APPRÉCIATION DES FAITS CONSIGNÉS DANS LES DEUX TABLEAUX SYNOPTIQUES
Le fait le plus saillant qui nous semble ressortir de cette étude comparatiTe des phénomènes que Ton rencontre chez Fhomme soumis à l'insuffisante alimentation et chez le cholérique, c'est l'appau* vrissement progressif et général du sang, qui, quoique produit de deux façons différentes, n'en amène pas moins un môme résultat, une Tacuitô complète du système yasculaire et une atrophie gêné* raie de Torganisme.
Au point de vue de notre thèse, ce fait nous paraît avoir l'importance la plus remarquable. En effet, que se passe-t-il chez l'individu soumis à Tabstinence? Le sang s'appauvrit, la proportion de sérum augmente, et il se fait une infiltration générale des hémorrhagies et une congestion passive des capillaires. Ces derniers phénomènes sont les résultats de l'anémie, c'est-à-dire de la diminution du hombte et du volume des globules du sang.
MaiSi dans le choléra, que voyons-nous?
Une hémorrbagie blanche se faire par toutes les surfaces éliminatricesy la partie liquide du sang s'échappant de tous côtés.
Oti cdmprehd facilement que, si la cause provocatrice de ces évacuations vient à agir sur un anémique, ses effets seront d'autant plus graves, son action d'autant plus rapide et plus facile, que la proportion dn sérum sera plus grande par rapport aux globules.
dr nous avons vu, dès le début de l'alimentation insuffisante, se manifester les signes de l'appauvrissement du sang; si donc le choléra vient alors à se déclarer, il rencontre évidemment un organisme singulièrement prédisposé à ses manifestations.
ÂlUssî nous semble-t-il que ce seul fait de Tappauvrissemeut du sang, qui a d'ailleurs pour résultat tous les phénomènes morbides et tous les désordres anatomo-pathologiques que nous avons constatés chez le cholérique et Tindividu débilité par abstinence ou mort d'inanition, ce seul fait, disons-nous, rend parfaitement compte de l'action directe que le choléra a sur l'individu débilité, et des ravages qu'il a exercés sur certaines populations appauvries, comme nous allons le démontrer dans la seconde partie de notre tlièse.
Influence de l'alimentation insuffisante sur la mortalité en général et sur le uéveloppement du choléra.
Nous venons de voir quelle était l'action de Talimentation insuffisante sur les cholériques en particulier : outre qu'il est admis par tous que l'insuffisance alimentaire a été suivie de grandes mortalités, nous tenons à montrer que son action a été la même sur les masses, en temps de choléra, qu'elle Ta été sur les individus en particulier.
M. le docteur Mélier» dans le rapport dont nous avons parlé, trouve que les effets de renchérissement des vivres sont différents aujourd'hui de ce qu'ils étaient du temps de Messance. À l'époque où écrivait cet économiste, la différence des décès entre les années de cherté et de bas prix était considérable, de 15 p. 100; de nos jours, dit M. Mélier, de 1810 à 1840, on la voit, par une réduction successive, nôtre plus pour la France, prise en masse, que d'un petit nombre de décès, 8 p. 100. Cette heureuse réduction est due à l'introduction de la pomme de terre et aux améliorations apportées à l'hygiène des laboureurs et aux travaux de l'agriculture.
Mais le savant rapporteur du Conseil d*hygiène et de salubrité publique écrivait ces paroles en 1841, et depuis, l'état des choses a singulièrement changé.
Par une douloureuse coïncidence; (Legoyt, Bévue contemporaine. 121* livraison), qui ne s'était jamais produite, toutes les autres ce-
réaies d'abord, puis la pomme d^ terre, la châtaigne, le vin, les fruits, les légumes secs ou verts, la viande eufio, ont atteint les prix des aunées de disette. La pomme de terre, ce précieux succédané du blé, et qui joue depuis un siècle un rôle si considérable dans Falimentation de la France, atteinte dès 1845 d'un mal mystérieux, n'offre plus aujourd'hui que d'insignifiantes ressources en cas de cherté. L'engraissement du bétail, abandonné après la révolution de 1848, ne peut être repris, k cause de la cherté des céréales et des fourrages. La vigne, atteinte depuis 1851 et de stérilité et de Toïdium, ne donne que de rares produits, exclusivement réservés aux classes riches; et les pays vignobles sont tombés dans uae misère qui leur était jusqu'alors ineonnue.
