‹ Des Indes à la planète MarsChapitre 8 sur 103 · III. Phénomènes automatiques spontanés · texte numérisé non relu

III. Phénomènes automatiques spontanés

Les automatismes dont est parsemée la vie de Mlle Smith en dehors des séances, ceux du moins qu’elle se rappelle et raconte, sont d’une fréquence très variable et indépendante de toute circonstance connue : il s’en présente quelquefois plusieurs en un jour, comme il lui arrive de passer deux ou trois semaines sans en avoir aucun. Extrêmement

divers dans leur forme et leur contenu, ces phénomènes peuvent se répartir en trois catégories quant à leur origine. Les uns proviennent d’impressions reçues par Hélène dans des moments de suggestibilité spéciale. D’autres sont l’apparition fortuite, au-dessus du niveau ordinaire de sa conscience, des romans en train de s’élaborer au-dessous. Les derniers enfin — qui diffèrent des deux espèces précédentes, toujours inutiles si ce n’est gênantes, par leur caractère avantageux et leur adaptation aux besoins du moment — relèvent de l’automatisme téléologique que j’ai déjà signalé dans la jeunesse d’Hélène et qui a participé à la recrudescence générale de sa vie subconsciente sous le coup de fouet des expériences spirites. Passons rapidement ces divers cas en revue.

i. Permanence de suggestions extérieures. — Ce sont naturellement les réunions spirites qui en sont la principale source. Non pas que MIle Smith y soit traitée en sujet à expériences de suggestion posthypnotique ; je crois que tous ceux qui ont pris part à ses séances peuvent se rendre cette justice qu’ils n’ont jamais abusé de la suggestibilité qu’elle présente à ce moment-là, comme la plupart des médiums en fonction, pour lui insinuer des images de nature à la troubler les jours suivants; tout au plus, par manière d’essais inoffensifs, lui a-t-on parfois suggéré quelques petites choses à exécuter peu d’instants après le réveil (1). Point n’est besoin de suggestions intentionnelles pour l’influencer d’une façon durable ; bien qu’on évite autant que possible tout ce qui pourrait lui laisser des traces désagréables, et qu’on lui sugg'ère avant la fin de la séance de n’avoir, le lendemain, ni lourdeur de tête consécutive, ni fatigue, etc., il arrive que des incidents quelconques, souvent absolument insignifiants, restent gravés dans sa mémoire de la façon la plus imprévue et l’assaillent

(*) Deux fois seulement à ma souvenance j’ai profité de ce qu’elle avait un jour de vacance devant elle, pour lui donner une suggestion à l’échéance du lendemain matin.

comme d’inexplicables obsessions pendant la semaine suivante. Voici quelques spécimens de ces suggestions involontaires qui durent généralement trois à quatre jours, mais peuvent aller jusqu’à douze ou quinze.

Hélène me raconte un dimanche que pendant toute la semaine elle a éié obsédée plusieurs fois par jour par l’image hallucinatoire d’un chapeau de paille, se présentant par l’intérieur, situé verticalement en l’air à i ou i 1/i mètre devant elle, sans être tenu par personne. Elle a le sentiment que ce chapeau doit m’appartenir, et le reconnaît, en effet, lorsque je vais lui chercher le mien. Il me revient alors à la mémoire qu’à la séance du dimanche précédent il m’est arrivé par hasard et pour la première fois de l’éventer pendant son sommeil final avec ledit chapeau, dont l’image se sera gravée en elle dans l’un de ces éclairs où elle entr’ouvre les paupières et les referme instantanément avant l’éveil définitif. — Cette obsession, ditelle, a été surtout forte le lundi et la première moitié de la semaine, puis a beaucoup diminué ces derniers jours.

Une autre fois, elle a conservé pendant toute^une semaine la sensation de la pression de mon pouce sur son arcade sourcilière gauche. (La compression des nerfs frontaux externes et sous-orbitaires, à la sortie de leurs trous respectifs, est un procédé que 'emploie souvent pour hâter le réveil, d’après une indication donnée par Léopold lui-même.)

