau kola pour toi. La connaissance que j'ai moi-même de deux langues européennes ne m eviterait pas d'user de ce dispositif primordial si je me trouvais en présence d'une langue inconnue dont j'aurais retenu deux pronoms, deux noms, un verbe, un adjectif.

La brochure officielle : Le français tel que le parlent nos tirailleurs sénégalais, laquelle fait connaître aux officiers versés dans l'armée coloniale leurs devoirs relatifs à l'instruction des recrues noires, enjoint la pure suppression des verbes français suivants : être, savoir, aimer, vouloir, pouvoir, voir, devoir, savoir, essayer, aider, etc.. et leur remplacement par les expressions respectives : y a, y a gagner, y a bon, y a content, j a moyen, y a mirer, y a besoin, y a connaître, y a faire manière, y a donner coup-dela-main.

Les autres verbes sont réduits à l'infinitif sans indication de personnes, ni de temps sauf par quelques adverbes.

Sont supprimés aussi le genre, ainsi que le nombre, lequel s'exprime par des chiffres ajoutés. Exemple : mon camarade trois (mes trois camarades).

Le résultat est que cette phrase : « Je pioche fort », se dira correctement, sinon élégamment, d'après la grammaire coloniale :

« Moi y a faire manière outil lapioche avec mon lamain deux trope trope. »

Nous voici loin d'un balbutiement, et nul primitif ne saurait revendiquer une aussi mirilique invention, bien conforme d'ailleurs au génie des

hommes à qui l'on doit Tattitude du garde à vous...

J'ai assisté à l'arrivée des premiers tirailleurs dans la région de Saint-Raphaël. La population y comprit tout de suite que si le « petit nègre » peut suffire à la vie militaire, il peut suffire aussi à la vie mercantile et elle le substitua au français, immédiatement.

Je me rappelle les quelques tournées d'emplettes que j'ai faites avec Métey ou Saër, les ordonnances de nos amis les lieutenants. Comme je m'adressais à eux, en ville, dans les termes mêmes dont je faisais usage à l'égard des autres personnes, les boutiquiers et leurs clients me reprenaient en chœur, en jargon colonial, avec des exclamations et des mines railleuses, conscients de leur supériorité. Je manquais à leurs yeux d'usage militaire, grotesquement. Ils avaient l'assurance, de ces fermières qui s'amusent d'une citadine fourvoyée aux champs et lui enseignent, avec des rires, que c'est par les oreilles que l'on prend les lapins ; par les pattes, les poulets ; par le cou, les oies, et qu'il existe un cri spécial pour rassembler les cochons.

Les noirs ont appris, par les rires, que leur langage les ridiculise : « c'est français seulement pour tirailleurs, » reconnaissent-ils tristement. Un de mes élèves, plus malveillant, assure que « c'est des mots trouvés par les Européens pour se foutre des Sénégalais ». Et lorsque, un peu plus tard, navrée de voir déborder d'élèves ma trop petite salle d'études, je regretterai tout haut que personne à Fréjus ou à Saint-Raphaël ne me seconde. Amadou Hassan, qui est mauvaise langue, se trouvera là exprès pour répon-

dre : « C'est pas faute à personne en ville, s'ils peuvent pas tenir école ; c'est tous des Italiens qui connaissent pas un mot de français, même chose avec nous. »

Chacun de mes élèves avait réussi à saisir, hors de sa prison verbale, quelques expressions françaises. Beaucoup pratiquaient aux premières personnes du singulier et du pluriel les verbes recevoir, être, envoyer, vouloir, oublier, ainsi que les expressions : si tu veux, veux-tu, je voudrais bien, je n'oublierai pas, etc..

Mais nul d'entre eux n'avait pu distinguer l'un de l'autre, à travers leurs extravagantes métamorphoses, les auxiliaires avoir et être, si insaisissables phonétiquement.

J'avoue que je fus d'abord effrayée d'avoir à leur en expliquer l'utilisation. N'allais-je pas les décourager ?

