‹ Des Indes à la planète MarsChapitre 98 sur 103 · Tendances personnelles à l’égard du supranormal · texte numérisé non relu

Tendances personnelles à l’égard du supranormal

Il n’en a pas été de même de ce second point, a savoir mes inclinations subjectives au sujet des questions brûlantes auxquelles touchait la médiumité de M,lc Smith. Ma franchise sans doute un peu brutale, et pas très parlementaire, parait-il, dans le choix des expressions, m’a attiré les foudres, heureusement inofFensives, de ceux qui ne pensaient pas comme moi. Oubliant que 1 exposé de

Th. Flournoy

mon sentiment ne constituait qu’un détail d’arrière-plan dans le volume de Des Indes, el se légitimait du reste comme étant précisément la mise en pratique de l’un des corollaires du principe de Laplace, plusieurs de mes critiques en ont fait à tort le point capital et sont partis en guerre contre mes opinions personnelles. Au lieu d’en prendre acte simplement en ajoutant qu’ils ne les partageaient pas, ils ont perdu à les pourfendre ou à les stigmatiser un temps précieux, qui eût été mieux employé à discuter la seule chose importante dans l’espèce, à savoir le cas de Mlle Smith et l’interprétation de ses phénomènes.

Du côté spirite, les uns (comme M. Erny) ont vu une preuve de complète inconscience, les autres au contraire (comme M. Delanne) un phénomène de double conscience, dans le fait inouï que je ne fusse pas encore tombé en pâmoison devant les doctrines et les pratiques des adeptes d’Allan Kardec ; tous d’ailleurs sont d’accord pour attribuer une telle aberration de ma part à un déplorable partipris dogmatique, soit conscient, soit subconscient. — Mes honorables adversaires ne se sont pas aperçus que le point en question était, non de décider si l’opinion purement personnelle que j'avais exprimée au sujet du spiritisme était bonne ou mauvaise en soi, mais de savoir si cette opinion m’avait égaré dans l’appréciation des prétendus messages spirites de Mlle Smith. Je regrette qu ils aient ainsi répondu tare pour barre à Des Indes, et se soient donné la peine d’anathématiser mes hérésies alors qu’il s’agissait simplement de réfuter mes analyses.

Du côté scientifique, des collègues dont j’admire le savoir m’ont vivement reproché d’admettre la télékinésie et la télépathie, qui ne sont point encore académiquement démontrées, et de prêter ainsi les mains à la superstition. Ils n’ont pas pris garde aux restrictions dont j’avais entouré mon jugement, et qui le subordonnaient à la réalité toujours discutable de certains faits passés, ou au plus ample informé des découvertes à venir ; surtout ils n’ont pas compris la portée et le rôle de mes opinions dans l'étude du cas de M,le Smith. C’est sans doute que j’ai manqué de clarté ; j'aurais dû mieux formuler mon jugement et mon but — et je le fais aujourd’hui dans les termes suivants : Je ne soutiens point ici la télékinésie et la télépathie, car ce n est pas le lieu de disserter des preuves valables ou non de ces phénomènes, bien que j aie mentionné brièvement celles qui m’ont le plus impressionné ; qu il me suffise de dire que, admettant personnellement — pour le moment — la réa-

SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE

lité ou la très grande probabilité de ces faits et n'ayant par conséquent aucun parti-pris subjectif contre eux, je n’en ai cependant pas trouvé d indices solides et probants dans la médiumité de Mllc Smith ; et d autre part, n’éprouvant instinctivement qu’indifférence ou répulsion pour les messages des désincarnés dont on nous rebat les oreilles dans la littérature ad hoc , j’ai cru de mon devoir d’exposer franchement mon peu de sympathie innée à l’endroit des doctrines spirites, afin que les lecteurs en pussent faire la part dans mon appréciation, négative également, des phénomènes de cet ordre chez Mlle Smith.

