HUILES VOLATILES
S’il est une classe de substances où la chimie ail été jusqu’ici complètement inapte à prononcer lorsqu’il s’agit de déceler des sophistications, c’est assurément la grande classe des huiles volatiles. Jusqu’à ces dernières années, seules les propriétés organoleptiques des essences étaient consultées et décidaient en dernier ressort de leur pureté. Puis l'emploi de l’aréomètre put dans certains cas trop rares jeter quelque lumière sur cette question. Le premier pas était
fait, il s’agissait de demander à la physique ce que la chimie ne semblait pas pouvoir accorder. La polarisation circulaire, lorsqu’on l’appliqua à l’étude des huiles essentielles, apporta un large tribut à la solution du problème. Leurs pouvoirs rotatoires divers en sens et en intensité dotèrent la plupart des essences de caractères assez bien tranchés.
A la seule inspection de leur pouvoir rotatoire, il n’est cependant pas toujours possible de se prononcer ainsi que l’a démontré M. Buignet. D’abord, parce que plusieurs essences ont le même pouvoir rotatoire ou à peu près ; ensuite, parce que dans quelques essences, comme dans celle de térébenthine, ce pouvoir varie selon la provenance de la substance, et enfin parce que certaines huiles volatiles, et entre autres celles d’amandes amères,-de girofles, de cannelle de Chine sont complètement inactives.
Ayant déterminé avec soin les indices de réfraction de plusieurs essences, je reconnus que cette application pourrait rendre de grands services, et que, aidée parla polarisation, circulaire, elle pourrait suffire dans la majorité des cas.
Voici le tableau des résultats que j’ai obtenus pour une température de 14".
Huile volatile de cannelle de Chine. . . . 1.5864
— d'anis. 1.5493
— d’amandes amères. 1.5350
— de girofles. 1 5317
— d’oranges douces. 1.4907
— de citrons. .... 1.4783
— de verveine. 1.4775
— de thym. 1.4747
de Portugal. 1.4739
de petit-grain.. 1.4735
Huile volatile de géranium rose. 1.4745
— de térébenthine. 1.4714
— de macis. 1.4713
— de cédrat. 1.4699
— de néroli (pétales). 1.4693
<— de menthe. 1.4691
de rose (Constantinople). . . 1.4687
— de romarin. 1.4672
— de bergamotte. 1.4650
— de lavande. .. 1.4616
Les huiles volatiles ne présentent pas entre elles de bien grandes différences quant à. leurs indices de réfraction ; mais si l’on se reporte à l’extrême sensibilité de l’appareil qui sert à les déterminer, on conçoit qu’il est possible et même facile dans bien des cas de constater la pureté ou la sophistication de ces matières.
Quelques essences ont des indices fort rapprochés les uns des autres. Ainsi :
Essence de Portugal. n = 1.4739
— de petit-grain. n — 1.4735
Il serait presque impossible par la réfraction de constater le mélange de ces deux essences; mais en consultant leurs pouvoirs rotatoires (*), on trouve
Essence de Portugal. {«]/ = -f 105".2O'
de petit-grain. [a]/ •== + 20°.47'.
(*) l)es applications do la physique à la chimie et à lq pharmacie, par M. Buignet {Journùl de Pharmacie , t, XL, pages 262 et 263).
Leur mélange devient donc facile à saisir. Comme exemple de semblables différences je citerai encore les suivants :
Essence de cédrat. . . n = t. 4699 [a]-j = -f 88». 88
— de riéroli. . . n = -1.4693 [#],/ = -f -10°.26.
D’autre part, si l’on voulait consulter seulement les pouvoirs rotatoires, on se trouverait souvent embarrassé, plusieurs essences possédant quelquefois au môme degré cette propriété. Mais si dans ce cas les indices de réfraction ne sont pas les mômes, on pourra mettre à profit leurs différences.
