I. Faits inédits
Le cycle oriental ne paraît pas avoir donné lieu à aucune manifestation notable pendant ces deux dernières années. Au cours ou à la fin des rares séances d’Hélène auxquelles j’ai encore assisté, j’ai bien vu parfois se reproduire pour quelques instants Tattitude et la
* t>. Delanne. Les Adversaires du Spiritisme. Revue scientifique et morale du spiritisme, tome V, p. 455 (février 1900).
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physionomie caractéristiques de Simandini, accompagnées d’une ou deux syllabes à résonnance sanscritoïde ou de paroles murmurées indistinctement ; mais jamais la trance hindoue ne s’est établie franchement, et ces velléités d’apparition m’ont semblé n’être que des lambeaux détachés ou de fugitives réminiscences des rêves antérieurs, venant se mêler aux somnambulismes actuels dans les phases de transition ou de demi-réveil, plutôt que l’indice de scènes prêtes à surgir, nettes et bien frappées, comme celles du roman oriental des années précédentes. Je ne sache pas non plus que, ni dans les nombreuses séances de la période américaniste, ni dans ses hémisomnambulismes spontanés, Mlle Smith ait eu de nouvelles visions ou incarnations arabes et hindoues. Il semble en d’autres termes que ce cycle soit une affaire terminée, et que tout le fonds de souvenirs et de connaissances asiatiques, en réserve chez Hélène, se soit épuisé dans la magnifique efflorescence dont j’ai donné une pâle esquisse au chapitre VIII de Des Indes 1. — Les seuls incidents encore inédits, qui me paraissent avoir quelque importance, sont les trois suivants, dont le premier, déjà ancien, n’avait pas trouvé place dans Des Indes , tant à cause de sa longueur que parce qu’il ne renfermait point de textes sanscrits et n’ajoutait aucun trait nouveau aux données des séances ; je le publie ici comme une peinture, qui ne manque pas d’intérêt, du changement de patrie de la princesse arabo-hindoue.
I. 11 s’agit d’une vision éveillée, que MUe Smith eut en plein air, pendant un petit séjour d’été à la montagne où elle avait été invitée par une dame spirite de ses amies. Elle conserva de sa vision un souvenir assez net pour en rédiger ensuite le récit suivant, qu’à son retour à Genève elle remit à M. Lemaître. Afin de faciliter au lecteur l’intelligence de cette série de tableaux, sans rien changer au texte même d’Hélène j’y introduis entre crochets quelques indications relatives au sens des diverses scènes, tel qu’il résulte avec évidence de leur comparaison avec tous les autres automatismes orientaux de Mlle Smith.
« 16 juillet i8gy. — Je suis sur le Salève. Etendue sur l’herbe, je con-
1 Depuis que ceci a été écrit, j’ai su par M. le prof. Marchot,(voir plus haut, p. 115) que M11' Smith s’est mise, au cours de ces derniers mois, à écrire chez elle beaucoup de sanscrit dans des états d’hémisomnambulisme où elle entre d’elle-même. Si ces textes, dont M. Marchot n’a pu obtenir communication, sont jamais publiés, il sera intéressant de voir s’ils ne font que ressasser les fragments déjà recueillis de 1895 à
1898, ou s’ils renferment du nouveau qui fournira peut-être quelques indices plus précis sur l’origine probable du sanscrit d’Hélène.
Th. Flournoy
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temple le superbe panorama qui m’environne. J’aspire à pleins poumons cet air pur et si léger ; il me semble que mon esprit, reposé des tracas de la ville, revit d’une autre vie. Le ciel est pur, d’un bleu superbe, et mes yeux ont peine à s’en détacher. Je veux abaisser mes regards vers la terre, mais je ne le puis, mes paupières refusant tout mouvement. Je vois alors, dans cette immensité du ciel, se dérouler plusieurs tableaux superbes et surtout pleins de vie.
