IV. Des séances
Mlle Smith n’a jamais été hypnotisée ou magnétisée. Dans son aversion instinctive, qu’elle partage avec la plupart des médiums, pour tout ce qui lui apparaît comme une expérience entreprise sur elle, elle s’est toujours refusée à se laisser endormir. Elle ne se rend pas compte qu’en évitant le mot elle accepte la chose, car ses exercices spirites constituent en réalité pour elle une autoh)rpnotisation qui dégénère inévitablement en hétérohypnotisation par le fait qu’elle y subit l’influence spéciale de telle ou telle des personnes présentes.
Toutes ses séances ont, en effet, à peu près la même forme psychologique, le même déroulement à travers leur énorme diversité de contenu. Elle se met à la table avec l’idée et l’attente que ses facultés médiumiques vont entrer en jeu. Au bout d’un temps variant de quelques secondes à près d’une heure, en général d’autant plus court que la pièce est moins éclairée et les assistants plus silencieux, elle commence à avoir des visions, précédées et accompagnées de troubles très variables de la sensibilité et de la motilité, puis elle passe peu à peu à la trance complète. Dans cet état, il arrive rarement, et seulement pendant des moments de peu de durée, qu’elle soit entière-
ment étrangère aux personnes présentes, et comme enfermée dans son rêve personnel ou plongée en léthargie profonde (syncope hypnotique). Ordinairement elle reste en communication plus particulière avec l’un des assistants, qui se trouve alors vis-à-vis d’elle dans la même relation qu’un hypnotiseur vis-à-vis de son sujet et peut profiter de ce rapport électif pour lui donner toutes les suggestions immédiates ou à échéance qu’il voudra.
Lorsque la séance ne consiste qu’en visions éveillées, elle dure généralement peu de temps, une heure à une heure et demie, et se termine franchement par trois coups énergiques de la table, après lesquels Mlle Smith se retrouve dans son état normal qu’elle n’a d’ailleurs guère paru quitter. S’il y a eu somnambulisme complet, la séance se prolonge jusqu’au double et même davantage, et le retour à l’état normal se fait lentement à travers des phases de sommeil profond séparées par des récidives de gestes et attitudes somnambuliques, des moments de catalepsie, etc. Le réveil définitif est toujours précédé de plusieurs éveils très courts suivis de rechutes dans le sommeil.
Chacun de ces éveils préliminaires, ainsi que le définitif, s’accompagne du même jeu de physionomie caractéristique. Les yeux, fermés depuis longtemps, se sont largement ouverts, le regard hébété fixe le vide ou se promène lentement sur les objets et les assistants sans les voir, les pupilles dilatées ne réagissent pas, la figure est un masque impassible et rigide dénué d’expression. Hélène semble absolument absente. Tout à coup, avec un léger redressement du buste et de la tête et une brusque inspiration, un éclair d’intelligence illumine sa physionomie ; la bouche s’est gracieusement entr’ouverte, les paupières se sont animées et les yeux brillent, tout le visage rayonne d’un joyeux sourire et témoigne à l’évidence qu’elle vient de reconnaître son monde et de se retrouver elle-même. Mais avec la même soudaineté qu’il est apparu, cet éclat
de vie d’une à deux secondes à peine s’éteint de nouveau, la physionomie reprend son masque inerte, les yeux redevenus hagards et fixes ne tardent pas à se refermer et la tête à retomber sur le dossier du fauteuil. Ce retour de sommeil sera suivi bientôt d’un nouvel éveil instantané, puis parfois d’autres encore, jusqu’au réveil définitif, toujours marqué, après le sourire du début, par cette phrase stéréotypée : « Quelle heure est-il ? » et par un mouvement de surprise en apprenant qu’il est si tard. Aucun souvenir d’ailleurs de ce qui s’est passé pendant le somnambulisme, mais seulement des réminiscences assez complètes des visions à demi éveillées qui l’ont précédé.
Telle est la marche générale des séances.
A côté de ces séances proprement dites qu’on pourrait appeler les grandes séances, qui sont fixées plusieurs jours à l’avance et pour lesquelles Mlle Smith s’est rendue, à l’heure convenue, dans quelque salon ami, il y a aussi les « petites séances », qui sont improvisées et faites comme par raccroc à l’occasion d’une visite ou d’une réunion non préméditée, ou qu’Hélène s’accorde à elle-même et à ses parents soit dans une veine de pure curiosité, soit pour demander à Léopold un renseignement utile ou un conseil urgent. C’est encore ici le guéridon qui sert habituellement d’amorce et d’entraîneur, jusqu’à ce que les facultés médiumiques déclanchées se manifestent par des visions ou d’autres modes plus relevés que les coups frappés d’un meuble matériel. Ce recours à la table n’est cependant pas indispensable, et, ces dernières années surtout. Mllc Smith use volontiers du procédé d’autohypnotisation le plus simple, qui consiste à rester tranquille et passive soit en prêtant l’oreille et laissant vaguer le regard dans l'espérance de quelque voix ou apparition, soit les paupières baissées en tenant un crayon pour obtenir de l’écriture automatique. Ces petites séances une fois en train se déroulent du reste comme les grandes, sauf qu’elles sont beaucoup plus courtes, leur contenu se bornant dans la règle à une seule communication, et le réveil, s’il y a eu somnambulisme complet, s’effectuant plus rapidement et sans autant d’alternances variées.
