CHAPITRE XIII
Le Roman.
Dans le domaine dn roman, il y a deux milieux : celui où le romancier naît, grandit, évolue physiquement, où il subit, en outre, des influences d’éducation, de développement intellectuel, autant d’accidents qu’il tient des réalités sensibles et qui sont du domaine commun ; et celui si vaste et si compliqué de l’observation psychologique, c’est-à-dire, des réalités invisibles et intelligibles et qui tiennent du domaine de l’analyse intérieure.
Le roman a donc besoin de ces deux milieux pour naître et se développer. Cependant, comme il échappe à toute définition, comme à tout empêchement, il peut se développer dans n’importe quel milieu; mais encore, comme je le disais au cinquième chapitre, le roman comme l’art, doit être soumis à certaines conditions, à des dispositions particulières, à des procédés, ceux de l’école d’où il tire les éléments primordiaux, les données historiques d’un peuple; c’est ce qu’on appelle la préparation générale dans le développement de la race, l’évolution matérielle qui s’opère en raison des progrès économiques et sociaux ; puis, il faut l’instrument indispensable au travail à accomplir, la technique du métier, enfin les moyens par lesquels tout romancier donnera une forme à ses idées et à ses conceptions. *
* Ch. Y, Les Emmurés.
Ne l’avez-vous pas remarqué, d’ailleurs: Le roman apparaît chez les races parfaitement policées, ou quelquefois y existe à l’état rudimentaire. Certes, le roman existait déjà dans l’antiquité, puisqu’il se manifesta de tout temps, sous différentes formes; mais l’antiquité, nous pouvons nous en rendre compte, ne nous en présente aucun modèle parfait. Le roman est donc plutôt d’invention moderne, tel qu’il nous le comprenons aujourd’hui avec tous les moyens dont il dispose si largement.
Car nous le savons encore, le roman n’a atteint au paroxysme de son perfectionnement qu’au XIXe siècle, chez les nations civilisées, par conséquent privilégiées, n’ayant plus rien à envier au passé qu’elles éclipsent de leur gloire.
Vu de près; le roman est complexe : il réfléchit et mesure sa marche sur celle de la civilisation, subissant ses fluctuations, ses altérations comme son développement. Il en est le miroir fidèle, et c’est pourquoi, dans la variété de ses transformations et dans ses nombreuses variations sans cesse juxtaposées, sans cesse renouvelées, le roman réunit tous les accidents de la vie, tous les événements constitutifs de l’histoire universelle.
Et pour arriver à sa perfection, — ayant débuté par la fantaisie, l’imagination, l’invraisemblance et la bizarrerie, — il passera par la Grèce, sera négligé par les Latins, pourtant civilisés, traversera le moyen-âgé avec des idées chevaleresques, avec les Amadis, les Esplandians, les chevaliers de la Verte-Epée, les fées Nurgande, suffisant, nous apprend-on, à des peuples jeûnes et naïfs, qui préfèrent le merveilleux, le surnaturel au bon sens et à la raison, précisément, parce
qu’à ces époques, on néglige complètement la connaissance subjective de l’être humain dont la révélation des secrètes pensées aurait probablement été regardée comme un signe de sorcellerie.
Même au dix-septième siècle, à peine pouvonsnous trouver un roman, “ la Princesse de Glèves,” dont, nous pourrions dire, avec Taine, qu’il fut le plus beau roman du siècle, en “ offrant aux yeux toutes les beautés;” mais, à part ce chefd’œuvre aristocratique, nous sommes obligés de remonter presqu’immédiatement à Mme de Staël, à Chateaubriand et à Rousseau, pour nous convaincre que, efficacement, le roman prendra son véritable essor de ces grands facteurs de civilisation, du dernier surtout, car nous ne saurions nier la part gigantesque que l’auteur de la “ Nouvelle Héloïse ” mérite dans la constitution des sociétés modernes.
De cette date, on commence à apprendre, pour le réaliser assez complètement quelques années plus tard, combien l’œuvre du romancier exige d’élévation, demande l’appui de la philosophie expérimentale et de la sagesse, une véritable vision du réel, le style naturel et sans négligences, veut être piquante, imprévue quelquefois, pleine d’intérêt, si elle ne veut pas cotoyer l’ennui, abondante en saillis, en reliefs et en descriptions pittoresques, remplie de variété sans exagération, cherchant la vérité dans la passion enfin, si 1 on en veut faire une réalité, puisqu’on est toujours porté à l’exagérer à son détriment.