Il lui est arrivé d’avoir deux fois dans la même journée l’hallucination auditive et visuelle d’un personnage âgé qu’elle ne reconnaît pas, mais dont le signalement extrêmement caractéristique correspond si bien à un monsieur de Genève, dont on lui a parlé peu de jours auparavant, immédiatement avant le début d’une séance (donc probablement déjà dans son état de suggestibilité), qu’il n’est guère douteux que ces apparitions ne soient la conséquence de cette conversation.

A la suite d’une autre séance où elle eut, au début d’une scène hindoue, l’hallucination d’un bracelet qu’elle faisait de vains efforts pour arracher de son poignet gauche, elle conserva pendant trois jours la sensation de quelque chose qui lui serrait ce poignet, sans comprendre ce que cela pouvait bien être.

De même, des sentiments divers de tristesse, colère, fou rire, envie de pleurer, etc., dont elle ne pouvait s’expliquer la cause, l’ont parfois poursuivie plus ou moins longtemps à la suite de séances dont ces sentiments étaient l’écho émotionnel manifeste. C’est l’effet si fréquent des rêves sur l’état de veille : les premiers s’oublient, mais leur influence (ou leur concomitant affectif) subsiste, par-

fois plus marquée quand il s’agit des rêves de l’hypnose ou du somnambulisme que de ceux du sommeil ordinaire.

Les séances ne sont pas la source exclusive de ces suggestions involontaires qui viennent troubler la vie quotidienne de Mlle Smith sans aucun profit pour elle. Il est évident qu’en toute occasion où elle se trouvera dans cette disposition particulière de moindre résistance que notre ignorance de sa nature intrinsèque désigne par le nom commode de « suggestibilité », elle sera exposée à recevoir du milieu des impressions capables de revenir l’assaillir ensuite au cours de ses occupations. Il ne semble heureusement pas que la suggestibilité se développe facilement en elle en dehors des réunions spirites, qui en sont la véritable serre chaude, et pour trouver un exemple typique d’obsession ramassée pour ainsi dire dans la rue, loin de toute séance, je dois l’emprunter à la période exceptionnelle de psychasthénie dont j’ai parlé, p. 38.

Au milieu de juin 1896, comme Hélène, sur le point d’aller faire un séjour de repos à la campagne, visitait l’Exposition nationale à Genève, en compagnie d’une famille amie, la vue du ballon captif prêt à partir avec ses passagers se grava avec une telle intensité en elle, à la suite d’une parole imprudente qui lui donna pendant quelques instants l’idée d’y monter à son tour, que pendant plus de six semaines cette image revint, chaque jour à la même heure, accaparer son attention et s’imposer à elle avec la vivacité de la perception première.

Voici comment elle me raconta la chose dans une lettre du 29 juillet : « La veille de mon départ, nous sommes allés, la famille X. et moi, visiter l’exposition, et tout en regardant le ballon s’élever, Madame X. me faisait cette réflexion : J’aimerais tant vous voir faire une ascension en ballon afin que vous nous disiez l’impression que vous ressentiriez en vous élevant dans les airs! (*) Je lui ai répondu que je ne craindrais pas du tout de faire cette ascension, qu’au contraire cela me ferait même plaisir. Nous en sommes restées

p) Selon le récit concordant de M. X., sa femme dit à M‘" Smith : « Je serais curieuse de savoir quelles impressions vous ressentiriez si vous montiez dans ce ballon. »

là et n’en avons pas reparlé le reste de la journée. Mais pensez que, depuis cet instant, je ne manque pas de voir tous les jours, contre les cinq heures de l’après-midi, le ballon se balançant devant moi et toujours à la même place, la nacelle ne contenant jamais plus de six personnes. J’avais oublié de vous raconter eette chose, et c’est parce qu’il est cinq heures et que j’ai le ballon devant les yeux que je pense à le faire.