On m'a tellement répété que, dans les langues africaines, les verbes ne se modifient pas selon les temps que je n'ose leur montrer, par exemple, le verbe être tout nu sans attribut ni sujet concret. Je crois devoir le leur présenter agréablement habillé, ainsi :

Je suis content de ce cadeau. Tu es fâché de son départ, etc.

Je fais faire à Fôdé Bamba et à Mamady Koné des dictées du type suivant :

Verbe voir {au présent).

Je vois un Français et une Française à Paris. Tu vois un Anglais et une Anglaise à Londres. Etc.

Toutes les nationalités sont collectionnées pour illustrer les autres temps.

Je reconnaîtrai un peu plus tard l'inanité de cette méthode; mais je suis enchantée de ma composition au moment même où je la produis. Elle me permet de faire observer, outre les temps des verbes, le genre et le nombre des noms, car j'ai disposé mon petit programme d'après l'ordre classique : étude du nom, de l'article, de l'adjectif, du pronom, etc..

Je me rendrai bientôt compte qu'il est absurde de traiter des soldats de la guerre 1914-18 comme des jeunes gens qui commencent une paisible année scolaire. Celle-ci, pour mes élèves, c'est un seul trimestre avec deux heures de travail par jour, et il faut prévoir des empêchements de se rendre en classe pour au moins la moitié du temps. Ces pauvres gens si pressés devaient être peu enthousiastes d'emporter au cours des premières semaines, pour tout moyen d'expression, le pluriel de bijou, chou, genou, ou le féminin de quelques adjectifs, et bien excusable était l'humeur de Fôdé contre les dictées : « Pas bien bonnes, quand on connaît pas la moitié des mots qui y a là dedans ».

Ces mots, c'étaient surtout les verbes, car ceux^' ci ne deviennent intelligibles qu'à la condition d'être observés seuls. Parmi d'autres, leur forme fugace échappe. Et malheureusement je me suis employée, au cours de janvier, à la dissimuler de mon mieux, avec cette conviction absurde et universelle que « les nègres sont incapables d'abstraction ». C'est un incident futile qui m'a délivrée de ce préjugé.

Fôdé Bamba ayant acheté un minuscule carnet de poche, il me le remet en me priant d'y écrire

des « mots » de mon choix à lire sans cesse au camp ou aux manœuvres, pendant les repos. Que loger dans ce format étroit ? Je n'y concevais pas même une fable. Seules des conjugaisons de verbes en décoreraient bien l'exiguïté.

En y disposant vingt verbes réduits aux formes les plus usuelles, je me demande, en riant d'avance, si le destinataire trouvera de bon goût cette plaisanterie. Il s'attend vraisemblablement à quelques exemples originaux des règles déjà apprises ou à de petits récits récréatifs ; en un mot, à ce qui constitue la chair et la couleur de notre langage; que dira-t-il de n'en voir au long de quarante pages que le squelette?

Mais voilà qu'il témoigne d'émerveillement. Il exulte d'avoir découvert la parole. Il bâillait, la veille encore, sur 1 elision ; il a pris, en un jour, l'entrain des écoliers espiègles. Comme ceux-ci, de leur pupitre, tirent un hanneton, Fôdé tire de sa poche son carnet de verbes et se livre, devant ses camarades intrigués, au jeu de la conjugaison.

Ce que je tenais pour un pensum est une débauche et la réputation de l'école s'établit dans le camp.

C'est à partir de la deuxième semaine de février que se constitue une vraie classe. Chaque jour, se présentent de nouveaux élèves qui me demandent des verbes, rien que des verbes. Ce sont, parmi eux : Mekhtar Saar, Damba Dia, Samba Penda, Amadou Lô, Aka, Jacques Camara, Bakoré Bili, Brahima Sako, Bélia Bamoussa, Omar Adama, Baynik Diope.