Car il est d’habitude d’affranchir l’amour des conditions ordinaires de la vie et de l’élever jusqu’aux régions supérieures, afin de lidéaliseï, sans songer qu’il fait pourtant partie de la natu-
re humaine, qu’il s’ennoblit par son seul caractère, puisque l’amour véritable s’écarte de tout avilissement, tout en restant humain : c’est là son côté vraiment sublime.
Et où avons-nous trouvé la réalisation de ce programme ? A une époque où la civilisation, le milieu propice pouvaient nous fournir les types qui, sans doute, existaient aux siècles précédents, mais qu’une préparation imparfaite et de surface nous avait empêché de découvrir et de connaître parfaitement.
Si, disons-nous, le roman philosophique présente un caractère particulier, c’est qu’il porte presque toujours l’empreinte du tempérament et de la doctrine de l’auteur. Voltaire, Diderot et bien d’autres, en sont d’illustres exemples. Rousseau n’y échappe pas non plus, puisqu’à l’aide de sa puissante imagination, il nous prépare désormais à faire entrer la nature dans le roman, ce qui ouvre par là un champ infini à l’avenir. Après lui, le roman ne s’occupera plus seulement des milieux, il cherchera dans la profondeur de l’âme même toutes les variations secrètes de la vie, des sociétés, de leur mouvement, de la souffrance des hommes, comme de ses joies et de ses espérances. Il scrutera les consciences jusqu’à en démêler les fibres invisibles et jusqu’alors insoupçonnées. Progrès gigantesque auquel seule pouvait aspirer une civilisation ayant puisé dans 1°a passé toutes les ressources de la science de l’âme humaine, et arrivée au terme de son dévéloppement complet.
Car, gi je puis me servir d’une expression assez nouvelle, pour être le véritable romancier il faut à ce dernier “ l’instant historique,” c’est-à-dire,
le milieu dans lequel il a fait l’inventaire des réalités sensibles, la connaissance parfaite des choses d’ici-bas et, en outre, des réalités invisibles et intelligibles, qui sont du domaine de l’analyse intérieure.
Nos premiers romanciers, je n’ai pas besoin de le dire, n’ont pas réalisé ces conditions. Vous relirez, pour vous en convaincre, les “ Anciens Canadiens ” d’Aubert de Gasipé, le “ Jean Rivard ” de Gérin-Lojoie, “ Une de perdue, Deux de trouvées ” de Boucher de Boucherville, et tous les autres de moindre importance. Ces romans marquent un certain effort et ne manquent pas de couleur locale; mais en les relisant, il me revient une loi fondamentale que M. Gustave Lanson nous explique.
Je m’empresse de la citer : “ Reculer les réalités intérieures et intelligibles jusqu’à amener en pleine lumière les réalités sensibles, c’est sacrifier la profondeur de l’observation psychologique : le réaliste qui s’attache à garder aux choses extérieures tous les accidents de leur individualité, est forcé de se tenir aux vérités moyennes de la vie et de l’âme. Pour que ces peintures soient comprises, il fau]t que l’écrivain soutienne la particularité physique par la généralité morale. Il se contente d’utiliser les vérités acquises, et qui sont du domaine commun.” *
D’un autre côté, ayant étendu bien loin son champ d’investigation, le roman, tel que l’on doit l’entendre, même dans le domaine des réalités sensibles, et mettant de côté pour d’instant la
* M. G. Lanson, Histoire de la Littérature.
psychologie analytique, doit encore savoir approfondir la nature dans tout ce qu’elle a de grandeur, de pittoresque, de pathétique ; et, dans la composition des caractères et des mœurs, se pénétrer non seulement des paroles et des actes du milieu où il naît, mais des gestes de ceux qui le composent, de leur physionomie, de leur apparence physique. Enfin, il doit s’imprégner de toutes les choses extérieures par lesquelles l’homme se révèle.
Pour en arriver à ce but donc, il faut à l'écrivain la connaissance parfaite du milieu, afin de donner à son roman le souffle de vie.
