‹ Des Indes à la planète MarsChapitre 80 sur 103 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Léopold et la Subconscience de IHlle Smith.

Les faits de ces deux dernières années n’ont pas apporté de modification, ni même d’addition essentielle, à ce que j’ai dit de Léopold dans Des Indes. On se souvient que ce personnage, qui se donne pour Joseph Balsamo désincarné, n'est a mes yeux qu’un dédoublement de Mlle Smith, une portion de son propre être peu à peu synthétisée à part, la forme la plus ancienne et la plus élaborée de sa subconscience. La genèse purement psychologique que j’ai tenté d’esquisser de cette seconde personnalité n’a pas soulevé de critiques du côté scientifique. Quant aux auteurs spirites — bien qu’ils n’admettent, cela va de soi, aucunement ma manière de voir et qu’ils tiennent, sinon pour l’identité de Léopold avec le feu comte de Cagliostro, du moins pour sa réalité objective et indépendante de Mlle Smith — la faiblesse pour ne pas dire la complète nullité de leurs objections parait me donner pleinement gain de cause suice point. Même le regretté F. W. IL Myers — que sa haute intelligence scientifique et son sens profond de la méthode placent d’ailleurs bien au-dessus du courant occulto-spirite ordinaire — même lui, si expert pourtant à découvrir dans les observations psychologiques les moindres possibilités de supranormal, il dit en parlant de

ARCH. DE PSYCHOL., T. I

Tu. F lourno y

l’esprit-guide de MMo Smith que c’est beaucoup plus probablement (mach more probably) la forme la plus développée de sa personnalité seconde1; et en classant ce cas sous la rubrique pseudo-possession., il reconnaît assez explicitement qu’il n’y a pas grand’chose à en tirer en faveur de l’hypothèse spirite. Sans doute nous n’en sommes pas encore à trancher les questions de cet ordre par des démonstrations mathématiques; mais jusqu’à meilleur informé et en attendant les découvertes ultérieures que d’autres observateurs plus pénétrants pourront faire sur la nature réelle de Léopold, il me parait difficile de voir en lui autre chose que la principale souspersonnalité d’Hélène Smith.

La plupart de mes critiques du camp spirito-occultiste ont jugé plus avisé d’éluder la question. — M. Uelanne n’en dit rien. — M. de Rochas imite de Delanne le silence prudent et ne nomme pas même Léopold. — M. le Dr Gyel n’ose se prononcer ; après avoir très fidèlement résumé mon opinion et quelques-unes des preuves à l’appui, il se borne à dire que tout ce raisonnement « longuement et très logiquement construit » n’entraîne pas la conviction... de ceux qui sont déjà convaincus par ailleurs du spiritisme; mais il n’avance aucun argument précis pour l’hypothèse spirite, ni aucune objection péremptoire contre l’hypothèse « subconscientielle », appliquées à ce personnage somnambulique. — La Société d’Etudes Psychiques de Genève consacre à Léopold un chapitre entier2, mais tellement entortillé que je n’ai pas réussi à en dégager une idée nette : l'auteur anonyme d’H«tour se livre à toutes les digressions possibles plutôt que de déclarer franchement s’il accepte la genèse psychologique du dit Léopold retracée dans Des Indes , ou s’il persiste à tenir ce personnage pour un être réel, objectif et indépendant de Mlle Smith. Sans doute il incline plutôt vers cette seconde opinion, et voudrait bien transformer en « irréductible » le dualisme apparent qui éclate entre Léopold et son médium ; mais comme il se borne à répéter les descriptions — en passant soigneusement sous silence les explications — que j’ai données de ce phénomène, cela ne contribue guère à élucider le problème. Il paraît du reste que ces sujets-là sont plus faciles à traiter en vers qu’en prose, car M. le prof. Cuendet (qui n’est pas l’auteur d 'Autour) est venu à la rescousse dans la langue des dieux, où je me reconnais battu d’avance. N’importe; il semble qu’une Société qui se pique de méthode sérieuse — et dont certains membres, non des moindres, ont eu avec Mlle Smith autant (si n’est plus) de séances que nous — aurait pu se donner la peine de défendre la réalité du cher ami Léopold autrement qu’en se pâmant d’étonnement à l’idée d’un moi second ou subliminal.