« [i . En Arabie. — Dans le premier tableau, je vois un désert. Quelques arbres, quelques buissons réunis, abritent de leur ombre un chameau. Il doit y avoir un peu d’eau à cet endroit, car la tête baissée, immobile, du chameau donne tout à fait à supposer qu’il doit boire. Je vois quelque chose qui remue derrière ces buissons, et qui finalement se montre, et cette chose n’est autre qu’un homme [le cheik, père de Simandini] déjà âgé et tout habillé de blanc. Il porte le costume arabe. Il monte sur le chameau qui se met en marche, et arrive quelques instants après dans un campement, — que je n’avais pas observé jusqu’alors, — où s’agitent une trentaine d’hommes au moins, tous au teint basané et vêtus de blanc également. Il y a là une dizaine de tentes, et passablement de chameaux. L’honnne âgé, dont je distingue maintenant très bien les traits, s’arrête devant une tente un peu isolée des autres \ tente du cheik] ; sa monture se baisse pour lui donner, je pense, la facilité de descendre, et une fois cette opération terminée l’Arabe entre dans la tente où repose, étendue sur des coussins, une jeune personne [Simandini] vêtue d’une robe bleu foncé. Son costume est très simple ; il se compose d’une jupe très courte, arrivant à vingt centimètres environ audessus de la cheville. Le corsage, passablement ouvert et dépourvu de manches, est très ample et, si je ne me trompe, doit faire corps avec la jupe quoique légèrement serré à la taille. Les cheveux ondulés et noirs sont retenus près de la nuque par un agrément d’or garni de pierreries ; ses bras, dans le haut, ainsi que ses chevilles, sont garnis d'anneaux d’or. L’Arabe s’assied près d’elle et lui parle, mais je ne puis saisir les paroles, car la voix, très voilée, m’arrive indistinctement. La jeune fille se lève alors, rassemble divers objets placés près d’elle et sort de la tente.
« [2. Départ pour le port d’embarquement. — Il s’est fait un grand mouvement parmi tout ce monde. Je vois qu’une partie des tentes a été enlevée, roulée et chargée sur les chameaux ; toutes ces choses se firent en un clin d’œil, et en moins de temps que je 11e mets à l’écrire le campement avait disparu. La jeune fille, tenant dans ses bras un petit singe Mitidja], s’assied sur un des chameaux baissés. Elle s’est enveloppée d’un grand carré d’étoffe qui la cache entièrement. Plusieurs des hommes montés comme elle l’entourent ; d’autres suivent à pied, et la caravane se met en marche. Pendant quelques minutes je la perdis de vue, mais lorsque de nouveau je la revis, la scène avait changé... : tout ce monde était au bord d’une grande étendue d’eau, dont je ne voyais ni le commencement ni la fin. Sur une colline, dont la pente était très légère, se dessinait une petite ville dont toutes les maisons étaient blanches et basses. Nos personnages examinaient avec beaucoup d’attention une sorte de bateau-barque, n’ayant aucune ressemblance avec ceux qui sillonnent notre lac. Formant tout à fait l’arc et peint en jaune, il semblait un immense croissant s’enfonçant dans l’eau.
« 3. En mer. ; — Cette scène insensiblement s’effaça, puis de nouveau je la revis. La majorité des personnages avait disparu. Sur le bateau je pus distinguer quatre des personnages faisant partie de la caravane. Ils étaient assis, et ce groupe comprenait : la jeune femme Simandini], le premier
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Arabe entrevu au commencement de ce récit son père, le cheik], et deux hommes plus jeunes et moins amplement vêtus que le premier j le fidèle esclave Adèl, et un autre indéterminé]. En face d’eux, assis également, est un personnage Sivrouka très brun de visage, avec d’abondants cheveux noirs bouclés, sur lesquels reposait un bonnet richement brodé. Son costume très différent de celui de ses compagnons était composé de pantalons rouges, mais ces derniers étaient si amples qu’on aurait dit un jupon. Sur une chemisette bouffante blanche et brodée d’or, était posée une petite casaque courte, rouge également et toute brodée de perles. Des manches très collantes à l’épaule, mais dérisoirement amples et ouvertes dans le bas, une ceinture noire brodée d’or, à laquelle pendait un étrange petit sabre recourbé, terminaient ce costume très original, mais ne manquant cependant pas de cachet. Il paraissait très absorbé, et j’ajouterai même triste. A l’arrière du bateau, des hommes noirs presque nus, bougeaient, remuaient et criaient à qui mieux mieux.
