Voici maintenant deux exemples typiques de cryptomnésie
1. — « Une chose curieuse, m’écrivit Hélène le 3o avril 1900, m’est arrivée ce matin à 10 heures. J’avais coupé il y a quelques jours deux écharpes sur une pièce de foulard. Puis elle avait rendu la pièce avec les écharpes au patron, M. X., qui devait mettre le tout ensemble de côté, jusqu’à nouvel ordre, dans son propre bureau situé à l’étage supérieur. Lorsqu’on en eut de nouveau besoin, M. X. retrouva bien la pièce de foulard, mais pas les écharpes. Fort étonné, il fit venir la personne à qui il les avait confiées poulies soigner. Cette dernière affirma les avoir posées dans le bureau où nous étions et sur le pupitre même ; mais ce fut inutile, sur les six personnes présentes aucune ne sut les trouver ni les voir, pas même moi qui étais debout plantée au rriilif-u d’eux ainsi qu’un piquet, n’accordant aucune attention à leurs recherches 2. Tout à coup j’entendis à mon oreille gauche une voix me disant : a Va dans la pièce à côté, et lorsque tu auras soulevé la toile grise posée sur la table de gauche, tu verras les écharpes. » Obéissant machinalement3 à cet ordre, je me dirigeai dans la pièce à côté, soulevai la
1 Baronne UNGERN-STEaNBEiio. Des Ecritures artificielles ou anonymes. La Graphologie, septembre-octobre 1900, p. 271.
2 et 8. Notez ces traits qui reflètent bien l’état d’absence et d’automatisme propre k
l’irruption des phénomènes subconscients dans la personnalité ordinaire.
iaG
Th. Fcournoy
toile grise et trouvai en effet les écharpes. Je les apportai à M. X. lui disant: Voici, Monsieur, les écharpes, je viens d’obéir à une voix me disant où je devais les trouver, et j’ai la satisfaction de voir que j’ai été bien renseignée! — Il me répondit : Vous avez bien de la chance, Mademoiselle, avec vos voix ! — En effet, lui répondis-je, elles me rendent, ces voix, d’immenses services ! — Là-dessus je m’inclinai et filai au plus vile. »
2. — Trois jours après, nouvel incident du même genre : « Aujourd’hui on me remet un numéro, me disant de couper quatre mètres de cette soie, mais quelle soie on ne savait pas, la cliente qui avait téléphoné n’avait indiqué ni la nature de l’étoffe, encore moins la couleur! Il fallait que je m’en tire simplement avec un numéro au milieu de je ne sais combien de mille pièces dans mon rayon ! — J étais là debout à ma banque, me désespérant d’arriver à trouver cette étoffe. Un employé présent se mit à me plaisanter et à dire : Mais, Mademoiselle, vous qui avez des intelligences avec les esprits, qu’ils vous inspirent donc de leur pouvoir, ce serait vraiment gracieux de leur part en cette circonstance! — Le ton de ce monsieur était des plus railleurs, et moi, toujours debout, je me hâtai de lui répondre : Vous seriez bien joué si un bon esprit venait dans ce cas à mon aide ! voyons, sans bouger de ma place je vais l’invoquer pour vous être agréable et me servir, surtout, avant toute chose! — Et dans cette position même, sans avoir bougé ni remué, tout en me caressant le cou de la main gauche1 et n’invoquant personne, car j’avais simplement plaisanté, j’entendis dans l’oreille gauche une voix, toujours la même, me disant : « C’est une telle étoffe, de couleur mastic, va donc la chercher !... » Je courus à l’endroit indiqué et parmi une trentaine de pièces, toutes de la même nuance à peu près, ma main se posa 2 sur une que je tirai et qui portait en effet le numéro indiqué. J’étais triomphante, heureuse, mais aussi chagrinée d’avoir plaisanté sur une chose aussi sérieuse et d’avoir quand même été exaucée. Tous ceux présents à la chose, y compris le monsieur qui m’avait tant raillée sur mes voix, étaient très confus ; ils ne me dirent pas un mot; et moi, pour ne point les mettre mal à l’aise, je me retirai quelques instants de leur présence. »
Je rapporte ces exemples d’automatismes téléologiques, ma' gré leur similitude presque complète avec ceux que j'ai déjà publiés (Des Indes, p. 55-56 et 377), parce qu ils illustrent excellemment une des faces du tempérament médiumique qui déconcerte le plus les témoins peu au courant de la psychologie et leur inspire volontiers des jugements extrêmes, également faux à mon sens. Tandis que les uns, portés au merveilleux, attribuent sans hésiter ces faits à des causes supranormales telles que la lucidité ou des révélations d’en haut, les autres n’y voient que des plaisanteries d'un goût douteux, et tiennent le terme de médium pour synonyme de facétieux loustic. Comment prouver en effet que ce n’est pas MUo Smith elle-même qui a tout simplement caché les écharpes, afin de se procurer le
