IV. Uranien et Lunaire
J’ignore à quelle époque la fantaisie subliminale de MUe Smith conçut pour la première fois le projet de révélations uraniennes. Ce projet pourrait à la rigueur avoir été contemporain des débuts du martien, l’idée d’être en rapport avec une planète devant assez naturellement entraîner celle d’en visiter d’autres ; mais il est plus probable qu’il doit le jour aux mêmes suggestions qui ont suscité l’ultramartien. L’apparition du cycle d’Uranus est en effet postérieure, mais de peu, au plein épanouissement d’Ultramars, et il y a entre ces deux créations — qui se sont trouvées sur le chantier simultanément, quoique à des degrés d’incubation et d’avancement différents — un certain air d’opposition et de contraste donnant à penser qu’elles sont comme deux modes antithétiques de réalisation d’un même dessein, et comme une double réponse aux objections soulevées par le roman et l’idiome martiens.
Le peu de documents uraniens que je possède appartient à la phase de reprise des séances par Hélène (juin-août 1900), mais leur élaboration subconsciente remonte bien plus haut, car ils furent l’objet de plusieurs prédictions catégoriques au cours des semaines précédentes. Il est même fort possible que dès les derniers mois de 1899 il y ait eu déjà des ébauches de paysages ou d’écriture d’Uranus mêlées aux visions ultramartiennes spontanées qui assaillaient Hélène à son réveil, mais dont elle ne prit malheureusement pas note. Le globe d’aspect laiteux dans lequel lui apparaissaient alors des caractères inconnus — peut-être le souvenir de la boule de verre servant aux expériences de cristalloscopie — se retrouve en effet mentionné lors des premières visions nettes d’Uranus et semble lié aux révélations de cette planète plus étroitement qu’à celles d’Ultramars. — Je résume dans leur ordre chronologique, ainsi que cela a été fait pour les autres cycles, les manifestations diverses du monde uranien.
mars icjoo. — Première prédiction positive d’un nouveau cycle planétaire : dans la môme vision matinale ou Léopold annonçait à Hélène la prochaine éclosion des hiéroglyphes ultramartiens (v. p. 160), il l'avertissait également qu’elle 11e s’attarderait pas longtemps à ce monde inférieur et en verrait bientôt un autre plus avancé. — La môme idée reparaît le 23 avril dans le message de Ramié (texte 43).
27 mai. — Nouvelles prédictions très précises de Léopold (après la scène
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d’écriture ultramartienne et de traduction décrite p. 1 68) au moyen de l'index tantôt gauche tantôt droit ; je les résume en mettant en italiques les épellations textuelles et spontanées pour les distinguer des réponses par oui et non aux questions des assistants : « Il y aura de l’écriture ultramartienne une fois encoi'e, et puis plus. Il viendra alors des révélations d’un autre monde, Uranus, monde plus avancé, avec écriture et langue plus perfectionnées, tandis que l’ultramartien concerne une des petites planètes, entre Mars et Jupiter, dont Ramié ne sait pas le nom. C’est Ramié et Astané qui feront connaître ce qui se passe sur Uranus, et peintures en seront données également. Dans la prochaine réunion , nouvelle langue d' Uranus, parlée par Ramié se servant de la bouche de MIle Smith. Adieu. » — Le nom d’Uranus, spontanément épelé par Léopold, n’est le résultat d’aucune suggestion connue, et j’ignore ce qui l’a poussé à choisir cette planète plutôt que Saturne ou toute autre.
10 juin. — Hélène m’écrit à cette date le récit suivant de ses deux premières visions uraniennes nettes : .
