CHAPITRE I
M.Ue Smith depuis la publication de « Ses Indes ».
Dans les chapitres II et III de mon volume sur Mlle Smith, j'ai ssayé de retracer son histoire psychologique avant et après son îitiation au spiritisme. Une troisième étap„e s’ouvre avec la publiation de ce livre, étape qui paraît devoir être fort importante ; mais, rès mal renseigné sur beaucoup d’incidents de cette nouvelle ériode, incapable à plus forte raison d’en pronostiquer 1 avenir, je le bornerai à y relever les principaux points parvenus à ma conaissance.
Il semblerait à première vue que l’apparition de Des Indes, à Joël 1899, eût dû être de minime importance dans la vie de llle Smith et n’avoir guère d’effet sur le cours de son existence ou ,e ses pensées, puisque ce volume, comme je 1 ai indiqué dans sa réface, ne renfermait rien d’inédit pour elle, tout son contenu lui yant déjà été soumis en manuscrit ou en épreuves, et pas un mot ivré à l’impression qu elle ne l’eût sinon explicitement approuvé, du aoins laissé passer. En réalité il en a été autrement, pour deux aisons.
D'abord, en retrouvant en bloc et réunis dans l'ensemble de œuvre achevée les fragments qui lui avaient été communiqués solémcnt, à intervalles plus ou moins longs, on comprend qu Hélène lut mieux se rendre compte de l’esprit général du travail et constater • lus clairement à quel point l'auteur, tout en rendant justice aux [ualités personnelles et à 1 honorabilité du médium, différait d’elle sous e rapport de l'interprétation des faits. En particulier, le peu de réance accordée au côté apparemment merveilleux des phénomènes, a grande place en revanche donnée à certaines productions (telles
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que la langue martienne) considérées comme curiosités de psychologie subliminale, devaient à la fois heurter plus que jamais Hélène dans sa conviction intime de la valeur supranormale de ses dons, et incliner d’autre part son incubation latente vers les créations linguistiques qu’on honorait d’une telle attention. Je m’explique ainsi que dans les quelques séances que j’eus avec MUe Smith au printemps suivant, les révélations d’idiomes inédits aient envahi la scène, tandis que les messages proprement spirites et supranormaux étaient réservés à des spectateurs moins sceptiques, dans des réunions où je n’étais point présent. 11 me paraît certain au total que la lecture suivie de Des Indes par Hélène a influé sur le développement ultérieur de sa médiumité, spécialement en fournissant de nouveaux points de départ ou donnant un nouvel élan à plusieurs de ses élucubrations subconscientes.
Mais, en second lieu, c’est surtout par les réactions produites sur certaines catégories de lecteurs, que l’apparition de Des Indes a été grosse de conséquences pour la destinée de M1Ie Smith et marque un tournant dans sa vie. Grâce en effet à un concours quasi magique de circonstances, et à l’intervention inopinée d’une bonne déesse, ce volume a indirectement fini par amener dans la condition extérieure, jusque-là si précaire, de son héroïne, un changement de fortune qui ne saurait se comparer qu’à une brillante apothéose venant subitement couronner un long martyre. Ce bienheureux dénoûment a toutefois été précédé de diverses péripéties moins agréables, en sorte que pour retracer d’une façon claire l’histoire psychologique de M,le Smith au cours de ces deux dernières années, il me parait convenable de la diviser en trois ou quatre phases successives, marquées par une tonalité émotionnelle et des dispositions d’esprit fort différentes.
1. Phase d’irriiation. — Cette première phase, qui débute peu de jours après la publication de Des Indes, se rattache aux comptes rendus que MMo Smith en trouva dans les journaux locaux et dont elle fut profondément affectée.
Cela se comprend. Si les critiques avaient pu parler du livre sans toucher à son héroïne, lé sort du premier n’eût éveillé chez la seconde qu’un intérêt fort platonique de curiosité quelconque. Mais cela était impossible. Aux jugements concernant l’ouvrage et l’auteur devaient inévitablement se mêler des appréciations sur le médium lui-même et ses étranges facultés. Et quand on se rappelle la situation de Mlle Smith obligée de gagner quotidiennement, sa vie, comme employée d’une grande maison de commerce, au milieu de camarades dont la bienveillance n’est peut-être pas la vertu
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dominante, on ne s’étonne pas que dés la mise en vente de Des Indes elle ait été constamment sur l’œil, à l’affût de tout ce qui pouvait se dire ou s’imprimer à son sujet, et portée d’avance à ressentir plus vivement les coups d'épingles que les coups d’encensoir. Sans doute tout le monde, ou à peu près, dans son entourage, savait déjà qu’elle s’occupait de spiritisme à ses moments perdus et était un très bon médium; mais il n’y avait rien là d’officiel pour ainsi dire, et ou la laissait en paix. Qu’on songe au contraire à l’effet produit lorsque, sous le pseudonyme rapidement percé à jour d’Hélène Smith, elle se trouva tout à coup occuper une des premières places dans la curiosité publique, les conversations, les comptes rendus des journaux, et les sentiments étonnés ou envieux de ses compagnes ! Ces conditions étaient bien faites pour surexciter au suprême degré le trait d’ailleurs fort naturel d’autophilie que j’ai déjà relevé chez elle à l’état normal. I Des Indes, p. 3q.)