1 F. W. H. Myers. Pseudo possession. Proceedings of the Society for psychical Research, vol. XV, p. 399 fi ctobre 1900). Dans cet ai ticle, l’omission des guillemets au dernier al.néa de la p. 404 fait apparaître ces seize lignes comme étant de la plume de Myers, alors qu’elles sont en réalité la citation d’un alinéa de Des Indes (p. 415). Avec sa loyauté habituelle, portant jusque sur les plus petits détails, Myers m’écrivit, pour s’excuser de cette insignifiante inadvertance.

2 Autour des Indes d la Planète Mars , publ.é (sans nom d’auteur) sous les auspices de la Société d’Etudes Psychiques de Genève, ln-12, Genève, 1901, pages 94 et suiv. J’ai répondu à ce volume, qui ne manque d’ailleurs pas d’intérêt, dans la Semaine Littéiaire de Genève (nos des 1er et 8 juin 1901, A propos d'un livre spirite).

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C’est bien en effet à cette impression vague d’étonnement que se réduit au bout du compte toute l’argumentation que les porte-paroles officiels — dialecticiens ou chansonniers * 1 — de l’honorable Société spirite de Genève opposent à l’interprétation psychologique de l’esprit-guide d’Hélène.

La solution spirite, qui fait de Léopold un désincarné, a l'incontestable avantage de la commodité et de la simplicité, car elle dispense de toute recherche; tandis que si l’on croit découvrir en lui une personnalité seconde, on assume la lourde tâche d’entreprendre en quelque sorte la psychologie de cet être vaporeux, pour lui assigner sa place, sa genèse et ses fonctions dans la vie intégrale d Hélène. C’est ce que j'ai essayé de faire tant bien que mal dans le chapitre IV de Des Indes (p. 75-134), et personne jusqu’ici ne m’a adressé de critique précise sur la façon dont je me suis acquitté de cette tâche. D’autre part, les récentes manifestations de Léopold dont j’ai eu connaissance nous le dépeignent, au demeurant, tel que précédemment, en sorte que je ne vois pour ainsi dire rien à retoucher au portrait que j’en ai esquissé.

Je rappplle brièvement que le soi-disant esprit-guide de Mlle Smith est une formation hypnoïde de nature et d’origine essentiellement psychosexuelles, dont le premier début nettement connu remonte à une frayeur de la dixième armée. — Il est cependant à présumer que les germes initiaux de ce processus datent d’encore plus haut, et divers incidents de l’enfance d’Hélène, qui ont impressionné ses parents et dont ils conservèrent un très vif souvenir, viennent à l’appui de cette supposition. C’est ainsi qu’à l’âge de deux à trois ans la petite Hélène, parlant tout juste, se promenait un jour avec sa bonne quand vint à passer un monsieur inconnu: il s’arrêta stupéfait devant la fillette et dit à la bonne: « A qui appartient cette superbe petite? » Puis il s’informa de la profession de ses parents et demanda : « Est-ce qu’ils sont des créoles? » La bonne ayant répondu que non, il

'Citons à titre cTéchant lion les deux premiers couplets (il y en a cinq) de la chanson publiée par M. Cuendei [vice président de la Société d’Etudes Psychiques de Genève] dans le journal humoiist.que Le Papillon (Genève, 'ZA juillet 1901) :

Les Exploits d

Air : Hommes noir

L’hypothèse de Flournoy M ■ tiouble et me rend pei plexe:

L'homme aurait un second moi De nature t'oit complexe.

Au moi naturel ce moi sous-jacent Damei ait 1 pion. . . et, c'est î envei sant !

Se travestirait, changeait de sexe...

Ceites. pour un moi, ça n'est pas banal.