Enfin, pour comble d'affliction, l'industrie séricicole a subi depuis quelques années, par suite de la maladie des vers à soie, une décadence telle, qu'elle laisse sans ouvrage des milliers d'ouvriers disséminés dans 60 départements.
Ce triste tableau nous fait bien pressentir que les paroles consolantes de M. Mélier n'ont malheureusement pas été «suivies d'un résultat aussi heureux que celui qu'il avait fait prévoir : car, si nous consultons les tables de la mortalité en France depuis 1845, nous voyons le nombre des décès augmenter d'année en année, et suivre toujours les variations du prix des subsistances.
Mais nous ne citerons que quelques chiffres sur la mortalité en généra], devant nous borner à notre sujet, c'est-à-dire à la cherté en cas de choléra.
Après l'épidémie cholérique de 1832, qui fit périr en France 114,716 personnes, et qui avait été précédée par deux années de médiocres récoltes (le blé valait 22 fr. l'hectolitre, au lieu de 16 fr. qu'il avait coûté en 1828), et des bouleversements de 1830, qui avaient amené une crise industrielle qui laissa les classes ouvrières sans ouvrage, nous voyons s'écouler une période de seize aunées de bonnes récoltes et de mortalité normale : mais la maladie de la
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maximum, le blé vaut 31 fr. 76 c; en juiu 1854, il monte à 32 fr. 08 c; en septembre 1855, il se fait une nouvelle hausse, et l'hectolitre de b},é yaiit 33 fr. 27 c,, et monte à 33 fr. 93 c. (Legoyt, op, cit.).
Quels sont, en regard de cette mercuriale, les chiffres généraux ^l^jaobOftali^? En prenant 1352 pour terme de comparaison, nous troj^voas quie :
En 1852, on a 81 1,695 décès
En 1854 992,709
En 1855, pour 62 départements. . . . 639,254
En 1857, pour les mêmes départ. . • 556,037 (Legoyt) (1).
Geijte mortalité si grande n'a pas eu pour seule cause i'enchérissefpent des subsistances; nous l'avons vu, le choléra s'était déclaré en |nar# (849, et jusqu'en 1857 on n'a pas été sans en constater quelques cas chaque année. Mais suivons-le depuis son apparition, et nous allons voir que le fléau indien, endémique une grande partie çl.U tempSj se déclare épidémiquement chaque fols qu'il y a augmentation dans le prix des subsistances, et qu'il sévit d'ujue manière Coûte spéciale là oti la misère est plus grande, que cette misère dépende des crises industrielles ou de la disette.
En 1849, le choléra éclate à Paris dans les tristes conditions hygié- Piiiques que font prévoir deux années de disette et de troubles politiques; il y tue 1,000 personnes de plus qu'en 1832, y sévit pendant 6 mois, au lieu de 6, et avec un maximum d'intensité durant 3 mois, foiaximum qui n'avait duré que 15 jours à la première épidémie (Boudin). Quant à son action sur la France entière, nous le voyons, nilansle tableau ci-joint, faire des ravages terribles dans les départeinents manufacturiers, qui sont ceux qui comptent en général le plus d'indigents et qui souffrent le plus des commotions politiques.
(1) La statistique générale n*est pas encore complète au ministère pour 1855.
ËTAT DE LA MORTALITÉ OGGASIONNIÎE PAR LE CHOLÉRA EN 1849, DANS LES DODIE DÉPARTEMENTS QUI ONT EU LE PLUS DE DÉCÈS ET DANS LES DOUZE DÉPARTE- MENTS QUI EN ONT EU LE MOINS.
Départements en plas.
Seine
Nord
Pas-de-Calais.
Somme
Aisne
Deux-Sèvres
Oise
Bouches-du-Rhône. . .
Nièvre
Yonne
Marne
Seine-Inférieure. .
Habitants en 1847.
Indigents
Décès cholériques.
Départements en moins.
Basses-Alpes
Mayenne.
Orne. .
Charente.
Haut-Rhin
Sarthe. .
Bas-Rhin.
Calvados.
Haute-Saône.
Puy-de-Dôme
Morbihan. .
Vosges.
Habitants.
Indigents ",
Décès cholériques.
Nota. Les chiffres do la mortalité de nos tableaux sont pris au bureau de lapohce sanitaire, par autorisation du 9 mai 1857. * A. de Watteville, du Pwtpiriime tn France,
Pendant les années de 1850, 1851 et 1852, le prix du vin se maintient à une base moyenne de 14 fr. 35 l'hectolitre, malgré l'apparition de Toldium dans nos pays de vignobles ; les caves, remplies depuis de longues et nombreuses années de bonnes récoltes, servent à équilibrer le prix du vin, et la mortalité reste renfermée dans des bornes normales. Cependant l'influence cholérique existait toujours en France.