D’emblée Mlle Smith découvrit, dans les articles où il fut question d’elle, d’odieuses attaques contre sa bonne foi et son honorabilité de médium. Il faut convenir que quelques journalistes n’eurent pas la main heureuse dans le choix de leurs expressions, et firent, sans mauvaise intention d’ailleurs, précisément ce qu’il fallait pour exaspérer une nature particulièrement sensible sur le point d honneur de l’authenticité de ses automatismes. Soit inintelligence de cette catégorie de phénomènes, soit emploi métaphorique de termes qui ne devaient point être pris à la lettre, ils parlèrent d’Hélène comme ils l’eussent fait d’une artiste de théâtre, et purent ainsi laisser à des lecteurs peu au courant du somnambulisme l'impression que les cycles de ce curieux médium n’étaient que d habiles comédies. On devine l’état d’esprit où de telles appréciations jetèrent MUe Smith. Le légitime courroux suscité par ces articles, signés d’initiales ou de noms inconnus d’elle, s’alla naturellement déverser sur la tête de celui qui était la cause première évidente de toutes ces horreurs, à savoir l’auteur de Des Indes. Les spirites au surplus s’entendirent à tirer profit de la situation : « Eh bien — s’écria par exemple une dame très croyante, en apportant à M"'° Smith la mère un article où Hélène était qualifiée d’actrice, — j’espère que cette fois c’en sera bien fini avec M. Flournoy et qu elle n’y remettra plus les pieds ! » Vœu pie qui — sauf une seule exception quelques mois plus tard — obtint d’emblée pleine et entière satisfaction.
Un des premiers incidents qui mirent en jeu l’extrême irritabilité de MIle Smith fut un compte rendu paru dans le Journal de Genève , compte rendu fort bien fait et très spirituellement écrit, mais où, à côté d’éloges immodérés pour l’auteur de Des Indes, se trouvaient quelques phrases, comme les suivantes, qu’Hélène et son entourage prirent naturellement au grand tragique : « Il [M. Flournoy] n’a pas perdu son temps, car quelquesunes des scènes auxquelles il a assisté étaient dignes d etre vues, étant jouées par des acteurs, disons par une actrice de premier ordre... cette
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pythonisse est une admirable actrice, qui étudie à fond tous ses rôles et les Fait .valoir avec une habileté passionnée qui rend un peu fous tous ceux qu elle admet dans le cercle intime de ses extases... Mais comme nouveauté le spectacle n’a rien d’extraordinaire... Et toujours il se trouvera des savants curieux de tout pour aller frapper à la porte du sanctuaire et constater que derrière le rideau il n’y a rien, rien qu’un peu de folie, de sottise ou d’habileté coupable. Cela vaut-il la peine d’y perdre un temps précieux ? Oui, si cela peut servir à découvrir la loi de ces mystifications qui ne sont pas de purs mensonges, car leurs auteurs sont souvent leurs propres dupes ; oui encore, si cela peut détourner de ces routes folles ceux qui vont y compromettre leur santé mentale et morale. » Etc. — « Avezvous lu le Journal de Genève de hier ? » écrivait Hélène à M. Lemaître au lendemain de ce compte rendu. «Que penser d’une pareille infamie, que faire en présence de telles insolences ?... Je suis consternée, indignée! » — Les adeptes spirites de Mlle Smith se sentirent également atteints, presque autant qu elle, et l’un d’eux m’écrivit un billet de protestation. «Cet article, me disait-il, m’a blessé profondément, non seulement à cause de Mlle Smith qu’on croit pouvoir appeler admirable actrice , mais aussi à cause de moimème et de mes amis qui avons été admis dans le cercle intime de ses extases et sommes par conséquent de ceux qu’elle a rendus un peu fous... Je vous serais donc bien reconnaissant d’envoyer au Journal de Genève quelques mots de rectification quant à Mlle Smith, dont la bonne foi ne saurait être mise en doute. Il y aurait lieu aussi de relever ce terme de fous... » N’ayant pas, sur ce second point, des idées aussi arrêtées que mon honorable correspondant, je ne crus pas devoir modifier pour si peu la lettre que j’avais déjà spontanément adressée au Journal de Genève el que ce dernier inséra dans son numéro du ig janvier 1900 ; je la reproduis ici parce qu’elle rend encore exactement ma pensée :
Florissant, lundi 1 5 janvier 1900.
