‹ Des Indes à la planète MarsChapitre 6 sur 103 · I. Débuts médiumiques de Mlle Smith · texte numérisé non relu

I. Débuts médiumiques de Mlle Smith

Dans l’hiver 1891-1892 Mlle Smith entendit parler du spiritisme par une de ses connaissances, Mme Y., qui lui prêta le livre de Denis Apres La mort. Cette lecture ayant vivement excité la curiosité d’Hélène, Mme Y. l’engagea à l’accompagner chez une sienne amie, MlleZ., qui s’intéressait aux mêmes questions et avait de l’écriture automatique. On décida de se réunir pour des expériences régulières. J’emprunte aux notes personnelles que M1Ie Z. a bien voulu me communiquer le récit, trop succinct malheureusement, de ces séances où les facultés médiumiques d’Hélène firent leur première apparition.

« C’est le 20 février 1892 que je fis la connaissance de MUe Smith. Elle fut amenée chez moi par M“* Y., dans le but de tenter l’organisation d’un groupe spirite. Elle était alors absolument novice en fait de spiritisme, n’avait jamais rien tenté, et ne se doutait pas des facultés qui se développeraient en elle.

« 20 février. — Première réunion. Nous débutons par la table; nous n’arrivons qu’à la faire osciller. Nous considérons Mmc Y. comme le médium sur lequel nous pouvons compter. Nous essayons de l’écriture : nous recevons par mon intermédiaire des encouragements à persévérer.

«26 février. — Progrès; la table se meut bientôt, salue tour à tour tous les membres du groupe, nous donne quelques noms, dont un seul connu Ecriture : M1'* Smith, qui essaye pour la pre-

mière fois, écrit mécaniquement, les yeux fermés, quelques phrases où l’on peut déchiffrer quelques mots.

a 1 1 mars. — Pas d’autre note sur cette séance qu’une communication écrite par moi.

«18 mars. — Progrès. Communication nette par la table. Tentative d’expérience dans l’obscurité (qui n’était pas absolue, le foyer contenant encore des braises incandescentes répandait une faible lueur; nous nous distinguions à peine). M"* Smith voit un ballon

tantôt lumineux, tantôt s’obscurcissant ; elle n’a jamais rien vu auparavant. Ecriture : MUe Smith écrit mécaniquement une assez longue communication du père de M. K. [un étudiant bulgare présent à la séance] : conseils à celui-ci. »

A partir d’ici, l’assistance devenue trop nombreuse se scinda en deux groupes, dont l’un continuant à se réunir chez Mlle Z. ne nous concerne plus. Mlle Smith fit partie de l’autre qui s’assembla chez une dame N., et y eut à peu près une séance par semaine pendant près d’un an et demi (jusqu’à fin juin 1893). Les procès-verbaux de ces réunions, conservés par Mme N., sont malheureusement très sommaires et muets sur beaucoup de points qui intéresseraient le psychologue. Ceux des premiers mois sont de la main même de MUe Smith, qui fonctionna comme secrétaire du groupe pendant treize séances ; comme on ne notait sur le moment que les dictées textuelles des esprits, et qu’elle rédigeait le reste de mémoire les jours suivants, on ne peut trop compter sur l’exactitude objective de ces rapports qui ont en revanche l’avantage de nous présenter la médiumité d’Hélène racontée par elle-même. Elle y parle d’elle à la troisième personne. Je me borne pour l’instant à résumer d’après ces comptes-rendus les deux premières séances tenues dans ce nouveau milieu.

2$ mars i8(j2. — Onze personnes autour d’une grande et lourde table de salle à manger en chêne, à deux battants. La table « se met en mouvement et plusieurs esprits viennent donner leurs noms [par coups frappés] et témoigner du plaisir qu’ils ont à se trouver au milieu de nous. C’est dans cette soirée que Mlle Smith commence à distinguer de vagues lueurs, de longs rubans blancs s’agitant du plancher au plafond, puis enfin une magnifique étoile qui dans l’obscurité s’est montrée à elle seule pendant toute la séance. Nous augurons de là qu’insensiblement elle finira par voir des choses plus distinctes et possédera le don de voyante. »