Ce dernier, petit de taille et d'âge, dix-huit ans, sait à peine lire et écrire en mars, car il n'apprit,

de Mme Duret, ses lettres qu'en décembre. Un jour cependant il a surpris le carnet de Fôdé Bamba et il a copié, en secret, un verbe. Il le recopie plusieurs fois au camp. Désormais, quand je lui proposerai tout autre exercice, il le boudera, tel un enfant que l'on contraindrait au pain de régime devant des gâteaux.

Mekhtar Saar au contraire, est un homme fait, de volonté souple, de vingt-neuf à trente ans. Il prouve autant de connaissance de la langue française que peut en acquérir sans direction et sans pratique un étranger inculte.

Il fait peu de fautes d'orthographe et il a découvert avec l'aide de quelques Meusiens le genre et le nombre des noms et des adjectifs. Mais c'est la première fois que lui sont expliqués ces verbes, dont il voyait, sans les comprendre, les formes multiples dans des tableaux, sur sa grammaire, et il s'emballe à les expérimenter.

Samba Penda le taciturne est aussi décidé ; Damba Dia, Tévana Aka, Amadou Lô, malgré qu'ils ne possèdent encore aucune notion grammaticale, témoignent pour en acquérir d'autant de goût et d'aptitude que les précédents. Jacques Camara est un petit homme actif, de vision nette.

D'autres, aussi épris, sont plus intermittents.

Le Sénégal et le Soudan m'ont fourni la plupart de ces élèves (Ouolofs, Toucouleurs, Bambaras, Sarakolés). Cependant, c'est à la Côte d'Ivoire que je dois Tévana Aka (Baoulé) et à la Guinée Française Damba Dia (Foulah), Jacques Moussa Camara (Soussou), Bakoré Bill (Toma), comme Mamady Koné et Fôdé Bamba, déjà présentés.

Les besoins identiques de tous ces hommes me dictent enfin ce programme :

1" Conjugaison orale et écrite des verbes de chacun des trois groupes, successivement, au seul mode indicatif et aux seuls temps : présent, passé composé, futur.

3° Etude des auxiliaires.

4° Etude du genre et du nombre des noms et des adjectifs.

5° Etude de l'article.

Ce programme est bien chargé pour être exécuté en deux mois et, quels qu'en puissent être les résultats, il est certain qu'ils seront en conflit tout le reste de l'année avec les vicieuses habitudes de langage contractées antérieurement.

Mais un danger plus immédiat encore les menace...

J'ai nommé les éléments aptes à suivre ce cours, mais, en même temps qu'eux, se sont engouffrés, dans la petite salle, de braves gens complèteoment étrangers à l'alphabet même ou affligés de telles difformités d'écriture ou de langage qu'un programme commun ne peut leur être d'aucun secours.

Un jeune caporal est doué d'une mémioire topographique si opprimante qu'aux mêmes places, sur chaque page, il croit voir les syllabes déjà rencontrées sur la page précédente. Il faudrait distraire son attention du lieu et l'appeler sur la forme, en lui faisant chercher la même syllabe à travers le livre.

Un autre, plus avancé, doué de trop de mémoire aussi, a acquis en trop peu de temps et sans les bien comprendre trop de mots à une école communale française, et il parle inintelligiblement.

Il y a de pauvres garçons qui apprennent à lire assez facilement, mais qui ne parviennent pas à écrire. L'un d'eux ne se décide pas à aligner ses lettres ; celles qu'il trace s'envolent par groupes, à travers la page, vers le bord supérieur, comme des âmes élues vers les cieux. Il faudrait rappeler à la réalité cette nature éthérée en lui faisant répéter, pendant plusieurs jours, des barres sur des lignes tracées lourdement.

Certains, bons dessinateurs, se sont laissé aller à reproduire des mots entiers qu'ils ne savent pas lire.

Pour guérir ces maux, contractés au cours d'initiatives sans surveillance, il faudrait créer une classe distincte, dirigée par un professeur s'intéressant aux cas spéciaux.

