V. Considérations générales
J’avais annoncé que je présenterais quelques réflexions d’ensemble sur toute la production astro-linguistique de MUo Smith; mais ce chapitre s’est déjà tellement allongé que j’en suis las; je me bornerai à quelques points saillants. — Je viens de rappeler que les durées d’incubation de ces diverses langues et écritures sont toutes du même ordre, variant de quelques mois à un an et demi. La seule exception, l’intervalle de deux il quatre semaines seulement qui a séparé mes objections à Hélène sur son martien (6 et 16 octo-
Th. Flournoy
brc 1898) du premier message d’Ultramars (2 novembre), n’est probablement qu’apparente ; car il est très vraisemblable que le germe initial de ce nouveau rêve remonte en réalité à ma discussion avec Léopold sur ce même sujet, le 13 février précédent (voir Des Indes , chap. Y II), ce qui porterait à plus de huit mois le vrai temps de gestation d’Ultramars. — Un autre point commun de ces quatre cycles planétaires, c’est qu’on peut toujours retrouver avec plus ou moins de certitude et de précision, dans les circonstances extérieures, l’incident suggestif qui leur a servi d’origine. — Enfin, les trois langues dont nous connaissons l’évolution (martien, ultramartien et uranien) ont suivi le même ordre de développement psychologique et passé par les mêmes phases. Elles commencent par des paroles inconnues qu’Hélène entend, puis répète ; plus tard elle voit apparaître des caractères étranges ; et enfin, après un nouveau laps de temps, ils jaillissent de sa main dans un accès d’écriture automatique. On retrouve ainsi, dans l’élaboration, ou du moins l'apparition, de chacun de ces idiomes subliminaux le même ordre psychologique qui préside chez l’enfant à l’acquisition des diverses modalités du langage : l are nerveux phonique (auditivo-moteur) précède chronologiquement l'arc graphique (visuo-scripteur).
Quant à leur contenu, ces trois langues extra-terrestres ne sont en somme qu’un extrait incomplet du français, dont elles reproduisent le système vocalique et consonnantique sans y rien introduire de nouveau. Il semble pourtant qu Hélène, en entendant son père parler hongrois ou italien, et en prenant elle-même des leçons d’anglais et surtout d’allemand, aurait dû absorber quelques sons étrangers au français et enrichir ainsi, sur certains points, le trésor phonétique si limité de sa langue maternelle. Mais des modes nouveaux de prononciation (tels que le th anglais, le ch allemand, etc.) sont choses trop insipides et dénuées d’intérêt pour captiver spontanément l’attention. 11 faut, pour arriver à les posséder tout à fait, solidement incrustés dans les centres verbaux, des efforts volontaires et des exercices répétés auxquels M,Ie Smith ne paraît pas s’être jamais astreinte. On comprend donc que ces phonèmes étrangers, différents de ceux du seul idiome qu’elle ait parlé depuis toute petite, et qui ne présentent par eux-mêmes ni charme, ni attrait, n’aient pas pénétré en elle jusqu'aux couches profondes où s’élaborent les produits automatiques. En d’autres termes, si la personnalité normale et adulte de MMo Smith est plus ou moins capable de sons articulés autres que ceux du français, mais tardivement appris,
SOMNAMBULISME AVEC GLOSSSOLALIE
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elle n' en a pas la disposition lorsqu’elle retombe dans l’état hypnoïde enfantin où elle s’amuse à fabriquer des idiomes extra-terrestres.
C’est le lieu de rappeler pour finir, en place d’exemples plus compliqués, la jolie observation de Myers qui composa une fois en rêve un vers grec, auquel, à son réveil, il ne trouva d’abord aucun sens ; mais tout à coup le souvenir lui revint d’un âge lointain, où, jeune écolier, il employait à faux une certaine préposition grecque, qui justement figurait dans ce vers et le rendait parfaitement intelligible dès qu’on la prenait dans l'acception erronée que Myers lui avait prêtée jadis 1. Cela prouve qu’un savant helléniste peut retomber momentanément en songe à l’état, ou à l’âge depuis longtemps dépassé, de novice ignorant, et y commettre des bévues dont sa personnalité normale actuelle serait incapable. Fixez et prolongez cet état de rêverie et de régression infantile, supposez qu’au lieu d’un seul vers, le sujet s’amuse à y'fabriquer toute une langue au moyen des ressources linguistiques dont il disposait à cette époque reculée de son existence, — et vous aurez le cas de MUe Smith. Et que l’on n’objecte pas l’abîme qu’il y a entre un rêve nocturne de quelques instants et une vie somnambulique se répétant et se poursuivant au cours de longues années; car la psychopathologie ne serait guère embarrassée de le combler, avec toutes les observations dont elle dispose actuellement.