« 4- Arrivée aux Indes. : — De nouveau tout s’obscurcit pour moi, puis quelques minutes après, je revis de nouveau la barque entourée d’une quantité de petits bateaux plats, et tous montés par des hommes noirs et presque nus. Une ville était là, tout près, avec des maisons plutôt basses, quelques-unes peintes de couleurs vives et d’un style tout à fait oriental. Une, surtout, dominant les autres, attira mon attention. A une faible distance de la mer, dont elle n’était séparée que par des jardins magnifiques, on y aboutissait par une large allée entièrement recouverte de tapis ; de chaque côté se trouvait une lignée d’hommes noirs, qui devaient être des serviteurs à en juger par leur attitude. Chacun avait placé à terre, devant lui, un quelque chose, consistant en fruits superbes, broderies, tapis, breloques, etc., etc..., on aurait dit un marché. La végétation de ce jardin était de toute beauté ; les fleurs y abondaient et de nombreuses fontaines de pierres rosées de différents tons venaient ajouter encore au goût parfait de ce paradis terrestre.
« 5. Réception nuptiale, j — Captivée par toutes ces merveilles, je ne vis pas descendre de la barque la jeune fille [Simandini], qui s’avançait maintenant suivie de ses compagnons, au milieu de l’allée. Les deux rangées de nègres s’inclinaient sur son passage, tous étaient à genoux, lui offrant ce qu'ils avaient déposé devant eux. Elle marchait lentement, gracieuse et légère, ne touchant à rien, mais souriant à tous. Elle arriva enfin au seuil de la maison. Le personnage aux cheveux noirs et bouclés [Sivrouka] vint lui prendre la main et la conduisit dans une salle aux décorations superbes. Us v circulent seuls ; au fond de la sallese trouve un escalier de pierre blanche conduisant, je pense, à l’étage supérieur. Lui s’y engage le premier et, tenant la jeune fille par la main, la prie de le suivre. J’entends sa voix, il lui parle dans une langue étrangère avec beaucoup de douceur ; j’ai même répété les paroles entendues, mais malheureusement nous n’avions ni papier, ni crayon pour les inscrire, et quelques instants plus tard je ne m’en suis plus souvenue. Cette langue, cette voix, je l’ai déjà entendue, elle ne m’est point inconnue, et lorsque je vis la jeune li lie lui résister, ne point vouloir le suivre, lorsque je la vis s’affaisser sur les premières marches en sanglottant, je fus saisie d’une tristesse profonde, avec laquelle je n’ai pu lutter tout le reste du jour.