Une description complète des phénomènes psychologiques et physiologiques qui peuvent se présenter ou s’obtenir au cours des séances m’entraînerait trop loin, car il n’y a rien d’absolument constant ni dans la nature ni dans la
succession de ces phénomènes, et il n’y a pas deux séances évoluant exactement de la même façon. Je dois me borner à quelques traits saillants.
Trois symptômes principaux, et à peu près contemporains, annoncent généralement que Mlle Smith commence à être prise et va entrer en vision.
Ce sont d’une part des modifications émotionnelles ou cénesthésiques dont la cause ne se révèle qu’un peu plus tard, dans les messages subséquents. Hélène est, par exemple, atteinte d’un fou rire invincible qu’elle ne peut ou ne veut pas expliquer ; ou bien elle se plaint de tristesse, de crainte, de malaises divers, de froid ou de chaud, de nausée, etc., suivant la nature des communications qui se préparent et dont ces états affectifs sont les signes avant-coureurs.
Ce sont, d’autre part, des phénomènes d’anesthésie systématique (hallucinations négatives) limitée aux membres de l’assistance auxquels se rapporteront les messages ultérieurs. Hélène cesse de les voir, tout en continuant à entendre leur voix et à sentir leur contact; ou au contraire s’étonne de ne plus les entendre tout en les voyant encore remuer les lèvres, etc.; ou enfin, ne les perçoit plus d’aucune façon et demande pourquoi ils sont partis à peine la séance commencée. Dans les détails, cette anesthésie systématique varie à l’infini, et ne s’étend parfois qu’à une partie de la personne concernée, à sa main, à la moitié de sa figure, etc., sans qu’il soit toujours possible d’expliquer ces menus caprices par le contenu des visions suivantes ; il semble que l’incohérence du rêve préside à ce travail préliminaire de désagrégation, et que les perceptions normales soient maladroitement déchiquetées et absorbées par la personnalité sous-consciente avide de matériaux pour l’achèvement des hallucinations qu’elle prépare. L’anesthésie systématique se complique souvent d’hallucinations positives, et Hélène manifeste sa surprise de voir, par exemple, un costume étrange ou une coiffure
insolite aux gens que tout à l’heure elle commençait à perdre de vue. C’est déjà la vision proprement dite qui s’installe.
Le troisième symptôme, qui ne se manifeste pas de lui-même mais que l’on constate souvent avant tous les autres lorsqu’on prend soin de le chercher, est une allochirie complète, ordinairement accompagnée de divers autres troubles sensibles et moteurs. Si, dès le début de la séance, on prie de temps en temps Hélène de lever, par exemple, la main droite, de remuer l’index gauche, ou de fermer tel œil, elle commence par effectuer ponctuellement ces actes divers, puis tout à coup, sans qu’on sache pourquoi et sans hésitation, elle se met à se tromper régulièrement de côté, et lève la main gauche, remue l’index droit, ferme l’autre œil, etc. C’est l’indice qu’elle n’est plus dans son état ordinaire, bien qu’elle y paraisse encore et discute avec la vivacité d’une personne normale à qui l’on soutiendrait qu’elle prend sa droite pour sa gauche et vice-versa. Il est à noter que Léopold — qui, une fois l’allochirie déclarée, ne tarde plus beaucoup à se manifester soit par la table, soit par les mouvements de tel ou tel doigt — ne partage pas cette erreur de côtés ; j’ai assisté à de curieuses querelles entre Hélène et lui : elle soutenant que telle main était sa droite, ou que l’île Rousseau est à gauche quand on passe le pont du Mont-Blanc en venant de la gare, et Léopold lui donnant carrément tort par les coups de la table.
Cette allochirie, qui porte non seulement sur les perceptions présentes, mais sur les souvenirs d’endroits comme dans l’exemple que je viens de citer, n'est pas le simple renversement d’un couple verbal, une inversion des mots droite et gauche qui seraient régulièrement pris l’un pour l’autre, par un phénomène de contraste exagéré, comme on voit des malades ou simplement des gens distraits dire demain pour hier, ou fermer pour ouvrir. C’est une allochirie réelle résultant d’une sorte de transfert réciproque des perceptions symétriques elles-mêmes, d’un chassé-croisé des divers signes locaux affectifs, tactiles ou kinesthésiques, auxquels restent
attachées les étiquettes verbales droite et gauche (1). Car si, derrière un écran et sans rien dire, on pique, pince, remue un des doigts d’Hélène, c’est le doigt correspondant de l’autre main qu’elle agite en y localisant ces diverses impressions, et qui se met souvent à répéter automatiquement tous les mouvements qu’on communique passivement au premier (syncinésie). L’allochirie simple (impossibilité de rapporter les sensations à l’un des côtés du corps plutôt qu’à l’autre) est plus rare chez Hélène, et paraît être une transition assez courte entre l’état normal et l’allochirie complète, en sorte qu’on n’a pas souvent la chance de tomber précisément sur cet instant-là ; il lui arrive, par exemple, de sentir qu’on lui touche ou lui secoue la main, sans pouvoir dire laquelle, puis au bout d’un petit moment de réflexion elle se décide, mais à faux. Elle a souvent présenté de l’allochirie de l’ouïe, tournant la tête et même dirigeant ses pas du côté opposé à celui d’où on l’interpellait. — Sans qu’on l’ait cherchée, l’allochirie éclate quelquefois d’elle- même dans certains incidents; j’ai par exemple vu Hélène, voulant tirer son mouchoir au commencement d’une séance, s’obstiner vainement à chercher sa poche du côté gauche alors qu’elle l’avait à droite comme toujours.