« C’est très curieux; surtout que quand que ce soit, n’importe où je me trouve, et chaque jour sans exception, je me trouve forcée de lever la tête pour regarder ce ballon dont je distingue les plus petits cordages, étant donné qu’il ne me fait pas l’effet d’être éloigné de moi de plus d’une vingtaine de mètres. Aujourd’hui, cependant, et hier déjà, tout en le sentant à la même distance que d’habitude, je le vois moins distinctement; on dirait qu’on l’a couvert d’un voile et dans ce moment même il commence à s’effacer lentement. [Suivent dix lignes sur un autre sujet.] Le ballon a tout à fait disparu et je ne l’aperçois plus. »

D’après les explications orales d’Hélène, cette hallucination à point de repère (attachée au sentiment de l’heure ou du moment de la journée), dont elle évalue la durée à une dizaine de minutes, l’absorbait dans les premières semaines au point de la rendre absente de la conversation pendant ce temps, et débutait par des sensations générales et motrices : avant d’avoir l’apparition visuelle du ballon, elle sentait sa -présence dans une certaine direction et était instinctivement forcée de se tourner de ce côté-là pour le contempler. L’intensité de cet automatisme diminua peu à peu, et l’on voit qu’à la fin de juillet elle pouvait continuer à m’écrire pendant sa présence.

Ce petit exemple montre combien, chez une personne affaiblie et suggestible, le moindre sentiment subitement provoqué, ici la curiosité et le désir, peut fixer en une obsession plus ou moins consciente l’idée ou la perception à laquelle ce sentiment se rattache. On reconnaît là l’influence des chocs émotionnels sur la désagrégation mentale, le développement des états hypnoïdes et la naissance des automatismes.

2. Irruptions des rêveries subliminales. — J’aurai trop d’occasions de citer des exemples concrets de visions, voix, et autres jaillissements spontanés du travail d’imagination qui se poursuit sous la conscience ordinaire de

Mlle Smith, pour m’y arrêter longtemps ici. Quelques remarques générales suffiront.

Le rapport que ces phénomènes imprévus entretiennent avec ceux des séances elles-mêmes est très divers. Tantôt on y reconnaît des reproductions plus ou moins incomplètes d’épisodes qui ont déjà paru dans les séances précédentes, en sorte qu’on y peut voir de simples échos ou récidives posthypnotiques de ces dernières. Tantôt il semble, au contraire, qu’on ait affaire à des sortes d’ébauches ou de répétitions préparatoires de scènes qui se dérouleront plus au long et se continueront dans quelque séance ultérieure. Tantôt enfin il s’agit de tableaux ne faisant aucun double emploi avec ceux remplissant les séances ; ce sont comme des pages, envolées pour ne plus revenir, des romans qui se fabriquent ou se feuillettent sans cesse dans les couches profondes de Mlle Smith.

Ce dernier cas paraît être le plus fréquent, et le décousu qui subsiste dans ses divers cycles lorsque nous essayons de les reconstituer par la réunion des séances et des automatismes spontanés, provient sans doute de ce que ceux-ci sont loin de nous être tous connus, beaucoup s’ensevelissant à mesure dans le linceul de l’amnésie ; de là des lacunes irréparables. Hélène ne se souvient pas longtemps, en effet, ni en bien grand détail, à part quelques exceptions, de ces visions qui la surprennent dans son état ordinaire, le plus souvent de bonne heure le matin, alors qu’elle est encore au lit ou levée depuis peu et travaillant à la lampe, quelquefois le soir ou pendant les courts instants de sieste au milieu du jour, beaucoup plus rarement en pleine activité de veille à son bureau. Si elle n’avait depuis longtemps, à ma demande et avec une grande bonne volonté, pris l’habitude de noter au crayon le contenu essentiel de ces apparitions, soit pendant l’apparition elle-même (ce qui ne lui est pas toujours possible), soit immédiatement après, nous aurions à déplorer bien plus de déficits encore dans la trame de ses romans.