1 Ce geste, qui caractérise ordinairement chez Mll# Smith l'invasion du rêve hindou, est un indice d’hémisomuamhulisme.
2 Ici encore l’expression accuse la nature automatique de l'acte.
SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE
malin plaisir de les retrouver au bon moment, ou qui, se rappelant fort bien l’étoffe mastic correspondant au numéro donné, s’amuse à feindre des « voix » pour épater ses compagnes ? Entre cette explication évidemment très naturelle du gros bon sens, et celle très surnaturelle h première vue du spiritisme, le choix ne saurait dépendre que de la tournure d’esprit individuelle. Mais la vérité me parait être entre ces deux excès. Ni supercherie ni miracle ! s’écriait Delbœuf à propos des stigmates d’une extatique, et ce mot, qui devrait être la devise de toute la psychologie anormale, me semble convenir en perfection — si parva licet comparare magnis
— à la menue monnaie des phénomènes médiumiques presque journaliers d’Hélène. 11 n’y a aucune raison plausible de mettre en doute l’exactitude des faits qu elle raconte, car ils s’expliquent de la façon la plus simple par des processus, point rares du tout, d inférences ou de réminiscences subliminales, dont le résultat
— chez une personne portée comme elle aux dédoublements, dressée et entraînée en quelque sorte à l’automatisme par la pratique du spiritisme — surgit tout naturellement sous forme hallucinatoire. N’oublions pas que les mêmes faits se passent chez nous autres qui ne sommes point médiums ; seulement il nous faut une condition spéciale, à savoir le sommeil, l’état de rêve, pour que se combinent ces deux facteurs en soi bien distincts : d’une part le jaillissement subit de souvenirs depuis plus ou moins longtemps perdus de vue, d’autre part la mise en scène, le décor dramatique, tout l’attirail imaginatif des voix étrangères et des interlocuteurs fictifs venant nous révéler comme des nouveautés ces vieilleries que nous portions déjà en nous-mêmes à 1 état latent. Toute la différence entre les médiums et les gens ordinaires, c’est que chez ces derniers il y a un fossé pratiquement très marqué entre la veille et le rêve : les ressouvenirs émergeant pendant l’activité normale du jour restent pour eux des idées ou des images qui leur ce reviennent à l’esprit » simplement, et il faut le relâchement nocturne de la pensée, ou un assoupissement prononcé, pour que les fantasmagories de la subconscience puissent franchir la pénombre où les refoule constamment, pendant la veille, le sens de la réalité ambiante et de la claire possession de soi. Chez les médiums au contraire, tout est facilement brouillé ; l’état de rêve est sans cesse prêt à naître; même pendant les occupations professionnelles, il n’y a plus de barrière stable entre le sommeil et la veille ; un rien, la moindre émotion, quelques instants de perplexité, le mouvement de surprise, d’ennui ou de
Th. Flournoy
désir provoqué par un objet qu’on ne retrouve pas ou les railleries d’un camarade, peut suffire à provoquer momentanément la dissociation psychique et désagréger la personnalité. Sous la continuation des apparences superficielles d’état normal, c’cst en réalité le rêve qui s’installe, ne fut-ce que pour quelques instants, et habille de ses brillants oripeaux les idées et souvenirs, très ordinaires en soi, qui surgissent à ce moment-là. (Voir aussi Des Incles , p. 376-380). Mlle Smith n’est certainement pas dans sa veille normale à l’instant où se produisent chez elle ces curieux phénomènes, et dans le texte même de ses récits certains détails, que j’ai relevés en note, me paraissent constituer des indices non équivoques de l’état momentané d’hémisomnambulisme accompagnant toujours chez elle ces explosions de la vie subconsciente.