Habituelle chez Hélène quand elle est en séance, l’allochirie n’est cependant pas absolument constante. Il y a eu des réunions où je n’ai pas réussi à la constater sans qu’il y eût des raisons apparentes auxquelles attribuer cette exception. Cette absence de fixité montre bien la part de l’autosuggestion dans les désordres fonctionnels accompagnant l’exercice de la médiumité; il est même possible qu’ils soient tous, ou peu s’en faut, d’origine purement suggestive. Assurément, la désagrégation même qui permet le développement des états hypnoïdes aux séances est un phénomène spontané, naturel, découlant de la constitution individuelle du sujet, mais le type spécial qu’elle revêt et les formes dans lesquelles elle se moule peuvent fort bien dépendre du hasard des circonstances ambiantes lors de ses premières apparitions.
Il me semble cependant probable que dans le cas de Mu° Smith l’alloch irie préexistait aux petites expériences que j’entrepris pour la première fois sur ses mains, le 20 janvier 1895, sans m’attendre ni même songer aucunement à ce phénomène particulier. Je soulevai par curiosité sa main droite, qui m’offrit une grande résistance et me parut anesthésique, tandis que je trouvai la gauche sensible et souple; ayant fortement pincé la peau de l’annulaire droit entre mes ongles, Hélène n’accusa aucune impression, mais pendant le quart d heure qui suivit elle s’interrompit à diverses reprises au cours
(') Voir sur l'allochiric I'. Janet, Stigmates mentaux des hystériques, p. 66- 71, et Névroses et Idées Jixes, t. I., p. 234.
d’une vision pour regarder sa main gauche en se plaignant d’y éprouver une vive douleur, comme si on y avait enfoncé une épingle, et n’en comprenant pas la cause, elle la demanda, sur mon conseil, à la table (Léopold) qui répondit par épellation : C’est que l'on t' a fortement pincé le doigt. Plus tard, comme je tâtai de nouveau sa main droite à peu près insensible, la gauche, ballante sur le dossier de la chaise se mit à reproduire les positions et mouvements que je communiquais à la droite, au grand étonnement d’Hélène, qui regardait et sentait ces contorsions involontaires de sa main gauche sans éprouver autre chose qu’une vague impression de chaleur dans l’autre main que je triturais. Dans cette première séance, l’allochirie semble être authentique et sous la dépendance de troubles de la sensibilité et du mouvement; mais dans beaucoup de séances ultérieures, où on la voit apparaître avant toute trace d’aucun de ces autres troubles, il se peut qu’elle soit involontairement suggérée par les questions mêmes ou les essais que l’on fait pour constater sa présence. Quoi qu’il en soit, résultat de l’hypoesthésie commençante ou d’une pure suggestion, son apparition à un moment donné plus ou moins rapproché du début de la séance est toujours une marque certaine que l’état normal d’Hélène vient de faire place à l’état de suggestibilité et de perturbation des centres nerveux favorable au développement des visions.
