CHAPITRE VII
Conclusions. Questions diverses.
Je viens de relire mes conclusions d’il y a deux ans ( Des Indes , chap. XI), et ne trouve rien à y changer. Mes observations ultérieures n’apportent en effet aucune modification au jugement d’ensemble que j’avais alors formulé sur la médiumité de Mlle Smith, pas plus qu elles ne contribuent, hélas, à faire avancer d’un pas les diverses questions que j’avais laissées en suspens. Celles-ci, loin d’être éliminées, se sont plutôt accrues, et la seule innovation qu’il pourrait être opportun d'introduire dans le dernier chapitre de Des Indes consisterait à l’augmenter d’autres problèmes dont je vais indiquer deux ou trois.
Un premier point serait de déterminer les conditions psychophysiologiques (pii opèrent chez Hélène le triage des données extérieures, et favorisent le passage de certaines d’entr’elles, à l’exclusion des autres, dans le trésor subliminal où s’alimentent ses somnambulismes.
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Il est clair, par exemple, que Mlle Smith a dû voir au cours de son existence beaucoup de signatures de personnes décédées depuis plus ou moins longtemps ; pourquoi donc Léopold, si préoccupé de nous en offrir des reproductions exactes comme preuves décisives du spiritisme ( Des Indes , p. 4°7)’ 11 a-t-il pu retrouver que celles du curé et du syndic de Chessenaz ? On peut sans doute admettre qu’Hélène en possède d’autres encore dans sa mémoire latente, et que l’occasion seule (c’est-à-dire quelqu incident propre à les réveiller par association) leur a manqué pour jaillir. Cependant il me paraît douteux que les réserves dont dispose Léopold soient très étendues. On sait déjà qu’elles ne sont pas coextensives, tant s’en faut, à l’expérience intégrale d’Hélène, puisque son guide ignore une foule de détails de sa vie journalière, ce qu’il explique en disant qu’il n est pas toujours présent auprès d’elle. En outre ses créations automatiques offriraient plus de variété encore que ce n’est le cas, si tout ce qui la frappe, à ne considérer même que l’ordre des choses qui l’intéressent, pénétrait jusqu’aux régions subliminales et s’y emmagasinait à la disposition de sa fantaisie hypnoïde. Je n’en veux pour preuve que la rareté et la pauvreté de ses productions graphiques du cycle hindou : à part l’unique cliché arabe ( Des Indes , p. 289) et quelques caractères sanscrits isolés, elle n’a rien fourni en fait d’écritures orientales, et certes il a dû lui en passer plus que cela sous les yeux, quand ce ne serait que les inscriptions des boîtes de thé et des paquets de chicorée ! De même les points de fait révélés aux séances, relativement aux défunts parents des assistants, ne représentent au total qu’une très minime partie de tout ce qu’Hélène a certainement entendu raconter sur des familles avec lesquelles sa mère était en relation. Si l’on observe d’ailleurs que le contenu de ses messages médianimiques était toujours ignoré (traduisez : oublié) d’Hélène à l’état normal, il devient assez évident qu’une condition spèciale a dû déterminer l’introduction de leurs ingrédients, au delà des prises de la mémoire ordinaire, dans les couches profondes où s’élaborent les produits automatiques.
Il est facile de concevoir en gros cette condition sous la forme d’un état particulier de la personnalité, d’une certaine disposition momentanée soit hypnoïde (distraction, rêverie, somnolence, etc.), soit affective (toute espèce d’émotion, et par excellence celles se rapportant à la sphère intime et profonde d’où Léopold tire ses premières origines). Mais il faut renoncer à préciser davantage, puisque — abstraction faite des suggestions plus récentes absorbées par Hélène au cours de ses séances spirites — nous n’avons pas été témoins des incidents les plus anciens qui lui ont fourni les principaux matéi'iaux de ses somnambulismes.
Un second problème, celui de la bonne foi de Mlle Smith, a été posé publiquement par la Société d’Etudes Psychiques de Genève à la fin de son essai de réfutation de Des Indes. On voudra bien m’épargner l’ennui de me replonger dans cette discussion en me laissant reproduire presque textuellement les alinéas y relatifs de ma réponse à la susdite Société.
Pour couronner leur examen critique de Des Indes , les Spirites soulèvent, sans s’y arrêter, une grave question :
Th. Flournov
« Nous avons — disent-ils — laissé dans l’ombre, volontairement, un point de la plus haute importance : la parfaite sincérité du médium... M. Flournoy n’a aucun doute quant à la bonne foi de Mlle Smith ; si celle-ci pourtant avait surpris sa confiance, si elle s’était jouée de lui en dépit de la Hnesse de son flair, de la sagacité de son esprit ?... La chose est infiniment peu probable, elle n’est pas impossible. » ( Autour , etc., p. 1 45).