« Voici deux fois, à une distance d’une dizaine de jours, que je vois Ramié le matin, quelques instants après mon réveil. — La première fois, je vis se former devant moi un globe immense, qui contenait dans sa profondeur Ramié tenant dans ses mains un instrument que je comparai à un harmonica, autant que je pus m’en rendre compte. De cet instrument partaient des fusées puissantes, formidables, mais de très courte durée. Dans ces fusées d’un rouge vif, éclatant, il me semblait voir des ombres et distinguer des maisons étroites et hautes, ou bien de hautes cheminées, je n’en sais trop rien ; tout passait et s’éteignait si vite qu’il m’était impossible, de me rendre un compte exact de la chose. Deux jours plus tard, en vaquant à mes occupations, j’entendis à droite et assez près de moi une langue étrangère ne ressemblant en rien à celle de Mars, mais malheureusement je ne pus rien noter ; la chose m’avait surprise, elle passa et ne revint pas. — La seconde fois, avant-hier matin, je vis de nouveau le même globe, Ramié toujours dans la même position, jetant ses fusées dans l’espace devant lui, et, étrange contraste, tandis que le globe entier se teinte d’une lueur rosée, Ramié semble soutenu dans l’espace, et par le dos, d’une infinité de fils ou rubans blancs reliés à lui par derrière et dans l’immensité. C’est vraiment un spectacle curieux ; mais cette fois-ci je ne vis aucune ombre dans les fusées, et tout s’éteignit très subitement. »
ij juin. — Après la scène de traduction décrite plus haut (p. 170), Hélène semble se réveillera demi. Elle se redresse un peu, s’accoude sur la table, regarde dans le vague devant elle, et, s’adressant à Ramié, décrit avec des accents d’admiration et de profond étonnement la vision qui surgit à ses veux : — « Regardez, Ramié, ces trois soleils ! Oh ! que c’est beau !... C’est bien des maisons ; mais c’est très drôle : on dirait de longues cheminées, immenses, à base aussi grande que cette maison [où nous sommes]... ce sont des maisons reliées entre elles par des ponts qui descendent et remontent de l’autre côté... un pont-escalier qui descend et remonte, relié par dessous par d’autres ponts... il y a de la terre en bas des maisons, et des cheminées carrées s’élevant à dix mètres du sol, contre les maisons... voilà un, deux, trois hommes, à la tête presque rase, petits ; leurs mains sont drôlement faites, elles ont des doigts courts, très courts ; des oreilles minces, longues; sur le crâne une touffe de cheveux, avec un anneau passé comme une broche... ils ont un costume cocasse : manches collantes qui moulent le bras ; autour du buste et du corps, un corsage de beaucoup d’ampleur tombant tout droit jusqu’aux genoux ; du genou à la cheville, tout le mollet est dans une gaîne étroite comme les manches ; les manches
Tu. Plouhnoy
Fig. 15. — Caractères uraniens détachés, aperçus par Mlle Smith le 18 juillet 1900, et dessinés de mémoire le même jour. — Grandeur originale.
sont retenues à l’épaule par un agrément qui forme l’épaule. » — Ici, Hélène interrompt sa description, semble écouter une voix intérieure ou lointaine, puis murmure, pas très distinctement, les paroles inconnues suivantes (texte 48), entrecoupées de deux remarques en français et de quelques arrêts : « pa lalato lito nali.to bo... je ne peux pas bien comprendre... té zototi zolota mcitito ijoto... ah! les grandes fusées de Ranné!... nié linoti to toda pé f à mâ... nana tcitazô ma oto dô... » A ce moment elle se tait et paraît s’assoupir. A la demande si on aura aujourd’hui la traduction de ce langage, Léopold fait signe que non, par le doigt ; puis, comme les assistants veulent faire d’autres questions, il dicte Asser. Hélène est profondément endormie, mais ne tarde pas à se réveiller, amnésique sur les paroles inconnues que Ramié lui a fait prononcer.
Ier juillet. — A cette séance Hélène n’était pas tout à fait remise d’un coup de froid pris quelques jours auparavant, et Léopold, qui s’en montra préoccupé, — au point de répondre tantôt par l’index gauche, tantôt par le
f)ied, ou par des coups de poing sur la table, ou par le mouvement de toute a jambe, variant ainsi ses procédés « afin de ne pas la fatiguer » , ! — attribua à cette indisposition l’absence d’uranien ce jour-là. En revanche, il en annonça de prochaines manifestations très remarquables et exprima son regret que les assistants (qui allaient se disperser dès le lendemain pour les vacances) n’en pussent être témoins : « Dans une dizaine de jours, il y aura des visions d’Uranus et de l’écriture de ses habitants accompagnée de sa traduction martienne et française ; je regrette que nous partiez , vous auriez assisté à cet épanouissement superbe , unique , de l’écriture d’Uranus et de tout ce qui concerne cette planète. Hélène en fera même des peintures ; elle a déjà eu cette semaine, plusieurs jours de suite, le soir ayant de se coucher, des visions uraniennes, mais mal définies parce quelle était, si peu bien. Ce ne sera pas un Uranien qui écrira la première lois, mais Hélène qui verra de l’écriture et la copiera de sa main ; elle aura près d’elle Ramié, Astanè , Esenale pour traduire en français, et un quatrième personnage, uranien, qui a un nom court que l’on saura plus tard»1.
