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CHAPITRE Y

De l’Imitation à travers les Littératures.

Ouvrons, par parenthèse, les pages de l’histoire littéraire universelle et demandons-nous un instant si le subtil Darwin n’avait pas raison lorsqu’il attribuait la descendance de l'homme à la première famille des mammifères de l’ordre des quadrumanes dont le point saillant de l’intelligence est d’imiter.

L’esprit d’imitation est intuitif dans la nature: il est inhérent à l’imagination humaine. On a toujours l’habitude de regarder l’imitation comme un signe manifeste d’infériorité, d’autant qu’elle devient un procédé, un moyen d’art imposé par l’empire irrésistible du génie: ceci marque évidemment une décadence néfaste. La pensée humaine est un fleuve, il n’est pas permis de le détourner de son cours.

Mais demandons-nous ce que les hommes du présent siècle ont ajouté à l’ensemble des productions littéraires, si ce n’est quelques matériaux de plus ? Serait-ce, comme ascendant sur nos semblables, le prestige du génie et l’effusion des idées, de l’éloquence, des actes ‘publics, de la

force de nos croyances, de l’éternelle poésie des choses qui se transmet de génération en génération pour reparaître plus lumineuse encore au siècle suivant, des méditations philosophiques, des lois humaines ? C’est l’histoire de l’esprit, diffuse toujours, mais portant en elle sa raison d’être.

Tout effort intellectuel laisse de son épanouissement une empreinte indéniable et souvent durable sur les êtres, comme un reflet de l’âme sur les choses, comme un rayon de pure lumière ajouté au grand flambeau, ce guide de l’univers visible.

On nous l’a répété bien souvent : pendant trente siècles, les poèmes homériques ont influencé les littératures de toutes les nations qui s’en sont imprégnées, au point que, depuis Euripide jusqu’à Virgile, Racine, Corneille et Molière, l’inspiration trouve sa source jusqu’en la profondeur des temps.

Depuis si longtemps qu’elle se met à la torture, l’imagination humaine a parcouru le cercle des idées. Elle en a épuisé toutes les sources. Tant d’images, d’impressions ont été évoquées et approfondies, que la réminiscence fait place à la pure création. Tant de souffrances ont été expérimentées, qu’il ne nous reste plus qu’à souffrir à la manière de tout le monde — en littérature s’entend - et les larmes, souvent, lié-

las ! sont conventionnelles. La spontanéité des sentiments ne se retrouve presque plus : nous devons dire que la virtuosité corrige l’indigence de l’esprit et la sincérité de l’âme.

Qui pourrait prétendre qu’une œuvre est, en quelque pays du monde, à l’heure actuelle, entièrement originale et foncièrement elle-même ? Lorsqu’une littérature ne peut plus emprunter au pays où elle est née les 'éléments nécessaires à son avancement et à son progrès, elle part à l’étranger, de l’orient à l’occident du monde et revient avec un bagage nouveau, d’impressions, de couleurs, d’images,- d’idées, bien souvent de vocabulaire qu’elle prête aux besoins du siècle où elle vit et aux hommes qu’elle prépare à une ère nouvelle.

Le plus grand exemple, — et celui qu’on nous cite dans toutes les littératures, — c’est le développement des Romains qu’on attribue, avec raison d’ailleurs, à Limitation exclusive de la littérature grecque qui, elle-même, cherche ses origines obscures dans l’Olympe des dieux, où elle subit l’influence de chantres divins, fils de la Muse ou d’Apollon.