Monsieur le Rédacteur,
Dans l’article que le Journal de Genève a eu l’amabilité de me consacrer ce matin sous les initiales M. D., plusieurs passages et la tendance générale semblent donner à entendre que le médium dont je me suis occupé serait une habile comédienne jouant des rôles préparés et appris d’avance. Toutes les opinions étant libres, je ne songerais pas à relever celle là, bien que je ne la partage en aucune façon, si elle ne paraissait m’être expressément, attribuée dans quelques mots (que je souligne) de la phrase suivante : « Ce » que nous croyons comprendre, et M. Flournoy ne nous le cache point, » c’est que cette pythonisse est une admirable actrice qui étudie à fond tous » ses rôles et les fait valoir avec une habileté passionnée, etc. »
Je m’étonne et je déplore que la lecture de mon travail puisse suggérer des idées de ce genre ; car rien n’est plus éloigné de mon sentiment que cette hypothèse de la simulation (pour l’appeler par son vrai nom) qui serait la négation même de mon étude. Il est bien clair, en effet, que je n’eusse pas pris la peine de publier comme relevant du somnambulisme des phénomènes où j’aurais vu le jeu d’une comédienne, si admirable fût-il. — L’auteur de l’article rend mieux mes intentions quand il dit que j’ai cherché à « poursuivre la loi de ces mystifications qui ne sont pas de purs mensonges » ; mais ici encore je regrette que sa plume ait laissé échapper le mot équivoque que je viens de souligner, parce qu’en dépit des correctifs dont il est suivi, les lecteurs irréfléchis (il y en a) ne mànqueijont pas de l’entendre dans son mauvais sens.
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L’objet de mon livre n’était pas de montrer comment on démasque un médium déshonnête, mais comment les phénomènes d’un médium sincère peuvent s’expliquer par des processus psychiques subliminaux dont on n’a 3as suffisamment tenu compte jusqu’ici. Puisque je n’ai pas réussi à me Faire comprendre, je voudrais du moins éviter toute méprise sur le fond de ma pensée dans le cas particulier. Qu’il me soit donc permis de le dire une Fois pour toutes : j’ai une entière conviction de la bonne foi du médium que j’ai étudié pendant cinq ans, et de la parfaite authenticité (genuineness, minime disent les Anglais') de ses phénomènes hypnoïdes. Et je n’y ai pas rencontré de mystification, préparation de rôles, habileté, etc., — puisque ces mots ont été prononcés — d’une autre nature que celles dont nous nous rendons tous inconsciemment coupables dans la production des rêves, neptes ou géniaux, qui remplissent notre sommeil.
Je vous serai fort obligé, Monsieur le rédacteur, de donner dans vos colonnes une place à cette rectification (qui n’enlève rien à ma reconnaissance pour le spirituel et trop élogieux article de M. M. D.). J’y tiens d’au- ,ant plus que j’ai souvent vu en ce domaine les extrêmes se toucher : en face les phénomènes de psychologie anormale, rien n’encourage et ne justifie mieux les interprétations spirito-occultistes des uns, que l’obstination des lutres à méconnaître la réalité des faits et à jeter un discrédit immérité sur les médiums parfaitement honorables.
En vous remerciant d’avance, etc. Th. Flourxoy.
Les quelques considérations dont le Journal de Genève fit suivre cette ettre, montrèrent bien que les termes qui avaient donné lieu à de fâcheuses nterprétations ne provenaient que d’une compréhension inexacte des phéîomènes étranges de la mèdiumité, et que l'auteur du compte rendu n’avait îullement eu l'intention d’offenser les médiums en général ni Mlle Smith ■n particulier. Celle-ci n’en conserva pas moins ses impressions pénibles, [ue venaient sans cesse alimenter de nouveaux incidents. La Semaine littéraire, par exemple, avait entrepris sur Des Indes une série d’articles de ion collaborateur M. Pierre Valjean ; tous déplurent à MUe Smith, mais ion irritation fut portée au comble par le passage suivant dont les images, m peu trop crûment empruntées au barreau, lui parurent renfermer un rentable acte d’accusation calomnieuse et infamante :
« Œuvre de pure fantaisie, le roman martien, ainsi que nous l'avons vu, échappait à toute vérification positive. 11 n’en est pas de même du roman îindou qui, lui, se déroule dans un cadre terrestre déterminé et à une épojue que Mlle Smith a eu le soin de préciser. Elle s’exposait ainsi à entrer en contradiction avec les faits et à avoir à répondre de ses allégations devant e tribunal de la science. De fait M. Flournoy a cité à la barre géographes, inguistes, historiens et indianistes, et il faut reconnaître que MUc Smith ne s’est point trop mal tirée de cette scabreuse entreprise, puisque son juge luiïiême conclut que le roman hindou reste une énigme psychologique non mcore résolue d’une manière satisfaisante. » ( Semaine littéraire , de jenève, 27 janvier 1900, p. /ji.)