On ne pouvait imaginer une plus ingénieuse façon d’insinuer dans l’esprit du lecteur, sans se compromettre, que j’ai peut-être bien été mis dedans par une drôlesse. Flèche du Parthe ou coup de pied de l’âne, ce trait final est en tout cas un amusant exemple de la façon dont les Spirites entendent la discussion des faits. — En soi, l’hypothèse que j’aurais été la dupe d’une habile comédie n’a rien d’absurde ni d’illégitime. Bien au contraire, c’ést la supposition la plus simple, la première qui se présente à la pensée, la seule naturelle et acceptable pour une foule de gens qui n’ont aucune notion des phénomènes somnambuliques, la seule aussi que je me sois efforcé de ne jamais perdre de vue dans mes recherches sur MUe Smith et sur tous les autres médiums que j’ai rencontrés. 11 n’en est pas moins cocasse d’entendre formuler cette hypothèse, sans aucune preuve à l’appui, par une société dite « d’Etudes Psychiques », q ni pendant des années a accepté bouche bée, comme authentiquement spirites, toutes les mirifiques productions que quelques-uns de ses membres venaient lui raconter de Mlle Smith, et qui ne s’est avisée de suspecter la sincérité de ce médium et la perspicacité de son observateur que du jour où ce dernier a démontré que les Esprits n’étaient vraisemblablement pour rien dans tous ces beaux phénomènes !
J’ai d’ailleurs si peu de prétentions à l'infaillibilité, qu’en me portant garant de la parfaite bonne foi et sincérité de MUe Smith, j’ai eu soin d’indiquer, tout le long de mon ouvrage, les raisons que j’avais d’avoir confiance en elle, et les preuves objectives (autant que faire se peut) de la réalité de ses somnambulismes. Phénomènes physiologiques de tout genre, altérations de la motilité et de la sensibilité, anesthésies, allochirie. syncinésie, contractures, modifications dans les graphiques du tremblement musculaire, etc., etc. (sans parler des troubles psychiques, amnésies et autres), j’ai réuni et rapporté d’une façon condensée, mais suffisamment explicite pour qui prend la peine de lire Des Jades, l’ensemble des critères qui m’ont fait rejeter la supposition que Ml,e Smith serait une simulatrice, et affirmer la parfaite genuineness de sa t rance. En un domaine aussi obscur, les jugements d’un psychologue, fût-il le plus habile du monde, ne sont jamais sans appel ; mais du moment qu’on émettait des soupçons sur l’honorabilité du médium et le flair de son observateur, il semble que le souci de la science (pour ne pas parler de l’urbanité) commandait de ne pas le faire à la légère. Il fallait, en d’autres termes, commencer par reprendre et discuter les indices physiologiques et autres que Des Indes renferme en faveur de Mlle Smith, ou tout au moins produire d’autres indices, précis et détaillés, militant en sens inverse. C’eût été de bonne guerre, et une discussion scientifique de ce genre, quel qu’en fût le résultat, ne pouvait qu’être profitable à la découverte de la vérité. Au lieu de cela, les Spirites, sans discussion, sans le moindre considérant â l'appui, purement en l’air et de la façon la plus gratuite, viennent lancer une insinuation à laquelle son caractère dubitatif et les réserves mêmes dont on l’enveloppe prudemment empêchent de répondre comme il le faudrait.
A fo rce d’être habile, cette manœuvre est doublement maladroite. I) abord parce que les gens malicieux pourraient l’interpréter comme un
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mouvement d humeur de ce que Ml,e Smith n’a pas répondu aux espérances que les Spirites fondaient peut-être sur elle. Et ensuite parce que la mét hode d insinuation se retourne en trop faciles représailles contre ceux-là mêmes qui 1 ont inaugurée. Ce fameux jeune homme, par exemple, dont vous nous racontez sans sourciller (Autour, p. 29) que Dickens désincarné s’est servi pour terminer un de ses romans resté inachevé*, êtes-vous donc bien sûrs que ce n’était pas un aimable fumiste, bien doué comme tous les fumistes, qui s'est pénétré, à ses moments perdus, des œuvres de Dickens au point de le pasticher ensuite d’une façon tolérable ? Et si c’est de prdpos délibéré et à tète reposée — pour me faire plaisir, comme vous le donnez à entendre ailleurs (p. 43) — que Mlle Smith a fabriqué son martien (dont l’intime liaison avec des états hypnoïdes caractérisés ressort pourtant suffisamment des faits cités dans Des Indes'), ne suggérez-vous pas vous-mêmes au lecteur qu’il en pourrait bien être ainsi de toutes ces belles communications spirites dont vos médiums attitrés régalent les cénacles, avides d’audelà, suspendus à leurs lèvres ou à leur pied de table ?