L’état psychologique d’Hélène, pendant ses visions spontanées, ne m’est connu que par ses propres descriptions, puisque, quand elle en a en ma présence, on peut admettre qu’involontairement il y a eu plus ou moins attente de sa part ou provocation de la mienne, ce qui par définition rentre dans le cas des séances dont nous parlerons plus loin. Elle est heureusement observatrice très intelligente et assez fine psychologue.

Ses récits montrent que ses visions sont accompagnées d’un certain degré d’obnubilation. Pendant quelques instants, par exemple, la chambre, la clarté même de la lampe, disparaissent à ses yeux, le roulement des chars dans la rue s’évanouit ; elle se sent comme inerte et passive, souvent avec une nuance de béatitude et de bien-être extatique, devant le spectacle qui s’offre à elle; puis ce spectacle s’efface à son grand regret, la lampe et les meubles reparaissent, les bruits extérieurs recommencent, et elle s’étonne de n’avoir pas eu l’idée d’écrire surle-champ avec le crayon qui était pourtant à sa portée les mots étranges qu’elle entendait, ni même de toucher, de caresser, par exemple, ces beaux oiseaux au plumage multicolore posés et chantant devant elle. Il lui arrive bien parfois de conserver assez de présence d’esprit et de spontanéité pour griffonner sous dictée les paroles frappant son oreille; mais son écriture toute déformée et de travers prouve assez que son regard absorbé par l’apparition ne pouvait suivre le crayon, et que la main le dirigeait fort mal. D’autres fois encore c’est l’inverse : il lui semble au cours de la vision qu’on s’empare de son bras et qu’on s’en sert malgré elle; il en résulte alors de magnifiques calligraphies, toutes différentes de son écriture à elle, et pendant l’exécution desquelles elle était totalement absente, si l’on en juge par la surprise qu’elle raconte avoir éprouvée en se retrouvant devant ces textes étrangers écrits à son insu, et par les scènes analogues qui se passent aux séances.

Ce qui précède s’applique surtout aux cas les plus fréquents, c’est-à-dire à ces visions matinales ou vespérales qui lui arrivent à la maison, dans cette phase intermédiaire entre la veille et le sommeil, toujours si favorable comme l’on sait à l’éclosion des produits de la cérébration subconsciente. Mais il y a d’innombrables nuances et gradations entre ce type moyen pour ainsi dire, et les extrêmes opposés : d’une part le cas heureusement très exceptionnel où elle est prise d’extase à son bureau, et, d’autre part, celui où l’automatisme se borne à glisser quelques caractères inconnus ou des mots d’une autre main que la sienne dans sa correspondance et ses écritures, singuliers lapsus calami dont elle ne tarde pas à s’apercevoir en se relisant. Voici un exemple d’extase.

Etant un jour montée à l’étage supérieur pour chercher quelque chose dans une salle de débarras assez obscure, elle y eut l’apparition d’un homme en turban et en grand manteau blanc, qu’elle avait l’impression de reconnaître (l), et dont la présence la remplit d’un calme délicieux et d’une profonde félicité. Elle ne put se rappeler la conversation qu’il y eut entre eux, dans une langue inconnue qu’elle avait cependant le sentiment d’avoir parfaitement comprise. Au départ du mystérieux visiteur, elle fut navrée de se retrouver dans la sombre réalité, et stupéfaite de constater à sa montre que leur entretien avait duré beaucoup plus longtemps qu’il ne lui semblait. Elle conserva toute la journée une délicieuse et bienfaisante impression de cette étrange apparition.