1 Les italiques, dans ce résumé, marquent les dictées textuelles de Léopold, par épellation digitale, au milieu de ses réponses par oui et non aux questions des assistants.
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Fig. 16. — Ecriture uranienne (texte 49) du 2 août 1900. — Grandeur originale.
Notation française:
afato matobifomo zatoma idoto ineta ato tadoto moti totizo zotota tito omato zito lopo lapeti ladopa alotopapeli
Jo y,
A JB
Fig. 17. — Alphabet uranien provisoire, tiré des deux figures précédentes.
18 juillet.. — Ce jour-là, m’écrivit Hélène, « j’ai eu deux superbes visions de la planète Uranus, une à 5 */, h* du matin, l’autre à 5 s/4 h. H y avait un quart d’heure environ que j’étais éveillée, très bien éveillée. Vous trouverez les peintures, les reproductions de ces visions à votre retour, de môme que de très remarquables signes dont le souvenir m’est resté très net b Quant au langage il est étrange, et malgré la quantité de mots entendus je n’ai pu malheureusement retenir que quelques bribes; j’ai bien essayé de prendre mon crayon, d’écrire, mais c’était mutile, ma main était complètement prise et raidie. C’était superbe, merveilleux. »
3 r juillet. — « Ramié, que j’ai entrevu ce matin avec Esenale, a tout l’air de m’annoncer une prochaine vision [d’Uranus]. »
2 août. — Au moment du réveil, à 6 */i h. du matin, écrivit Hélène à M. Lemaître et à moi, « j’ai entendu des paroles que voici : afato matobi forno zatomrna idôto rnetta ato tadota moti tottizo zôtôta titô homato zito lopo lapedi lappoda alo to papéli. Environ un quart d’heure après, il m’a pris un grand désir d’écrire, j’ai pris un crayon et j’ai tracé — mais sans les voir, car le papier était sans aucune ombre — des caractères étranges, une écriture originale fig. 1 6 1 . » Hélène fut si enchantée de ce curieux texte graphique, qu’elle hésita à l’exposer aux hasards des postes étrangères. « M. R., m’écrivait-elle en me l’envoyant enfin quelques jours plus tard, M. R., qui est venu hier au soir nous faire visite, a été émerveillé
1 Hélène m’envoya ces signes quelques jours après (ttg. 15). Mais les peintures et reproductions qu’elle me promettait pour mon retour ne m’ont jamais été montrées, par suite de la phase américaniste où elle était déjà plongée quand je rentrai h Genève six semaines plus tard.
Th. Floijrnoy
de cette nouveauté d’écriture. Nous l’avons examinée avec une grosse loupe et nous avons été ravis de sa parfaite régularité et originalité. Il rne conseillait de ne pas risquer l’original... mais il perdrait énormément à être recopié, je n’ose presque pas m’en charger et mieux vaut que je le recommande à la Providence, puis à tous les bons esprits de l’espace, et que je vous l’envoie dans un pli chargé. » Lorsque je reçus ce précieux document, je n’eus d’autre peine à prendre pour le déchiffrer que de le rapprocher des paroles inconnues qu’Hélène avait entendues le môme matin et qu’elle m’envoyait également. Il s’agit en d’autres termes, comme le lecteur peut facilement le vérifier en comparant le texte 49 à la figure 16, d’un seul et unique message automatique apparu à quelques instants de distance sous deux formes successives, auditive et grapno motrice, tout à fait concordantes (abstraction faite d’insignifiants écarts dans la façon dont Hélène avait orthographié sur le moment même les mots inconnus résonnant à ses oreilles).
