CHAPITRE III
L<e Cycle astronomique et les Langues astrales.
J’ai consacré dans Des Indes trois chapitres successifs au roman martien, à la langue spéciale qui s’y trouve mêlée, et à leur appendice ultramartien. Il faudrait maintenant, pour être complet, prolonger chacun de ces chapitres et en ouvrir deux autres pour les récentes créations, concernant Uranus et la Lune, où se poursuit la fécondité vraiment admirable de l’imagination astronomico -linguistique de Mlle Smith. Et comme chacun de ces quatre cycles — en attendant que le nombre s’en accroisse encore, car il n’y a pas de raison pour que cela finisse — comprend deux facteurs bien différents quoique sans cesse mélangés, la langue parlée ou écrite d’une part, et d’autre part les révélations sur les gens et les choses, ce seraient huit objets distincts, que nous devrions d’abord étudier chacun séparément, puis comparer entre eux pour en dégager les analogies ou les différences et déterminer les rapports possibles de dépendance qui les unissent. En fait, cette tache énorme se trouve notablement abrégée par suite du défaut d informations. Les documents que j’ai recueillis, postérieurement à ceux publiés dans Des Indes , ne s’étendent guère que sur une année et s’arrêtent au milieu de l’été 1900. A partir de ce moment, de nombreux textes et paysages martiens, ultramartiens, uraniens, lunaires, d'autres encore peut-être, ont continué à jaillir tant dans les somnambulismes spontanés de Mllu Smith que dans ses séances avec de nobles étrangers, mais je n’ai pas pu obtenir communication de toutes ces richesses. Je sais seulement que quelques-uns de ces
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messages, adressés à une miss américaine ou à sa mère par leur père et mari défunt, actuellement réincarné sur Mars, étaient trop intimes pour passer sous les yeux d’un sceptique de mon acabit, et il est douteux qu’ils soient jamais publiés ; d’autres, accordés à divers « sitters » d occasion, sont probablement dispersés aux quatre vents des cieux et perdus pour toujours ; il en est enfin, fort heureusement, un bon nombre qui se trouvent soigneusement conservés dans les portefeuilles de Mlle Smith, où M. Lemaître, lors d’un retour momentané de faveur, a été admis à constater leur existence par un rapide coup d’œil, mais sans pouvoir les examiner en grands détails. Il est à présumer que ce dossier réservé trouvera place dans le volume que préparent Mlle Smith et ses amis spirites, en sorte que la science ne doit point désespérer de prendre tôt ou tard connaissance de ces produits qui ne manqueront certainement pas d’intérêt.
Pour en venir aux documents et renseignements dont je dispose, c’est l ultramartien qui y occupe de beaucoup la plus grande place. Il se trouve en effet avoir presque complètement supplanté le martien, par un curieux mouvement de bascule dont je dois dire quelques mots. On se rappelle que jusqu’à l’été 1899, où s’arrête le récit de Des Incles relativement au cycle astronomique, la planète Mars avait formé le thème exclusif, ou du moins principal, de ce cycle, tandis que l’épisode ultramartien n’était apparu que comme une tardive et minime excroissance. Mais l’année suivante, ces rapports sont renversés. Ultramars — si j’ose, par brièveté, baptiser ainsi la planète innommée et indéterminée dont il s’agit — passe au premier plan dans les visions et somnambulismes de Mlle Smith, et Mars en est réduit au rôle subalterne d’intermédiaire ou d’échelon entre ce nouvel astre et nous. Aux vues martiennes des années précédentes succèdent des peintures de paysages, d’animaux, de gens et d’intérieur? ultramartiens. Le roman martien et ses divers personnages semblent complètement oubliés, à l’exception d’Astané et de Ramié, et encore ceux-ci n’apparaissent-ils plus à Hélène qu’à titre d’explorateurs ou d’interprètes des mondes plus éloignés, et non en tant qu’habitants de leur propre planète. L’idiome martien lui-même cesse d’être cultivé pour son propre compte, il ne jaillit plus que comme un véhicule nécessaire d’éclaircissements et de traduction à l’égard de la langue et de l’écriture ultramartiennes. Bref, on constate que le cycle de Mars a perdu tout intérêt pour la fantaisie subliminale d Hélène, et serait complètement rayé du réper-
Th. Flournoy
toire, n’était l’impossibilité de passer directement de l’ultramartien au français sans l’entremise du vocabulaire martien ; cela, en con-
formité de la fiction, enracinée dans ce cycle, que Ramié etAstané, les révélateurs des mondes situés au delà de Mars, ne savent pas notre langue d’ici-bas, tandis qu’Esenale, qui s’en souvient, ignore l'ultra m a r t i e n , d’où la nécessité de ces interprétations à deux degrés dont le texte 33 [Des Indes , p. 218) avait déjà fourni un exemple.