Je dois ajouter qu’à l’époque même de nos premiers romanciers, le romantisme avait déjà formulé ses principes. Déjà il était passé aux “ thèses philosophiques , à V autobiographie sentimental }e, aux impressions pittoresques , trois éléments ajoutés ou substitués à la description des mœurs et à la psychologie analytique , détruisant l’objectivité du roman pour ne laisser transparaître que l’individualité.”*
C’était le triomphe du système de la personnalité. Alors, nous dit M. Lanson, “ l’intelligence est tourmentée; il s’agit moins de jouir que de savoir. Mais si le romancier veut savoir, c’est pour agir. Etre, c’est être soi ; la vertu, comme le bonheur, c’est de conserver, de concentrer, de cultiver le moi; iil faut empêcher le monde extérieur de pénétrer ce moi.”
D’un autre côté, après le milieu propre au romancier et où il subit des influences d’éducation, de développement intellectuel, autant d’accidents
* M. G. Lanson, Histoire de la Littérature.
qu'il tient des réalités sensibles, il lui faut le champ encore inexploré de l’observation psychologique, c’est-à-dire des réalités invisibles et intelligibles qui tiennent du domaine de l’analyse de l’âme. Ces principes contiennent en eux-mêmes toute l’histoire du roman moderne.
Et nous arrivons au terme du développement philosophique du roman. Désormais, ayant tout approfondi, devenu apte à tout comprendre, à tout analyser, les conceptions esthétiques, comme les plus étranges élécubrations de l’esprit, il abordera les problèmes les plus abstraits comme les plus simples, subissant ainsi, pendant un siècle, toutes les transformations les plus extravagantes comme les plus savantes, et se prêtera à toutes les métamorphoses.
Alors, pour écrire le roman, ayant parcouru le champ si vaste des sentiments humains, ayant conduit dans le laboratoire de la vie des expériences scientifiques, des enquêtes sur les cas morbides de l’être, des inventaires sur les faits d’où il tire des lois qu’il proclame fondamentales et définitives, il en arrive à prendre une terrible responsabilité devant l’avenir. Car plus le romancier cherche à résoudre de problèmes souvent inextricables, plus il s’expose à des conséquences graves sur l’esprit des disciples qu’il a, ou dont il devra nécessairement s’entourer : car toute idée, quelle qu’elle soit, fait toujours des adeptes.
La grande question à se poser, — puisque nous sommes à une époque où le roman s’applique suitout à la description des mœurs et à la psychologie analytique, — c’est de nous, demander si les mœurs agissent sur les idées ou, inversement si les idées agissent sur les mœurs.
Le romancier, chez nous, comme ailleurs, doitil, en ce sens, assumer une responsabilité ? Car, quoi qu’on en dise, il est un éducateur d’âmes, surtout s'il a réellement conscience du rôle qu’il est appelé à jouer dans ce genre universellement admis, comme un éducateur de toutes les classes de la société.
Si ses théories, souvent, paraissent bizarres, si elles créent des préjugés dangereux, si elles se manifestent par une sorte d’originalité quelquefois osée, il ne doit pas moins songer aux conséquences des idées qu’il développe comme à celles qu il fait naître, lorsqu’elles cachent, dissimulent ou faussent la vérité 'psychologique.
Car, quoi qu'il fasse, le romancier risque toujours de faire des adeptes, dans le monde où il vit, se développe et évolue, comme je le disais plus haut.
Et cela emporte une responsabilité sans doute quant à l’avenir de la littérature, non seulement de son pays, mais souvent des siècles futurs, toujours en éveil et en quête de nouveautés.
Ne sera-t-il pas aussi responsable à un très haut degré du mouvement qu’il aura créé dans l’un ou l’autre champ d’action ?
Evidemment, parce que, dans l’intention du romancier, ses meilleures œuvres doivent porter la marque d’une action à accomplir pour le bien artistique ou moral — de ses adeptes et pour le bénéfice des générations qui le liront.
Le romancier doit donc avoir un autre but que d occuper ses loisirs. Il doit s’attacher avec toute sa conscience aux choses de la vie tant intérieure qu’extérieure; autrement, croirait-on, sa seule
ambition est de nous intéresser de sa seule personnalité, d’idées préconçues, de préjugés détestables et dangereux, mis bien au-dessous de la vérité qu’il s’obstine à dissimuler.
Et le danger naît du jour où, inconséquent avec lui-même, il répand des opinions mal comprises, ou voilées de sous-entendus, faussées ou dénaturées, et, inévitablement, mal appliquées par ses contemporains, ce dont il s’étonne le premier en voyant les désastres qu’elles sèment, sans évidemment qu’il en prenne la responsabilité, sous le prétexte qu’on en exagère la portée et qu’on en interprète faussement les intentions.