En fait de bonne foi et de sincérité, il y avait mieux à tenter que de faire suspecter sans aucune raison celle de MUe Smith et, par ricochet, de tous les médiums passés, présents et futurs. L’auteur A' Autour a manqué là une belle occasion d’aborder un des plus piquants problèmes de la psychologie contemporaine, à savoir la sincérité et la bonne foi, non point des médiums dans leur état normal, mais de ce que les Spirites appellent des Esprits désincarnés et que les psychologues tiennent pour des personnalités secondes ou des créations oniriques. Quelle que soit l’opinion que l’on cultive sur la nature réelle de ces êtres mystérieux, une chose çst certaine, c’est qu’à côté d’une plus ou moins grande abondance de détails véridiques, leurs communications — par l’intermédiaire de tous les médiums, de Mme Piper comme de Ml,e Smith — fourmillent d’erreurs, d’inepties, de confusions, et souvent des mensonges les plus impudents. La question de savoir d’où vient ce dévergondage de fausseté, et si ces Esprits nous trompent sciemment (et alors dans quel but), ou s’ils sont leurs propres dupes, ou s’ils ne font que jouer innocemment, ou si enfin toutes ces alternatives et bien d’autres sont également vraies suivant les cas, — voilà ce qu’il eût été utile et intéressant d’étudier. Et ces points-là ont l’avantage de pouvoir se débattre sans que l’honorabilité des médiums y soit le moins du monde intéressée, pas plus que nous ne nous tenons pour responsables des rêves absurdes, erronés ou même criminels qu’il nous arrive d’avoir pendant la nuit.
J’ai peu de chose a ajouter. On ne s’occupe pas de psychologie supranormale, anormale, ou même normale, sans avoir constamment devant l’esprit l’hypothèse non seulement d’erreurs involontaires, mais aussi d’une tromperie consciente de la part des sujets que l’on observe, et quand on est arrivé soi-même à une conviction sur la valeur de leur témoignage, il est naturellement impossible de la faire entièrement passer dans l’esprit d’autrui par l’intermédiaire d’un livre. Aussi ne saurais-je en vouloir aux lecteurs de Des Indes
1 Le Dr Surbled -- dans son volume Spirites et Médiums, Paris 1901, p. 155 — cite des faits d’où il résulterait que même la famille de Dickens n’a jamais rien su de cette histoire, qui souffre certainement des plus fâcheuses obscurités.
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Tu. F LOI. -UNO Y
qui, ne connaissant M"° Smith que par ouï-dire, et n’ayant pas eu de séances avec elle, conservent des doutes sur la réalité de sa trance ; je les approuve au contraire de n’admettre mes récits que sous bénéfice d’inventaire, et de garder l’arrière-pensée que j’ai peut-être vu du somnambulisme là où il n’y avait qu'une comédie bien jouée. Mais ce que je ne puis comprendre, c’est que des gens qui connaissent Hélène depuis plus longtemps que moi et lui avaient toujours marqué une confiance aveugle, aient attendu, pour émettre des soupçons sur la sincérité de ses automatismes, que l’interprétation supranormale et spirite de ceux-ci soit devenue à peu près insoutenable. Le dépit, très naturel d’ailleurs, de s’apercevoir qu ils avaient pris pour de l’or pur ce qui n’était que du clinquant, ne saurait les excuser de s’être laissés aller à cette accusation tardive et à l’appui de laquelle ils n’avancent aucun lait. En tout cas c’est à eux qu incombe actuellement le devoir de justifier leurs insinuations, s ils le peuvent, non à moi de les réfuter. L observation prolongée de MUe Smith m’a convaincu de l’authenticité de ses phénomènes hypnoïdes, somnambulismes, visions à demi-éveillée, accès automatiques de tout genre; mais je répète que je n’ai jamais prétendu en imposer à ceux auxquels la lecture attentive de Des Indes n aurait pas communiqué un peu de mon impression personnelle ; et j ajoute que n’ayant heureusement pas, comme le pape, une réputation d’infaillibilité à soutenir, je n’hésiterais point à reconnaître que je me suis trompé, et à me divertir tout le premier de ma mésaventure, le jour où il viendrait à être établi que Ml,e Smith s'est gaiment moquée de nous.