Dans rhiver de 1852, le prix des denrées commence à monter ; en août 1853, le blé atteint un maximum de 31 fr. 75 c. ; la disette du vin commence à se faire sérieusement sentir, et il n'j a plus de pommes de terre : Thiver est à peine commencé que le choléra se déclare épidémiquement, en décembre. En juin suivant, le blé vaut 32 fr. 08 c., et nous voyons alors l'épidémie s'étendre sur les parties de la France qui souffrent le plus de la disette des grains, et faire 150,000 victimes dans tout l'Empire.
Les provinces du sud-ouest sont à peine indiquées dans le tableau que nous donnons des départements les plus et les moins frappés ; c'est que ce sont les seuls pays de France où les vendanges aient donné quelques résultats, et où le voisinage des frontières espagnoles permette aux habitants de se procurer facilement un peu du vin de leurs voisins. La ville de Paris, quoique tenant la tête de cette triste liste, fournit un chiffre moitié moindre que celui fourni par l'épidémie de 1849.
Nous n'hésitons pas à attribuer ce résultat aux sacrifices immenses de la ville de Paris, et aux mesures prises en faveur des classes indigentes. Aussi, proportionnellement aux populations, les provinces agricoles où Ton n'a pris aucune mesure contre la cherté des sub^ aistances ont-elles une mortalité bien plus considérable.
C'est ce que vont démontrer les tableaux ci-après :
D anet. ^
LB CHOLÉRà.
État des Ditois ciolériques bn 1853-54, sans les poueb dApartsmbiits
LES PLUS et les MOINS FRAPPA.
tt
]>épartetaienti en plni.
Seine. . . . .
Ariége
Haute-Marne. . .
Haute- Saône. . .
Meuse. • . . .
Vosges. . • • .
Mai^ne
Bouches-dU-Rhône .
Meui*the* . . * .
Yonne
Vai'
Moselle
Prix nioy«n de Théo»
tolitre de blé.
00 fr.
Décès.
Départements en moins.
Prix moyen de Thectolitre de blé.
Décès.
DeuxSévres. . * Basses Pyrénées. , Tarn-et-Garonne. , Haute-Loire . .
Manche. . . •
Le prix de l'hectolitre varie entre 22 et 36 francs.
Orne
Loir-et-Cher. * < Vendée. ....
Haute- Vienne. . , Puy-de-Dôme. . .
Maine-et-Loire. .
Lidre-et-Loire. .
Épidémie 4885. ^* liausse du prix du blé s'arrête enfin au printemps de 1855, avec cela les apparences des moissons sont magnifiques; à cette
LB CHOLÉBA. 105
époque, on constate à peiuc quelques cas de choléra : mais les espértocefl fondées sur les moissons prochaines croulent bientôt detant la triste réalité. Les blés ne donnent que de médiocres résultats dans les provinces du Sud ; les Vignes et les pommes de terre, saines en juillet, sont infestées en août; le prix du blé monte tout à coup à 33 fr. 27 c, et le choléra» qui semble n'attendre que ce signal, s'étend^sur les belles provinces du Sud-Ouest, sur le Béarn et la Bis* caye, qu'il n*avait pas encore visités, mais où, depuis longtemps aussi, si jamais cela avait eu lieu, on n'avait vu se prolonger une disette de vin semblable à celle qui se faisait sentir à l'époque dont nous parlons.
Cependant l'Est, le Nord et l'Ouest, se ressentent à peine de la présence du fléau dans les provinces que nous voyons en tète de notre troisième tableau.
État de la mortalité caosée par le choléra en 1855, dans les douze départements les plus et les moins frappés.
IMpartvmentf.
Sm plus.
Basses-Pyrénées. .
Haut-Rhin. . . .
Meurthe
BoucheS'du-Rhône .
Seine
Var
Haute<Saône. . .
Hautes-Pyrénées. .
Landes
Haute-Garcmne. . .
Corse
Hérault
Prix
de l'hectolitre
de blé.
31 fr.
Décès.
Départements, En moins.
Prix
de l*heetolitre
de blé.
Déoès.
Aude. • • • • •
Oise
Meuse
Allier, i
Deux-Sèvres
Loiret
Côte-d'Or
Nord
Gard
Haute-Marne
Doubs
Vaucluse
Les prix ont varié entre 28 fr. 82 et 29 fr. B2 c.