« Depuis cet instant tout a disparu, et malgré mon ardent désir de voir encore, je n’ai plus rien pu distinguer. J’étais loin d’être endormie; j’étais au contraire très éveillée, et si j’insiste sur ce point, c’est que je ne puis absolument pas placer cette vision dans le domaine des rêves ordinaires. —
ARCH. DE PSYCHOL., T. I. 13
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Th. Floürnoy
J’avais près de moi, assise aussi sur l’herbe, une dame, comme moi en séjour à la montagne, et à qui je faisais part de toutes ces choses à mesure qu’elles se montraient à mes yeux. L’heure du départ étant arrivée, nous redescendîmes le plateau sur lequel nous venions de nous reposer et de passer un si agréable moment ; et, tout en nous acheminant, je faisais admirer à ma compagne le magnifique panorama qui nous entourait. Parlant avec volubilité et feu, je me suis exprimée, pendant dix ou quinze minutes, dans une langue étrangère, croyant parler en français. Ma compagne me laissait tout dire sans m’interrompre, voulant voir jusqu’où la chose irait. Grande a été ma surprise lorsqu’elle me l’avoua daps la suite, et plus grand encore mon étonnement à la pensée que je ne m’en suis nullement aperçue. Le reste de la journée n’a été noté par aucun nouvel incident. — La veille, en dormant, j’avais à ce qu’il paraît, et d’après ce que me raconte la compagne couchant dans la même chambre que moi, parlé tout haut la même langue que celle entendue sur la montagne. »
Ce défilé spontané de tableaux visuels, que brusquement interrompt l’entrée émotionnelle de Simandini dans les appartements nuptiaux de son royal époux, nous révèle une fois de plus l'existence, sous le niveau ordinaire de la conscience d Hélène, d’une palpitante histoire sans cesse prête à surgir dès que les circonstances le permettent. Dans le cas particulier, le milieu ambiant réalisait les conditions qui ont été souvent notées comme favorisant, chez certains sensitifs, l’éclosion d’intuitions automatiques : d’une part, un état momentané de plénitude de vie et de saine intoxication psychophysique touchant à l’extase, du à l’atmosphère enivrante des hauteurs et au merveilleux spectacle qui enveloppait Hélène seule avec sa compagne ; d’autre part, l’uniformité du ciel bleu, qui constitue un champ éminemment propice à la projection des phénomènes entoptiques et peut, chez les personnes spécialement douées, jouer le rôle de la sphère de cristal pour l’extériorisation des images sous-jacentes. Quant à l’origine de ce roman subliminal dormant dans la mémoire latente d’Hélène, point n’est besoin de supposer qu’il ait été réellement vécu, dans une existence antérieure pas plus que dans celle-ci ; la facilité des imaginations ardentes à sympathiser et même à s’identifier avec les héros d’un récit émouvant, lu ou entendu, explique suffisamment que MHo Smith ait conservé, tout vibrant dans les profondeurs de sa sensibilité, le souvenir de la noble fille d’Arabie unie de force à un despote étranger, comme elle a gardé celui de la destinée tragique de Marie-Antoinette. Il n’est pas même nécessaire qu’elle ait jamais absorbé telle quelle l'histoire de Simandini, de son singe et de son rajah ; car la fantaisie s’entend comme l’on sait à retravailler, étendre, embellir et transposer dans des sphères nouvelles les thèmes qui l’ont une fois captivée. J'ai déjà
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relevé le fait que, sous des broderies différentes, les deux antériorités supposées d’Hélène en princesse hindoue et en reine de France ont un canevas identique (Des Indes, p. 176), et nous verrons bientôt qu’il y a des raisons péremptoires de regarder le cycle oriental comme dû au mélange, à la fusion intime, d’affluents très divers dans les rêveries subconscientes et la vie somnambulique de M“° Smith.
2. Je rapporte l’incident suivant parce que c’est le seul exemple récent un peu net île la réapparition des visions orientales à une séance.
juillet igoo. — Séance chez M. Lemaître. Après les communications de Léopold relatives à l’uranien (v. p. i84\ Hélène prend l’attitude et la mimique de Simandini, mais cela cède rapidement à quelques passes de magnétisation de Léopold (se servant des deux mains d’Hélène) qui veut l’empêcher de tomber dans le rêve hindou ; elle ouvre alors les yeux, dans un état de demi-veille où la perception du milieu réel se mêle à ses visions intérieures, et s’écrie : « Madame Lemaître!... Je pense à cet homme de grande tente... celui qui est là, à côté de M. Flournoy... regardez-le, il est de trop grande tente, il est orgueilleux... Est-il laid, son kodja ! lui il est beau, mais son kodja est laid... Madame Lemaître, pourquoi l’avez-vous laissé venir ? Il a la peau noire, c’est le kodja de Sivrouka... » Après le réveil définitif et complet, elle n’a aucun souvenir de cette vision arabe fragmentaire.