Comparez le fabuliste Phèdre au Phrygien Esope; l’Enéide à “ L Andréa ” et “ l’Ennuehus ” de Térence au théâtre de Ménandre et les odes triomphales d’Horace à celles du lyrique Pindare ; transportez-vous un instant à cette époque

du moyen-âge où jongleurs et troubadours trouvent bon de s’escamoter leurs sujets. La “ Romance de la Rose” se popularise jusqu’à influencer les meilleurs poètes du temps. Pétrarque, le suave, y puise ses inspirations et il est suivi en cela par Christine de Pisau. Clément Ma rot n’y échappe pas non plus. La féodalité, dont le prestige énorme a dominé l’Europe, pénètre en Italie et cette période s’alimente de la poésie provençale et française, jusqu’au jour où (l’on voit la Renaissance imiter les anciens jusqu’à la frénésie.

Si nous faisons une petite investigation, n’estil pas un fait accompli qu’au début du XVI Ile siècle, l’introduction d’éléments nouveaux dans la littérature italienne par la poésie ossianique détourna les esprits de Limitation française ? Alfieri,: francophobe, fut un des premiers à en donner l’exemple dans ses tragédies, jusqu’au jour où, le romantisme répandu à travers l’Europe, et sous l’influence de Mme de Staël, fait irruption dans la péninsule et règne encore même après un retour au passé. Je trouve que ce fait s’est d’ailleurs produit dans toutes les littératures.

Sans parler de la littérature allemande au moyen-âge, de la Réforme et de la Renaissance, nous assistons, dès le début de la guerre de trente ans, à une époque littéraire en proie aux

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conséquences politiques dont le dénouement est le traité de Westphalie. La littérature allemande subit le classicisme français jusqu’à la servilité.

Un écrivain du temps, Fabricius de Hilden, déplore cette manie de certains impertinents qui “ ravaudent la langue allemande de pièces françaises et italiennes et qui ne sauraient écrire un billet sans le larder de tenues étrangers que, pour le comprendre, il faudrait s’être familiarisé avec presque toutes les langues connues.” Il n’y a pas jusqu’à la noblesse qui s’exprime dans un langage composite où le français a la part du lion.

Plus tard, au XVI Lie siècle, ce sera Frédéric II qui, ne jurant que par Voltaire, ue sacrifiera qu’au goût français, jusqu'au jour où Gottscheld entreprendra, à l’exemple de Boileau en France, une campagne pour la raison, détournant les rapports de la critique avec Part, pour en arriver à chercher la lin que la littérature doit poursuivre avant de produire d’admirables écrivains et des époques de création.

Si nous passons à l’Angleterre, dès l’invasion des Normands, la littérature anglaise s’orne de la civilisation romanesque d’outre-manche. Et cela date des Trouvères au XlIIe siècle. Jusqu’à Spencer, chef d’école, le goût des élégances françaises, transpire à travers toutes les œuvres.

Malgré sa personnalité, Spencer lui-même dans la “ Reine des Fées/’ se rapproche fortement du Tasse, sans parler ici de ce genre faux et néfaste que fut l’euphuisme, espèce de naturalisation anglaise du -culte espagnol dont “1 Euphuis” de Sully fut un triste exemple.

L’influence française restera sensible jusqu'à Dryd-en et jusqu’au jour où le divin Byron imprimera à la littérature de son pays un mouvement dont les effets se ressentiront par toute l’Europe, influence durable dont nous nous souvenons encore.

Si je passe à l’Espagne, je trouve -que sa situation géographique, l’unité qui fut sa force et son isolement, l’avait éloignée de l’imitation de l’antiquité, en même temps que son caractère populaire l’en avait préservée. Mais nous l’avions vue quand même, à ses origines, emprunter les mètres de Pétrarque et de l’Arioste; nous avions vu Lope de Véga devenir un disciple du même Pétrarque, en même temps que le gongorisme dominait le plus grand nombre des esprits de l’époqu-e.

Mais vers le XVIIIe siècle, l’imitation française envahit l’Espagne. Le romantisme annonce une ère nouvelle, lui qui tient ses racines dans le sol espagnol même. La littérature d’au delà les Pyrénées exerce alors à l’extérieur une influence que personne n’ignore.