O11 se rappelle qu’en abordant les prétendus messages de désincarnés obtenus par àllle Smith, je me suis permis d’exposer mon sentiment personnel sur la doctrine spirite et le problème de la vie future. Cette digression, oui occupe environ huit pages (sur 43o, soit le 2 %) de Des Indes, a touché, paraît-il, un point sensible, car elle a déclanché chez mes adversaires un gigantesque mécanisme de discussions théologiques tout remonté et prêt à partir. Aussi dans leurs critiques de mon livre les proportions sont-elles à peu près renversées : par exemple dans la réponse de la Société d’Etudes Psychiques de Genève, le cas de M1]e Smith se trouve réduit à la portion congrue, tandis que les dissertations philosophiques, morales, religieuses, prennent une ampleur qui envahit les trois quarts du volume. Je ne suis pas fâché d’avoir ouvert les écluses de cette dialectique bouillonnante. où il y a des pages fort belles et édifiantes. Au surplus, j’ai la satisfaction de constater que j’ai atteint un heureux résultat. Je m’étais efforcé (p. 38q et suiv.) de montrer entre autre qu’il y a des échappatoires à l’étroit dilemme — matérialisme ou spiritisme — dans lequel les successeurs d’Allan Kardec s’efforcent d’enfermer l’humanité ; or mes remarques ont contraint quelques-uns de mes critiques d’élargir déjà un peu leur classification en y introduisant à mon intention une troisième catégorie, à savoir... le calvinisme1. C’est toujours cela de gagné; peut-être avec le temps découvriront-ils d’autres faces encore à la pensée humaine. Je m’imagine du reste que notre grand réformateur serait peu flatté de l’usage que l’on fait de son nom en cette occurrence, et qu’il trouverait qu’on en prend bien à son aise vis-à-vis de lui en accordant aussi légèrement la qualification de

1 Revue (les Etudes Psychiques. Août-Octobre, 1901. p. 286. — M. de Vesme prétend qu’au Congrès de Psychologie de Paris j’ai déclaré mon attachement à la religion calviniste et que ma parole était pleine de mépris pour les théories spirites ! Le savant directeur de la Revue des Etudes Psychiques est victime d’un fameux tour de sou imagination quand il me prête un aussi ridicule manque de tact. Je n’y ai pas dit un mot de religion, calviniste ou autre, ce qui, dans un congrès scientifique, eût été un déplacement vraiment par trop inepte des questions; et quant au Spiritisme je 111e suis borné, en rendant d’ailleurs pleinement hommage à l’honorabilité des spirites de Genève et h la sincérité de leurs médiums, à dire qu’ils ne m’avaient pas encore fourni de faits probants en faveur de cette hypothèse. Voyez du reste ma Communication au dit Congrès dans le volume de ses Comptes Rendus (p. 102-112) ; si j’avais prononcé quoi que ce soit qui ressemblât h ce que M. de Vesme m’attribue, on le retrouverait dans cette rédaction, sinon textuelle, du moins parfaitement fidèle et complète de ce que j’ai dit.— C’est dommage que M. de Vesme, qui n’a évidemment pas assisté lui-même au dit Congrès, n’ait pas indiqué la source d’où lui sont venues des informations aussi fantaisistes.

ARCH. DE PSYCHOL., T. I

Tu. Flowrnoy

«calviniste». N’importe; c’est un honneur dont on peut être fier que de se voir rangé parmi les disciples de l’illustre fondateur de l’Académie de Genève ; et plût au ciel que je méritasse en effet une appellation qui, après les changements que trois siècles et demi ont apportés dans nos manières de voir et de sentir, reste aujourd’hui synonyme d’énergie de la volonté, d’inflexibilité morale, de vigueur de la pensée, et d’autonomie de la conscience individuelle.