Le roman présente aussi un grave danger, à tout point de vue, lorsque, portant la marque d’une trop facile invention, ou les signes d’une originalité trop recherchée et qui s’éloigne de la vérité, jetant comme un voile sur les yeux du lecteur naïf, ce dernier se laisse leurrer par de fausses apparences, par le mirage de la fiction, par de vaines promesses enveloppées des lumières de l’illusion.
Combien distants, sommes-nous alors, de la subtilité psychologique, de la connaissance des mobiles cachés de toutes les actions humaines, de la pénétration du sujet traité, de la liaison des causes et des effets, de la description exacte des “ états d’âmes,” de la transformation lente et successive de ces états sous l’influence inévitable des accidents extérieurs, ou strictement intérieurs. Mais aussi, combien, pour en arriver à ce résultat, faut-il de préparation, de pénétration et de connaissance profonde de la nature humaine, que seule une longue expérience peut acquérir, si l’auteur dramatique ou le romancier
ne veulent pas trahir leur propre personnalité, souvent leurs propres préjugés basés sur leurs croyances et sur de superstitieuses théories littéraires ou scientifiques.
Et, en outre, le romancier, en raison de scrupules bien justifiés acquis par cette longue expérience, doit-il savoir interpréter avec mesure et prudence la valeur d’une spéculation philosophique ou scientifique, celle-là, par exemple, — pour n’en citer qu’une parmi les plus connues entre toutes, — qui nous propose de résoudre l’énigme des études géologiques et de l’histoire des civilisations, d'où nous voudrions tirer l’avenir de l’espèce humaine, problème indéfrichissable, basé sur des hypothèses, mais qui, depuis toujours, intéresse et passionne les esprits passés et futurs. Et je le répète, je ne cite ici que cet exemple, la discussion pouvant se prolonger trop loin pour le cadre restreint de cette étude. Qu’on me pardonne donc cette digression.
Je continue. Pour en arriver à un résultat humain, il faut éviter sans aucun doute, de détourner l’homme du rôle qu’il doit jouer ici-bas ; et le romancier, dans la représentation qu’il fait des choses, doit comprendre que “ Part et la vie doivent être mêlés,” selon Brunetière, “ sous peide n être plus, l’art qu’un badigeonnage, et la vie qu’une fonction de l’animalité.”
Le roman, chez nous, comme valeur artistique et morale, et par le défaut d’indépendance qu’il n a pas su acquérir, — quoique, selon Bacon,
; indépendance même constitue un témoignage de la. force et de la dignité de notre être, — le roman dis- je, a-t-il toujours présenté une expression exacte et fidèle des passions qui nous agitent, de
nos vertus même, de 110s vices, surtout; et a-t-il rendu les “ traits inaltérables ” de nos sociétés? Je ne le crois pas.
Il est inutile de répéter ici que le roman doit représenter la fiction, d’un côté, et la vérité, de l’autre.
Mais dans ces deux conditions du roman, nos romanciers ont-ils toujours offert à la raison la représentation fidèle de ce qui est, ou ont-ils su véritablement transporter les imaginations au delà des réalités visibles ? Je ne le crois pas encore.
La fiction a ses lois, comme la vérité psychologique est astreinte à de multiples conditions.
Nul chez nous ne s’est jamais retrempé, dans le roman, aux véritables sources de la nature et de la vérité.
Nous n’avons pas connu la satisfaction de retracer fidèlement les passions qui s’étalent autour de nous, parce que nous n’avons pas assez appris, à l’école de la vie, leurs variabilités et leur développement inévitable. Nous n’avons pas appris à mettre suffisamment en opposition les caractères humains qui constituent le petit monde où nous vivons; en un mot, nous avons manqué de préparation, car, que le roman soit fictif, ou qu’il tende à la vérité, il demande une préparation spéciale. Il n’est pas, quoi qu’on en dise, le fruit de l’improvisation. *
Voyez Flaubert, le plus puissant des romanciers,' peut-être de tous les temps, qui, à force d’être naturel, nous fait oublier l’effort de l’imagination et du travail. “ Madame Bovary ” et Tes romans types de Flaubert ne sont-ils pas sortis du cerveau de leur auteur après une longue
méditation dans laquelle s’est concentré le génie formidable et créateur du maître ?