3. Dans le fait suivant, ce n’est plus la mémoire, mais l imagination poétique qui est en jeu et dont les produits, préparés dans l’ombre de la subconscience, profitent d’une occasion favorable pour faire leur apparition sous le masque — je veux dire avec la voix — - distinctement reconnaissable de Léopold.
« Hier au soir — m’écrivait Hélène le 28 avril 1900 — l’idée m’est venue d’entrer quelques instants à l’église du Sacré-Cœur. Vous savez sans doute que dans ce moment la chapelle y est brillamment illuminée et garnie de fleurs. C’était un charmant coup d’œil... Il y avait peu de monde et, dans un coin écarté, bien recueillie, mon âme, après une quinzaine très orageuse et très pénible, s’y est retrempée de quelques douceurs et de beaucoup de calme. J’en avais grand besoin et ce qui fait que je vous le raconte, c’est que j’y ai entendu la voix de Léopold et ses paroles m’ont encore plus ravie. Une fois rentrée à la maison j’ai essayé de me souvenir des paroles entendues ; j’avais de la peine à y arriver, mais la voix de Léopold s’est de nouveau fait entendre à moi, me répétant les mêmes paroles que celles entendues à l’église, et j’ai pu heureusement les noter. Les voici :
Vois-tu, la paix de l’âme et le repos du cœur Sont comme une rosée envoyée à chaque heure Aux êtres recueillis qui, dans un doux mystère,
Cherchent un pur rayon dans une humble prière.
Qu’importe le chemin qui vous conduit à Dieu !
Qu’importe les images! Qu’importe le saint lieu!
Qu’importe ces riens! O qu’importe où l’on prie Si l’âme y trouve paix, douce assurance et vie !
Je trouve ces quelques vers vraiment remarquables, surtout dans la circonstance où ils m’ont été donnés... »
Je n’ai certes rien à reprendre à l’inspiration religieuse très pure et très élevée de ces vers ; le sentiment qu’ils expriment répond absolument, je pense, à celui de tous les gens éclairés de notre temps. Mais justement, il n’y répond que trop bien, et ce serait vrai-
SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE
ment chercher midi à quatorze heures que de faire venir du fond de l’empyrée ou d’un siècle en arrière le Léopold qui a soufflé une telle strophe à Mlle Smith, plutôt que de lui en faire honneur à ellemême. Je ne pense pas que ce morceau poétique dépasse la limite dé ce dont ses propres facultés sont pleinement capables tant au point de vue de la facture que de la pensée. Quant à la facture, je me suis laissé dire qu Hélène avait jadis cultivé la Muse, ni plus ni moins que la plupart des jeunes filles qui ont ou n’ont pas passé par nos écoles secondaires. Et pour ce qui est du contenu, il reflète exactement un sentiment dominant du milieu familial où Hélène a grandi, milieu à la fois imprégné d'une atmosphère religieuse positive, et très éclectique en matière ecclésiastique (on se rappelle, entre autres, qu Hélène avait été baptisée successivement catholique et protestante ; v. Des Indes , p. 16). J’ajoute que, l’année d’avant, à la même époque et dans les mêmes circonstances, MUe Smith était déjà entrée dans la même église, mais sans manifestation de Léopold cette fois; et comme je l’en taquinais, lorsqu’elle me le raconta peu de jours après, en lui disant qu elle finirait bien par se faire catholique puisque Marie-Antoinette l’était, elle me répondit qu’elle n’en avait nullement l’intention, et ajouta des réflexions fort justes dans le même sens que la récente poésie de Léopold. Aussi ne puisje voir en cette dernière que le résultat d’une incubation, dont j’ignore le point de départ précis et la durée, mais qui a trop facilement trouvé tous ses ingrédients dans la mentalité de Mn° Smith elle-même pour qu’il y ait lieu d’y faire intervenir