1" avril. — Violents mouvements de la table dus à un esprit qui se nomme David et s’annonce comme le guide spirituel du groupe. Puis il fait place à un autre esprit qui se dit être Victor Hugo et le guide protecteur de Mlle Smith qui est fort surprise d'être assistée d’un personnage aussi important. 11 disparaît bientôt. Mlle Smith se sent très agitée ; elle a des frissons, est partiellement

glacée. Elle est très inquiète et voit tout à coup, se balançant audessus de la table, une figure grimaçante et très laide avec de longs cheveux rouges. Elle est si effrayée qu’elle demande qu’on fasse de la lumière. On la calme et la rassure; la figure disparaît. Elle voit alors, posé sur la table devant l’un des assistants M. P., un magnifique bouquet de roses de nuances diverses; tout à coup elle voit sortir de dessous le bouquet un petit serpent qui, rampant doucement, vient sentir les fleurs, les regarde, cherche à s’approcher de la main de M. P., s’en éloigne un instant, revient doucement se blottir et disparaître dans l’intérieur du bouquet. Puis tout se dissipe et la table frappe les trois coups terminant la séance. [M. P. comprit après coup le sens de la vision du bouquet et du serpent, qui était une traduction symbolique d’une impression émotionnelle ressentie par M fie Smith.]

Telle fut l’éclosion de la médiumité d’Hélène. Quasi nulle le 20 février, où les mouvements de la table (quoique venant déjà d’elle selon toute probabilité) ne lui sont pas attribués, elle apparaît aux séances suivantes dans deux essais d’écriture automatique (malheureusement perdus) à l’imitation du médium écrivain chez qui elle se trouvait ; la réussite du second essai fait supposer que les facultés d’Hélène se seraient rapidement développées dans cette voie, si elle ne l’eût aussitôt abandonnée en changeant de milieu. Sa faculté de voyante, suggérée par les tentatives de séances obscures, se montre le 1 8 et le 25 mars sous la forme d’hallucinations élémentaires, ou vaguement figurées, ayant leur point de départ probable dans de simples phénomènes entoptiques, lumière propre de la rétine, images consécutives, etc.; puis, encouragée par les prédictions des assistants, elle atteint dès le ier avril aux visions proprement dites, ayant un contenu varié et une signification réelle ou symbolique. En même temps se perfectionnait son automatisme typtologique, confondu les premières fois dans l’action totale des assistants réunis autour de la table, mais qu’on ne tarda pas à distinguer ; on le reconnaît dans ce nom de Victor Hugo venu pour M11* Smith particulièrement, et on le soupçonne rétrospectivement dans un nom donné déjà à la seconde séance. Les halluci-

nations auditives n’ont pas tardé à compléter cet ensemble, mais il est impossible de savoir au juste à quelle date, les procès-verbaux n’indiquant pas clairement si les messages textuellement rapportés sont dus à cette origine ou ont été épelés par la table. A ces formes déterminées d’automatisme, il faut encore joindre les fréquents phénomènes d’émotion, frissons, tristesse, inquiétude, frayeur, etc., qui, éprouvés par Hélène sans qu’elle sache d’abord pourquoi, se trouvent ensuite en parfaite conformité et en connexion évidente avec le contenu des communications que ces phénomènes émotifs précèdent généralement de quelques moments.

Ainsi, en une demi-douzaine de séances hebdomadaires, la médiumité de Mlle Smith avait revêtu l’aspect psychologique complexe qu’elle devait dès lors conserver intact pendant trois années, et dont je fus témoin lorsque je fis sa connaissance. La rapidité de ce développement initial n’a rien d’excessif, puisqu’on voit des médiums, qui s’ignoraient complètement jusque-là, atteindre dès le premier essai un degré qu’ils ne dépasseront plus guère dans la suite. Ce qu’il y a de particulier chez Hélène, c’est qu’après être restées absolument stationnaires, dès leur apparition, pendant une aussi longue période, ses facultés médiumiques subirent tout à coup au printemps de 1895 l’énorme transformation et le magnifique épanouissement, tant au point de vue de la forme que du contenu des automatismes, que j’ai décrits dans le premier chapitre et sur lesquels je ne reviens pas. (On trouve cependant un lointain présage de cette évolution future dans les courts moments de « sommeil », en réalité de somnambulisme, qu’LIélène eut dans quelques séances de 1892. Voir la note 2, p. 6.)

Pour une histoire complète de la médiumité de Mlle Smith, il faudrait maintenant passer en revue les nombreuses séances qu’elle eut d’abord dans le groupe de Mme N. jusqu’en juin 1893, puis, après un intervalle de six mois sur lequel je n’ai aucun renseignement, dans la

famille de M. Cuendet et chez diverses autres personnes pendant l’année 1894. Mais je me sens incompétent pour narrer tout au long des phénomènes auxquels je n’ai pas assisté et dont il n’existe que des procès-verbaux peu circonstanciés. Je dois donc me borner à faire un choix des faits les plus caractéristiques, et qu’il serait vraiment regrettable de passer entièrement sous silence ; mais c’est dans les chapitres suivants que ces faits trouveront leur place naturelle, à propos des sujets auxquels ils se rapportent plus directement.

Page 1