— Qu’on me permette, à propos de la façon dont cet automatisme graphique s’est exécuté dans un accès d’hémisomnambulisme matinal, une remarque incidente qui serait également applicable à beaucoup d’autres messages médianimiques de Mlle Smith. Il résulte de la description qu’elle a ellemême donnée de cette scène (voir ci-dessus) qu’au moment de la venue des quatre lignes d’écriture uranienne, sa personnalité normale était atteinte d’anesthésie systématique visuelle pour les caractères que traçait sa main (caractères d’un crayon pourtant extrêmement net, et si noirs qu’il n’a point été besoin de les repasser à l’encre pour les reproduire dans la fig. 16). Elle ne les apercevait pas et le papier lui paraissait uniformément blanc. Ce dédoublement du sujet entre son moi ordinaire et son moi second, phénomène aujourd’hui si connu de par les observations empiriques sur l’hystérie et l’hypnotisme — et qui ne préjuge d’ailleurs rien sur la possibilité métempirique d’une synthèse sous-jacente recombinant ces deux consciences, en quelque sorte complémentaires l’une de l’autre, dans la totalité d’un Moi plus profond, dont l’unité dépasse et embrasse cette scission apparente — ce dédoublement, dis-je, est un des nombreux détails psychologiques que les spirites ne jugent pas digne d’être pris en considération, et pour cause ! Car comment concevoir qu’un Esprit indépendant — habitant authentique d’Uranus ou simple farceur de l’espace — qui emprunte au médium sa main et ses yeux pour écrire, lui laisse néanmoins l'usage complet delà vue à la seule réserve des traits qu’il trace sur le papier ? On comprendrait que le désincarné, devant nécessairement voir la feuille blanche où il écrit, se servît de l’appareil visuel du médium et rendît par conséquent ce dernier complètement aveugle pendant ce temps. Autrement, si l’on accorde aux Esprits la faculté de voir « fiuidiquement » sans yeux, oucelle d’utiliser des yeux terrestres sans que le possesseur de ceux-ci s’en doute et s’en trouve gêné, il n’y a aucune raison pour que le médium qui prête sa main au désincarné n’aperçoive pas les traits à mesure qu’il les trace effectivement sur le papier. Dans le cas particulier, on concevrait qu’Hélène eût continué à voir comme d’habitude, ou bien n’eût plus, rien vu du tout, surtout pas la feuille blanche, pendant que l’Uranien y écrivait par son intermédiaire. Mais que les caractères seuls lui aient échappé et que le papier lui ait paru « sans aucune ombre », c’est ce que je ne m'explique plus. Bref, une dissection des centres nerveux, ou des perceptions sensibles, aussi subtile et compliquée que celle dont les faits dits médianimiques nous offrent sans cesse l’étonnant spectacle, me laisse rêveur quand on prétend la mettre au , compte des Esprits. Cette dissection est déjà suffisamment délicate à décrire
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et à comprendre dans l’intérieur d’un môme individu ; mais, ici du moins, sa réalité est un fait d’observafton et s’impose par les innombrables expériences immédiates et quotidiennes que nous en avons, 11e fût-ce que dans les vulgaires phénomènes de distraction ; à quoi bon alors outrer encore la difficulté et la rendre vraiment inextricable en multipliant, sans aucune
Ï meuve, le nombre des individus en jeu, et en attribuant de gaîté de cœur es phénomènes de dissociation psychologique à l’intervention capricieuse de désincarnés qui s’amusent à déposséder, partiellement et momentanément, un malheureux incarné de son propre mécanisme nerveux ? —
Pour en finir avec l'histoire du cycle uranien, sa floraison paraît avoir été arrêtée net par les distractions de la phase américaniste survenue sur ces entrefaites. Le 19 août, Hélène montra à M. Lemaître le portrait qu’elle avait fait d’un personnage d’Uranus à deux mentons et à longues oreilles, avec des « tuyaux » sous les pieds ; mais elle ajouta n’avoir rien revu de cette planète depuis déjà plusieurs jours, et les peintures qu’elle en avait entreprises se trouvèrent dès lors interrompues pour des mois. Ce n’est qu’au printemps 1901 que ce cycle s’est de nouveau manifesté et a contribué à alimenter le dossier réservé. D’après les quelques renseignements recueillis par M. Lemaître, Léopold prévint Hélène le i!\ mars qu’elle allait avoir de nouveau des caractères uraniens ; mais c’est seulement un mois plus tard (i5 avril) qu’ils jaillirent sous forme de dix lignes cl’écriture qu’Hélène traça de sa main droite cataleptisèe — en dessinant d’abord les festons, puis ajoutant le reste des traits à chaque pointe — tandis que sa main gauche plus normale écrivait les mêmes mots en lettres françaises, ce qui lui permettrait de faire facilement l’alphabet uranien. Nous n’en savons pas davantage.
