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CHAPITRE XIV

Le Journalisme.

Si on lit les manifestes nourris de l’enthousiasme d une époque déjà lointaine, mais remplis de souvenirs restés -chers à tant de points de vue, le journalisme, chez nous, et non sans raison, se définit par un aphorisme applicable d’ailleurs à tons les peuples civilisés : “ L’information triomphe au détriment de l’invention littéraire.”

Donc, le journalisme vraiment littéraire, et appliqué aux choses spirituelles, tend à disparaître de plus en plus, devant la réclame gigantesque, effrénée, dont les colonnes des grands quotidiens font leur première nourriture, leur premier ornement.

Je lis dans les journaux du Canada, vers le commencement du XIXe siècle, des proclamations enflammées comme celles-ci :

Dans le “ Canadien : ” “ Liberté de la presse. Exprimer ses sentiments sur les actes publics. Défendre la langue française.” Dans le “ Courrier de Québec ” : “ Défense de la langue française, recherchas historiques, littéraires en général, événements politiques, libre discussion sur tous -les sujets.” Dans le “ Spectateur ” et “ l’Abeille Canadienne ” : “ S’occuper d’agriculture, branche essentielle du progrès d’une nation, défense de la langue, de la littérature.” Et enfin, dans “ l’Encyclopédie ” : “Publier en langue française une feuille représentant les intérêts des

arts, des lettres et des sciences, liberté et lutte pour la conservation de la langue française.”

Quoi qu’il en soit, et malgré toutes ces belles et brillantes promesses dont le journalisme prit la responsabilité depuis cent cinquante ans, mais nullement réalisées, il s’est, comme malgré lui, jeté dans la tourmente politique, oublieux des engagements passés, entraîné par les événements, ballotté de parties en parties, ne parvenant jamais à rester le maître absolu de ses actes et de ses gestes, suivant les ondoiements de l’histoire, les fluctuations des divers gouvernements.

Jetons en passant un regard sur le milieu social et politique où notre journalisme s’est développé.

Dans ce XIXe siècle, le Canada français et anglais tire sa physionomie de la prédominance de deux partis, de l’un sur l’autre, agissant tous deux par intermittence ; de l’empire des intérêts matériels de ces deux partis sur les intérêts des idées ; de la politique enfin, — dans le sens vulgaire du mot, — ayant joué le rôle le plus considérable dans notre histoire nationale.

Et à tous les conflits sanglants ou modérés, suscités par un état particulier des esprits depuis cent cinquante ans, viennent se mêler les luttes religieuses, d’éducation, les questions bilingues, inévitables dans un pays comme le nôtre, autant de questions vitales restées l'aliment indispensable du journalisme, cas particuliers et de toute actualité, facteurs de nombreuses polémiques qui ont absorbé les esprits et les cœurs, au point de faire de tous ces problèmes complexes, souvent inextricables, le tourment de tous les instants de notre vie nationale, tant il est vrai

qu ils s attaquaient à l’existence de deux peuples en antagonisme et de tontes les traditions d’un passé fait de sacrifices.

L acte d Union de 1842, semble-t-il , nous a préparés à toutes ces luttes. Nous l’étions, par la force des événements depuis 1763. La tribune et le journalisme furent le tremplin de l’éternelle discussion du problème des races vivant en commun, problème inquiétant, — même de nos jours, — rempli de plus en plus d’incertitude après tant de tergiversations séculaires, pourtant puériles à bien des points de vue, et sans résultats pratiques, la plupart du temps, bien au contraire, depuis la cession du pays à l’Angleterre, ayant rallumé à des époques diverses d’innombrables ■haines mal éteintes et des ressentiments non justifiés, dans un pays où deux peuples sont appelés à vivre au moins en confraternité, quoique d’aspirations différentes.

L’acte de l’Amérique Britannique du Nord n’a pas dû sa sanction et son application au seul prestige des politiques et de la ténacité légendaire des défenseurs de nos droits. Le journalisme y eut sa très grande part, peut-être la plus importante; nous devons ici l’en louer sans réserve, car, derrière le rêve humanitaire soigneusement caressé alors, apparaît, dans une apothéose, le triomphe de la plus noble des causes inscrite à toutes les pages de notre histoire.