Abstraction faite de l’authenticité de la trance, le problème de la sincérité et de la bonne foi des médiums se ramifie ou se transforme en plusieurs autres questions qui ont un intérêt assez divers. — Il y aurait d’abord celle de leur véracité à Vêlât, de veille, mais ce sujet peut être laissé de côté ; car il n importe pas extrêmement, en somme, de tirer au clair si les médiums, dans les récits qu’ils nous font et les renseignements qu ds veulent bien nous octrover, sont portés, plus ou moins que le reste des gens, il l'exagération et aux broderies sur certains points, aux réticences et à la dissimulation sur d’autres. Il ne serait indispensable de savoir au juste dans quelle mesure ils sont véridiques et méritent créance, que si l'on faisait dépendre de leurs seules allégations les jugements concernant leurs phénomènes normaux ou supranormaux, ce qui n’a jamais été le cas dans mes observations sur Mllc Smith.
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Ensuite viendrait la question, psychologiquement plus intéressante, de l'influence dè.s préoccupations volontaires ou involontaires de l’état de veille sur les somnambulismes ultérieurs. La trance a beau être réelle et non feinte, on peut se demander si malgré cela elle ne renferme rien d'artificiel, de calculé, de voulu, en ce sens qu elle aurait été préparée et façonnée d’avance, au point de vue de son contenu, par les désirs du médium dans son état normal, par son effort vers un certain but, la concentration de sa pensée sur un sujet déterminé, .et l'orientation de ses rêveries demi-conscientes dans une direction plutôt qu'une autre. Ce problème a déjà été touché dans Des Indes (page 70-74) sous la rubrique de la préparation des séances , et j'ai montré que la prévision de l’endroit et de l'assistance où aura lieu une prochaine réunion, dirige en une large mesure chez Hélène l’élaboration subliminale des scènes somnambuliques qui s’y déploieront. Mais la question reste ouverte de savoir jusqu où peut aller dans ce travail d’incubation sous-jacente 1 intervention des efforts volontaires, et je ne suis pas suffisamment documenté pour me prononcer à cet égard en ce qui concerne M,le Smith. Il est certain que suivant les circonstances et les personnes auxquelles elle s’attend, sa subconscience préparera tantôt des langues extra-terrestres, tantôt des scènes hindoues, ou une manifestation du cycle royal, ou l’incarnation de tel défunt, etc. Mais cette adaptation latente se fait-elle d’elle-même, entièrement sous le niveau de la conscience ordinaire, comme je m’adapte d’instinct et sans m’en apercevoir à la visite que je vais rendre à un ami ; ou bien suppose-t-elle un travail de réflexion, des efforts de méditation intérieure, bref une tension volontaire comme celle qui accompagne chez moi la maturation d’une leçon à donner ou d’une lettre difficile à écrire ? Je l’ignore, d’autant plus qu’il y. a probablement toute l’échelle des nuances et des transitions possibles dans ce processus d’action et réaction mutuelles des préoccupations conscientes d une part et de la concoction subliminale de l’autre.
Reste enfin une dernière question, la plus captivante de toutes, que j’indiquais dans ma réponse aux spirites : celle de la sincérité et bonne foi, non plus du médium éveillé, mais de ses personnalités oniriques au moment où elles nous débitent leurs balivernes et leurs mensonges. Quand Léopold, par exemple, affirme être le laineux Caghostro d’il y a un siècle, ou que Ramié nous propose comme langue planétaire ses fantaisies linguistiques, ou qu'Hélène intrancéc parle et se comporte en Marie-Antoinette, ou qu’Esenale se
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déclare fils de M""' Mirbcl, etc., que se passe-t-il dans la mystérieuse conscience qui anime à ce moment-là l'organisme de Mlle Smith? Cette conscience possède-t-elle la conviction absolue de ce qu’elle affirme, et alors comment une illusion aussi complète a-t-elle pu prendre naissance et résister aux associations par contraste, et au scepticisme visible de maints spectateurs ? Ou bien cette conscience se rend-elle clairement compte qu elle ment, et alors quel motif peut bien la pousser à continuer cette comédie inepte quand les assistants l’ont déjà manifestement percée à jour ? — J’ai émis 1 idée que la vérité est probablement entre ces deux extrêmes- et que la solution du problème se trouverait sinon toujours, du moins la plupart du temps, dans le fait psychologique sui generis qui constitue le jeu. En effet, si d’une part le jeu est, comme K. Groos l a si bien montré, l’essence et la raison d’être de l'enfance et de la jeunesse, si d’autre part les états seconds sont probablement le plus souvent un phénomène de régression, la résurrection éphémère d’une période antérieure de la psychogénèse, il est assez vraisemblable que les erreurs, les faussetés et les puériles inventions des personnalités oniriques doivent être en grande partie assimilées aux amusements du jeune âge. Les communications spirites donnent si souvent l’impression de purs enfantillages, parce qu'en réalité elles sont psychologiquement des jeux d’enfants. J’ai déjà relevé ce point, précisément à propos des créations hypnoïdes de M"° Smith, à la fin de ma communication au Congrès de Psychologie de Paris :