Voici les réflexions que ce passage suggère à Hélène dans une lettre ju’elle m’adressa le 2 février et où elle n’y va pas de main morte : — « Une seule chose à mon point de vue aurait été équitable et juste : c’eût été de ne point être salie par la science dans la Semaine littéraire . surtout par votre collaborateur M. Pierre Valjean. Dans le numéro du i3 janvier, il convient d’établir [il veut bien reconnaître] mon honorabilité, ainsi que mon absolue bonne foi ; dans celui du 27 janvier c'est une autre affaire alors :
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il y ouvre la marche eri m'y plaçant comme une coupable ayant à répondre de son forfait devant le tribunal delà science! II ose même ajouter que je ne me suis point trop mal tirée de ma scabreuse entreprise! Quelle lâcheté ! Sous quelle triste impression cet homme a-t-il tracé ces lignes ? Comment ose-t-il se permettre une pareille infamie? Sans doute parce qu’il a pensé que j’étais seule au monde et qu’il pouvait tout vis-à-vis de ce pauvre médium ! Misérable écrivain ! Son jugement est autrement plus fantaisiste que 11e l’est le roman martien, et je m’étonne qu’il puisse porter un pareil jugement. Néanmoins je m’en console en pensant que ça ne lui portera pas bonheur! M. Cuendet est arrivé dimanche matin... Il a pris l’article [de la Semaine littéraire ] et m’a dit simplement ceci : Donnez-moi ces lignes et laissez-moi faire. Je l’ai laissé faire. Qu’aura-t-il fait ? Je l’ignore, ne l’ayant point revu depuis ce jour ; mais comme qu’il soit, rien ne sera de trop en présence de tant d’infamies; il aura au moins essayé de me défendre, lui! »
Ces derniers mots sont une allusion au fait qu’après ma lettre au Journal de Genève il m’avait paru superflu de partir en guerre contre la Semaine littéraire , dont le passage incriminé, en dépit de son style d’aspect judiciaire, ne me semblait aucunement trahir les machiavéliques intentions qu’v avait vues Mlle Smith. Au reste M. Cuendet se chargea en effet de défendre Hélène vis-à-vis de ses prétendus accusateurs, et il adressa à la Semaine littéraire une épitre dont cette revue lui donna acte en ces termes dans son numéro suivant (3 février 1900, p. 55 note) : « M. Cuendet nous a adressé en son nom et en celui de quelques amis de MUe Smith une lettre au cours de laquelle il nous reproche d’avoir laissé sous-entendre dans notre précédent article que celle-ci serait « une mystificatrice, une comédienne, voire une farceuse de premier ordre ». Nous ne pensons pas mériter ce reproche ; si tel était le cas, notre plume aurait évidemment trahi notre pensée, car nous ne connaissons MUe Smith que par ce que nous en révèle le livre de M. Flournov qui, nous l’avons dit et répété, rend pleine justice à sa sincérité et à sa bonne foi. »
MUe Smith était malheureusement si pleinement convaincue de la méchanceté des savants et des publicistes à son endroit que les rectifications et tout ce qu’on pouvait lui dire restait sans effet. Il est clair que la reprise des séances était impossible dans ces conditions. Hélène avait bien promis à M. Lemaître, dans les premiers jours de l’année, de retourner chez lui très prochainement ; mais elle ne tarda pas à se dédire. — «Vous devez comprendre, lui écrivait-elle, que pour faire des séances en ce moment je n’y puis point penser. C est sous l’influence d’un immense découragement qui 11e fait que s’accroître de jour en jour que je vous trace ces lignes. On n’est point abîmé par la presse, froissé en son Ame et conscience par un article tel que celui de cet estimable rédacteur [du Journal de Genève] sans en ressentir une profonde tristesse. La science que j’ai servie d’une façon simple et désintéressée me montre aujourd’hui plus que jamais son ingratitude et toute son ignominie... » — Inutile de remarquer (pie « la science » 11’est pas responsable des articles bibliographiques que la presse veut bien consacrer aux livres non-
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veaux. Mais cette confusion une fois née dans le cerveau de MUo Smith, son entourage spirite se garda bien de faire quoi que ce soit pour l’en déloger.
Pendant cette suspension prolongée de nos séances, les phénomènes automatiques spontanés continuèrent leur train. Malheureusement je ne possède sur ces manifestations de la vie subconsciente d Hélène, que les documents assez clairsemés dont il sera question plus loin. C’est en particulier à cette époque (janvier-mars 1900) que se rattachent beaucoup de visions matinales de paysages et hiéroglyphes ultramartiens, la première apparition de Barthez (v. p. 219), et diverses communications de Léopold concernant MUe Smith ou sa mère ; il est à regretter que de ces derniers messages parvenus à ma connaissance aucun n’ait trait à l’état d’irascibilité que j’ai décrit chez Hélène, car il eût été intéressant de savoir le sentiment de son guide spirituel sur tout cela.