Je ne sais pas encore au juste le sens exact du mot sanscritoïde kodja. Quant à l’expression « de grande tente », elle signifie, comme l’on devine, de grande maison ou de bonne famille; mais l’intérêt particulier de cette expression consiste en ce que, d’après les renseignements que j’ai pu me procurer, elle serait spécialement algérienne et n’aurait point cours en Arabie ni dans le reste de l’Orient.. C’est donc un petit détail en contradiction avec la donnée essentielle du roman de la princesse arabo-hindoue, mais corroborant l’hypothèse, si vraisemblable, que les notions orientales d’Hélène lui viennent en bonne partie de l’Algérie, où son père avait séjourné avant de venir se fixer à Genève.
3. Voici un dernier incident, antérieur de plusieurs mois au précédent, mais qui me permettra quelques réflexions finales sur le début probable du roman hindou et la façon dont il s’est formé. Le cas est à mes yeux un bel exemple des mélanges et confusions que le rêve peut faire entre des épisodes indépendants les uns des autres, au point d’en fabriquer une scène totale qui reste dans la mémoire comme le souvenir d’un événement réel.
io septembre i8gg. — Séance chez moi. Comme Hélène, après la tra-
Tu. F louk.no y
duction du texte 4 2 (y. p. 1 53), dort profondément sur un canapé, je place ma main sur son front et lui suggère de retrouver son plus ancien souvenir d’enfance, concernant Sivrouka et tous les personnages du cycle hindou. A plusieurs reprises déjà, dans d’autres séances, j’avais tenté de produire cet état d’ecmnésie ou de réversion de la personnalité à un âge très lointain, mais toujours vainement ; cette fois-ci cela paraît réussir. Immobile et les yeux fermés, d’une voix très douce et faible, Hélène décrit une vision qui se résume ainsi : Elle voit Adèl, qui lui montrait des gravures dans un cahier à couverture de soie bleue ; elle était toute petite fille, elle ne savait pas lire ; c’était dans une chambre donnant sur une longue rue. Impossible de lui faire retrouver le nom de cette rue ; elle porte la main gauche à son front, comme pour se remémorer, puis, après un assez long sdence, reprend lentement : « .le vois un homme à longue robe blanche ; il fume dans une longue pipe, couché sur des coussins. Je vois une petite fille avec une chemise blanche, sans souliers, assise à terre devant un monsieur couché. Elle joue sur un tapis très épais ; à côté d’elle est une peau, je crois que c’est une peau de lion. Elle, joue avec uue petite statuette qui n’a pas de robe ; un gros grelot d’argent est pendu à son cou. Un homme entre ; il a une jupe courte, avec un collier et des bracelets ; il apporte à la petite fille un cahier couvert de bleu. Il y a dans ce cahier des portraits, des peintures grossières, de couleurs vives. Voici aussi un petit garçon ; c’est un jeune garçon d’une douzaine d’années, brun, frisé, yeux noirs... c’est Sivrouka !... Voilà Kana, il a fait son portrait dans le cahier bleu... La petite fille s’appelle Noble... elle s’appelle Simandini... elle a cinq ans... Ce nom de Simandini... Oh ! Adèl !... » Ici le rêve, depuis un moment déjà entrecoupé par des hoquets répétés, prend fin. Impossible de maintenir Hélène plus longtemps endormie ; elle s’agite, se frotte les yeux, et se réveille peu à peu, amnésique sur cet incident.