Mais je ne dispose que d'une table dans une petite salle, et je suis seule. Je n'ai à distribuer que des fractions dérisoires d'espace et de temps, et personne ne progresse plus. Néanmoins, on ne s'aperçoit que l'encombrement est intolérable qu'à l'arrivée d'Amara Souma, caporal.

Nous avons accueilli ce caporal soussou avec effusion, Jean et moi, parce qu'il a su, aux premières paroles échangées sur Conakry, sa ville natale, nous faire le portrait ressemblant et la louange de mon beau-frère, Paul C, ancien gouverneur de la Guinée Française.

Nous lui avons offert, en échange de son croquis, notre dévouement le plus complet pour l'aider dans ses études.

Nous ne savions pas de quelle infirmité il était atteint. Son cahier, qu'il nous montre, est bien tenu et rempli d'une écriture élégante. Mais quand

je lui propose, en dictée, le mot : lapin, il me demande : « Avec un r ? » Intriguée, j'essaie de le faire épeler. Il ouvre un des livrets de la méthode Machuel, et il prétend y lire : bonjour, mon père, bonjour, ma mère ; bonjour, mon ami. Mais en allant plus avant dans les pages, je vois qu'il dit des mots parce qu'il sait à peu près leur place dans le texte, mais qu'il est incapable de les analyser. Il n'en peut déchiffrer aucun brusquement désigné. Il ne connaît même pas toutes ses lettres ; mais sa vanité l'a conduit à la manie fâcheuse de répondre toujours quelque chose, même quand il ne sait pas. On lui indiquerait, du crayon, le mot excentricité qu'il ne consentirait pas à l'ignorer et répondrait banane, plutôt que rien.

C'est une anomalie qui m'arrête, car c'est' la première fois que je la rencontre parmi mes élèves noirs. Aucun d'eux n'avait encore prétendu savoir quelque chose.

Même les plus avancés comme Fôdé, Mamady, Mekhtar Saar m'avaient affirmé, le jour où ils s'étaient présentés, qu'ils ne savaient ni lire ni écrire. Et devant mon insistance :

— Pas même un peu ?

— Non, pas du tout, Madame, avait répondu Mamady Koné.

— Pas même l'alphabet ? demandai-je à Amadou Lô.

— Non.

Et j'avais eu d'agréables surprises avec chacun d'eux.

Il est inattendu que le premier qui témoigne de quelque contentement de soi-même soit le seul qui ne sache rien. Il est brave homme, d'ailleurs, et plein d'admiration pour la science européenne

en général^ ainsi que d'amitié pour nous. Mais il les manifeste intolérablement.

Il arrive tous les soirs, à l'heure où nous nous mettons à table, et nous lui faisons faire une dictée orale pendant que nous mangeons :

— Comment écris-tu po ? ba ? ou ? an ? oi ? etc..

Nous lui faisons ensuite reproduire graphiquement ces mêmes sons.

Au bout de quelques jours, il a fait de sérieux progrès et peut-être ce succès finirait-il par nous faire considérer Amara Souma comme le meilleur assaisonnement de notre repas du soir, si la saveur de sa personnalité, déjà si forte, ne s'imposait pas indiscrètement jusqu'à la fin de chaque soirée. Quel que soit le nombre de mes anciens élèves, il ne leur cède pas sa place ni mon attention. Il reste installé parmi eux aussi dignement que s'il était chargé de les présider. Je songe, chaque fois que je le vois s'avancer dans la salle avec majesté, qu'il doit, à chacun de ses pas, relever noblement les pieds à la manière des coqs,des chevaux de maître et surtout des paons qui ont le même port de tête. Toutefois, j'ai la nostalgie du brillant oiseau devant le physique d'Amara Souma, car, pareil à tous les gens que redresse leur importance, il ne sait proposer de son visage renversé que de caverneuses narines.

Un jour que j'ai achevé d'écrire sous la dictée de ce nouvel élève une lettre pour sa famille, je m'apprête à mettre son adresse après la signature, et je lui en demande confirmation :

— Amara Souma, caporal...