Peu après l’allochirie, et parfois en même temps qu’elle, on constate divers autres phénomènes extrêmement variables, dont je ne cite que quelques-uns. — L’un des bras, par exemple, est contracturé sur la table et résiste comme une barre de fer aux efforts des assistants pour le soulever ; les doigts de la main tantôt participent à cette rigidité, tantôt y échappent et conservent leur mobilité active ou passive. Parfois cette contracture ne préexiste pas. mais s’établit visiblement à l’instant même où l’on touche l’avantbras et s’accroît proportionnellement aux efforts que l’on fait pour la vaincre; ces essais eux-mêmes sont ressentis par Hélène, quelques secondes ou minutes plus tard, dans l’autre bras sensible et mobile, où elle se plaint de fatigue et de douleur. — Une de ses mains, entièrement anesthésique, lui étant cachée par un écran, si on la pique simultanément en deux, trois, quatre points, ou qu’on y trace, par exemple, une M ou une 11, ou qu’on lui pince l’index ou un autre doigt, et qu’en même temps on la prie de penser et de nommer au hasard un chiffre quelconque, ou une lettre de l’alphabet, ou un de ses doigts, sa réponse correspond toujours exactement à l’impression qu’on vient de communiquera sa main insensible. C’est l’expérience bien connue de M. Binet, qui montre que des perceptions restées inconscientes évoquent cependant les images ou idées asso-
ciées et les imposent, comme une carte forcée, à la conscience ordinaire alors que celle-ci croit choisir à volonté. — Il arrive aussi que les doigts de la main insensible commencent à remuer, à être pris de trémulation, à tapoter sur la table. Hélène regarde avec surprise ces doigts « qui bougent tout seuls »; cela l’amuse d’abord, puis l’irrite, sa volonté n’ayant plus de prise sur eux, et elle essaye avec son autre main de les maintenir immobiles, mais en vain. Ces mouvements automatiques finissent bientôt par se régulariser en frappements intelligents d’épellation par lesquels Léopold se manifeste, ou bien ils se généralisent à toute la main et aux bras, pour aboutir, après diverses contorsions spasmodiques figurant une attaque en miniature, à des attitudes passionnelles et des gestes significatifs se rattachant au rêve somnambulique qui commence. — Il n’y a, en somme, aucune régularité dans la distribution, changeant d’un instant à l’autre, des anesthésies, contractures, convulsions de tous genres que présentent les mains et les bras d’Hélène. Tout cela semble du pur caprice, ou ne dépend que des rêves sous-jacents mal connus. J’ai vu, par exemple, Hélène faire tous ses efforts pour arracher ses mains de la table, et n’arriver qu’à les retirer péniblement jusqu’au bord, où les phalangettes des trois plus longs doigts restèrent comme clouées, tandis que la table, remuée par ce minime contact, lui déclarait qu’elle ne pourrait se libérer entièrement tant qu’elle n’aurait pas raconté à haute voix un certain incident qu’elle s’obstinait à taire.
Des phénomènes analogues et tout aussi capricieux d’anesthésie, tics convulsifs, paralysie, sensations de toutes sortes dont Hélène se plaint, se produisent souvent au visage, dans les yeux, la bouche, le cou, etc. Au milieu de tous ces troubles, dont ni la présence ni le groupement n'ont rien de constant, les visions se déclarent et le somnambulisme s’introduit avec des modifications également variables d’autres fonctions : pleurs, sanglots, soupirs, hoquets répétés, bruits oesophagiens, changements divers du rythme respiratoire, etc.
Si l’on continue trop longtemps à expérimenter sur Hélène et à la questionner, on gêne le développement des visions originales, et elle arrive facilement à un degré de suggestibilité où l’on retombe sur le répertoire classique des représentations publiques d’hypnotisme : état de charme et de fascination, dans lequel elle reste en arrêt devant quelque objet brillant, la bague, les breloques ou un bouton de manchette de l’un des assistants, puis se
précipite avec frénésie sur cet objet lorsqu’on tente de l’enlever ; poses et attitudes émotionnelles sous l’influence d’airs joués au piano ; hallucinations suggérées de tout genre, serpents effrayants qu’elle poursuit avec les pincettes, fleurs magnifiques qu’elle respire à pleins poumons et distribue aux assistants, blessures saignantes qu’on lui fait à la main et qui lui arrachent des larmes^ et ainsi de suite. La banalité de ces phénomènes décourage de les pousser bien loin, et l’on s’ingénie par divers moyens dent aucun n’est très rapide ni très efficace, par exemple en lui faisant des passes sur les yeux, à la plonger en un sommeil tranquille, d’où elle ne tarde pas à glisser d’elle-même dans son somnambulisme propre et à reprendre le fil de ses imaginations personnelles.
Si l’on a évité toutes ces investigations perturbatrices, le déroulement spontané des automatismes se fait avec plus de rapidité et d’ampleur. On peut alors assister dans la même séance, à un spectacle très varié, et avoir d’abord dans un état encore à demi-éveillé des communications particulières pour tel ou tel assistant; puis, en somnambulisme complet, une vision hindoue suivie d’un rêve martien, avec une incarnation de Léopold au milieu, et une scène de Marie-Antoinette pour finir. A l’ordinaire, deux de ces dernières créations suffisent déjà à bien remplir une séance. Une telle représentation ne va d’ailleurs pas sans causer au médium une notable dépense de force qui se traduit par le sommeil terminal se prolongeant parfois jusqu’à une heure de temps, et entrecoupé, comme je l’ai dit, de récidives des scènes somnambuliques précédentes, bien reconnaissables à certains gestes ou au murmure de paroles caractéristiques. A travers ces diverses oscillations et les réveils éphémères dont j’ai parlé plus haut, Hélène finit par revenir à son état normal; mais les séances qui ont été trop longues ou mouvementées lui laissent une grande fatigue pour le reste du jour; il lui est même souvent arrivé de rentrer dans le somnambulisme (dont elle
n’était probablement pas complètement sortie) au cours de la soirée ou en retournant à la maison, et de ne recouvrer son état parfaitement normal qu’à la faveur du sommeil de la nuit.