Oh ! ces temps où le journalisme était indépendant de toute spéculation, où il savait fièrement placer sa puissance au-dessus des vulgaires transactions et des intérêts matériels ! Oh ! les époques - — qui ne sont pas revenues - — où l’on excluait l’agiotage, où, pour la défense des idées

généreuses, on bataillait, sans peur et sans reproche, où les choses de l’art n’étaient pas mises au dernier plan, où l’instinct vénal était dénoncé sans merci ! O passé d’idéal !

Paul-Louis Courier disait avec beaucoup de bon sens : “ Laissez dire, laissez-vous blâmer, condamner, emprisonner; laissez-vous pendre, mais publiez votre pensée. Ce n’est pas un droit, c’est un devoir, étroite obligation de quiconque a une pensée, de la produire et de la mettre au jour pour le bien commun; car si votre pensée est bonne, on en profite; mauvaise, on la corrige, et l’on en profite encore. Mais l’abus?... Sottise que ce mot; car ceux qui l’ont inventé, ce sont ceux qui vraiment abusent de la presse, en imprimant ce qu’ils veulent, trompant, calomniant et empêchant de répondre.”

C’est bien cela. Ces pensées s’appliqueront à toutes les époques modernes de notre 'journalisme, sans en excepter une seule.

Le journalisme devient un obstacle à bien des intelligences, si les circonstances le font échoir entre les mains d’hommes politiques aveuglés par le triomphe de leur parti, s'ils ne travaillent pas à l’avancement de leurs propres intérêts, ou a l’assouvissement d’une vengeance longtemps préparée.

Danger surtout, parce que, puissants, déterminés, obstinés, et maîtres d’une arme invincible, l’argent, ces conducteurs d’hommes peuvent détourner l’opinion publique de sa véritable voie, lorsqu’ils ne tuent pas quelquefois des réputations fondées, peut-être des gloires nationales.

La puissance du journal est en raison des appétits toujours grandissants et des influences

souvent désastreuses exercées sur les événements les plus terre-à-terre, comme sur les destinées d’un peuple.

Et sa domination ne s’arrête pas seulement aux c-lioses publiques ou privées, elle s’applique encore à chercher la solution des problèmes spéculatifs de la philosophie, de la science; elle s’attaque aux problèmes esthétiques, à l’art, à la littérature dont elle dirige le mouvement quelquefois, hélas ! selon le caprice de meneurs intéressés et sans vergogne.

Dans notre pays, on peut se poser bien des questions relativement à la puissance incontestable du journal. Y gouverne-t-il l’opinion publique et jouit-il de certaines libertés ?

Sans vouloir entrer dans le domaine purement politique dont les controverses suscitent souvent chez nous des haines inextinguibles, le journalisme mérite-t-il réellement, depuis un demi-siècle, de s’intituler le défenseur de nos droits publies ?

D’abord, pour défendre certaines opinions, il faut être convaincu de leur valeur intrinsèque, et, en outre, les partager entièrement. Il faut être bien convaincu des résultats immédiats qu’elles pourront apporter dans l’application, et qu’elles ne sont pas déjà des instruments dangereux entre les mains d’agioteurs ehontes qui les ont fait servir, selon une conscience malléable et peu scrupuleuse, à des fins interlopes à 1 abii de toute impunité.

On se permettrait bien de qualifier de journaliste honnête celui qui, partageant les idées politiques d’un parti, après les avoir envisagées sous le côté le plus profitable a l’intérêt public,

mettra an service de cette cause, considérée comme digne de la plus minutieuse attention, la meilleure part de son talent et de sa conscience de libre citoyen.

Mais auriez-vous la même admiration pour ce journalisme sans âme qui, n’ayant pas d’opinions à exprimer, se pliera aux exigences d'un parti au pouvoir; vendra ses influences, moyennant certains privilèges et certains patronages, sans regarder aux conséquences futures d’un pareil pacte, et sans se demander quels désastres pourra occasionner un tel contrat illicite avec des consciences achetées au prix de l’or?

Que sortira-t-il d’un semblable dévergondage ?