Il est encore un point sur lequel je me plais à penser que Des Indes aura peut-être exercé une bienfaisante influence dans les milieux spirites. Plusieurs de mes critiques ont reproduit, en tout ou partie, mon paragraphe relatif aux plates-bandes réservées dans lesquelles chaque homme cultive des plantes métaphysiques de son goût, en dehors des laboratoires de la science officielle (Des Indes, p. 347). Fs l’ont reproduit, c’est vrai, pour me le lancer à la tête, comme si j’en étais encore à confondre mon petit jardin particulier avec les places publiques de la science, alors que j’ai moi-même insisté sur la séparation de ces deux domaines. Mais enfin, ils l’ont reproduit et lui ont ainsi donné de la publicité ; c’est l’essentiel, car l’on peut espérer que de la sorte l’idée d’une distinction à faire pour chacun, entre ses tendances et convictions personnelles d’une part, et ce qui est scientifiquement démontré de l’autre, finira par s’introduire peu à peu même dans la littérature spirite. Quand les écrivains de ce bord diront franchement : « nous sommes spirites parce que cette philosophie nous plait, quand bien même il n’y en a pas encore de démonstration scientifique vraiment digne de ce nom, » — exactement comme d’autres sont matérialistes, ou idéalistes, ou quoi que ce soit, simplement parce que ces doctrines leur disent quelque chose, et sans que leur point de vue soit davantage le résultat de preuves objectives, contraignantes et impersonnelles — alors un grand pas sera fait vers le support mutuel et l’harmonie de toutes les opinions possibles. Car ce qu’il y a à mon avis de souverainement agaçant, ce n’est pas que d’autres gens pensent et sentent autrement que vous (cette inévitable diversité de convictions étant bien plutôt un des charmes et une richesse de l’univers), mais c’est qu’ils s’entêtent à ne pas reconnaître ce que leur opinion a de subjectif, et prétendent toujours vous l’imposer comme seule raisonnable, légitime, saine pour l’humanité, et scientifiquement autorisée.

Ceci m’amène au compte rendu que M. Hyslop, professeur de logique et de morale à CJolumbia University (New-York), a consacré à Des Indes 1, et où, après des éloges sans doute peu justifiés, il m’adresse diverses critiques qui ne me paraissent pas l’être davantage. Pour commencer par la fin, dans la dernière page de son article M. Hyslop me blâme d’avoir, en exprimant mon sentiment sur le spiritisme, touché au côté religieux de la question et osé faire ce qu’il appelle « une confession de foi », chose qu’il estime être « une contradiction et une mômerie (an exhibition of pions canf ) indigne d’un homme qui prétend respecter la science ». Le vrai sens de ce reproche, c’est simplement... que M. Hyslop est d’un autre sentiment que moi sur cette question, ainsi que cela ressort du contexte : il y présente le spiritisme comme le seul espoir qui reste à la conscience religieuse de jamais se réconcilier avec la science, opinion certainement intéressante, mais qui, pour être le contraire de la mienne, n’en est pas moins tout aussi personnelle, subjective, et discutable. — Il y a des gens qui s’imaginent

1 J. -H. IIysi>oi>, Front India to the Planet Mars. North American Review, november 1900, p. 734-747.

SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE

que pour respecter la science, on doit cesser d’être homme et n’avoir plus de tendances, de sentiments, d’avis, de convictions, autres que ce qui est scientifiquement établi ; un vrai « savant », à leurs yeux, est un être qui s’est vidé, comme une holothurie, de ses humaines entrailles pour ne plus absorber que le suc pur et impersonnel des vérités démontrées ; et certains paraissent convaincus qu’ils ont accompli ce tour de force, ce qui excuse en quelque mesure le candide aplomb avec lequel ils vous poussent leur petite philosophie comme étant la seule admissible, et trouveraient tout naturel d’imposer à l’humanité qui le matérialisme, qui le monisme, qui le spiritisme, etc., sous le prétendu couvert de la science objective. L’honorable professeur de logique et de morale de New-York a l’esprit trop élevé et trop large pour donner dans ce travers, qu’il exècre certainement autant que moi ; mais je crains que sa prétention de proscrire des ouvrages scientifiques toute note personnelle, tout sentiment intime sur les points où la science reste muette, ne fasse fausse route comme trop contraire aux conditions de la nature humaine. Je trouverais quant à moi plus conforme à la morale et à la logique de demander que chacun se montrât toujours tel qu’il est, formulât ce qu’il pense, et fît même sa « confession de foi », à la condition, cela va sans dire, de bien distinguer entre ce qui est personnel et intime et ce qui est de démonstration scientifique valable. Or cette distinction, je m’y suis appliqué tout le long du chapitre incriminé de Des Indes, mais je comprends que M. Hyslop ne s’en soit pas aperçu avec sa façon distraite de m’avoir lu.