Nous manquons donc de toute préparation essentielle à la création d’œuvres véritablement supérieures, parce que, je le répète, nous n’avons pas appris que “ l’art est inséparable de la vie,” et à pénétrer le secret des passions humaines qui restent comme le ressort de ce grand mouvement par lequel les êtres se meuvent dans un éternel recommencement, mais dont le voyage à travers l’existence est rempli d’accidents les plus divers et les plus imprévus.
Mais, précisément, parce qu’on sait que le roman, de tous les genres littéraires, est le moins soumis à des règles arrêtées, il doit néanmoins, pour être digne de ce nom, embrasser la connaissance universelle du cœur humain, c’est-à-dire que, par suite, il a besoin de connaître l’histoire entière de l’humanité, parce qu’elle est la source même des passions qui ont présidé au revirement des empires, au bouleversement des races, et ont travaillé sans interruption au bonheur ou au malheur des hommes.
Tout romancier consciencieux doit méditer et approfondir ces problèmes lorsqu’ils se présentent à son esprit. Et nulle théorie ne mérite qu’on l’expose, pour en sortir de l’incertitude ou du doute, puisque la première loi, la loi fondamentale, c’est l’intention bien arrêtée de chercher et de trouver la vérité qui, celle-là, ne saurait se plier au caprice d’un écrivain en quête de nouveauté ou d’originalité.
Ne nous illusionnons pas. Nous pourrions ensemble remonter ainsi jusqu’à une infinité de problèmes, de paradoxes, de théorèmes, de systèmes
philosophiques qui, disséqués selon le caprice d’une intelligence et d’une volonté, seraient propres à fausser les imaginations, à leur donner une mauvaise direction et, par conséquent, à créer des erreurs dont l’avenir porterait les funestes empreintes.
Et pour en revenir à l’idée que j’exprimais plus haut, puisqu’il s’agit ici d’un des éléments les plus importants du roman moderne, les mœurs agissent sur les idées, comme les idées sur les mœurs. C’est pourquoi, au point de vue tant littéraire que moral, le romancier, avant de s’aventurer dans l’étude de ces spéculations d’un ordre supérieur, doit songer aux conséquences peutêtre funestes de ses observations philosophiques, quelles soient ou non désintéressées.
Et, dans le même ordre d’idée, si nous descendons aux problèmes sociaux ou aux cas absolument du domaine psychologique, le romancier ne devra jamais exploiter ses semblables au bénéfice de ses passions, de ses haines, de ses vengeances, ou, s’il crée des disciples, ne devra pas imposer la prédominence de ses idées par le triomphe de paradoxes ou de doctrines dont il n’est pas bien sûr qu’ils auront ou non une conséquence désastreuse sur les esprits, sur ceux de son siècle, et, peutêtre, sur la destinée de son propre pays.
Et pour éviter tous ces dangers, il doit se préoccuper de plus en plus de l’observation des milieux, du milieu où il vit, d’en connaître subjectivement tous les caractères, le mouvement des pensées et des intentions, afin de n’être pas tenté d’en prêter aux hommes qui n’entreraient pas dans leurs vues, ce qui les feraient, à nos yeux, se détourner du véritable but à atteindre.
Il ressort donc de toute cette investigation que nous aurions pu pousser très loin ensemble, une vérité pour le bien de tous nos romanciers canadiens anciens et futurs.
L'liomine remplit l’œuvre de sa vie du passé dont il a tout regu et de l’avenir dont il doit se préoccuper à tous les instants. Il doit être excepté et séparé de la nature, mais, s’il reste insociable, il corrompt l'instinct de la nature humaine. De plus, il serait malséant de toujours en vouloir faire une sorte de demi-dieu exempt des contacts terrestres, et sanctifié sans cesse, sous le prétexte qu il travaille à éviter le mal, pour retomber quand même. Mais nous le savons par expérience: si l’homme doit être séparé de la nature, il ne doit pas non plus se dépouiller de sa personnalité humaine.
Ne faut-il pas apprendre à le connaître tel qu il fut créé et non tel qu’il aurait dû être, au cours de son long voyage à travers les siècles ? Le connaître complètement, c’est pousser l’enquête psychologique jusqu’aux fibres les plus secrètes de son âme; sans cela, le roman s’éloignerait de plus en plus de la vérité; or, nous ne sommes plus à ces temps des croyances au merveilleux, aux récits invraisemblables où l’on se contentait du “ roman en surface.” L’expérience des siècles nous a aussi appris à nous défier du romancier ne se servant de l’être humain qu’autant qu’il peut satisfaire ses opinions, ses préjugés, le prétendu triomphe d’une cause favorable à ses croyances. Avant d’être un objet de parade et d’étude superficielle, l’homme est un être de passion. Le rendre esclave de nos propres idées, aux fins qu’on ise propose, c’est le priver de sa liberté, c’est le tromper sur sa propre valeur.