Cet original ibis

A reçu le nom de « Sublim nal ».

On ne saurait trop se féliciter de cette badine dans les problèmes, un peu secs, Mlle Smith en particulier!

u Subliminal.

? d'où sortez-vous ?

Ce moi, sous un nom d’emprunt,

Sur l’autre moi toujours veille,

11 vient en temps opportun,

Il moralise, il conseille.

Pour guérir les maux il a des secrets : Tel éta.t blafard, dont bientôt après La peau nd vient et rose et vetmeille Sans soins médicaux du moi principal.

Quel original (bis)

Que le prétendu moi-subliminal !

heureuse intervrntion d'une Muse aimable et concernant le « subliminal » en général et

Th. Flournoy

s’approcha d’Hélène et lui dit : « Mais, ma bonne petite, ta maman a oublié de te faire des yeux ! » voulant dire par là qu’elle avait des yeux d’ange. L’enfant, toute surprise de ce qu’on lui disait qu’elle n’avait pas d’yeux, regarda sa bonne avec effarement, considérant tour à tour et fort longtemps le monsieur et la bonne. Cette dernière, fut tellement frappée de cette scène qu’elle s’empressa de la raconter à Mme Smith, de la bouche de qui M. Lemaître a récemment recueilli l’anecdote. Il est clair que des compliments ou épisodes singuliers de ce genre — qui ont bien pu se réitérer, étant donnés le regard en effet très profond et la remarquable physionomie d’Hélène — ont dû, chez une nature héréditairement prédisposée, contribuer à préparer le terrain pour les rêveries subconscientes et les dédoublements d’un âge plus avancé ; car, même sans avoir directement trait aux fonctions du sexe, les incidents qui ramènent violemment l’attention de l’individu sur lui-même et où il se sent tout à coup le point de mire, l’objet des appréciations d’autrui, constituent presque inévitablement une secousse émotive d’une acuité pénétrante, dont les vibrations, à travers les diverses formes de la pudeur ou des instincts sociaux, s’irradient jusque dans la sphère psyrcho-sexuelle alors même que celle-ci semble totalement endormie et attendra de longues années encore avant de se révéler à la personnalité consciente.

Je rappelle aussi que sous sa forme actuelle très complexe et personnalisée, le protecteur spirituel de M1Ie Smith n’est pas né d’un seul coup, mais qu’il résulte d’un développement et d’un enrichissement progressifs, où l'initiation d’Hélène au spiritisme et sa pratique des exercices médianimiques ont été de tout-puissants adjuvants. C’est peu à peu que Léopold a revêtu par suggestion le rôle de Cagliostro ; et que, élargissant sa sphère d’action bien au delà du champ spécial où il avait pris naissance, il en est venu à embrasser toute une catégorie de pi'éoccupations intimes ou d’arrière-pensées d’Hélène dans les domaines les plus divers, moraux, religieux, sociaux, aussi bien que dans l’ordre des fonctions organiques. Dans ces attributions variées il lui est néanmoins resté, de ses origines premières, un caractère général d’arrêt, de prohibition, de réserve. Sa sollicitude pour sa protégée a quelque chose de timoré ; il la retient sur le chemin des imprudences ; il l’exhorte à la résignation dans les difficultés de la vie, au pardon vis-à-vis des gens à qui elle a des raisons réelles ou imaginaires d'en vouloir, à une mysticité contemplative plutôt qu’à l’action ; il lui a fait refuser toutes les demandes en mariage dont elle a été l’objet (pas moins de quatre depuis près d’un an), parce que, dit-il, celui qui lui est destiné n’a pas encore paru ; il s’est montré inquiet et préoccupé de son changement de fortune, de son voyage à Paris, etc. Il synthétise en un mot toute une série d’inhibitions instinctives, de sages réflexions, d’hésitations latentes qui ne seraient sans doute qu’obscurément et insuffisamment senties par la personnalité ordinaire sans le renforcement hallucinatoire qu’il leur communique à certains moments. Léopold n’a en tout cas rien du surhomme de Nietsche, et en dépit de sa grosse voix et de ses airs terribles dans les séances d'incarnation, il trahit un caractère plus féminin qu'on ne s’y attendrait, de la part de feu Cagliostro, lequel de son vivant ne paraît pas avoir été précisément un scrupuleux.