un désincarné. Le recueillement devant la chapelle constituait une disposition semihvpnoïde éminemment propice à l’éclosion de la strophe subconsciemment élaborée ; et celle-ci, tirant son origine, comme l’indique assez son caractère mystique, des régions les plus profondes et les plus intimes de l’individualité d’Hélène, devait tout naturellement apparaître avec les attributs (ici le timbre vocal) de Léopold, qui est la personnification accoutumée des sentiments et préoccupations de cet ordre chez Mlle Smith. — Je ne veux certes pas dire que le problème général de 1 incubation et de f « inspiration », en matière poétique, religieuse, scientifique, culinaire ou quelconque, ne soit pas enveloppé, encore aujourd’hui, de ténèbres psychologiques, physiologiques et métaphysiques considérables ; 'je prétends seidement qu’à en juger par les exemples de MMo Smith, ce problème n’est pas autre chez elle que chez le premier venu, malgré la complication apparente résultant de Léopold. Au surplus,
Th. Flournoy
il ne faut pas se bercer de l’illusion que les obscurités du sujet seront jamais éclaircies par la méthode spirite, qui consiste à expliquer ignolum per ignotius, et ne fait que reculer naïvement la difficulté en rejetant sur le dos très hypothétique des désincarnés les prodiges journaliers de l’imagination créatrice qui nous embarrassent chez les très réels incarnés.
4. L’épisode suivant nécessite des préliminaires un peu longs pour faire comprendre la situation ; mais il est intéressant parce qu’on y devine l’enchaînement des processus subliminaux, et qu’on y peut mesurer la durée maximum de l’incubation (huit heures) depuis l’instant où les circonstances extérieures ont fait appel à l’intervention de Léopold, c’est-à-dire ont mis en branle les préoccupations demi-conscientes, jusqu’au moment où a jailli la conclusion sous la forme d’un automatisme auditif. Il est vrai que cette durée apparente aurait peut-être été plus courte si Hélène avait pu se livrer plus tôt à l’attitude de recueillement favorisant les communications de son guide spirituel.
Un vieil ami spirite de MUe Smith, M. Z., n’avait rien trouvé de mieux, dans son zèle à l’éloigner de ces affreux savants, que de lui faire sur mon compte une histoire à dormir debout, mais admirablement calculée pour l’exaspérer contre moi. Cela réussit d’abord à la perfection. Mais au bout d’un certain temps, Hélène s’aperçut qu’il n’y avait pas un mot de vrai dans ce potin, et aussitôt retournée dans ses dispositions elle exigea de M. Z. qu’il vint me faire l’aveu de sa petite perfidie. Le pauvre homme s’exécuta à demi : il reconnut l’absolue fausseté du racontar en question, mais il n’eut pas le courage, de s’en reconnaître franchement l’auteur, et chercha à se disculper en partie aux dépens d’Hélène dont il accusa l’imagination inconsciente (même un spirite !) d’avoir mal compris, exagéré, confondu, ou inventé les choses. Sachant fort bien que MUe Smith était innocente dans le cas particulier, mais ne voulant pas pousser davantage au pied du mur le malheureux Z., je lui donnai acte de ses explications embarrassées et déclarai l’incident clos. Hélène apprit que tout était réglé, mais sans savoir les détails ni que M. Z. avait essayé de la charger pour se tirer d’affaire. Peu de jours après, le hasard fit que M. Z. et moi nous nous rencontrâmes chez Mlle Smith ; M. Z. parut gêné ; comme l’entretien, plutôt frais et, ne roulant que sur la pluie et le beau temps, languissait, je demandai à Hélène, sans intention spéciale et uniquement par manière de conversation, si elle avait eu de récentes communications de Léopold. Elle me dit que non et nous parlâmes d’autre chose ; mais la lettre suivante, qu elle écrivit le lendemain à M. Lemaître, montre que ma question, opérant un peu à la manière d’une suggestion, aiguillonna ses vagues préoccupations demiconscientes et les fit aboutir, après une incubation d’une demi-journée, à une sorte de tassement ou de clarification sous la forme d’un message de Léopold :