Il arrivera ceci: Le peuple naïf et bonasse, presque toujours facile à convaincre, se sentant le besoin d’être renseigné, et voulant saisir le vrai côté des problèmes politiques, mais sans éducation suffisante pour arriver à se débrouiller dans ce dédale des charabias parlementaires, se laissera leurrer. Il donnera alors une fausse interprétation aux événements intentionnellement défigurés, et s’aventurera dans des conclusions presque toujours dangereuses et périlleuses pour des esprits peu habitués à discerner et à penser. Quoi que nous en disions, du reste, certain journalisme en est arrivé, en ces temps de tourmente et de versatilité, à rester avec acharnement l’esclave d’une faction, d’une collectivité, le jouet momentané d’ambitieux sans mesure, la proie d’accapareurs méprisables, qui veulent faire servir à leurs fins le peuple qu'ils dédaignent la plupart du temps, et qu’une influence perverse, mais inévitable, ne manque pas d’aveugler eux-mêmes et de tromper misérablement.

Immanquablement alors, le journalisme périclite, finit par ne plus agir sur l’esprit populaire ; et l’on s’aperçoit bientôt que, faible et indécis, il devient le pantin grimaçant mu à volonté par une main invisible.

Pour reprendre ma pensée isous une autre forme, remarquons ce fait : L’expansion surhumaine de la presse en général, les appétits grossiers n’ont plus de borne. Le journaliste devient l’esclave du péculat, sans regarder aux résultats du travail journalier dont il n’est souvent redevable à personne, ou gratte-papier empêché d’imprimer ses propres opinions et se contentant de recommencer tous les jours l’article imposé, payé et destiné à tomber demain dans l’oubli, sans laisser de trace, si ce n’est le mal semé au hasard de la route.

Car il en sème par négligence, par dépit, la plupart du temps, par inadvertance, par omission et par calcul.

Ayant eu jadis de fortes ambitions littéraires, — et souvent justifiées, puisque le journalisme foisonne de talents véritables ayant rêvé d’écrire des œuvres de réelle valeur, — il se voit maintenant, après bien des tâtonnements et des indécisions, relégué à l’entre-sol d’une rédaction souvent boiteuse, soumis à des besognes humiliantes, à des compromissions, à des contacts odieusement prosaïques, qui se dressent comme un défi aux nobles aspirations, aux illusions qu'il n’a cessé de garder et d’entretenir jusque dans sa vieillesse.

Et toute sa vie s’écoule ainsi à compromettre son talent, à s’anéantir devant l’insuffisance besogneuse de ses chefs, devant 1 hiérarchie, devant

l’ingratitude. Il en éprouve une profonde tristesse, mêlée quelquefois de résignation philosophique, mais souvent troublée par une rage sourde qu’il tourne, par dépit justifié, contre d’anciens confrères plus favorisés par les circonstances et pouvant se livrer à des travaux exclusivement artistiques.

Il se sert alors de sa plume, indécise et tremblante, pour louanger à outrance des médiocrités, s’il a conservé dee amitiés, car il a le cœur bon de l’ami qui veut “ rendre service ”, ou pour abattre sans merci des œuvres qui n’a même pas lues, suprême vengeance contre l’infortune où le sort l’a plongé.

Mais disons-le en passant : il ne faut pas attribuer cet état déplorable des choses qu’à ce pauvre journaliste ; on doit plutôt s’en prendre au milieu où il vit, à cette époque tourmentée, emportée comme dans un tourbillon, où l’on s’agite comme sur un perpétuel volcan, à ce siècle où, devant le souci de faire mousser un petit produit commercial aux quatre coins de la terre, et par la toute-puissance de l’or, on n’hésite pas à sacrifier les pures productions de l’intelligence reléguées aux noirs carrefours des colonnes où nul ne les lit plus, enfouies et perdues qu’elles restent dans le fatras insignifiant, mais rémunérateur, des grandes réclames à l’américaine.

Bien peu de nos journalistes ont conservé l’indépendance de leurs opinions. Quelques-uns cependant furent épris de liberté. Arthur Buies fut de ceux-là : je ne pourrais le passer sous silence. Chroniqueur nourri de transcendance, Buies prophétisait a l’exemple de ses maîtres français.