Enfin, si réel et concret qu’il puisse sembler par instants, il n’y a aucune raison valable de penser que Léopold ait acquis une personnalité vraiment continue, une conscience propre et distincte, dont le cours se poursuivrait simultané mais non identique à la vie mentale ordinaire d’Hélène, comme cela paraît par exemple être le cas pour Sallv dans la curieuse observation de quadruple personnalité, récemment publiée par le Dr Morton

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Prince 1. Je ne suis pas même certain d’avoir jamais observé temporairement une véritable dualité de personnes conscientes chez Mlle Smith ; avant déjà indiqué mes doutes à ce sujet dans Des Indes (p. 116), je n’y reviens pas. En tout cas, si cette dualité réelle existe chez elle, il n’v a aucun indice qu’elle soit permanente. Aussi, à proprement parler, je conçois Léopold moins comme une personnalité seconde que comme un état second, un rôle de la subconscience, un pli habituel, une ornière creusée où le moindre incident tend à faire g'iisser Hélène. Et encore cet état n’est-il pas quelque chose de fixe et d’arrêté, mais il présente tous les degrés. La subconscience d’Hélène possède, en quelque sorte, une consistance fluide ou du moins très plastique, et Léopold n’en est qu’une forme favorite de cristallisation passagère, où se précipite la dite subconscience en attendant de se redissoudre et d’affecter d’autres formes. Ses plans de clivage principaux, ses rôles somnambuliques préférés, sont loin d être nettement différenciés. Ils s’entrecoupent, se fondent parfois les uns dans les autres, de manière à empêcher toute distinction radicale et absolue. Léopold en particulier, à ses degrés inférieurs, ne consiste souvent qu’en automatismes isolés, incohérents, dont je n’ose pas affirmer qu’ils se rattachent vraiment à une personnalité spéciale, consciente d’elle-même, au-dessous de la conscience d’Hélène. Et, à ses degrés supérieurs, il se métamorphose insensiblement en d’autres personnalités (les Martiens, etc.) qui semblent distinctes de lui au premier abord, mais ne sont en réalité que des déguisements sous lesquels on le reconnaît encore. Tel le sujet hypnotisé qui se transforme dans les personnages les plus divers au gré des suggestions extérieures. Si donc je continue, pour la commodité du langage, à parler de Léopold comme d’une personnalité seconde, cette expression doit être entendue cum grano salis et ne pas faire oublier sa nature toujours instable et fluctuante. 11 se peut d’ailleurs qu’il y ait une certaine différence de psychogénèse entre les deux catégories de rôles principaux où se manifeste actuellement la subconscience de MUe Smith. Les personnalités de Marie-Antoinette et de la princesse hindoue seraient l’aboutissement des douces rêveries subconscientes où Hélène se complaisait jadis dans ses moments d’abandon et de far-niente, tandis que Léopold représenterait une désagrégation beaucoup plus profonde, résultant de chocs émotifs et de secousses psychiques plus ou moins violentes. Mais le défaut de renseignements précis sur Mlle Smith pendant les trois premiers quarts de son existence fait qu’il serait oiseux de pousser plus loin ces subtiles considérations.

Sans avoir donc rien à modifier à mon interprétation psychologique de Léopold, je ne crois pourtant pas inutile d’ajouter ici quelques nouveaux spécimens de ses manifestations dans la vie de sa protégée, parce que la psychologie subliminale est encore loin d’être ch ose si rebattue qu il soit désormais superflu d’en multiplier les exemples. Je ne vise point en ceci, bien entendu, mes collègues du métier a qui je n’ai rien de neuf à apprendre sur ce sujet ; et pas davantage, pour une raison différente, les écrivains spirites intransigeants, incapables d’apercevoir autre chose que des « bourdes soi-

1 Dr Mouton Prince. The development and genealogy of the Misses Beauchamp. Proceed. S. P. R. vol. XV, p. 466 (février 1901). — (Traduct. française dans le volume de comptes rendus du IVm' Congrès international de Psychologie, Paris 1901, p.194.)