Quant à l’immixtion d’écritures étrangères au milieu de la sienne, elle est relativement fréquente et on en verra divers spécimens dans les chapitres suivants à propos des romans spéciaux auxquels ce phénomène se rattache. Je n’en donnerai ici qu’un exemple complexe, qui servira en même temps d’illustration pour un genre spécial d’automatisme, très inoffensif, auquel Hélène est également sujette, et qui consiste à faire des vers, non point sans le savoir comme M. Jourdain faisait de la prose, mais du

(') Vision sc rapportant au cycle oriental ; cet homme était le cheik arabe père de Simandini.

moins sans le vouloir et à propos des plus vulgaires incidents. Il y a des temps, en effet, où elle se sent malgré elle poussée à parler en distiques rimés de huit pieds, qu’elle ne prépare point et dont elle ne s’aperçoit qu’au moment où elle a fini de les prononcer (1). Dans le cas particulier, c’est exceptionnellement par un quatrain qu’elle répondit à quelqu’un qui la consultait sur des rubans de couleur bleue. Or ce quatrain, par son allure, par la vision d’une blonde tête d’enfant qui l’accompagna, et par la façon dont elle l’écrivit aussitôt après, laisse deviner une inspiration dépendant du cycle royal sous-jacent; tandis que dans la lettre suivante, où elle raconta la chose à M. Lemaître, sa plume glissa à son insu des caractères

icn T dxi Qn&Cnê J Qu De

pCuA' Ou -J fr-i'iUu,

ÙJLs 0-\ Ol. Qp 'oiiddoL-rCt’'

ufa'facLCiJi, J Ou dltfX? oju (cih ïLlZcuI*

Fig. i. — Fragment d'une lettre (écriture normale) de M"' Smith, renfermant deux caractères martiens. [Collection de M. Lemaître.]

étrangers évidemment dus à l’affleurement du cycle martien dont elle vient de parler dans ladite lettre. (Voir fig. i un passage de cette lettre renfermant un V et un M martiens dans les mots vers et rimait).

« J’ai entendu des paroles martiennes cette après-midi,

mais n’ai jamais pu les retenir. Je vous envoie celles entendues il y a bien quelques jours déjà, alors que j’ai eu la vision dont je viens de vous faire le dessin [lampe martienne]. Hier matin dans la matinée j’ai de nouveau parlé en vers sans m’en douter; ce n’est qu’en finissant ma phrase que j’ai senti qu’elle rimait et que je l’ai reconstituée pour bien m’en assurer. Un peu plus tard, en examinant des rubans, je me mis de nouveau à parler en vers et je vous les joins également, ils vous divertiront. Chose curieuse, j’eus à ce moment même la vision d’une tête d’enfant blonde et toute bouclée; les cheveux

(fi Voici quelques échantillons de ces impromptus, assurément à la hauteur

étaient entourés d’un ruban bleu ; la vision dura tout au plus une minute. Ce qu’il y a de plus curieux encore, c’est que je ne me souviens pas du tout d’avoir porté des rubans de cette nuance étant enfant; des roses, des rouges, oui je m’en souviens, mais des bleus alors cela non, je n’en ai aucun souvenir. Je ne sais vraiment pas pourquoi j’ai prononcé ces paroles, c’est des plus amusant; j’ai dû, je vous assure, les prononcer bien malgré moi. Je me suis empressée de les inscrire sur un papier, et j’ai constaté, en écrivant déjà, que par moment, l’écriture n’était pas régulière, c’est-à-dire qu’elle changeait un peu de la mienne. »

Voici ce quatrain, que son crayon trop pâle empêche de reproduire en cliché, et où j’indique en italiques les mots et syllabes dont la calligraphie ou l’orthographe diffèrent de celles d’Hélène et rentrent dans son écriture automatique dite de Marie-Antoinette :

Les nuances de ces rubans Me rappellent mes jeunes ans ;

Ce bleu verdi, je m’en sou vien,

Dans mes cheveux allait si bien !

La tête aux blonds cheveux bouclés, ornés de rubans bleus, figure souvent dans les visions du cycle royal, et paraît se rapporter tantôt comme ici à Marie-Antoinette elle-même, tantôt à l’un ou l’autre de ses enfants, spécialement au dauphin.