Né journaliste, il déplorait la pénurie du journalisme, et, toute sa vie, il s’insurgea contre l’esprit peu littéraire de nos quotidiens remplis, jour par jour, d’insuff lisantes et prétentieuses petites chroniques, étalant de vieilles rubriques, et privés de véritable critique littéraire.

Il proteste surtout contre l’habitude de vouloir briller par des boutades de mauvais goût, contre la prétention des sous-Faguet que le hasard dirige et qui font se pâmer d’aise les badauds de l’enthousiasme.

Il déplore l’incompétence à distinguer les poèmes de nos meilleurs poètes et la promiscuité déshonorante qu’on leur impose si, par hasard, on les imprime sans erreurs typographiques, ce qui arrive assez rarement. Mais ce qui l’exaspère davantage, c’est que généralement, le journal nous présente, sous forme de miroitement, la verroterie de quelques poèmes incohérents et soufflés, ou quelques sonnets à facettes sur un événement sans intérêt et que “ monsieur tout le monde ” a défloré sans pudeur.

Buies s’est évertué à faire comprendre à ses nombreux lecteurs que la presse est supérieure, d’autant qu’elle possède de fortes qualités littéraires.

Or, selon lui, pourrait-on prétendre, chez nous, que nos journalistes apportent à leurs quotidiens autant d’esprit, de verve et de clarté que dans la moindre feuille d’une province française, par exemple ? Ont-ils le sens véritable de leur mission sociale et intellectuelle? Improvisés, la plupart du temps, les journalistes, nous dit Buies, ignorent leur métier, parce qu’ils manquent d une

forte culture, de cette culture dont le journalisme doit faire une véritable tradition.

Ils fabriquent un article comme ils fabriqueraient des meubles à bon marché, des robes, des machines agricoles ou des articles de camelotte.

Ont-ils seulement la conviction bien arrêtée qu’ils doivent être la pensée agissante et efficace, factrice de tant de responsabilités devant les contemporains, et surtout pour l’avenir de la race, si l’on conclut que leurs opinions s’infiltrent dans le cœur du peuple et qu’elles font souvent école, même sous le cachet de la fausseté, de l’imbécillité et de l’ignorance?

N’est-ce pas lamentable? La critique théâtrale

— d’autant qu’il s’agit de l’interprétation du répertoire français, depuis une vingtaine d’années,

— n’est-elle pas devenue d’une valeur marchande attribuée au plus fort enchérisseur et façonnée au désir des directeurs de théâtres? Toujours, inévitablement, la pièce interprétée, souvent par des comparses ou par des acteurs de complaisance, doit quand même nous apparaître comme le plus pur chef-d’œuvre et jouée par des artistes irréprochables, le journal ne manquant jamais d’employer, pour les louer, des formules conventionnelles, vides de sens et de vérité.

Et quant à la critique, à proprement parler, elle se pare de diatribes ou de ternes sermons sur la beauté, sur Part, et son but est souvent d’abaisser des écrivains pleins de belles promesses pour l’avenir, — si elle ne les passe pas sous silence intentionnellement, — au bénéfice d’écrivains d’aucun mérite, ou de rimailleurs boursoufflés, sans aucune notion de rythme, de mesure et de culture littéraire.

Enfin, comme conclusion, on croirait souvent que le journal semble mobiliser dans ses colonnes toutes les médiocrités besogneuses pour nous démontrer, une fois de plus, qu’en essayant de se tromper lui-même sur le travail journalier qui l’avilit, il finit par leurrer le lecteur sur le véritable rôle du journalisme, dans un pays où il devrait être surtout d’une qualité hautement littéraire et intellectuel.

Voilà ce que pensait Arthur Buies et ce qu'il a souvent exprimé dans ses chroniques, dispersées aux quatre vents de sa vie aventureuse, mais qui restent, pour la postérité, dans leur ensemble, un des meilleurs arguments, un des plus vigoureux enseignement que nous ait transmis la génération précédente par la voix de son plus talentueux moraliste caché sous le manteau d’un prêtre de Dodone.

Car, dans un autre ordre d’idées, Buies est le digne successeur d’Etienne Parent, journaliste de la première heure, et qui représente à lui seul la pensée d’un peuple à sa formation.

Mais je poursuis.

Dans ce pays comme dans bien d’autres, d ailleurs, les journalistes de la qualité de Buies sont

assez rares. . .