2. Phase de reprise. — Si MUo Smith fut d’un côté exaspérée par les articles de la presse à propos de Des Indes , elle dut en compensation éprouver des sentiments d’un autre ordre en voyant croître de jour en jour l’affluence des badauds que la curiosité poussait, sous des prétextes quelconques, dans les bureaux où elle était occupée, afin de contempler de leurs propres yeux le fameux médium dont tout le monde parlait à Genève. Il faudrait encore plus de philosophie pour rester insensible aux enivrantes bouffées de la célébrité populaire qu’aux petites maladresses des journalistes. Et comme, vers le même temps, Hélène et sa mère s’aperçurent, par divers incidents, que notre noirceur n’était point telle que leurs amis spirites s’étaient évertués à le leur faire accroire, il arriva que nous nous trouvâmes tout à coup en passe de jouir d’un renouveau de faveur bien inattendu. Dans le domaine médiumique cela se manifesta d’abord par de belles peintures ultramarticnnes (v. plus loin fig. 4 à 8) dont Hélène nous gratifia, par parts égales, M. Lemaître et moi ; puis par la reprise des séances interrompues depuis une demiannée, et par la grande explosion linguistique à laquelle nous devons les documents ultramartiens et uraniens dont il sera question au chapitre suivant. Pendant toute cette période (mai-août 1900), Hélène se montra on ne peut plus gracieuse à l’endroit de la « science » et des « savants », à qui elle en voulait tant pondant les mois précédents. Elle exprima même à M. Lemaître l’espoir que quelques-unes de ses vues ultramarticnnes pourraient prendre place dans une prochaine édition de Des Indes ; et, ayant appris que je devais aller au
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Congrès de Psychologie de Paris (20-26 août), elle m’écrivit le 7 août — j’étais alors absent de Genève depuis plusieurs semaines — une charmante lettre en y joignant ses caractères uraniens tout récents : de la sorte, me disait-elle, « vous, au moins, allez avoir quelque chose de neuf à présenter [au dit Congrès]. » Mais ces bonnes dispositions ne devaient pas tarder à se modifier rapidement sous la pression de circonstances extérieures imprévues.
.7. Phase américanisle. — Cette désignation un peu barbare me paraît tout indiquée en raison du rôle sinon exclusif, du moins prépondérant, que jouèrent ici les ressortissants du Nouveau-Monde. — Dès les mois de mai et juin j’avais reçu et transmis à Hélène de nombreuses lettres d'amateurs étrangers qui, ayant eu connaissance de Des Indes , désiraient être mis en relation avec l’incomparable médium et assister à ses séances, dans les buts les plus divers.
Simple curiosité de dilettante, envie sérieuse de s’instruire, ardent besoin de communication tangible avec l’au-delà, recours désespéré aux puissances inconnues pour obvier aux impuissances trop connues de l’humaine sagesse, etc., tous les motifs imaginables se laissaient entrevoir ou s’étalaient à nu dans ces singulières et souvent touchantes sollicitations. Une dame éplorée suppliait que Léopold lui ramenât le cœur trop volage de son époux. Une autre, qu’il accordât à une amie la guérison d’une maladie mentale où les moyens naturels avaient échoué. Un ancien officier devenu aveugle espérait un remède, matériel ou fluidique, qui annulerait l’incurable atrophie de ses nerfs optiques diagnostiquée par les premiers oculistes de France et de Navarre (je veux dire de Lausanne) : Léopold lui ordonna une infusion de plantain. Celui-ci désirait des conseils financiers ; celui-là, ne fût-ce qu’un mot de l’être adoré qu’il avait perdu. Etc. Toute la lyre, en un mot. Cela me fit, je l’avoue, un drôle d’effet, attristant et amusant à la fois, mélancolique et dérisoire, de découvrir ainsi qu’en publiant un livre où je m’étais efforcé de suivre les voies du bon sens (je ne dis pas du sens commun) et de ce que j’estime une saine méthode, j’avais surtout réussi à lancer un médium de plus sur le turf de la crédulité cosmopolite, à ériger une idole nouvelle, et à faire de ma patrie un lieu de pèlerinage spirito-occultiste très couru, fleuron qui manquait encore à sa couronne.
Au début, Mllc Smith accueillit fort dédaigneusement toutes ces démarches et déclara qu’elle n’accorderait aucune séance à ces inconnus indiscrets. Mais peu à peu elle fut touchée, et se prit à réfléchir devant la répétition de ces missives, venues parfois de bien loin, et dont les signataires n’attendaient qu’un mot favorable pour faire le voyage de Genève. Sa résistance enfin fut à bout lorsque des dames américaines, aussi comme il faut que charmantes, brisant toutes les consignes, vinrent personnellement la relancer jusqu’à son bureau et dans son domicile. Tant d’obstination aimable et de flatteuse persévérance méritait bien une séance. On en fit
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plusieurs, Léopold se distingua, les nobles étrangères furent dans l’enchantement et ne s’en cachèrent point ; d’autres admiratrices accoururent, d’outre-mer et d’outre-Manche, se joindre aux premières autour de la fleur rare fraîche éclose... Bref, lorsqu’après deux mois d’absence je revins à Genève dans les derniers jours d’août, je trouvai MUo Smith engagée dans une série de séances toutes plus brillantes les unes que les autres. Je demandai la permission d’y assister; Hélène me répondit que cela était impossible, les messages spirites obtenus par ces dames étant d’un caractère trop intime pour s’accommoder de la présence d’un tiers. Je n’eus garde d’insister, comprenant bien qu’un hérétique aux yeux de qui le martien n’est que du français déguisé, risquerait d’être un gênant trouble-fête dans les solennelles rencontres où les défunts réincarnés sur Mars et leurs parents encore sur Terre échangent leurs épanchements sous les espèces mystico-linguistiques d’Esenale. Je n’obtins pas plus de succès dans ma demande d’avoir au moins communication, après coup, des textes martiens recueillis, afin de compléter la littérature de cette langue déjà publiée dans Des Indes. 11 semble bien que dans l’entourage de MUe Smith les recherches scientifiques inspirent encore plus d’antipathie aux spirites de l’étranger qu’aux indigènes.