... Que l’on ne m’objecte pas le peu d’intérêt, pour ne pas dire la colossale ineptie, de ces produits de la fantaisie subconsciente. Rien de plus enfantin, j'en conviens, que la vie somnambulique de M1Ie Smith et ses révélations de langues extra-terrestres. Mais ce caractère même de puérilité et de niaiserie, qui est le trait dominant des manifestations médianimiques, mérite d’être étudié pour l'intelligence de leur véritable origine. Il donne à penser que ces phénomènes jaillissent, pour ainsi dire, de couches infantiles et primitives de l’individu, et sont une sorte de réapparition momentanée, de survivance ou d’excroissance anormale, de phases du développement psychique depuis longtemps dépassées. — lu autre indice qui vient à l’appui de cette interprétation, c’est le naïf aplomb avec lequel les personnalités secondes cherchent à imposer leurs calembredaines comme des vérités authentiques, à faire passer, par exemple, leurs fantaisies linguistiques pour la langue d’une autre planète. Celte singulière manie de mensonge ferait parfois penser à une inspiration réellement diabolique, à la présence de quelque démon de perversité, et cette impression a trouvé sa formule très simpliste dans la fameuse doctrine spirite des esprits farceurs. Pour moi, je préfère y voir de nouveau un caractère infantile. Celte perte apparente de tout sens de la vérité objective me semble un ressouvenir de lacandeûr entière avec laquelle l’enfance s’abandonne à ses fictions et à ses jeux. Quand le gamin, sabre, de bois en main, tient son rôle de général, ou
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My
que lu fillette vous raconte les sottises (le sa poupée, cela a-t-il un sens de demander si leur imperturbable sérieux est feint ou sincère? En fait, ils ne se trompent ni ne veulent tromper ; simplement, ils jouent. De même serait-ce sans doute commettre une étrange méprise que de vouloir tirer au clair si Léopold est vraiment convaincu de tout ce qu’il affirme, ou s’il se moque de nous. La question de la bonne foi de ces êtres somnambuliques ne se pose pas quand on voit en eux des phénomènes de régression, des incartades plus ou moins puériles de l’imagination abandonnée à ellemême et où n’intervient plus le contrôle de la personnalité consciente et raisonnable de l’état de veille1.
Ces considérations demanderaient à être reprises dans une étude comparée d’un grand nombre de cas. Il est probable que la plupart des médiums sont pendant leurs trances dans un état analogue à celui de ces sujets hypnotisés qui écrivent des faux, ou assassinent des gens avec un poignard en carton, en se rendant compte au fond que tout cela n’est pas pour de bon ; analogue également à beaucoup de nos rêves où nous avons l’obscure conscience que nous rêvons, et où nous éprouvons un certain charme à poursuivre le fil d’un songe, même désagréable, parce que nous avons le sentiment d’en être l’auteur en même temps que la victime ; analogue enfin à tant d états crépusculaires et de demi-veille où les gens les plus normaux subissent un dédoublement incomplet entre le « moi fictif », qui occupe le premier plan de la scène, et le « moi réel », refoulé dans la pénombre, mais prenant un sourd plaisir à la comédie qu’il se joue à lui-même. Je ne prétends pas que cette vue soit applicable à tous les phénomènes de médiumité ; de même qu’il y a une pleine conviction de réalité dans la plupart de nos rêves et dans les idées fixes de l’aliéné, il se peut qu’une croyance entière accompagne certains messages automatiques. Ces possibilités multiples, avec tous leurs degrés et leur diagnostic différentiel, seraient certes un bel objet d’étude.
Pour en revenir à Mlie Smith, j’ai l’impression que sa médiumité rentre généralement dans le premier cas. Conformément à la nature infantile et archaïque de Léopold, la trance est chez elle une rechute dans un état antérieur et inférieur de son évolution psychique, et ses créations somnambuliques représentent une réapparition et de nouvelles poussées de l’instinct primordial du jeu. Les spirites de Genève ont dit plus vrai qu’ils ne croient, mais dans un autre sens que le leur, lorsqu’ils ont prétendu que Mllu Smith fabriquait son martien pour me faire plaisir. Cette assertion me parait exacte
i [V- Congrès international de Psychologie (Paris 1900). — Compte rendu des séances et texte des Mémoires. Paris 1901, p. 111-112.