Sur la nature réelle des sommeils d’Hélène à la fin des séances et sur les états de conscience qu’ils recouvrent, il m’est difficile de me prononcer, n’ayant pu les observer que dans des conditions défavorables, c’est-à-dire en présence d’assistants plus ou moins nombreux et peu tranquilles. La plus grande partie consiste certainement en somnambulismes, où elle entend tout ce qui se passe autour d’elle, car bien qu’elle semble profondément endormie et absente, les suggestions qu’on lui donne alors pour après le réveil sont enregistrées et s’exécuteront à merveille — à moins que Léopold, qui est presque toujours là et répond par les mouvements de tel ou tel doigt aux questions qu’on lui fait, n’y fasse opposition et ne déclare que la suggestion ne s’accomplira pas! Il y a pourtant de courts moments où Hélène paraît se trouver dans un profond coma et une sorte de syncope sans trace de vie psychique; le pouls et la respiration continuent paisiblement, mais elle ne réagit à aucune excitation, les bras soulevés retombent lourdement, on ne peut plus obtenir aucun signe de Léopold, et les suggestions faites en cet instant ne se réaliseront pas. Ces phases léthargiques où toute conscience semble abolie sont généralement suivies de phases cataleptoïdes où les bras et les mains conservent toutes les positions et continuent les mouvements de rotation ou d’oscillation qu’on leur imprime, mais jamais au delà d’une à deux minutes. La suggestion par l’ouïe accompagne souvent, mais pas toujours, celle par le sens musculaire : les claquements de doigts ou de langue, les coups de poings sur la table, le choc des mains l’une contre l’autre, etc., etc., sont fidèlement reproduits, avec le même rythme, après un retard allant jusqu’à vingt ou trente secondes. Je n’ai, par contre, jamais observé d’écholalie, ni l’harmonisation de la mimique du visage avec les attitudes communiquées aux membres supérieurs, et au total je ne saurais dire où se trouve la limite, dans ces phénomènes cataleptoïdes d’Hélène, entre la catalepsie véritable et sa contrefaçon somnambulique par suggestion. En tous cas, authentiques ou seulement apparents, les états syncopaux et cataleptiques ne constituent à la fin des séances que des phases transitoires et très courtes, comparées aux divers somnambulismes manifestés par des attitudes significatives, la présence de Léopold, et la réceptivité aux suggestions posthypnotiques.
A défaut d’expériences plus complètes, voici une comparaison
de la force musculaire d’Hélène et de sa sensibilité à la douleur avant et après une séance de près de trois heures, dont la seconde moitié en plein somnambulisme. — A 4 h. 50, en se mettant à la table, trois essais dynamométriques avec la main droite donnent kil. 27,5; 27; 25; moyenne 26,5. La sensibilité à la douleur, mesurée sur le dos de la phalange médiane de l’index avec l’algésiomètre de Griesbach, donne à droite gr. 35, 40, 20, 20, moyenne 29; à gauche 35, 20, 20, 15, moyenne 22,5 gr. (Sensibilité un peu plus délicate que chez une autre dame présente à la séance, pas médium et en parfaite santé.) — A 7 h. 45, quelques minutes après le réveil définitif : Dynamomètre, main droite 8 ; 4,5 ; 4,5 ; moyenne 5,7. Algésiomètre : analgésie complète tant à gauche qu’à droite; sur tout le dos de l’index, comme sur le reste de la main et du poignet, le maximum de l’instrument (100 gr.) est atteint et dépassé sans éveiller aucune sensation douloureuse, mais seulement une impression de contact. — Une heure plus tard, après avoir dîné : Dynamomètre 22, 22, 19, moyenne 21 ; Algésiomètre 20, 18, à droite; 15, 20, à gauche. On peut donc dire que la force et la sensibilité à la douleur, normales immédiatement avant l’entrée en séance, sont encore abolies dans le premier quart d’heure après le réveil, mais se trouvent restaurées au bout d’une heure de temps. — La perception des couleurs, en revanche, paraît aussi parfaite immédiatement après le réveil qu'avant la séance.
Le tremblement de l’index, normal avant la séance, est très exagéré dans son amplitude pendant un certain temps après le réveil, et reflète parfois les mouvements respiratoires comme on peut le voir par les courbes de la fig. 2. Cela dénote une forte diminution de la sensibilité kinesthésique et du contrôle volontaire sur l’immobilité de la main.
L’état dans lequel Mile Smith réalise les suggestions posthypnotiques qu’on lui a faites au cours de ses somnambulismes, lorsqu’elles ne se sont heurtées ni à l'opposition déclarée de Léopold ni aux états de léthargie dont j’ai parlé, est intéressant par sa diversité, qui semble dépendre de la plus ou moins grande facilité de concilier l’hallucination ou l’acte suggéré avec la personnalité normale d’Hélène. L’exécution en plein état de veille paraît réservée aux suggestions anodines, exemptes d’absurdité, ne jurant point avec son caractère et les circonstances présentes, et dont l’idée peut être, par conséquent, facilement acceptée et réalisée par le Moi ordinaire lorsqu’elle
Fig. 2. — Tremblement de l'index droit. — A, B, C, fragments de courbes prises à l'état normal avant une séance (A et C, yeux fermés; B, yeux ouverts regardant l'index). — D, E, F, fragments de courbes recueillies successivement un quart d'heure après la séance. La courbe F reflète les oscillations respiratoires. — Les courbes vont de droite à gauche, et l'intervalle entre les deux lignes verticales est de i o secondes.
y surgit au moment voulu. Si, au contraire, il s’agit de choses plus compliquées et difficilement compatibles avec les points de vue raisonnables de l’état de veille normal, Hélène retombe momentanément en somnambulisme pour l’exécution de l’ordre donné, si même elle n’y est pas restée d’une manière permanente, nonobstant son réveil apparent, pour ne rentrer définitivement et complètement dans son état ordinaire qu’après cette exécution dont il ne lui reste alors aucun souvenir.