Nous voyons souvent des jeunes gens, trais émoulus des classiques, se trouvant une vocation, devenir les esclaves volontaires de la copie, alors qu’ils avaient espéré, en même temps, décrocher la gloire, dans l’exercice d’un métier jamais complètement appris, mais devenu pour ces pauvres ratés, et pendant toute leur vie, un triste fardeau, pour’ en arriver, en dernier ressort, à ne plus compter sur la piètre rémunération qu’ils reçoi-

vent, misérables reclus, pauvres sacrifiés, avortés de la littérature, qu’un meilleur sort eut orientés vers une destinée peut-être brillante.

Le journalisme, croyaient-ils, devait leur apporter le bien-être et la joie si consolante des satisfactions intellectuelles ; ils n’ont réussi qu’à publier avec effort quelques essais boiteux, à l’insp de leurs supérieurs dont les préoccupations journalières ne sauraient s’éloigner des contingences humaines et des intérêts matériels. Aussi, ces abandonnés finissent-ils par considérer le travail quotidien comme une source d’ennui perpétuel, comme une tâche expédiée sans complaisance, recommencée le lendemain. Bientôt, ils n’auront plus rien à broder d’intéressant sur le canevas rude et monotone de l’information, de la nouvelle à sensation, du renseignement obtenu souvent par adresse ou par ruse.

Et, avec tout cela, emportés dans le mouvement perpétuel, car on les oblige à faire vite et grand, dans le bruit assourdissant des machines et des solliciteurs de réclames, ils jettent sur le papier des bribes d’idées jamais digérées, n’ayant pas le temps de peser, de juger, de conclure, pressés par l’heure fugitive, forcés par les circonstances à servir à un public avide et grossier une pâture littéraire ne devant laisser, sans doute, aucune impression durable, imaginant avec effort des articles jamais signés et inévitablement voués à l’oubli.

Voilà le sort de la plupart des journalistes au commencement de ce XXe siècle de progrès.

Mais remarquez-le : je ne veux parler ici que des plumes brisées à ce perpétuel recommen-

cernent du travail journalier et appartenant quand même à la véritable lignée des journalistes nés.

Nous pourrions nous arrêter ensemble aux bas fonds du journalisme, à celui dont la pitoyable mission est de rechercher le scandale à sensation, les potins venimeux, les commérages empoisonnés, substituant les anecdotes de la rue aux crimes passionnels, aux viols révoltants, aux chantages éhontés ! Que deviennent alors les intérêts vitaux du moment? Que deviennent les œuvres de l’esprit et le développement littéraire et artistique d’une race, entre les mains de pareils faiseurs ! Mais passons.

En jetant les veux sur notre société contemporaine, nous pourrions nous demander à ce propos combien de feuilles existent chez nous exclusivement consacrées aux choses de la littérature.

Avons-nous réellement tenu nos promesses dans l’exécution du programme que j’indiquais plus haut, en parlant du “ Courrier de Québec ”, du “ Canadien ”, du “Spectateur” et des autres ? Il ne faut pas cependant l’oublier : nous avons eu des mouvements, des idées, des groupes à défendre. Nous entendons dire tous les jours: A quoi bon, nous avons trop peu d’écrivains; nous nous engourdissons dans le silence du cabinet, c’est pourquoi si peu d’œuvres voient le jour.

A qui la faute ? L’humble poete, victime de l’apathie, est relégué depuis longtemps au banc du mépris et regardé comme un être à part, comme un objet de luxe, comme un phénomène inutile à la société— ironie du sort!— et dont on ne sait pas que, le plus souvent, dévoué a son art,

il cache avec soin sa honte, sa douleur et sa misère. Lui croiriez-vous, par hasard, le courage de se défendre lui-même avec ses propres moyens, et d’affronter ce public indifférent, alors qu’il se sent méprisé et abandonné? Qui donc pourrait le sauver de l’effroyable abandon, ce survivant perdu sur un radeau de la Méduse, si ce n’est le journal, cette unique puissance capable de contrôler l’opinion publique ? Mais pensera-tdl vraiment à sauver le pauvre agonisant du naufrage où il sombre? En a-t-il le temps?