Il résulte de tout ce qui précède que la langue d’Uranus, sous ses divers aspects, a suivi, à la durée près, le même ordre et les mêmes phases d’apparition que celles de Mars et d’Ultramars. Annoncée à diverses reprises au cours de son élaboration subliminale (dès mars 1900), elle a jailli sous la forme d’idiome entendu (premiers jours de juin), puis parlé (17 juin), un mois avant de se traduire par l’écriture, et celle-ci à son tour s’est d’abord manifestée en caractères visuels isolés (18 juillet) pour n’atteindre à l’automatisme graphomoteur que quinze jours plus tard (2 août).
J’ai dit que les créations uraniennes paraissaient constituer une sorte d’antithèse à celles d’Ultramars, une manière différente et opposée de réaliser un dessein d’ailleurs identique, celui d inventer un monde extra-terrestre qui 11e fût plus une copie du nôtre, comme je l’avais reproché au roman martien. Cela ressort déjà des messages de Léopold annonçant à Hélène, plusieurs semaines d’avance, les révélations d’un astre supérieur au nôtre autant qu’Ultramars lui était inférieur; on devine ici le phénomène de contraste logique et psychologique en vertu duquel la tentative, d’échapper à notre monde réel en en imaginant un plus grossier, devait susciter fessai inverse, d’en créer un plus perfectionné. Nous sommes si mal ren-
Th. Flournoy
seignés sur le contenu des visions uraniennes qu’il est difficile de dire jusqu’où cette influence de réaction en a pénétré les détails; on remarquera cependant que les maisons étroites et hautes, flanquées latéralement d’immenses cheminées, et reliées entre elles par des ponts (v. p. 183), sont bien le contraire des maisonnettes basses, et toutes isolées les unes des autres, qu’on voit sur Ultramars (fig. 5 et 6, p. 158-159). La même tendance de contraste en quelque sorte complémentaire éclate dans la langue; au rebours des mots ultramartiens, qui n’ont jamais moins de trois lettres ni plus de cinq et qui finissent régulièrement sur une consonne, les mots d’Uranus varient énormément en longueur (nous en avons de 2 et de 11 lettres), se terminent sans exception par une voyelle, et paraissent résulter d’une agglutination de groupes bilittéraux à consonne initiale, ce qui différencie fortement l’uranien tant du français que du martien, où la structure des syllabes est beaucoup plus variée.
Une statistique détaillée des lettres, forcément limitée aux quarante mots dont nous disposons, n’offre pas une grande valeur; je dirai cependant que les sons moyens a et o (presque toujours brefs), pris ensemble, forment plus des trois quarts (77, 2 "/ 0) de la totalité des voyelles, le reste (22,8 °/o) étant constitué par les sons élevés é et i ; c’est presque exactement l’inverse du rôle de ces deux catégories de sons en martien (18,2 et 73,3), où il y avait en outre des sons sourds (a, e muet, etc.) qui font totalement défaut à l’uranien. — Pour ce qui est des consonnes, la moitié d’entre elles sont de nouveau des explosives sourdes, à savoir une énorme quantité de t (quatre fois plus fréquent en uranien qu'en ultramartien) et quelques p , mais pas de k ; presque toujours situés dans l’intérieur des mots, et jamais à la fin, ces sons y frappent beaucoup moins l’oreille que dans la langue d’Ultramars; et somme toute l’uranien, grâce à la proportion notable des l, au manque total d’c et de gutturales, et à la prédominance des voyelles brèves, avait dans la bouche d’Hélène (la seule fois que nous l’ayons entendu, 17 juin) quelque chose de doux, de rapide et de léger qui le différencie profondément des langues précédentes.