— II est à noter que ce n’est pas la première fois qu’apparaît chez Hélène le souvenir d’un cahier d’images, à couverture bleue, mêlé à des visions exotiques. Trois ans auparavant (septembre 1896), comme elle était en séjour chez M. et Mme Lemaître et y regardait les photographies de la collection Stoddard (qui forme 16 fascicules grand format, ayant chacun une. couverture rouge-brique) 1, elle s’arrêta un long moment à la gravure de l’Alaska (dans le cahier n° 5), comme fascinée par les perches-totem qui y figurent, et incapable de lire le texte au bas de cette gravure, tandis qu elle lut fort bien celui des gravures suivantes et précédentes. Au fascicule n° 7, le vue de Lucknow l’absorba de nouveau et lui arracha cette remarque inattendue, en montrant le personnage de droite : «. Ne trouvez-vous pas que celui-ci ressemble à Kana? » puis elle prononça quelques mots sanscritoïdes, et il fallut que M. Lemaître lui enlevât les Stoddard pour éviter un accès complet de somnambulisme hindou. Le lendemain, en revoyant ces albums sur la table, elle prétend que la veille il y en avait, parmi eux, un d’une autre espèce, à couverture bleue, mais elle ne peut pas le retrouver dans la pile, jusqu’au moment où, s’étant mise à les feudleter de nouveau, la vue de Lucknow ramène sa vision de la veille : elle affirme que ce fascicule (n° 7) n’a pas une couverture rouge comme les autres, mais bleue, de papier plus fort, et ne portant rien d’imprimé; et dans l’intérieur du cahier, au lieu des photographies qui le remplissent, elle paraît ne trouver que des pages blanches ou des vues sans texte, différentes des gravures
1 J.-L. Stoddard. Portfolio de Photographies . Werner C°, Chicago. (Edition avec texte français.)
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réelles, comme si le souvenir d’un album étranger et d’une autre couleur, mais de grandeur analogue, s’était substitué à la perception du présent fascicule. —
La scène citée tout à l'heure (du 10 sept. 1899) me porte à croire que si les circonstances ultérieures m’avaient permis de réitérer cette tentative de réveiller la mémoire latente d’Hélène, j’aurais fini par reconstituer toute l’évolution psychologique de son rêve hindou. Isolée et unique de sa nature comme elle l’est, elle autorise cependant, si on la rapproche de certaines autres données, quelques inductions sur les origines du cycle asiatique, origines à coup sûr encore très mystérieuses, mais pas dans le sens qu’imaginent volontiers les occultistes. A première vue, sans doute, le souvenir où Hélène se retrouve, fillette de cinq ans, dans un milieu d’aspect oriental, peut sembler, à un réincarnationiste opiniâtre, une réminiscence datant de l’enfance de la princesse hindoue, plusieurs années avant 1400. Mais une telle hypothèse ne cadre guère avec les détails concrets de la vision serrée de plus près. Cette chambre, donnant sur une longue rue, au lieu des tentes qui remplissent les autres somnambulismes arabes de Mlle Smith ; cet homme qui fume la pipe, singulier anachronisme pour la fin du XIVme siècle ; cette statuette et ce cahier de portraits, qui détonent dans un milieu censé musulman ; surtout la présence prématurée du petit Sivrouka, quinze ans avant le moment où, selon la trame du roman, la princesse arabe devait faire la connaissance du rajah kanarais, - tout cela jure absolument avec la supposition que ce souvenir d’enfance proviendrait vraiment de la préexistence asiatique de MIle Smith.
Si, malgré tout, pour y trouver coûte que coûte une preuve de la doctrine des réincarnations, on tient à faire remonter le germe réel de cette vision au prétendu avatar arabo-hindou d’Hélène, il faut du moins admettre que ce germe primordial a été peu à peu masqué ou défiguré tant par des confusions et substitutions de souvenirs appartenant à diverses époques, que par des idées et expériences empruntées à la vie actuelle d’Hélène; autrement dit, il a subi de profondes altérations et divers enjolivements de la part de l’imagination, consciente ou subliminale, qui s’entend, en effet, à mêler et travestir les données de la mémoire. Mais, à ce comptelà, comment décider si le germe originel de la scène en question n’appartient pas beaucoup plus simplement encore à la vie présente de Mlle Smith, et si ce ne sont pas exclusivement des faits et des incidents de cette existence-ci qui ont servi de base et de matériaux