D’après mes renseignements combinés avec ceux de M. Lemaître, Mlle Smith a dû donner à ces nouveaux venus de diverses nationalités, de la fin d’août au milieu d’octobre 1900, une trentaine au moins de séances spirites, tandis que dans les années précédentes elle en avait à peine deux ou trois par mois en moyenne. 11 est probable qu’à ce nouveau régime elle se serait rapidement fatiguée, avec ses occupations obligatoires au bureau, interrompues seulement pendant quinze jours de vacances en juillet, si la destinée ne lui avait soudainement apporté un remède tout puissant en l'affranchissant à jamais de son labeur quotidien. Au nombre des touristes de passage que sa réputation avait groupés autour d'elle, se trouvait une dame J., aussi généreuse que fortunée, veuve d un amateur très distingué des sciences et des arts, qui, de son vivant, avait maintes fois su mettre ses vastes ressources financières au service de diverses entreprises utiles. Madame .1., qui continue avec intelligence les traditions de libéralité et de large philanthropie de son mari, se prit de sympathie pour MUo Smith, d intérêt pour ses séances, d admiration pour ses remarquables facultés ; et comprenant bientôt combien il devait être préjudiciable à la santé d Hélène de mener
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(le front ces deux existences, également épuisantes, de médium non professionnel mais ne comptant pas ses séances, et d’employée de commerce d’une assiduité jamais en défaut, elle pensa ne pouvoir faire un plus noble et plus judicieux usage d’une petite partie de ses revenus qu’en donnant à Mlla Smith l’indépendance et la sécurité matérielle que celle-ci rêvait, consciemment et subconsciemment, depuis tant d’années.
Par une belle journée d’automne ( 1 3 octobre 1900), comme Hélène se disposait, après son modeste repas de midi, à reprendre le chemin accoutumé du bureau, Mme J. l’enleva pour ainsi dire en voiture et la conduisit dans une maison de banque d’où, après quelques formalités, sa protégée ressortit largement assurée désormais, pour elle et sa mère, du pain quotidien jusque-là si durement gagné à la sueur de leur front. Bien qu’elle eût, depuis quelque temps, plus ou moins pressenti la possibilité cl’un tel événement à certains mots encourageants de Mn,e J., la réalisation soudaine, et dans des proportions inattendues, de ces vagues espérances, fut un choc dont ceux-là seuls peuvent se faire une idée qui ont vu s’ouvrir tout à coup, sur l’espace libre et ensoleillé, la porte du noir cachot où se consumait leur existence. Heureusement, on 11e meurt pas de joie, surtout quand on possède, comme soupape de sûreté aux émotions violentes, le bienfaisant canal de dérivation des phénomènes subconscients. Lorsque Hélène, ayant quitté sa bienfaitrice, voulut prendre le tramway pour rejoindre sa mère au plus vite, Léopold lui apparut sur le marche-pied de la voiture, l’empêcha d’y monter, puis, se tenant à son côté gauche tandis que sous sa direction elle allait comme en rêve à travers les rues populeuses, il la mena malgré elle à son bureau, et la fit sur-le-champ prendre congé de ses chefs dans une scène qu’il ne m’appartient pas de narrer. Ayant ainsi définitivement rompu en quelques minutes avec un passé de vingt ans, Hélène put rentrer chez elle et conter l’aventure à sa mère.
Qui fut encore plus stupéfait que ces dames? Ce fut l’auteur de Des Indes , qui ne s’attendait à rien et à qui Hélène téléphona le soir même la grande nouvelle. Je n’en crus pas mes oreilles. Sans doute j’avais bien espéré que dans le flot de spirites anglo-américains déclanché par mon livre, il s’en trouverait quelques-uns d’assez généreux et intelligents pour reconnaître les services médianimiques (toujours gratuits) d’Hélène d’une façon pratique, propre à lui faciliter peu à peu l’échange de sa place si astreignante de simple employée de commerce contre une position supérieure, plus indépendante et rémunératrice. Mais qu’il y eût encore, même dans le monde occulte, des fées capables de transformer sur-le-champ d’un coup de baguette, ou d’un trait de plume, le cuivre en or et une servitude abhorrée en paradisiaque liberté, je ne, l’avais certes jamais imaginé, pas môme en rêve. Aussi, à l’ouïe des paroles d’Hélène, commençais-je par soupçonner une nouvelle frasque de son inconscient, quelque hallucination auditivovisuelle qui aurait traduit sous l’aspect d’une généreuse donatrice ses chimériques rêveries latentes de richesse et de bonheur. Mais le lendemain je dus bien me rendre à l’évidence lorsque je reçus la visite d’Hélène, rayonnante, accompagnée de sa bienfaitrice, presque aussi heureuse, qui venaient m’annoncer officiellement la grande nouvelle; et, m’associant à leur joie, je pus m’abandonner en mon for intérieur au doux sentiment de fierté d’un auteur dont la plume se trouve avoir été pour quelque chose dans le bonheur et la liberté d’autrui.