T ii. Flouknoy
moyennant une double correction. D’abord elle n’est pas vraie d Hélène éveillée, mais d’Hélène intrancée, et retombée en enfance (c’est le cas de le dire) comme le montre assez l’analyse de ses inventions linguistiques ; ensuite ce n’est pas pour me faire plaisir personnellement (ses idiomes extra-terrestres continuent en elFet à se multiplier alors que je n’y suis plus pour rien), mais pour faire plaisir à qui que ce soit, et en premier lieu à elle-même. Astané et Ramié éprouvent certainement, à fabriquer leurs langues inédites, une jouissance analogue à celle des écoliers qui, eux aussi, inventent des alphabets et divers procédés de cryptographie; et je ne pense pas que les premiers aient plus que ces derniers 1 intention de tromper autrui, ni la sottise de se tromper eux-mêmes, quand ils nous révèlent leurs œuvres d’art enfantines. M. Charles Martin a eu l’obligeance de me communiquer un hymne national de la planète Mars l, composé dans un moment de loisir par un jeune garçon de neuf ans. Il l’avait fait « pour s’amuser », et il ne paraît pas qu’il ait jamais jugé nécessaire d’avertir ceux à qui il montrait sa petite composition qu’il ne fallait pas la prendre comme venant réellement de cette planète. Je me représente que c’est assez exactement l’état de conscience des « esprits » de MllB Smith qui nous révèlent le martien, etc. : ils s’amusent, parce qu’ils sont jeunes, et n’ont pas même l’idée qu’il puisse y avoir des gens raisonnables assez naïfs pour les prendre au sérieux. Aussi ne se font-ils aucun scrupule de poursuivre et de soutenir leur Fiction sans penser à mal. Les mêmes réflexions s’appliqueraient au cycle royal et au cycle hindou dans lesquels se complaît Hélène intrancée ; mais, ici. le charme qu elle éprouve, et qui explique le développement et la persistance de ces romans hypnoïdes, dépasse sans doute de beaucoup en complexité le plaisir inférieur de simples jeux enfantins, et s’élève jusqu’il la jouissance accompagnant 1 « illusion esthétique » proprement dite.
Bref, par opposition aux théories soit spirite , soit occultiste , soit diabolique des phénomènes de médiumité, le cas de Mn° Smith me paraît constituer un bel argument en faveur de ce qu’on pourrait appeler la théorie jocale — je risque ce néologisme (de jocus, jeu. plaisanterie) à moins qu’on ne préfère celui de ludique (de Indus , jeu, spectacle). Les exploits somnambuliques d Hélène ne me semblent attribuables ni à la présence authentique de désincarnés (ou
1 Celte composition, paroles et musique, intitulée Chintoa nitaçuiloa Mirsoa
{— chant national martien), est antérieure de plusieurs mois h Des I ndes, et M11' Smith et sou martien n'y étaient pour rien.
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2 il l
<1 habitants cl autres planètes) ; ni à une irruption cle larves, coques, élémentals, et autres ténébreuses ou théosophiques bestioles; ni enfin à quelque machination démoniaque venant punir, par de décevantes apparences, les curiosités malsaines des humains. J’y vois les simples divertissements, instinctifs et bien innocents en soi, d une personnalité peu stable que la trance replonge momentanément dans une condition d imagination puérile. Comme l’enfant joue au cocher, au soldat, au chasseur, et tient même plusieurs rôles à la fois, selon que les gens ou les objets environnants l’y incitent, de même le médium intrancé joue tout naturellement au désincarné, parce que c’est la seule chose qu’on attendait de lui dans les milieux où ses « facultés psychiques » se sont développées et entraînées1. A qui la faute si les spectateurs prennent ces amusements au sérieux? Quand Saiil alla consulter la prophétesse d’Endor (un beau type de médiumité visuelle et auditive), il n’eut que ce qu’il méritait lorsque en hémisomnambulisme elle lui simula le vieux Samuel revenant dire des vérités au malheureux roi; et le seul coupable en cette aventure, ou l’imbécile si l’on préfère, ce fut Saiil lui-même. (Je prends cet exemple lointain pour ne pas paraître faire des personnalités en citant des cas plus rapprochés.)