Et pour clore cette série de nomenclature, si je parle cle la France, et passant la Renaissance, pour remonter de Ronsard, de Malherbe au XVIIe siècle, celui-ci est le plus fécond, cependant que l’imitation des Grecs et des Latins restaure jusqu’au fond des idées. Combien l’antiquité n’a-t-elle pas été propice au développement du génie classique français ? — tous le savent. — Lisez plutôt les livres de ce doux et si simple Fénelon où passe le souffle antique dans toute sa noblesse. Et Racine, et Corneille, et Molière qui sourient aux Latins, Molière qui ouvre le ciel d’Italie et tend la main à l’Espagne. Et le romantisme avec Hugo, profond admirateur de Shakespeare; et Musset, le Byron français. . . et tant d’autres.

Je n’irai pas jusqu’à vous parler des courants réalistes et naturalistes modernes, entraînant avec eux des séries d’influences manifestes dont toutes les littératures présentes se .ressentent profondément et peut-être pour longtemps.

J’arrête ici cette nomenclature déjà longue.

Qui ne connaît la théorie des lampadophoriés de la “ Course du Flambeau.” Paul Hervieu en parlant des relations de famille nous dit: “ Pour cette solennité, celle des citoyens s’espaçait, formant une sorte de chaîne dans Athènes. Le premier allumait un flambeau à l’autel, courait le transmettre au second, qui le transmettait à

1111 troisième, et ainsi, de main en main. Chaque concurrent courait, sans un regard eu arrière, n’ayant pour but que de préserver la flamme qu’il allait pourtant remettre ausitôt à un autre. Et alors dessaisi, arrêté, ne voyant qu'au loin la fuite de l’étoile sacrée, il l’escortait, du moins, par les yeux, de toute son anxiété impuissante, de ses vœux superflus. O11 a reconnu dans cette course du flambeau l’image même de la vie.”

Ajoutez que nous reconnaîtrons dans cette course de la vie l’image du penseur promenant avec lui l’idée créatrice qu’il transmet aussi à ceux qui viennent après et que d’autres encore recueilleront: c’est la course de l’Idée, c’est la course du flambeau, mais la course vers l’Idéal et vers l’Eternelle Beauté.

Ceci nous reporte à cette formule qu’on a promenée par le monde : le panthéisme de l’art. Ce qui veut dire qu’il ne faut pas conclure à l’unité de l’esprit humain, à l’unité absolue des littératures.

Quelques-unes pensent avoir leur originalité propre, aucune ne peut se dire indépendante de l’influence étrangère. Le climat, le sol influent sur les tempéraments, l’imitation est du domaine de l’humanité. L’histoire, toujours rigide, est là pour le prouver. Ne répliquons ;pas.

En parlant de Shakespeare, Voltaire dans ses lettres philosophiques, nous apprend que les au-

tenus modernes ont presque tous puisé dans le tragique anglais. Plus loin, il s’écrie en parlant du “ Conte du Tonneau ” par Swift imité de Fontenelle: “ Tout est imitation. L’idée des “Lettres persanes ” est prise de celle de “ l’Espion turc.” Le Boiardo a imité le Pulci, l’Arioste a imité le Boiardo. Les esprits les plus originaux empruntent les uns des autres.

“Métastase a pris la plupart de ses opéras dans nos tragédies françaises. Plusieurs auteurs anglais nous ont copiés, et n’en ont rien dit. Il est des livres comme du feu de nos foyers ; on va prendre ce feu chez son voisin, on l’allume chez soi, on le communique à d’autres, — et il appartient à tous.”

Je me rappelle ici cette pensée d’un critique bien moderne, M. Maurice Ravel : “ On ne doit pas s’attendre à ce que les productions d’un artiste soient des créations entièrement personnelles, à ce qu’elles ne présentent aucune analogie avec celles de ses prédécesseurs. Ces analogies sont même inévitables, sans quoi une œuvre ainsi formée ne constituerait qu’une exception monstrueuse.”

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