Cette modification dans le rêve sidéral de Mlle Smith se manifeste clairement dès l’automne 1899. Or, c’est précisément l’époque où elle venait d’avoir entre les mains le manuscrit des chapitres Y à VII de Des Indes, consacrés aux cycles planétaires et à leurs langues. Aussi ne saurais-je hésiter à voir un rapport de. cause à effet entre la lecture de ces chapitres par Hélène, et cette frappante substitution d’Ultramars à Mars dans ses préoccupations subliminales.
— Ramié, astronome martien, révélateur et interprète du monde ultramartien, peint par M1Ie Smith tel qu’il lui apparaît dans ses visions matinales. Teint bistré, yeux et cheveux bruns. Bonnet jaune et bleu. Robe jaune- brun clair.
Ceinture et sandales bleu foncé, bas bleu clair. — '/s de la grandeur de l’original. (Voir le portrait d’Astané Des Indes p. 155.)
On se rappelle que c’est à une suggestion indirecte de ma part, à mes remarques critiques d’octobre 1898 sur tout le cycle martien et sa langue, que j’ai attribué le premier germe et l’éclosion de l’épicycle ultramartien ; à plus forte raison les pages où j’exposais cet incident tout au long — et où je hasardais même la prédiction d’une écriture inédite encore en train de se mijoter dans les profondeurs de M"8 Smith ( Des Indes , p. 253) — devaient-elles, en tombant sous ses yeux, activer son incubation latente dans la direction de ce nouvel idiome et des visions de la planète correspondante. Le monde martien, d’autre part, perdait singulièrement de son intérêt après le chapitre où je l’avais pour ainsi dire percé à jour en montrant qu’il était une enfantine imitation du nôtre, et sa langue, tant écrite que parlée, un pur décalque du français. .l avais, il est vrai, dirigé également mes attaques contre le rêve ultramartien, mais celui-ci étant à peine ébauché, il restait encore une belle marge pour le continuer dans un sens plus original, surtout sous le rapport de son écriture, encore à créer et qu’on pourrait s’appliquer à faire vraiment extraordinaire, cette fois, et bien exempte de tout point de ressemblance avec celle de notre pays, de façon à échapper d’avance à toute accusation de plagiat ou d’imitation puérile. C’est du moins ainsi que je traduis, en réflexions logiques et formulées, ce qui me paraît avoir dirigé, sous forme de sentiment obscur et
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confus, l’imagination subliminale d’Hélène dans son abandon du roman martien proprement dit et le nouvel essor de ses élucubrations ultramartiennes à partir d’août 1899.
Il convient d’ajouter que le martien se réveilla plus tard, lors de la phase américaniste d’Hélène, puisque divers étrangers eurent dans cette langue des messages de leurs parents défunts, et que M. Lemaître croit avoir aperçu des dessins spécifiquement martiens dans le dossier réservé. Il n’j a du reste pas à s’étonner de ce retour au rêve délaissé depuis un an ; sa reprise était tout indiquée pour un milieu nouveau, où je n’étais plus présent, et dont les membres cosmopolites, loin d’être blasés à l’endroit du martien, devaient y trouver au contraire un intérêt d’autant plus vif qu’ils n’acceptaient aucunement, si même ils ne les ignoraient tout à fait, les interprétations anti-occultistes de Des bides à ce sujet. Je n’ai pas à m’occuper ici de cette nouvelle floraison martienne, ne possédant aucun renseignement détaillé sur son compte.
On voit que nous n’avons plus rien à dire du martien en tant que distinct et séparé du cycle ultramartien. Ce dernier, en revanche, avec sa langue et ses curieux hiéroglyphes, formera l’objet essentiel de ce chapitre. J’y joindrai un paragraphe consacré à l’uranien et aux indices que je possède sur l’origine du lunaire, et terminerai par quelques considérations générales sur toute cette création linguistico-astronomique. Mais au préalable je résumerai quelques opinions qui se sont fait jour sur le martien et grouperai dans un article spécial, comme je l’ai fait dans Des Indes , les textes extraterrestres nouvellement recueillis, afin d’en donner une vue d’ensemble qui en facilitera la comparaison.