Quant à l’écriture d’Uranus, quoique nous n’en ayons que quatre lignes, ce court spécimen me paraît déjà suffisant, non pas pour faire pendre Ramié à qui je 11e veux que du bien, mais pour prouver du moins combien sont exigées an fond les ressources dont dispose l’imagination enfantine qui se livre à ces jeux astro-lin guistiques. Dans son désir de créer un nouveau graphisme extra-terrestre — très perfectionné, selon les prédictions de Léopold — nécessairement aussi différent que possible des hiéroglyphes ultramartiens quelle venait d’inventer, la subconscience d’Hélène a élaboré une jolie petite écriture, presque aussi fine et régulière que ces hiéroglyphes étaient gigantesques et dégingandés. Malheureusement, en abandonnant le système idéographique, elle s’est trouvée revenir
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fatalement à une notation phonétique, calquée en somme sur celle du martien et par conséquent du français. Sans doute, elle a cherché à s’écarter de ces langues par l’aspect extérieur, et pour cela elle parait s’être inspirée, en en prenant simplement le contre-pied, de ce que la lecture de Des Indes lui avait appris ou rappelé sur l’écriture sanscrite authentique : dans celle-ci, toutes les lettres s’attachent à une ligne droite située au-dessus d’elles, et dans l’uranien, chose curieuse, elles jaillissent d’une ligne festonnée située audessous. A coup sur, cela diffère beaucoup, pour l’œil, tant du martien, dont tous les caractères restent détachés les uns des autres, que du français où il n’y a pas de ligne fondamentale reliant les lettres et les mots. Mais sous cette originalité d aspect l’alphabet uranien, tel du moins qu’il se dégage, encore incomplet, de l’unique texte 49 (v. fig. 17), présente le même trait qui éclatait déjà dans l’alphabet martien, de répondre lettre pour lettre à notre alphabet français, sans introduction d’aucun signe ayant une valeur de prononciation étrangère à notre langue ou non représentable par un de nos caractères ordinaires. Bref, le système phonétique et alphabétique d’Uranus, à en juger par le peu que nous en possédons, n est comme celui de Mars qu’une servile imitation du nôtre, et l’uranien diffère moins du français que ce dernier de toutes les langues terrestres, anglais, allemand, italien, espagnol, qui l’avoisinent. A moins donc que la grammaire et le vocabulaire d’Uranus — si on vient jamais à les connaître — ne nous réservent des surprises tout à fait inattendues, ce dont je me permets de douter, nous constatons une fois de plus que les formes structurales de la langue maternelle d’Hélène opposent une barrière infranchissable à ses créations linguistiques subliminales.
Du cycle lunaire, avec sa langue et son écriture propres, je n’aurais rien à dire du tout — ne connaissant que le fait brut de sa récente éclosion, grâce à l’obligeance de M. Marchot (v. plus haut p. 115) — n’étaient deux points de détail sur lesquels je me permets d’attirer l’attention de ceux qui seront chargés d’étudier et de publier le dossier réservé où se trouvent ces révélations sur notre satellite. Le premier point, c’est que l’idiome lunaire est sans doute la nouvelle (quatrième) langue extra-terrestre dont M"° Smith attendait déjà la prochaine apparition dès le milieu de mai 1901 (selon un renseignement de M. Lemaître) sous la désignation provisoire d’ultra-uranien. Le second point, plus long à exposer, c’est que je
Tll. F LOUKNOY
crois pouvoir d’ores et déjà indiquer avec une quasi certitude où réside le ■ premier germe, la suggestion initiale, de ce nouveau cycle astronomique, à savoir dans un article de La Paix Universelle , journal spirite que MIle Smith et sa mère reçoivent et lisent régulièrement. (Numéro de juillet 1900, p. 498 et suiv.)