Il est une autre question d’un ordre tout différent — car elle relève de la psychologie comparée et frôle même la métaphysique — que je n’ai pas abordée faute de temps et aussi de connaissances historiques suffisamment étendues. Ce serait de marquer les phénomènes hypnoïdes d’Hélène, considérés au point de vue de leur contenu général, exactement à leur place parmi tous les cas d’automatismes connus ; mais cela n’impliquerait rien de moins qu’une classification préalable des médiums, en étendant ce terme vague jusqu’à ceux dont là conscience normale a été une fois ou l’autre traversée par un éclair: révélation, inspiration, idée subite quelconque, qui leur semblait venir d’ailleurs que d’eux-mêmes. L’humanité entière risquerait d’y passer, vu la difficulté d’établir une démarcation tranchée dans les gradations insensibles qui relient les
i Même dans les cas qui parlent, avec le plus d’évidence, pour un certain contingent de connaissances supranormales dans le contenu des communications médianimiques, la tendance jocale h faire le désincarné est manifeste. « Presque imperceptiblement, dit un excellent observateur de Mmc Thompson, le médium prend le rôle de l’esprit, complète les informations, arrange, ajoute, et enfin rend l'esprit présentable... il m’est impossible aussi de douter que M”' Thompson — toute de bonne foi — imite les esprits pour une grande part. » F. van Eeden, Quelques observations sur les phénomènes dits spiritiques. IV' Congrès international de Psychologie, Compte rendu, p. 129-130.
Tu. Floürnov
plus grands génies au vulgum pecas des âmes ordinaires. Une telle classification au reste 11e pourrait pas se baser sur la forme psychologique des automatismes, mais sur les différences de valeur (« Wertliunterschiede ») de leur contenu; or qui dit valeur dit forcément appréciation morale ou sociale, et par conséquent téléologie, philosophie de l’histoire, et en fin de compte métaphysique. Je n’aurais pas même effleuré ce sujet, qui détonne dans la psychologie considérée comme science positive (à supposer qu’elle puisse l’être !), si je n’avais tenu à mentionner le piquant rapprochement que fait M. Lang1 entre Mme Piper, Mlle Smith et... Jeanne d’Arc. On devine que la comparaison ne tourne pas précisément h l’avantage des deux premières quant à la portée de leurs automatismes. Car même si Mme Piper finissait par devenir dans l’histoire de la science, comme beaucoup semblent y compter, l’instrument par lequel les désincarnés nous auraient donné la première démonstration expérimentale vraiment valable de leurs rapports avec nous, les inspirations de 1 héroïne de Domrémy laisseront toujours au penseur l’impression qu’elles venaient de plus haut encore, ou de plus profond, que les messages d’une insignifiance notoire dont les défunts gratifient les visiteurs de l’illustre médium américain. Et quant à Mlle Smith, je crois avoir suffisamment montré qu’elle est un très beau type de cryptomnésie et d’imagination créatrice subliminale ; mais au point de vue du supranormal, apparent ou réel, elle ne saurait à aucun degré rivaliser, jusqu’ici du moins, avec Mrae Piper. Si intéressants que puissent être ses messages médiumiques au point de vue de leur genèse psychologique, leur valeur intrinsèque n’est pas de nature à faire soupçonner un seul instant que la « volonté du Ciel » y soit pour quelque chose, comme ce fut le cas, selon l’idée de M. Lang, dans le génie de Jeanne d’Arc ; ni même qu’ils viennent, comme on le prétend de Mmu Piper et Mme Thompson, des régions intermédiaires où s’agite la foule confuse de nos prédécesseurs désincarnés. C’est bien uniquement de l’individualité propre d'Hélène, de sa mémoire, et de ses facultés latentes, que semble provenir le contenu d’ailleurs si riche et si varié de sa vie somnambulique. Ceci du reste sans préjudice du problème métaphysique des rapports ultimes ch' f « individu » avec l’Absolu, et sous réserve des valeurs çjue d’autres observateurs pourraient ultérieurement découvrir dans les révélations de M110 Smith.