Ainsi :
Essence de petit-grain [a ]j = 20.47. . . . n = 1.4735
— de bergamotte [*]/ = 18.45. . . . n = 1.4650.
Essence de cédrat [*]j = 88.88. . . . n = 1.4699
— de citron fa]-/ = 87.05. . . . n = 1.4783.
Dans le commerce, l’essence d’amandes amères est souvent falsifiée par la mirbane: plusieurs moyens ont été proposés pour découvrir cette fraude. Aucun d’eux ne donne des résultats bien précis, surtout s’il s’agit d’une analyse quantitative. Par l’inspection de l’indice de réfraction, on arrive facilement et sûrement au but que l’on se propose.
Essence d’amandes amères.« = 1.5315 à 19 °
— de mirbane.. « = 1.5530 à 19 °.
ce qui constitue entre les deux indices une différence de 0,0215. Un dixième de mirbane ajouté à l’essence d’amandes amères élève son indice à \ ,5337, ce qui donne encore une
différence de 0,0022. quantité si bien appréciable qu’on ne saurait se méprendre sur la fraude. Et, du reste, ceux qui pratiquent ce mélange ne sont pas d’ordinaire aussi sobres de mirbane.
11 n’cst pas rare de trouver des huiles volatiles falsifiées par l’alcool. L’indice des alcools du commerce est environ 1,365. Je ne connais pas une essence dont l’indice ne soit de beaucoup plus fort.
L’essence de girofles est, dit-on, quelquefois mélangée avec des huiles fixes. L’indice de l’essence est bien plus considérable que celui des huiles fixes, et la présence d’un vingtième de ces huiles serait facilement appréciable.
L’essence de lavande est souvent falsifiée par l’essence de térébenthine. 11 y a entre leurs indices une différence de 0,0098. La présence d’un dixième d’essence de térébenthine pourra donc être découverte.
Je pourrais citer bien des cas encore où la falsification des huiles volatiles peut être dévoilée au moyen des indices de réfraction ; mais dans ce court travail, prélude de recherches que je me propose de continuer, j’ai seulement voulu, en suivant la voie tracée par notre professeur, appeler l’attention sur une méthode utile, et montrer de nouveau le parti qu’on en pouvait tirer.
Les huiles essentielles par leur contact avec l’oxygène de l’air sont susceptibles d’altérations d’autant plus rapides qu’elles sont davantage exposées à la lumière solaire, il se forme alors une sorte de matière résineuse qui épaissit l’huile et la colore. J’ai conservé les essences dont j’ai déterminé les indices, afin de suivre avec le prisme le cours de leurs transformations chimiques. Je ne serais nullement surpris que leurs indices restassent constants. Je m’appuierai sur un
fait consigné dans le travail précédemment cité (*). M. Buignet s’exprime ainsi en parlant du baume de copahu : « De « même que pour l’essence de térébenthine, son pouvoir ro- * tatoire est variable d’une espèce à l’autre. Mais en compa- « rant l’indice de réfraction des divers baumes de copahu du « commerce, je n’ai pas trouvé les mêmes variations. » Et il en est de même, ajoute-t-il, des diverses espèces d’huiles de ricin. Or, ce qui constitue les différences de composition dans les diverses espèces de baume de copahu, ce sont les proportions variables de résine et d’huile volatile. Que ces proportions varient et que l’indice reste immuable, cela semble signifier que dans le baume de copahu l’essence et la résine ont le même indice de réfraction. Qu’y aurait-il de surprenant qu’il en fût ainsi pour les huiles essentielles? J’ose espérer, du reste, que l’École voudra bien accueillir les résultats des observations que je ferai par la suite sur ce sujet.
Je crois utile de rappeler que je détermine les indices de réfraction en fonction de la raie D du sodium. Que l’on ne s’étonne donc pas si mes résultats ne concordent pas avec ceux de plusieurs expérimentateurs qui, d’ordinaire, prenaient pour point de repère quelque autre partie du spectre.