En effet, tant que nous avons été en relation avec ces dames, nous avons pu avoir du martien, de l’ultramartien, de l’uranien, mais jamais de « lunaire » (ce qui h première vue eût pourtant été le plus naturel) parce qu Hélène — de par son instruction générale ou les conversations astronomiques avec les assistants à la fin des séances — était trop pénétrée de l’idée que notre satellite est un astre refroidi, sans atmosphère appréciable, et donc inhabité. Mais il devait suffire, pour opérer la suggestion contraire, d’une lecture où Mlle Smith verrait affirmée avec autorité la possibilité (et même la réalité) d’une humanité lunaire ; surtout si cette affirmation se rencontrait dans un contexte de nature à piquer son attention subliminale et à y faciliter l’introduction de ces aperçus nouveaux et intéressants. Or ces conditions se trouVent excellemment remplies dans le susdit article, où, après un paragraphe sur la fameuse histoire de Crookes et Katie King, surgissent brusquement quelques lignes à l’adresse de « miss Smith, le remarquable médium » et de son alphabet martien. Il est presque impossible qu’à la rencontre inattendue de cette flatteuse allusion les couches subliminales linguistico-astronomiques d’Hélène n’aient pas été plus ou moins fortement réveillées et amenées à fleur de conscience, toutes prêtes à absorber comme une féconde suggestion le passage suivant, qui se lit quinze lignes plus bas, dans la même colonne 1 :
« C’est encore grâce à des documents brahmaniques, que j'ai pu voir des alphabets lunaires (alphabets des habitants de la Lune), planète qui, contrairement aux dires de nos bons savants, est parfaitement habitée... mais du côté qui n’est jamais tourné vers ta Terre. On sait que la lune ne nous montre invariablement qu’un côté de sa sphéricité , aussi ne peut-on faire d’observations astronomiques que de ce côté, tandis que l’autre qui échappe à l’œil humain peut être vu et examiné par l’œil psychique des Y o gui s... »
J’ai reproduit textuellement ce passage où les italiques sont de 1 auteur lui-même, M. Erny; j’ajoute, afin de prévenir toute méprise chez mes lecteurs peu au courant de la presse spirite, que cet auteur (dont j’ai déjà parlé p. 140) n’est point un mauvais plaisant, comme ils pourraient être tentés de le croire. Ou, s'il l est et qu'il
1 La Paix Universelle. Lyon, juillet 1900, p. 499, lre colonne.
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rie sous cape de la crédulité humaine — ce qui est après tout fort possible — il passe du moins pour parler très sérieusement et jouit d’une autorité incontestée... dans les sphères où pénètre La Paix Universelle. Cela étant, il est clair qu’à la lecture de cet article l’imagination subliminale de Mlle Smith a du se sentir piquée au jeu, et pressée de montrer que la lucidité du « remarquable médium » genevois n’avait rien à envier à « l’œil psychique des Yoguis »; aucun risque d’ailleurs de se trouver en contradiction avec les révélations de ces derniers, puisque, comme l’indique le pluriel employé par M. Erny, il y a place pour beaucoup à' alphabets différents sur la moitié de la lune qui tourne le dos aux astronomes non-psychiques d ici-bas. Au contraire M. Erny parlait au singulier de V alphabet des habitants de Mercure (qu’il a également vu chez les Brahmes, à qui les yoguis font rapporté de leurs escapades astrales sur cette planète), et c’est peut-être pour cela que la subconscience de Mlle Smith ne s’est pas souciée de le découvrir à nouveau de son côté ; à moins qu elle ne nous réserve encore cette surprise pour plus tard, et ait seulement commencé par la Lune pour le plaisir de faire pièce à « nos bons savants », qui lui avaient sottement laissé croire que notre satellite était désert sur ses deux faces !
Je remarque en terminant que si l’article précité de la Paix Universelle de juillet 1900 est bien, comme je le suppose, la chiquenaude qui a servi de suggestion initiale au cycle lunaire, éclos dans l’été 1901, la durée d’incubation totale de celui-ci serait en gros d’une année, c’est-à-dire intermédiaire entre celles de l’écriture martienne et des hiéroglyphes ultramartiens. Il semble que, sans présenter de constance proprement dite, toutes ces préparations subliminales de cycles et alphabets extra-terrestres s’expriment, en chiffres ronds, par des valeurs du même ordre.