Th. Flournoy

Fig. 1. — Fragment d’une lettre de Mllc Smith (du 23 février 1900) renfermant, intercalées au milieu de son écriture ordinaire, deux lignes et demie d’une écriture différente. Remarquer entre autres la forme des p , r, ss et d. — [Collection de M. Lemaître.]

disant psychologiques » 1 dans tout essai d’explication naturelle des facultés médiumiques. Mais à côté de ces derniers, il y a bon nombre d’amateurs à l’esprit ouvert, qui n’ont pas de siège fait, et dont le sincère désir de s’éclairer mérite bien qu’on leur fournisse, quand on en a l’occasion, des cas typiques accompagnés de quelques remarques ayant pour but, non de régenter leur propre pensée, mais au contraire de la stimuler aux réflexions personnelles et à l’analyse sérieuse des faits. Les échantillons suivants, que je place dans l’ordre de leur complexité psychologique croissante, me semblent à cet égard assez instructifs pour ne pas les laisser perdre.

1. Au degré le plus inférieur et rudimentaire des interventions subliminales chez MUe Smith, se trouvent les rêveries fugitives, les instants d’obnubilation soudaine de la conscience, les velléités d’état second, qui viennent à la traverse de la veille normale comme des bouffées ou nuées passagères sans relation logique avec le cours de la pensée. On ne saurait encore voir des manifestations proprement

1 La Paix universelle , de Lyon, août 1901. p. 115.

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Qhjtnt/d qQMUM (MO '(SU &k &4,<urrdtfoi/X/,

Fig. 2. — Autre fragment de la même lettre. Les premiers mots et les deux dernières lignes sont de l’écriture ordinaire de AI110 Smith. Dans le passage supprimé et remplacé par un pointillé, se trouvent des d de même formation que celui du mot lendemain de la lig. 1. Remarquer entre autres les barres des <, et le délié terminal des e, r, n, etc. à la lin des mots.

dites de « Léopold » dans ces vagues efflorescences, dont chacun peut se faire une idée approximative en observant le chaos confus d’images, de souvenirs, d associations fantaisistes et incohérentes qui remplissent la pénombre ou les marges du Moi et tendent sans cesse à le distraire. Chez Hélène, le subit envahissement de la conscience, par les fumées de cette ébullition sous-jacente, se trahit au dehors par de courtes absences dans la conversation et des modifications éphémères de l’attitude ou de l’expression de la physionomie. Il ne serait guère "aisé de les fixer à moins d’un cinématographe enregistreur toujours braqué sur elle ; mais des traces durables du même phénomène se rencontrent fréquemment dans sa correspondance, sous la forme de changements non motivés d’écriture pour quelques mots ou quelques lignes. S'il s’agit d’un accès proprement dit d hémisomnambulisme, d’une véritable trance, le

1 2 4 Tu. Flournoy

style et la teneur même de la lettre en sont naturellement modifiés, comme j’en ai publié quelques exemples clans Des Indes (p. 131 et 310, invasion de Léopold ou du rêve hindou). Mais sans aller jusque là, ni même jusqu’à la substitution de caractères étrangers aux caractères français, le graphisme d’Hélène peut se transformer considérablement, le texte restant d’ailleurs indemne de toute altération appréciable.