Tir. Klournoy
En ce qui concerne l’étude scientifique de ses phénomènes médiumiques, le brillant changement de situation de Mlle Smith ne modifia en rien l’état de choses qui s’était établi au cours des deux derniers mois, ou plutôt il le consacra. Désormais libre de tout son temps, elle multiplia les séances à ses nouveaux amis spirites, mais ni M. Lemaître ni moi n’y fûmes conviés ; et (die se mit à noter ses nombreuses visions spontanées, ultramartiennes et autres, mais en nous les taisant soigneusement, de sorte que c’est, seulement six mois plus tard que M. Lemaître en apprit l’existence (c’est ce que j appellerai le dossier réservé). Cette espèce d ostracisme à l’égard de ceux qui lui rappelaient Des Indes et personnifiaient ce la science » à ses yeux, n’a rien qui doive surprendre. 11 n’en pouvait guère être autrement ; car, sentant bien qu’on ne saurait contenter tout le monde, et mise par la force des circonstances dans la nécessité presque inéluctable de faire un choix, comment eût-elle hésité un seul instant ? D’un côté l’atmosphère desséchante d analyse critique et d observation méthodique, presque inquisitoire, voire soupçonneuse parfois, qui au bout de tant d’années n avait abouti qu’à Des Indes ; de l’autre le courant américaniste de foi sereine, d’admiration enthousiaste, de douce et chaude sympathie, où Hélène avait de prime saut trouvé le bonheur et le libre épanouissement de son être. Chacun de nous, à sa place, se serait décidé comme elle. Elle eut d’ailleurs h amabilité de nous accorder, le 2 novembre, jour des Morts, — peut-être en manière d’adieu — une dernière séance, à laquelle n’assistait que sa mère outre M. Lemaître et moi, et dont Léopold fit tous les frais (v. plus loin p. 132). Peu de jours après, elle partait pour Paris, où sa bienfaitrice l’avait invitée ii passer chez elle la fin de l’année, et je citerai à propos du cycle royal quelques lignes de la lettre qu elle m’écrivit de la grande, capitale.
4. Phase actuelle. — Après son retour à Genève au Nouvel-Àn 1901, je fis encore à M110 Smith deux ou trois visites, mais il ne tarda pas à sauter aux yeux que le point de vue proprement scientifique ne lui disait plus rien, et réciproquement. Toute entière aux nouvelles relations et correspondances nouées dans la phase américaniste précédente, que la période actuelle ne fait d’ailleurs que continuer, Hélène s’est mise à cultiver elle-même les beaux dons médianimiques qu elle a reçus en partage, de manière à les faire fructifier avec autrement d’abondance que par les lentes et stériles méthodes de la science officielle. C’est ce qui ressort déjà des notices (pu ont paru ces derniers mois dans divers journauxspirites étrangers.
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Par exemple le Vessillo Spiri/ista, de Vercelli, annonce dans son numéro de juin 1901. que « MUe Smith, la célèbre voyante de Genève, a renoncé au joste qu’elle occupait depuis bien des années dans une maison de commerce, jour se consacrer exclusivement au développement et à la pratique de ses acuités psychiques. » — De même la Paix Universelle , de Lyon (août 1901, p. 1 1 6) : « On dit que MHe Smith va se consacrer entièrement à la médiumnité ; espérons qu’à l’avenir elle aura affaire à des expérimentateurs plus au courant que M. Flournoy des phénomènes psychiques. »
Je 11e sais s'il faut voir dans ces informations et dans ce vœu final — auquel je m’associe entièrement — un communiqué officieux provenant de l’entourage de MUe Smith, ou une simple rumeur publique du monde spirite. Quoi qu’il eu soit, je peux en confirmer l’exactitude et y ajouter quelques détails, grâce aux renseignements tout récents (octobre 1901) que je dois à l’obligeance de mon aimable collègue M. P. Marchot, professeur de philologie romane à la Faculté des Lettres de Fribourg (Suisse). M. Marchot, qui s’intéresse dans ses moments de loisir aux recherches psychiques et qui a eu l’an dernier plusieurs séances avec Hélène (je rapporterai plus loin son sentiment sur la médiumité de celle-ci), vient de lui faire de nouveau quelques visites — mais où elle ne lui a pas donné de séances — et il a bien voulu me communiquer les points suivants qu’il tient directement des dames Smith :
Hélène et sa mère sont profondément irritées contre la Science et les Savants, et tout leur désir est de n’avoir plus rien à faire avec des professeurs. Hélène a passé une partie de l’été dans un château au-dessus de Nvon ( Vaud) où on l’avait invitée. Chez elle, elle n’est jamais inoccupée, sa santé est excellente et elle travaille toute la journée à divers travaux d’art à l’aiguille; de plus, elle étudie l’anglais, qu’elle écrit déjà couramment, et la peinture où elle a réalisé de rapides progrès. En fait de médiumité, elle donne quelques séances à des étrangers, principalement à des Américains, et les communications et révélations obtenues par son intermédiaire sont tout à fait extraordinaires. A la maison, elle a des accès de trance où elle entre d’elle-même et dans lesquels elle écrit une masse de choses, surtout du sanscrit et des langues planétaires; malheureusement il lui arrive fréquemment de tomber dans un sommeil si profond que sa main s’arrête, et quand elle revient à elle, sans souvenirs nets, elle trouve inachevées les communications qu’elle avait commencé de recueillir avant de s’endormir complètement. Elle en a cependant déjà une collection considérable [dossier réservé], qui se trouve en grande partie (spécialement les textes sanscrits) entre les mains d’un monsieur qui les étudie avant qu’ils soient publiés. Ce qu’elle a eu de plus récent et de plus curieux est un cycle lunaire , qui lui paraît déjà toucher à sa fin ; le mot ne lui plaît pas et lui semble prêter au ridicule, mais c’est sous ce nom que la chose lui a été révélée, et le contenu n’en est pas moins intéressant : il s’agit de messages sur les habitants de la Lune, qui n’est que partiellement habitée, sur leur genre de vie, leur civilisation, leur langue, leur écriture. Tout cela paraîtra peut-être bientôt, avec la photographie de MIIe Smith à l’état normal, dans un livre qui sera une sorte de tome second de Des Indes , mais publié par Hélène elle-même, avec
Th. Flournoy
l’aide de collaborateurs qu’elle choisira selon son gré, et rédigé cette fois dans un tout autre esprit que celui de M. Flournoy.