Bien qu’il soit le plus souvent aisé de rattacher ces fulgurations, projetées par le travail souterrain dans la conscience ordinaire, aux divers rêves dont elles émanent, ce n’est cependant pas toujours le cas et il y a des visions d’une origine ambiguë et douteuse. Il ne faut pas oublier qu’à côté des grands cycles d’Hélène, qui sont le mieux connus, il circule encore dans son imagination latente d’innombrables petits systèmes accessoires, plus ou moins indépendants, qui alimentent une bonne partie des séances,

des circonstances qui les ont inspirés, mais sur lesquels il ne faudrait point juger les facultés poétiques conscientes de M11' Smith.

A une petite fille toute fière de ses souliers neufs :

« Marcelle est là, venez la voir,

« Elle a ses petits souliers noirs. »

Dans une discussion culinaire :

« Vous détestez les omelettes « Autant que moi les côtelettes. »

A une personne quelque peu vaniteuse :

« Vos richesses, ma chère amie,

« Ne me font point du tout envie ! »

tels que les révélations d’événements anciens concernant les familles des assistants, etc.; il n’est pas toujours possible d’identifier les fragments provenant de ces rêves isolés.

3. Automatismes téléologiques. — Les phénomènes spontanés de cette catégorie, ayant comme trait commun d’être d’une utilité plus ou moins marquée pour Hélène dans les circonstances de la vie pratique, peuvent se subdiviser en deux classes suivant qu’ils se rattachent directement à la personnalité de Léopold, ou qu’ils n’affichent aucune personnalité distincte et ne font qu’exprimer sous une forme vive le résultat du fonctionnement normal, quoique plus ou moins inconscient, des facultés de mémoire et de raisonnement. Je me borne à citer maintenant un cas de chacune de ces classes, dont on verra d’autres exemples dans les chapitres relatifs à Léopold et aux apparences supranormales.

Un jour Mlle Smith, voulant prendre un objet lourd et volumineux situé sur un rayon élevé, en fut empêchée parce que son bras levé resta comme pétrifié en l’air et incapable de mouvement pendant quelques secondes ; elle y vit un avertissement et renonça à l’acte projeté. Dans une séance ultérieure, Léopold raconta que c’était lui qui avait figé le bras d'Hélène pour l’empêcher de prendre cet objet qui était beaucoup trop pesant pour elle et lui aurait occasionné quelque accident.

Une autre fois, un commis qui cherchait vainement un certain échantillon, demanda à Hélène si elle savait peut-être ce qu’il était devenu. Hélène répondit comme mécaniquement et sans réflexion: « Oui, il a été remis à M. J. [ un client de la maison ] » ; en même temps elle vit apparaître devant elle le nombre 18 en gros chiffres noirs de vingt à vingt-cinq centimètres de hauteur, et ajouta instinctivement : « Il y a dix-huit jours. » Cette indication fit rire le commis, qui releva l’impossibilité de la chose, la règle de la maison étant que les clients auxquels de tels échantillons sont prêtés à l’examen doivent les rapporter dans les trois jours, sinon on les leur fait reprendre. Hélène, frappée de cette objection et n’ayant aucun souvenir conscient relatif à cette affaire, répondit : « En effet, peut-être que je fais erreur. » Cependant, en sc reportant à la date indiquée sur le registre de sortie, on constata qu’elle avait pleinement raison; c était par suite de diverses négligences où elle n’était pour rien que

cet échantillon n’avait encore été ni rapporté ni réclamé. — Léopold interrogé n’a aucun souvenir et ne paraît pas être l’auteur de cet automatisme cryptomnésique, non plus que de beaucoup d’autres analogues par lesquels la mémoire subconsciente d’Hélène lui rend des services signalés et lui a valu une certaine réputation bien méritée de devineresse.

On voit que si les automatismes spontanés de Mlle Smith sont souvent le résultat fâcheux de ses moments de suggestibilité, ou l’irruption intempestive de ses rêveries subliminales, ils revêtent quelquefois et même souvent la forme de messages utiles. Cette compensation n’est point à dédaigner.

Page 1