On en peut voir des exemples dans les fig. 1 et 2, reproduisant quelques fragments d’une lettre à M. Lemaître où se trouvent deux passages cpii semblent chacun d’une main différente, sans que d’ailleurs cette tentative d’invasion de personnalités étrangères se reflète en rien dans le style ou le fil de la pensée, qu’à la lecture de la lettre entière on voit se dérouler intacts au travers de ces singulières incartades de plume. Le va-et-vient du rêve subconscient a donc affecté les centres graphomoteurs sans troubler la suite logique des idées. J’ignore à qui appartiennent ces deux écritures intercurrentes, qui offrent des ressemblances pins ou moins frappantes avec celles de Léopold, de Marie- Antoinette, de Barthez et surtout d’Hélène elle-même. Peut-être sont-ce deux nouvelles sous-personnalités en train de s’élaborer dans la subconscience avant de faire leur apparition dans une scène somnambulique ; ou peut-être, plus simplement encore, le ressouvenir subit de quelques autographes récemment aperçus et dont ( aspect général conservé par la mémoire suffit, chez une nature aussi suggestible, à provoquer une imitation involontaire, automatique, de la part du mécanisme scripteur. — Ces changements dans l’écriture habituelle d’Hélène sont au total assez superficiels (surtout ceux de la fig. 2), et ne concernent guère que l’allure extérieure sans atteindre les caractères graphologiques essentiels. Et, à tout prendre, de tels caprices ne dépassent probablement pas les variations qui se produisent, suivant les dispositions du moment, dans les manuscrits de la plupart des gens. Mais ce qui fait leur intérêt et leur importance dans le cas de Mlle Smith, c’est qu’ils représentent le degré rudimentaire, les échelons inférieurs du processus subconscient de transformation qui aboutit aux écritures très différenciées et caractéristiques de Léopold et des autres personnages oniriques remplissant les somnambulismes d Hélène.

Je ne suis pas assez graphologue pour disserter sur les divers documents fournis par la main de M 1,0 Smith et en tirer des inductions psychologiques. Toutefois je m’imagine que le résultat général d'une analyse de ce genre serait de mettre en lumière l’identité fondamentale de toutes ces écritures au point de. vue graphologique, et de corroborer ainsi ma thèse que

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les personnages, soi-disant indépendants, qui se manifestent dans les trances d’Hélène ne sont que des modifications hypnoïdes d’elle-mème. C’est du moins ce qui ressort déjà des quelques lignes que Mm® d’Ungern-Sternberg, vice-présidente de la Société de Graphologie de Paris, a consacrées à MUo Smith dans son intéressant travail sur les écritures artificielles. Elle cite précisément les missives et la signature de Léopold ( Des Indes , fi U'. 3, 7, 8) comme un bon exemple des Faux par autosuggestion , qui forment une subdivision de ce qu’elle a appelé les Faux spontanés ; et en comparant cette écriture médiumique avec l’écriture naturelle d’Hélène, elle remarque que « l’examen superficiel du non-graphologue s’exagère leur dissemblance ; mais, en y regardant de plus près, le tracé vertical et risfide de Léopold peut se ramener à une calligraphie subjective voulue, répudiant les simplifications, filles de l’activité manuelle et intellectuelle. Encore la signature Léopold Des Indes, fig. 7, p. iogj n’est autre chose que le o-raphisme spontané d’Hélène, démesurément grossi et penché, trahissant en outre un emballement de bonne foi par son grossissement... De tout le poids de son argumentation, la graphologie appuie les vues de Flournoy, déclarant l’écriture autosuggérèe du célèbre thaumaturge sicilien n’être qu'une modalité de l’individualité dédoublée d’Hélène. » 1

Un indice que ces changements d’écriture, même aussi superficiels et fugitifs que ceux des fig. 1 et 2, sont bien chez Hélène le symptôme d’un état spécial, et comme l équivalent d’un accès de somnambulisme larvé, se trouve dans les irrégularités qu’on rencontre souvent au moment du passage d’un graphisme h l’autre. Ces irrégularités témoignent en effet de troubles de l’innervation, incoordination motrice 011 petites convulsions du bras ; voir par exemple les mots Quelles dans la fig. 1, et lui, pour, faute dans la fig. 2. (Comp. Des Indes, fig. 7.)

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