« J’ai été très angoissée hier dimanche matin , pendant la visite de MM. Z. et Flournoy, lesquels se sont trouvés ensemble à la maison. El cette angoisse m’est venue surtout dès l’instant où M. Flournoy m’a dit :
SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE
— Léopold ne vous a-t-il rien dit ces jours? — J’ai senti par ces paroles que je devais invoquer Léopold, qu’il avait sans doute quelque chose à me communiquer1, et c’est ce que j’ai fait. Avec ma mère, à 7 h. 7 2 du soir, nous nous sommes recueillies et je l’ai invoqué. Je pensais à l’affaire Z., et j’étais, comme je vous l'ai dit plus haut, angoissée involontairement à cet égard. 11 est enfin venu à mon appel et m’a dit : — Je vois, amie, ce qui t’agite et t’inquiète, mais sois sans souci, je veille et ne permettrai pas que tu sois faussement accusée. Il m’est pénible de penser que ce vieil ami, ce pauvre Z., ait eu si peu de courage; il m’est pénible de le voir t’accuser d'inventions inconscientes alors que tu es innocente. Mais pardonne, pardonne encore, pardonne toujours; le pardon, vois-tu, c’est un baume dans l’âme, c’est ce que l’on doit aimer à donner, à offrir dans la vie ; c’est ce qui relève le corps abattu, c’est ce qui donne au cœur la paix, et qui parfois. dans les moments d’amers tourments, fait entrevoir un peu de ciel sur la terre. Adieu. — Inutile de vous dire qu’à ces paroles j’ai de suite compris que M. Z. devait m’avoir accusée, de sottes inventions, et je vais de suite lui transmettre ce message de Léopold . Je veux bien pardonner, mais ne puis oublier au point de ne rien dire. »
Cette, communication de Léopold est instructive par sa genèse transparente. Pendant notre visite, le dimanche matin, lagfênede la conversation et l’embarras de M. Z. donnèrent à Hélène l’impression « qu’il y avait quelque chose»; se rappelant que je ne lui avais point fourni de détail sur les excuses de M. Z., connaissant d’ailleurs le caractère pusillanime et un peu tortueux de ce dernier, elle dut pressentir obscurément qu’il était bien capable de s’être justifié vis-à-vis de moi en l’incriminant elle-même, et cette pensée pénible dut éveiller en elle des possibilités contraires de rancune ou de pardon à l’égard de ce vieil ami, faible de caractère, mais si dévoué au fond. Le sentiment d’angoissé éprouvé par Hélène est la traduction consciente de tout cet enchaînement et de ce conflit d’idées, qui s’agitaient dans sa subconscience et y heurtèrent leurs coefficients émotionnels divers jusqu’à ce qu'au bout d’une demi-journée l’équilibre se rétablit et le calme revint sur la base de celte triple conclusion : il est bien évident que M. Z. m’a en effet accusée, je lui pardonnerai parce qu’après tout c’est ce qu’il y a de mieux à faire, mais je ne lui laisserai pas ignorer que je connais son vilain procédé. — Comme d’habitude, la lutle, qui chez d’autres se déroule et se résout dans l’intérieur de la personnalité totale, produit au contraire chez Hélène, en vertu rl u pli pris, une rupture temporaire qui sépare en deux personnalités antagonistes les instincts contraires de pardon, d’oubli, de sympathie d’un côté, et de vindicte ou de combativité de l’autre. Les premiers. plus intimes, se synthétisent à partsous la forme coutumière de Léopold et s’opposent aux seconds qui restent dans la conscience ordinaire.