Quand on a, par exemple, suggéré à Hélène d’aller, après son réveil, admirer la photographie qui est au coin de la cheminée, ôter le coussin du fauteuil pour le mettre sur le canapé, sentir le bouquet et demander à la dame de la maison de lui en donner quelques fleurs, feuilleter tel volume sur la table, etc., elle s’acquitte de ces actes insignifiants et faciles de la façon la plus naturelle, sans avoir l’air de rien, et en prenant de curieux détours, s’il le faut, pour les fondre dans le cours normal de la conversation, en sorte qu’un témoin non prévenu n’en serait aucunement surpris. Interrogée ensuite sur ce qu’elle a éprouvé, elle décrit très clairement la genèse de son acte : tout en causant, elle s’est sentie attirée vers l’angle de la cheminée sans savoir pourquoi; après avoir résisté un moment à ce sentiment inexplicable, elle a trouvé un prétexte quelconque pour se lever de sa chaise et changer de place, de façon à s’approcher en passant du dit angle, où son regard s’est alors porté malgré elle sur la photographie, etc. 11 est intéressant de noter que, d’après ses descriptions, l’acte final ne se présente pas d’emblée à son esprit; elle est d’abord vaguement attirée dans telle direction, vers tel meuble, et c’est seulement une fois arrivée là que la suggestion se précise, par étapes successives, jusqu’au bout.
Dans d’autres cas, la suggestion qui surgit en elle comme une obsession la trouble davantage, et tout en se dirigeant sans savoir encore au juste dans quel but du côté obligé, elle soupçonne la nature anormale de l’impulsion à laquelle elle obéit : « Vous m’avez fait quelque chose, dit-elle,... vous m’avez joué un tour... je ne sais pas ce qu’il y a. . . » — Il s’établit parfois un compromis entre l’idée suggérée et le Moi normal qui la trouve absurde : Hélène, par exemple, prendra bien une fleur dans un vase et l’apportera sur la table devant Mmc X., mais sans la lui offrir explicitement comme on le lui avait suggéré, parce que cela lui semble déplacé dans les circonstances données.
Si quelque hasard empêche l’accomplissement de l’acte en temps opportun, Hélène est exposée à être poursuivie pendant les jours suivants par le sentiment pénible d’une chose à faire dont elle ne se rend pas clairement compte. Un jour, par exemple, que je lui avait dit d’aller prendre, cinq minutes après son réveil, un certain presse-papier sur une de mes tables, j’oubliai ma suggestion à la fin de la séance et nous quittâmes la chambre avant qu’Hélène l’eût accomplie. Pendant toute la quinzaine qui suivit, elle fut obsédée par l’image vive, non pas du presse-papier, mais d’un certain angle de ma table (vers lequel elle se serait dirigée pour le prendre), avec l’impression qu’elle avait à y faire quelque chose d’indéterminé; je n’arrivai pas à la délivrer de cette hantise dans l’intervalle en lui
racontant à l’état de veille cette suggestion et lui disant de n’y plus penser, et il fallut pour l’en débarrasser qu’au début de la première séance qui eut lieu de nouveau chez moi, Léopold lui dictât par le guéridon l’ordre d’aller enfin saisir le fatal presse-papier.
Quand la suggestion est plus compliquée ou heurte décidément le bon sens (je ne parle pas de suggestions choquant la morale ou les convenances, que par un motif d’égards extra-scientifiques je n’ai jamais essayées avec Mlle Smith, et que Léopold, tel que je le connais, n’eùt probablement pas laissé passer), Hélène reste ou rentre en somnambulisme pour son exécution et ne s’en souvient pas ensuite. Je lui dis un jour, pendant une scène hindoue, qu’à son réveil elle prendrait Al. Paul Seippel, présent à la réunion, pour Al. T. [qui avait assisté jadis à quelques séances, mais n’y était pas revenu depuis un an] et lui manifesterait son plaisir de le revoir. Ces deux messieurs n’ont aucune ressemblance de visage ni de caractère, et une telle confusion était en somme inconciliable avec l’état normal. Après le réveil, qui eut lieu deux heures plus tard selon les formes accoutumées et semblait parfait, Hélène ne tarda pas à se tourner vers M. Seippel et l’apostropha comme s’il était Al. T., s’étonnant de le revoir après une si longue absence, lui demandant des nouvelles de Alme T., etc. Al. Seippel, qui connaissait à peine Al. T., soutint avec son humour habituel ce rôle imposé, et il s’ensuivit une conversation d’un burlesque achevé, toute pleine des coqà-l’àne les plus désopilants, où Hélène, absolument anesthésique à l’égard des autres assistants, ne