Ces derniers détails appellent une réflexion par laquelle je clos ce chapitre. Quelques personnes m’ont exprimé leur regret de ce que l’étude ultérieure du cas de MHo Smith ne me soit pas réservée.
« Ce sera fâcheux — m’écrivait par exemple M. Myers, il y a un an, à propos du changement de fortune d’Hélène, dont il prévoyait les conséquences — ce sera fâcheux si cet événement la soustrait à votre influence. )) Tout bien pesé, je suis d’un autre avis et je pense qu'il n’y a rien à regretter à ce qu’ont fait les circonstances ; car, même si elles m’avaient permis de continuer à suivre la médiumité de Mlle Smith, la sagesse m’eût bommandé, dans l’intérêt bien entendu de la science, de me retirer spontanément et de passer la main à d’autres. J’estime en effet que, contrairement à ce que I on préconise souvent en ce domaine, il n’est pas bon qu’un médium soit étudié trop longtemps par le même investigateur, parce que ce dernier, malgré ses précautions, finit inévitablement par façonner la subconscience si suggestible de son sujet et par lui imprimer des plis de plus en plus persistants, qui s’opposent à tout élargissement possible de la sphère d’où jaillissent ses automatismes. En d autres termes, une sorte d’ankylose psychologique menace le médium qui se sait — ou se croit — un objet constant d’étude de la part de son observateur ; ce sentiment d’une surveillance continuelle, de près et de loin, le met peu à peu dans une quasi-impossibilité de fournir d’autres catégories de phénomènes que ceux qu’il s’imagine subconsciemment être attendus de lui, et il en vient à tourner toujours dans le même cercle. Aussi l’investigateur doit-il sans cesse se demander, à l’égard de chacun des médiums qu’il étudie, jusqu’à quel point il n’est pas à la longue devenu lui-même tout à la fois une cause prépondérante des phénomènes qu’il obtient et un obstacle essentiel à ceux qu’il n’obtient pas. Le remède fort simple à ce danger est, quand on a fourni ce qu’on peut en fait d’observation minutieuse et d’analyse serrée, d abdiquer en faveur de successeurs dont l’influence toute fraîche favorisera peut-être l’éclosion de faits inédits. En ce qui concerne spécialement Mlle Smith : d’un côté l’intérêt que j’ai pris à son roman astro-linguistique a certainement contribué à entretenir ses activités subliminales dans cette direction, et leur a donné une impulsion dont l’eflfet est encore sensible, bien que depuis longtemps je n’y joue plus aucun rôle direct; mais d’un autre côté, s’il y a chez elle des phénomènes réellement supranor-
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maux (télépathie, lucidité, interventions spirites, etc.), les dispositions ultrasceptiques qu elle m’attribue à leur endroit, surtout depuis la publication de Des Indes , la rendraient probablement incapable d’en produire en ma présence, la seule idée d’être observée et analysée par moi pouvant suffire à l’inhiber sous ce rapport. Bref, je serais moins bien placé que tout autre pour stimuler chez Mlle Smith l’exercice de facultés que je n’ai pas su découvrir dans sa médiumité pendant les six années où je l’ai suivie de près, et c’est pourquoi, au dernier alinéa de Des Indes , j’avais déjà laissé la porte ouverte à « d’autres observateurs » mieux qualifiés que moi pour mettre en lumière ses pouvoirs supranormaux éventuels. Il y a donc tout avantage à ce que ces nouveaux explorateurs trouvent devant eux le champ libre et un médium enfin affranchi de préoccupations paralysantes. Puisse seulement l’éclat du supranormal ne pas les éblouir au point de leur faire perdre de vue les sentiers étroits, mais sûrs, de la méthode scientifique !