On remarque qi e cl; 11s cet exemple Léopold personnifiait des inférences subconscientes qui se trouvèrent justes; il avait reconstitué, en se basant sur la longue expérience qu Hélène possédait du caractère des personnes en jeu, exactement ce qui avait dû se passer dans un entretien auquel elle n’avait point assisté. Cette faculté d inférer l’inconnu (présent, passé ou futur), d indications souvent très
1 Variante, dans une lettre presque identique quelle m’écrivit h ce même sujet : « J’ai senti par ces paroles que vous me cachiez quelque chose et qi.e sans doute Léopold devait me le «lire. »
Tir. Flouhnoy
minimes et fugitives, appartient à tout le monde ; mais elle fonctionne souvent mieux au-dessous qu’au-dedans de la claire conscience (pressentiments vagues, etc.), d’où le caractère de « brillante intuition » qu’on a parfois relevé comme un attribut ordinaire des personnalités secondes 1 et que Léopold réalise à un haut degré. On sait que dans certains cas célèbres — récemment étudiés, semble-t-il, avec toutes les précautions désirables (surtout Mrae Piper et Mme Thompson) — ce don d’intuition dépasserait la portée de nos explications psychologiques courantes, même étendues jusqu’à leurs dernières limites, et présenterait des phénomènes impliquant nécessairement quelque faculté supranormale de connaître, télépathie, lucidité, précognition, etc. Cela étant supposé admis, il n’y aurait rien d étonnant à ce que, chez Mlle Smith aussi, les activités subliminales qui constituent sa seconde personnalité présentassent au moins parfois des traits supranormaux. C’est une pure question de fait. D’après Hélène et sa mère, ainsi que leurs amis spirites, la chose ne serait point rare, elle serait même très fréquente, et Léopold aurait nombre de fois donné des preuves indéniables d'une véritable divination à l’endroit d’événements inconnus de ces dames, ou encore à venir. Malheureusement les récits que l’on m’en a faits laissent généralement beaucoup à désirer comme précision et sûreté d’information, et toutes les fois que j’ai pu serrer les circonstances d’un peu près, le cas rentrait, comme valeur « évidentielle », dans la catégorie de l’incident relaté ci-dessus, c’est-à-dire s’expliquait suffisamment par une très grande finesse dans la pénétration des caractères et un talent extrêmement délié à déduire le possible, avec ses divers degrés de probabilités, d’une foule de petits indices qui passent facilement inaperçus de nos personnalités ordinaires ou n’y font naître que des sentiments confus de méfiance ou de confiance, de crainte ou d’espoir, d’attrait ou de répulsion, etc.
5. Dans la dernière séance que nous eûmes, M. Lemaître et moi, avec Hélène (2 novembre 1900; voir page 114), Léopold finit par s’incarner complètement et ne nous entretint que de sa protégée pendant plus d’une heure; le caractère intime de cette conversation s’oppose à ce que j’en parle longuement. Je me borne à dire qu’il se montra moins enthousiaste que nous ne nous y attendions du changement de fortune d’Hélène et de son prochain séjour à Paris, et
1 Voir entre autres G. T. W. Patrick, Some peculiarities of the secondary personality. Psycliological Review, tome V (1898), p. 575.
SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE
qu’il nous fit plusieurs prédictions dont lesunes (comme les assiduités, aussi pressantes qu’inutiles, d’un prétendant encore inconnu que MUe Smith rencontrerait à Paris) se réalisèrent, mais non les autres (comme la visite d'Hélène à Versailles, voir chap. V). Il fut d’ailleurs évident pour nous que tout ce qu’il nous dit pouvait facilement s’expliquer comme le reflet ou la traduction des arrière-pensées intimes d Hélène : appréhensions à l’endroit de la vie nouvelle qui s’ouvrait brillante, mais non sans danger, devant elle ; scrupules latents de quitter pour un temps indéterminé sa mère âgée ; prévisions diverses des probabilités futures, etc. Je demandai à Léopold de m’écrire de Paris ses impressions personnelles, par la main d’Hélène qu’il n’aurait qu’à mettre en trance pour cela ; je lui recommandai de faire fermer et adresser la lettre par Hélène avant son réveil, mais j'oubliai de lui recommander de pourvoir aussi à son expédition. La suggestion se réalisa de point en point au bout de quelques semaines : Hélène eut, à Paris, un accès spontané de somnambulisme dont elle se réveilla ayant entre les mains une lettre fermée et portant une suscription à mon adresse, de la belle écriture de Léopold ; mais je ne sais quelle hésitation l’empêcha soit de me l’envoyer, soit de l’ouvrir. Ce n’est que cinq mois plus tard que j’eus vent de l’incident et que je me crus autorisé à prendre connaissance du contenu de cette lettre fermée, à moi adressée, par des moyens « médianimiques » que ne désavoueraient pas (ou plutôt que n’avoueraient pas) les plus célèbres officines de médiums du Nouveau-Monde. Voici la teneur de cette missive, dont je n’ai pas pu à cet instant-là faire photographier l’original :
Ami,
Tout marche à souhait ici. Je ne m’attendois pas moins et ce qui me ravit et me charme, c’est de penser qu’il n’a fallu ni cinq ni six ans pour que notre amie devint d’emblée sympathique à des âmes nobles, élevées, et de
Eures sentimens. Elle a trouvé un peu de bonheur maintenant, j’en suis eureux, joyeux, elle l’a tant mérité et c’est ce qui lui étoit réservé après tant et tant de luttes. Ami, tu peux être tranquille ; rieti n’est à craindre pour elle dans ce grand Paris. Elle est bien gardée.
Et puis en te quittant sur ton front je dépose Un baiser fraternel et cordial si j’ose ;
Je te dis à bientôt et surtout au revoir.
Courage ami ! et marche plein d’espoir.
Léopold.
Le troisième vers fait allusion au prochain retour d’Hélène à Genève; le dernier, qui ne se rapporte à aucune circonstance particulière, est là pour la rime et constitue une de ces vagues exhortations que Léopold affectionne ; quant aux deux premiers, ils aecu-
ARCH. DE PSYCHOL., T. I
Th. F loi-UNO y
sent, clans l’amitié cc fraternelle » qu'il me porte, une note appartenant plutôt au rôle de la princesse hindoue vis-à-vis de Sivrouka, et ils montrent ainsi une fois de plus combien est imparfaite la différenciation des multiples sous-personnalités d’Hélène. Pour ce qui est de la prose, elle ne renferme rien qui dépasse les impressions plus ou moins conscientes de Mlle Smith dans son nouveau milieu. L’orthographe ( altendois , senlimens, etc.,) et l’écriture sont de Léopold (Cagliostro), ainsi que la signature qui répète, mais avec un élan inaccoutumé et à une échelle presque double (16 cent, de long au lieu de 9), celle publiée dans Des Indes, fig. 7, p. 109. On voit qu’il n’y a en tout cet incident rien de beaucoup plus remarquable que le banal accomplissement d’une suggestion posthypnotique à quelques semaines de distance. J’ignore malheureusement les conditions où se trouvait Hélène lorsque surgit cet automatisme léopoldien, et ce qui a pu le favoriser spécialement à ce moment-là plutôt qu’à tout autre.