cessa de causer avec un naturel, un sérieux, une présence d’esprit qu’il faut être somnambule pour déployer à ce degré dans de telles circonstances. Les éclats de rire des spectateurs, ceux de Al. Seippel lui-même et les apartés à notre adresse dont il émaillait sa conversation, rien de tout cela n’existait pour Hélène qui ne voyait et n’entendait, dans les gestes et les paroles de son interlocuteur, que ce qui pouvait en quelque mesure cadrer avec son idée de Al. T. Elle ignorait si bien le reste de son entourage qu’elle se laissa entraîner par les questions insidieuses du faux Al. T., à émettre sur plusieurs des assistants des jugements qu’elle n’eùt jamais énoncés en leur présence dans son état de veille, car elle saiç bien que toute vérité n’est pas bonne à dire (mais le somnambulisme excuse tout, et peut-être au fond Léopold, ou le subliminal de AU'e Smith, s’en doute-t-il un peu). Cette scène inénarrable dura près d’un quart d’heure; puis soudain Hélène, fermant les yeux avec un soubresaut convulsif et une sorte de hoquet, retomba dans le fond du canapé, plongée dans un profond sommeil, d’où elle se réveilla quelques minutes après, pour de bon cette fois, et complètement amnésique sur ce qui venait de se passer. Un de
scs premiers mots fut bien de demander : « Où est donc M. T.? » mais ce ne fut que comme un écho fugitif de la scène précédente, car elle parla aussitôt d’autre chose, et questionnée à ce sujet quelques moments plus tard, elle se rappelait seulement avoir vaguement pensé à M. T. ce jour-là, mais n’avait aucun souvenir précis de toute la séance qui avait duré trois heures de temps.
Dans cet exemple, le premier éveil n’était certainement qu’apparent. Il en est de même en beaucoup d’autres cas où, tout en semblant dans son état normal parce qu’elle cause et boit du thé avec les assistants, elle n’y est pas du tout en réalité — comme suffiraient à le montrer son air absorbé et la lenteur de ses réponses, sans même recourir aux troubles sensibles et moteurs qu’on peut constater à ses mains — jusqu’à ce que dans le cours de la soirée elle ait trouvé l’occasion de s’acquitter de quelque suggestion dont le souvenir inquiétant la maintenait en demi-somnambulisme. Mais il y a aussi des exemples où le réveil parait vraiment complet entre la séance et l’exécution de la suggestion ; c’est surtout le cas lorsque l’échéance de celle-ci est liée à un signal extérieur, tel que trois coups frappés sur la table, etc.; du changement d’apparence et d'état que la production de ce signal détermine chez Hélène, on peut inférer qu’avant ce moment elle était bien réellement éveillée comme elle le semblait, et que la subconscience attendait paisiblement dans l’ombre le signal convenu pour envahir de nouveau la personnalité ordinaire.
Tous les faits qui précèdent ne renferment rien de neuf, et j’aurais pu me dispenser de les citer s’il ne m’avait paru utile de mettre en lumière, par ces quelques exemples, l’extrême suggestibilité de Mlle Smith pendant ses séances. Il est permis d’en conclure qu’à peu près rien de ce qui se dit ou se passe autour d’elle n’échappe à sa subconscience, en sorte que ses romans somnambuliques trouvent continuellement de nouveaux aliments et de puissantes impulsions dans les réflexions mêmes qu’ils provoquent de la part des assistants.
Un mot encore sur la préparation des séances.
Je ne songe point à une préparation consciente, à un travail réfléchi et voulu de la part d’Hélène, mais à une incubation ou élaboration subliminale, ignorée d’elle, affleurant tout au plus le niveau de sa personnalité ordi-
naire sous la forme de fugitives lueurs, d’images fragmentaires, pendant le sommeil de la nuit ou les moments de rêvasserie. Mlle Smith n’a, en effet, aucune prise, ne possède aucune influence, sur la nature de ses visions et somnambulismes. Elle peut, sans doute, jusqu’à un certain point favoriser d’une façon générale leur apparition en recherchant la tranquillité, la pénombre, le silence, et en s’abandonnant à une attitude d’esprit passive (autohypnotisation, séances) ; ou l’entraver, au contraire, par le mouvement, la distraction, l’activité au grand jour; mais dans le contenu même, déterminé et concret, de ses automatismes, elle n’est pour rien et n’a aucune part de responsabilité. Qu’il s’agisse de ses grands cycles ou de messages détachés, tout cela se fabrique en elle malgré elle, et sans qu’elle y ait son mot à dire, pas plus que nous dans la formation de nos rêves.