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à sa prolifique fantaisie pour fabriquer ce premier tableau du roman oriental? Je ne prétends pas qu’un jour, à l’âge de cinq ans, Hélène se soit réellement trouvée, en robe blanche et sur une peau de lion, chez un monsieur en burnous qui fumait la pipe en présence d’un petit garçon de 12 ans du nom de Sivrouka, etc. Cet ensemble de détails me paraît • sinon impossible, du moins bien peu vraisemblable dans notre pays. Mais est-il nécessaire qu’il ait été effectivement réalisé une fois pour qu’Hélène en retrouve le souvenir dans un accès de rétromnésie ? Pourquoi, en d’autres termes, ce souvenir serait-il bien celui d’une scène objective plutôt que d’une création fictive où la cervelle instable de la fillette de cinq ans, remuant divers incidents — sans connexion réelle entre eux, mais à peu près contemporains, et de nature à la frapper et à l’émouvoir, — les aurait brouillés, amalgamés, fondus en un tout composite qui a pris et gardé dès lors dans sa mémoire la place des événements réels ? Dans les âmes bien nées la vertu n’attend pas le nombre des années ; et chez les futurs médiums, comme chez les grands artistes et tous les sensitifs, c’est dès la prime enfance qu’éclate la puissance de transformer la réalité, de la peupler de fantômes et de substituer les combinaisons du rêve à la mémoire exacte des faits. Je le répète, la scène orientale lointaine, réapparue dans l’état d'hypnose cidessus, ne saurait en aucun cas avoir eu lieu dans la prétendue antériorité d’Hélène il y a cinq siècles, ni, sauf circonstances inconnues de nous et bien extraordinaires, dans sa vie actuelle ; mais dans celle-ci du moins il n’est pas difficile d’imaginer une série de petits épisodes qui en ont pu fournir les éléments épars : une visite à quelque Arabe ou Oriental en passage à Genève (M. Smith le père, on s’en souvient, avait passablement couru le monde et vu de gens de la Hongrie à l’Algérie); des aventures de voyage racontées devant Hélène; quelque livre d’images d’Orient, à couverture bleue, reçu en cadeau ou feuilleté dans une maison amie; la rencontre d'un jeune étranger, à cheveux crépus et au teint basané ; etc.
Ce dernier détail m’amène à un rapprochement de dates et d’âges. On sait que dans le roman hindou, l’imagination d’Hélène m’a, dès le début, attribué le rôle du prince Sivrouka. Or, chose curieuse, la différence de 7 ans qui sépare, dans la réminiscence décrite plus haut, la petite Simandini de 5 ans et le petit Sivrouka de 12, est précisément la différence d’âge qu’il y a en réalité entre Mlle Smith et moi ; et d’autre part, l’époque ou elle avait 5 ans et où j’en avais 12, coïncide précisément avec la seconde période où sa mère se trouva en relation momentanée avec mes grandsparents (voir Des Indes , page 380) et â laquelle se rapportent la moitié des visions d’Hélène concernant ma famille. J’en infère que la petite
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Hélène a fort bien pu me rencontrer en ce temps-là chez mes grandsparents, ou entendre parler de moi par sa mère. Je n’ai, quant à moi, aucun souvenir de la chose, bien que celte époque de mon enfance soit présente à ma mémoire d’une façon très claire et détaillée ; mais il n’est pas nécessaire qu’un gamin de douze ans prête attention à une fillette de cinq pour que celle-ci en reçoive quelque impression, car il lui apparaît facilement comme un très respectable et intéressant intermédiaire entre les petits enfants de son âge et les vraies grandes personnes. Je n’ai d’ailleurs jamais possédé aucun des traits qui caractérisent Sivrouka, pas plus le brillant costume ou la violence de tempérament que les cheveux frisés, les veux noirs et le teint basané; si donc j’ai coopéré jadis, bien involontairement et à mon insu, avec d’autres incidents variés, à la genèse des premières rêveries asiatiques d’Hélène, mon image y a été fusionnée d’emblée avec une physionomie orientale empruntée à quelqu’autre personnage rencontré dans la rue ou dans un livre. Ainsi s’expliquerait facilement le fait qu’en me retrouvant après plus d’un quart de siècle à ses séances chez M. Lemaître, MIle Smith n ait pas tardé à m’assigner un rôle central dans ses somnambulismes hindous.