Les exemples ci-dessus ne font que renforcer les faits analogues que j’avais publiés il y a deux ans ; mais s ils n’ajoutent aucun trait inédit à la personnalité de Léopold envisagée dans ses rapports avec celle de MUe Smith, ils me fournissent l’occasion d’insister à nouveau sur cette conclusion importante, déjà indiquée dans Des Indes , que le guide spirituel d’Hélène n’est en définitive qu’une partie d'ellemême : son contenu psychologique ne nous présente rien qui soit décidément étranger, ou dont on ne puisse faire remonter la source, à la constitution psychophysique de MIle Smith telle que nous la connaissons en son état normal. — Sans doute Léopold paraît remporter, sur la personnalité ordinaire de sa protégée, par d’heureuses réminiscences d’incidents oubliés ou d’objets perdus, par une connaissance plus profonde de ses fonctions organiques et de son état de santé, par un art remarquable de deviner les dispositions des gens avec qui elle a affaire et de prévoir le déroulement des événements où elle est mêlée ; mais dans ce triple domaine de la mémoire, du sentiment des processus physiologiques internes, et du flair des situations, il n'y a aucun indice que Léopold ait jamais déployé des facultés allant vraiment au delà de ce qui existe à des degrés divers chez tout le monde, et dépassé la portée des données parfaitement normales présentes chez Hélène à ce moment-là. Rien ne prouve en d’autres termes que les messages et manifestations de Léopold soient jamais autre chose, dans la vie de sa protégée, que l’exagéra-
SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE
tion de phénomènes tout à fait communs quoique ordinairement latents, la personnification fantaisiste et le grossissement, favorisés par un état hypnoïde passager, d’associations subliminales aboutissant à un résultat automatique. Chacun, sans être médium, ni posséder un Léopold constitué, a pu occasionnellement observer des faits de ce genre sur lui-même, et constater combien certains états spéciaux, à commencer par le rêve, exaltent les souvenirs, affinent la sensibilité viscérale et organique, et élèvent presque jusqu'à la divination la faculté d’inférer le probable. — Sans doute encore Léopold intervient dans la vie d’Hélène sous les apparences compliquées de Cagliostro ; mais cet affublement tout extérieur, résultat du hasard des circonstance? combiné avec la suggestibilité propre à la plupart des états seconds, ne mérite plus qu’on s’y arrête. — Et si enfin l’on va chercher la note distinctive et personnelle de Léopold, comme il convient, dans son vrai centre, à savoir son caractère, son humeur, ses facultés affectives et morales, on s’aperçoit vite alors qu il n’est qu'une copie incomplète, un simple extrait de Mlle Smith elle-même.
On a observé nombre de cas où la personnalité normale et sa transformation somnambulique ou hypnotique formaient un étrange contraste, au point de donner presque l’impression de deux âmes différentes, coexistant ou alternant en un même corps ; l’une par exemple foncièrement morale, noble, pleine d’abnégation et de dévouement, quoique valétudinaire et résignée, l’autre tout le contraire, égoïste, cynique, exubérante de vie et d’entrain, etc, ; un ange et un démon rivés à la même chaîne organique. Ou bien, sans atteindre à ce degré d’opposition, les divergences d’hifmeur, de goûts, d’aptitudes physiques et mentales créaient cependant entre la conscience primaire et les états seconds un abîme difficile à combler. Rien de tel dans le cas d’Hélène et de Léopold. Ce dernier est sentimental, mystique, rêveur, épris de poésie, avide d’idéal, d'harmonie, de concorde, d’amitiés saintes et de pures amours. Mais MUe Smith est. aussi tout cela, dans les bons moments de son plein état normal ; sa conduite, sa conversation, sa correspondance en font foi. Seulement, ce dont elles font foi également, c’est que les séraphiques qualités ci-dessus — qui, par leur réunion sans autre, constituent au brave Léopold un tempérament bien un peu doucereux et prêcheur — sont fort heureusement assaisonnées, chez Hélène, de divers ingrédients moins célestes, mais d’une utilisation plus directement efficace dans les àpretés de la lutte pour l’existence. D’où il
Tu. FlourJnoy
appert que son soi-disant guide spirituel n’est en dernier ressort qu’un doublet simplifié d’elle-mème, une sorte d’édition expurgée, un résidu quintessencié et très épuré, mais du même coup très appauvri, de sa personnalité ordinaire. Il n en vaut certes pas moins pour cela. Au contraire, c’est h cette simplification et à cette nature de pur extrait qu’il doit de pouvoir remplir son office essentiel dans la vie d’Hélène, c’est-à-dire de surgir comme une personnalité éthérée et meilleure au-devant de la conscience ordinaire, dans les occasions graves où celle-ci risquerait d’être entraînée par scs éléments trop terrestres et de succomber au doute, à la tentation, aux rancunes, aux désespérances.