Si l’on se rappelle, d’autre part, que les phénomènes d’incubation, de préparation subliminale ou cérébration inconsciente, sont un fait général et jouant son rôle dans la psychologie de tout le monde, on doit s’attendre à ce qu’ils se rencontrent également chez les médiums et y tiennent une place d’autant plus grande que la vie subconsciente est en eux plus développée. Chez chacun de nous déjà, l’attente ou la simple perspective d’un événement quelconque, un départ, une visite, une commission ou une démarche à faire, une lettre à écrire, et, en somme, tous les incidents jusqu’aux plus insignifiants de l’existence quotidienne, du moment qu’ils ne sont pas absolument imprévus, provoquent d’avance une adaptation psychophysiologique plus ou moins étendue et profonde. A côté et au-dessous de l’expectative consciente, des émotions ressenties, des dispositions physiques ou mentales prises volontairement en vue de l’événement, il se fait toujours une préparation sous-jacente plus intime, un changement que l’on peut concevoir, suivant la face sous laquelle on considère l’individu, comme une orientation
psychique particulière ou un certain ajustement cérébral, une modification dans l’associabilité des idées ou dans le dynamisme des neurones corticaux. Or tout nous montre que chez les personnes douées de médiumité, par suite même du fossé creusé entre leur Moi normal et les souspersonnalités qui s’agitent dans la profondeur, la préparation sous-jacente est susceptible de revêtir à la fois une importance plus considérable que chez le commun des mortels, et une indépendance beaucoup plus complète de la conscience ordinaire.
Pour en revenir à MUe Smith, comme elle sait plus ou moins longtemps d’avance chez qui aura lieu sa prochaine séance et quelles personnes elle y rencontrera presque à coup sûr, il serait tout naturel que cette connaissance préalable du milieu et des assistants influât sur ses préoccupations subliminales et dirigeât en une certaine mesure le cours de l’incubation latente dans un sens plutôt que dans un autre. On peut donc se demander si le spectacle varié qui remplit les séances est toujours impromptu et prend naissance au gré du moment comme les rêves ordinaires, ou s’il était subconsciemment prémédité, la séance n’étant alors que l’exécution d’un programme arrêté, la représentation coram poptilo de scènes déjà mûries dans les couches profondes du médium.
Aucune de ces deux hypothèses, prise exclusivement, ne répond aux faits, mais il y a du vrai en toutes deux. Le menu des séances, si l’on me passe cette expression, est toujours composé d’un ou deux plats de résistance, soigneusement mitonnés à l’avance dans les officines subliminales, et de divers hors-d’œuvre laissés à l’inspiration du moment. Plus exactement encore, la trame générale, les grandes lignes et les points saillants des scènes qui se dérouleront sont fixés au préalable, mais les détails d’exécution et les broderies accessoires dépendent entièrement du hasard des circonstances. On en a la preuve d’une part dans la souplesse, la parfaite aisance, l’à-propos avec
lequel les automatismes d’Hélène — si l’on peut encore appliquer le mot d’automatismes à des cas dont la spontanéité, la possession de soi, le libre jeu de toutes les facultés, constituent le trait dominant — s’adaptent souvent aux conditions inattendues du milieu et à l’intervention capricieuse des assistants; d’autre part, dans le fait que Léopold, interrogé dès le début de la séance, sait ordinairement fort bien et annonce les principales visions ou incarnations qui vont avoir lieu, pourvu du moins que les spectateurs n’en viennent pas arrêter le déroulement par leur intempestive insistance à réclamer autre chose.
Les conversations animées, et parfois pleines de spirituelles réparties, de Léopold ou de Marie-Antoinette avec les assistants, n’ont pu être préparées à l’avance et sont tout le contraire de la répétition stéréotypée qu’on attend volontiers des phénomènes automatiques. Mais, d’un autre côté, cette répétition presque purement mécanique et dénuée de sens s’est présentée en maintes occasions. J’ai vu, par exemple, surgir des scènes somnambuliques tout à fait déplacées et constituant à ce moment-là de véritables anachronismes, tandis qu’elles auraient eu leur pleine raison d’être et se seraient trouvées en parfaite situation huit jours plus tôt et dans un autre milieu; seulement, la séance qui avait été organisée dans cet autre milieu, et à laquelle lesdites scènes étaient évidemment destinées, ayant dû être renvoyée au dernier moment par suite de circonstances imprévues, c’est la séance suivante qui a bénéficié de ces messages ajournés. Cela prouve à la fois que l’imagination subliminale d’Hélène prépare jusqu’à un certain point ses principales productions en vue des conditions et de l’entourage où la séance aura probablement lieu, et que, d’autre part, ces produits une fois élaborés doivent s’éliminer et jaillissent avec une sorte de nécessité aveugle, en temps ou hors de temps, dès que l’entrée .d’Hélène dans un état hypnoïde favorable leur en fournit l’occasion. Il en ressort également que sa personnalité
normale n’est en somme pour rien dans la préparation des séances, puisqu’elle ne peut ni réprimer ou transformer des scènes mal adaptées au milieu réel, et dont l’apparition ennuie parfois beaucoup M1Ie Smith lorsqu’on les lui raconte après la séance ; ni provoquer des messages dont elle désirerait et espère vainement la production, tels par exemple qu’une consultation médicale de Léopold, l’incarnation d’un parent défunt, ou une scène d’un certain cycle plutôt que des autres, pour un assistant qui en a spécialement envie et à qui elle ne demanderait pas mieux que de procurer ce plaisir si cela dépendait d’elle.
Il y aurait beaucoup à dire encore sur le côté psychologique des séances de Mlle Smith, mais il faut se borner. On pourra, du reste, s’en faire une idée plus complète par les exemples servant d’illustrations, dans les chapitres suivants, aux principaux cycles de sa brillante fantaisie subliminale.