Mais il m'arrête :

— Non, faut pas mettre caporal, parce que,

peut-être avant que lettre il arrive là-bas, je vais gagner sergent.

J'ai toujours obtenu un beau succès de rire en rapportant ce trait à d'autres élèves. Il est vrai que la peur de perdre quelques jours de l'admiration vouée aux sergents est vraiment candide. C'est d'une mentalité à la d'Annunzio. Cela s'appelle aussi de la bêtise. Mais pourquoi l'orgueil d'Amara Souma serait-il qualifié de « nègre » ?

Si les officiers coloniaux et les négriers ont vu un orgueil spécial chez les Africains, c'est peutêtre que toute prétention de ceux-ci, fût-ce celle de vivre en paix chez eux, est, aux yeux d'un colonisateur, originale ?

On m'a montré des photographies représentant des noirs revêtus de fragments de costumes européens disparates et l'on m'a dit : « Voyez l'orgueil de nègre ! c'est celui de l'enfant ^ui se croit colonel, parce qu'il a mis un képi sur sa tenue de classe, »

Mais c'est aussi celui de l'explorateur qui se croit un dieu parce qu'il est revêtu physiquement et moralement d'un appareil terrible... qu'il doit à d'autres.

Le ridicule de l'orgueil est de partout ; mais celui de nos enfants s'appelle imagination, celui de nos captifs s'appelle sottise, celui des conquérants s'appelle majesté.

J'ai dit que mon école était comble depuis trop longtemps et qu'Amara Souma la fit déborder. Il y eut des soirs de février où, pendant même que nous dînions, l'étroit vestibule était déjà plein de tirailleurs munis de leurs cahiers et livres.

Certains des plus anciens, familiers de la mai-

son, entraient dans la salle à manger, d'autres envahissaient la cuisine. Je pensais, à ces momentslà, à la visite que j'avais faite l'année précédente, au commandant B..., du 73^ bataillon pour le prier de recommander, à l'occasion, mon cours. Il m'avait demandé ironiquement si j'étais installée assez grandement pour cette entreprise :

— Car, avait-il dit, ils ne seront pas dix élèves sénégalais, comme vous le souhaitez à présent, ils seront trois mille.

C'était sans rougir, avec une impudeur inconsciente, que cet officier supérieur avait ainsi honoré les noirs, et flétri les Français incapables de s'allier, par le langage, ces milliers de si bouillantes bonnes volontés.

Les soirs dont je parle, ils n'étaient pas trois mille, ils étaient une trentaine et plusieurs d'entre eux s'en allaient, faute de pouvoir franchir le seuil encombré. Quand le couvert était retiré, on plaçait dans les coins de la pièce de petites tables supplémentaires ornées d'une bougie chacune, où les nouveaux venus pouvaient s'installer seuls ou deux à deux. Mais quand toutes les places étaient occupées, je ne pouvais plus circuler sans peine et, faute de pouvoir déplacer les chaises, je devais corriger les devoirs à genoux.

Des artistes auraient goûté beaucoup l'aspect de la salle. Des peintres comme Vuillard ou Bonnard, délicats interprètes des éclairages artificiels, se seraient plu à environner la lampe centrale de bougies satellite s. Il auraient aimé, surtout, dresser sur le fond rose, au bord de la table inondée de cahiers blancs, les massifs bleuâtres des grands bustes tassés, ponctués des chéchias rouges, engoncés dans des capotes et des cachenez. Ils auraient su, pour exciter ce blanc et ce

bleu, jouer des fragments noirs des mains et des \isages en mouvement.

La surexcitation des traits et de la voix de chacun de ces grands écoliers à mon approche était aussi chaude que la coloration de leur groupe. Mais il arriva que le tassement fut extrême, étouffant, et que je dus prévenir mes amis que je les séparerais désormais en deux divisions, ayant chacune son jour.

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