li me prête en effet bien des choses dont il n'y a pas trace dans ce volume, et d’autres qui sont juste le rebours de ce que j’ai avancé. Par exemple, dans l’affaire des oranges mystérieusement projetées dans l’appartement des dames Smith, il m’accuse d’avoir, à la légère et sans preuves suffisantes, attribué le fait à la télékinésie, alors que j’ai précisément montré que celle-ci ne saurait être valablement établie dans ce cas ; et de n’avoir pas songé à expliquer l’incident par un accès d’automatisme inconscient, alors que j’ai justement insisté sur cette supposition comme étant la plus naturelle (Des Indes, p. 862). Il est vrai que quelques lignes plus loin M. Hyslop, démentant sa propre critique, reconnaît que j’ai présenté cette explication, mais il trouve que je ne l’ai pas soutenue avec autant d’enthousiasme que j’en ai mis à attaquer le spiritisme ! 11 aurait sans doute préféré que je déclarasse dogmatiquement et à priori l’impossibilité de tout mouvement d’objet sans contact ; car le fin mot des critiques de M. Hyslop, c’est qu’il rejette la télékinésie et la télépathie, que j’admets pour le moment*, tandis qu’il a adopté le spiritisme, que j’ai laissé en quarantaine. On voit que sur ce terrain nos positions sont diamétralement opposées. Inde ira. Ne comprenant pas une telle divergence de points de vue, AI. Hyslop a cherche à se l’expliquer en me prêtant des présuppositions aussi étrangères au texte de Des Indes qu’au fond de ma pensée. Selon lui toutes mes erreurs viennent de ce que j aurais admis que les Espi its sont sui natuiels (s upet — natural) et la télékinésie ou la télépathie naturelles (natural) ! Je 11e sais pas au monde ou AI. Hyslop a vu cela dans Des Indes . L antithèse natui el~ surnaturel n’a aucun sens pour moi, et je l’ai précisément bannie en adoptant le terme supranormal que j’ai eu soin de préciser comme désignant

1 je laisse de côté la question de la lucidité ou clairvoyance, sur laquelle en tant que distincte de la télépathie je n’ai aucune opinion et n’avais d’ailleurs pas à me prononcer à propos des messages de Mllc Smith ( Des Indes, p. 372). Ici encore M. Hyslop m’a mal compris lorsqu’il suppose que j’ai affirmé cette forme-là du supranormal.

Ti-i. Flournoy

« les faits qui ne rentrent pas dans les cadres actuels de nos sciences, et dont l’explication nécessiterait des principes non encore admis (Des fades , p. 34a) ». Il est clair que le spiritisme, la télépathie, la télékinésie, et toute autre hypothèse supranormale, sont pour moi exactement sur le même pied à cet égard 1.

En ce qui concerne particulièrement le spiritisme, je regrette que M. Hyslop n’ait pas eu le temps de -lire les pages 3q3 à 3q5 de Des Indes ; il y aurait vu : i° que je sépare nettement le Spiritisme-Religion, auquel seul s’adressaient les considérations qui ont tant scandalisé l’honorable professeur américain, du Spiritisme-Science, hypothèse qui m’intéresse autant que qui que ce soit, et sur l’importance scientifique de laquelle j’ai suffisamment appuyé ; et 20 que, bien loin de traiter les « Esprits » comme surnaturels ou d’une digestion logico-scientifique plus difficile que les autres formes du supranormal, j’ai insisté sur le fait que cette hypothèse n’a rien d’impossible ou d’inepte, qu’elle ne contredit pas même nécessairement le parallélisme psychophysique, que rien ne s’y oppose radicalement du point de vue des sciences naturelles, et qu’en somme, si je ne l’admets pas, c’est simplement qu’en fait, je n’en ai pas rencontré jusqu’ici de démonstrations expérimentales valables, ou seulement vraisemblables au même degré que celles qui appuient la télépathie et la télékinésie. Mais je ne demande pas mieux que de voir M. Hyslop lui-même, qui d’ailleurs paraît être en excellent chemin pour cela, nous fournir enfin, et le plus tôt possible, par ses expériences avec Mme Piper, la preuve que ce sont bien des individualités psychiques désincarnées qui se manifestent dans les trances du célèbre médium bostonien, plutôt que quelque sous-personnalité onirique ( dream self) jouant des rôles alimentés par la télépathie des vivants. 2

Page 1