Comme conclusion, pour nous rendre bien compte que nos romanciers les plus connus n’ont pas mis en œuvre les principes exposés plus haut, relisons avec circonspection “ Pour la Patrie ” de Tardivel, lorsque nous connaissons l’esprit intransigeant de son auteur; parcourons tour à tour le “ Charles Guérin ” de Pierre J. O. Chauveau, le “ Jean Rivard ” de Antoine Gérin-Lajoie, et quelques autres romans. J’en excepterai, à quelques points de vue, le “ Claude Paysan ” de M. Ernest Choquet, “ l’Oublié ” et “ l’ Angeline de Montbrun ” de Mademoiselle Laure Conan, et peut-être Joseph Marmette dans quelques parties de son “ François de Bienville.”
Mais quoi qu’il en soit, toujours hantés par la préoccupation de placer en regard les réalités sensibles, tous nos romanciers négligent trop les observations psychologiques, c’est-à-dire, les réalités intérieures de l’âme. Cette grave omission les porte à être superficiels, presque toujours vains.
Et ceci se produit chez eux par suite d’une sorte de pudeur innée, ou provenant de leur éducation première qui leur fait pousser le scrupule jusqu’à négliger même les lois les plus indispensables à l’étude du cœur humain, et sans lesquelles le roman a plutôt l’apparence d’un guignol où s’étalent, grotesques et ridicules, des pantins maquillés, aux gestes faux, inintelligents, et qu’un fil invisible fait mouvoir à volonté.
En refusant ou en négligeant, par préjugé ou par un avertissement de sa conscience, de clieicher la vérité, le romancier s’expose à dénaturer le roman. Certes, il est beau de vouloir sans cesse rehausser l’homme jusqu’à essayer d’en
faire un être de perfection ; mais combien n’est-il pas plus utile et plus profitable d’en montrer toutes les imperfections, tout en cherchant à les corriger ?
Non qu’il faille étaler la misère ou les crimes humains à la manière de Zola, par exemple, qui, sous le prétexte de se réclamer d’un Claude Bernard, et en quête d’expériences p lies i op sy cliologiques, inventera des faits d’où sortira une loi prétendue nécessaire et indispensable, ou supposera ides cas sociologiques monstrueux, faisant voir le mal dans toute son horreur, dans l’intention de poser des hypothèses plus ou moins arbitraires. Mais quoi que nous en disions, le cœur humain, sous toutes les zones de la terre, reste quand même en proie aux mêmes angoisses, aux mêmes doutes, aux mêmes souffrances morales. Selon le milieu où il se développe, il éprouve à un même ou à un degré différent tous ces sentiments; mais il les éprouve à certaines phases de sa vie.
Le romancier doit éviter de répéter sans cesse les thèmes ultra-optimistes où il ne sait montrer l’homme qu’en perfection, ceci faisant voir l’humanité tel qu’elle doit ou devrait être, mais non telle qu’elle est ou qu’elle sera toujours.
Pour écrire un roman, il faut vivre en contact avec la nature et avec l’homme. Dans l’une, il faut puiser ses impressions, connaître les aspects ci un pays, clos scènes rustiques, des paysages idylliques, réaliser les types sans les déformer, sans leur enlever leur naturel. Et pour cela, il faut de 1 imagination, de la sensibilité, du rêve de l’enthousiasme parfois, saisir le détail et l’ensemble d un tableau, en sentir l’âme, en mesurer le
contour, en deviner la forme sans trop y introduire de symbolisme obscur, lui donner toutes les teintes, y faire passer toute la variété des couleurs; enfin, il faut au romancier se fondre en quelque sorte avec son sujet.
Dans l’autre, on ne demande pas aux romanciers, comme dit Brunetière, — puisque l’humanité n’est pas toujours belle à voir, — “ de la déguiser, de la masquer, de l’altérer pour la peindre, ni seulement de faire un choix parmi les spectacles que la réalité leur propose. Mais on les prie de se souvenir que, sans perdre jusqu’à sa raison d’être, leur art ne saurait se séparer d’avec la vie.” Et je me plais à le répéter ici, pour l’édification de nos romanciers futurs.
F. Brunetière, Questions de critiques.