1 Andrew Lang. Threc Seeresses. Aaylo-saxon Review. 1900.
SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE
En terminant j’aurais aimé revenir dune façon plus étendue sur la question, qui n’a plus trait au cas particulier de Mlle Smith, de 1 attitude générale qu il convient d’adopter vis-à-vis des phénomènes supranormaux (ou prétendus tels). Mais je me bornerai à quelques remarques a cet égard. — D’illustres maîtres de la psychologie contemporaine ne cachent pas leur aversion pour ce domaine qui semble être par excellence celui de l’illusion et de la supercherie. A les entendre, il est des sujets dont la science sérieuse doit soigneusement s’abstenir de peur d’y compromettre sa dignité ; partout en particulier où le spiritisme, l’occultisme, la théosophie sont en jeu, les chances d’erreurs et les risques de perdition sont trop considérables pour qu'un savant qui se respecte ait le droit de s’y exposer. On dirait même qu’ils appréhendent de découvrir au fond de toutes ces vaporeuses chimères quelque chose de vrai, on ne sait pas trop quoi, mais enfin quelque chose qui mettrait en péril à leurs yeux l’édifice de nos sciences positives si laborieusement élevé au cours de ces trois derniers siècles. — Je ne partage pas ces préjugés et ces craintes, qui me paraissent d’ailleurs aller en s’atténuant, même dans les sphères officielles et académiques. D’autre part, je ne partage pas davantage l’optimisme simpliste de ceux qui pensent qu’il suffirait de rétablir sur une base scientifique nos rapports — un peu négligés — avec les désincarnés pour changer la face de ce monde, remettre notre civilisation à droit fil, et résoudre la question sociale; mais ces choses-là sont affaire d’appréciation personnelle et je n’insiste pas. Ce que je veux dire ici, c'est qu’à mon avis la science consiste avant tout, non dans ses résultats ■ — toujours passibles de modifications par l’extension croissante de l’expérience humaine, — mais dans sa méthode, et qu’on ne voit dès lors aucune raison de tracer des limites arbitraires à son application, et de lui interdire l’accès de certains terrains vierges sous prétexte (pie ce sont de dangereux maquis. Il est même assez étrange, puisque la méthode est justement le moyen de frayer ii travers la complication des faits un chemin impersonnel, où tout le monde puisse passer, il est assez étrange qu’on veuille l’exclure là où l’on en aurait le plus besoin.
Le malheur est que la méthode scientifique ne saurait se définir en deux mots, ni s’apprendre ou s’enseigner en un tour de main ; mais qu’elle suppose, aussi bien que la peinture, la politique, et tous les arts, une sorte de sens spécial que la pratique affine et développe, mais ne crée pas. Or, ce sens fait presque totalement défaut aux tempéraments imaginatifs qui forment le public — auteurs et
Tu. Flouknoy
lecteurs — de la plupart des cent et quelques journaux (pour ne pas parler des' livres) spirito-théosophieo-occultistes de notre globe; aussi l'on comprend que les esprits positifs, doués de ce sens scientifique, soient pris de nausée quand il leur arrive de mettre le ne/ dans cette littérature et le genre d’argumentation qu elle affectionne. Fâcheux état de choses : ceux qui possèdent la méthode se désintéressent des recherches de psychologie occulte ou supranormale ; et ceux qui s’y intéressent font trop souvent, preuve fl une déplorable ignorance de toute méthode. Cependant d'heureux signes1 semblent annoncer l’approche d’une ère nouvelle ou cette antinomie se résoudra, par un élargissement progressif et une intelligence mutuelle de plus en plus complète des points de vue qui semblaient, d v a peu de temps encore, presque inconciliables. Ce rapprochement, dont les membres de la Socteù / for Pst/chical Research de Londres se sont faits les pionniers dans ces vingt dernières années, entre une curiosité qui n’admet pas de limites à priori et une méthode rigoureuse ou qui du moins s’efforce de le devenir sans cesse davantage, permet d’espérer que la lumière resplendira un jour sur quelques-uns an moins de ces problèmes qui ont de tout temps préoccupé l'humanité. Quant au dernier mot de la Réalité et de la \ ic, les métaphvsiciens peuvent être assurés que la science, de par son essence même, gardera toujours un mutisme prudent sur ce point et ne viendra jamais troubler leurs exercices sportiques dans ce do mai ni'.
Encore un mot qui me concerne personnellement. Beaucoup de gens, dans les camps les plus divers, consentent bien à ce que l’on s’occupe scientifiquement du supranormal, mais à la condition expresse ou tacite que ce soit pour arriver à un certain résultat déterminé et arrêté d’avance, par exemple a la démonstration du spiritisme pour les uns, et pour les autres à sa réfutation. On m’a accusé de faire partie de ces derniers et d’avoir à part moi mon siège fait. C’est une complète erreur. Si je ne ressens qu'un attrait négatif pour le spiritisme en tant que doctrine religieuse et philosophique, il n’en est pas de même pour le spiritisme hypothèse scientifique, qui n’a de commun que le nom avec le précédent et a l’égard duquel je demeure non point indifférent, mais du moins parfaitement neutre, comme je l’ai indiqué dans une page fie Des Indes que je demande la permission de reproduire :
1 lJar exemple la fondation, l’un dernier, de l’Institut Psychologique International.
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