Et les groupes ? Si, par hasard, une idée germe dans un cerveau enthousiaste, que fait-on pour la perpétuer ?

Ah ! combien il est difficile de distraire le journaliste contemporain de ses précieux instants uniquement employés au souci de l’augmentation des ressources nécessaires aux tirages fabuleux ! Oserait-on compromettre l’existence financière d’un quotidien, sous le fallacieux prétexte d’arrêter l’attention du public sur le mouvement d une pensée dont personne ne songera demain ?

Autant le cosmopolitisme nous sera funeste, autant la concurrence turbulente des journaux à prime, le nombre des tirages rapides au bénéfice des réclames commerciales, l’envahissement des colonnes par un reportage avide de satisfaire la curiosité passagère du public, seront une pierre d’achoppement à la littérature de l’heure présente, lui feront subir une dépression croissante et l’arrêteront dans sa marche ascendante.

En réalité nous vivons dans une époque bien étrange. Depuis un quart de siècle à peu près, vous le savez, la pensée universelle tend de plus

en pins à se simplifier. L’électricité et la rné canique appliquées sont en train de supplanter la tradition.

L’art musical s’est transformé et vulgarisé an des premiers au moyen du disque phonographique. L’âme des Beethoven, des Mozart, des Chopin et de tous les grands maîtres, ne rend plus les mêmes accents. On tente de faire l’éducation populaire en substituant la facile interprétation mécanique des chefs-d’œuvre de la musique universelle à l’interprétation, orchestrale ou personnelle. Et lorsqu’on entend se dérouler, dans un vertige, un disque phonographique, avec ses sons rauques, criards et accompagnés de grincements déplorables, on a l’impression d’entendre moudre un produit du commerce. Immédiatement, l’enchantement disparaît, et l’inspiration géniale ainsi dénaturée, . nous laisse au cœur comme une sorte de déception, comme une

sorte de regret.

Au théâtre, que n’est-il pas arrivé ?

Le cinéma voudrait supplanter l’influence de cinq cents ans de représentations illustres dont l’écho, et sous l’inspiration des maîtres de la pensée, a fait se dérouler toutes les péripéties de l’âme humaine, tous les grands problèmes de la psychologie, toute l’histoire universelle, toutes les traditions, toutes les funambulesques extravagances, et la comiédie de la vie, enfin. Quel rêve absurde ! Pressés de vivre vite, nous avons de même le désir de penser rapidement. Une représentation cinématographique fait dérouler devant nos yeux, durant deux heures et demi, trois ou quatre drames et autant de comédies mimés par des acteurs déplorables, le plus sou-

vent, par des clowns et des pitres recevant des salaires enviés des rois même.

Un pareil spectacle n’entame pas beaucoup notre budget, mais cela ne nous orne pas non plus l’intelligence. Des faiseurs de scénarios se sont chargés de nous traduire par le geste le chefd’œuvre d’un grand poète. Le dialogue disparaissant, toute intention psychologique en est exclue de ce fait. L’armature, le squelette du roman ou du drame seuls subsistent. L’échafaudage en est boiteux, car ôn y pousse le cynisme jusqu’à en changer l’intrigue et les personnages, selon le plaisir d’un directeur impitoyable. Puis, il faut plaire aux yeux, bien plus qu’à l’esprit. Il faut de l’émotion factice, du mouvement, toutes les sensations matérielles, enfin. Et on en arrive, par le décor naturel ou truqué, tellement luxueux, qu’il entraîne une dépense d’un quart de million, à nous procurer des illusions, à nous faire revivre des faits au détriment de la vérité scientifique, historique et souvent esthétique. Voilà ! Et pour compléter cette nomenclature, puisque nous en sommes au journalisme, il est devenu, disons-le, en certain lieu, le cinématographe ou le phonographe, si vous voulez, des faits journaliers. Il néglige les intérêts intellectuels, mais fait se dérouler, en de nombreuses colonnes, le plus d’événements sensationnels possible, afin de frapper davantage les imaginations maladives. Les tares de la société, les crimes, les laideurs y passsent tour à tour, sans égard à la morale. Les spéculations véreuses, les scandales des sociétés, les compromissions éhontées s’y étalent à l’aise. Ce panorama des plaies humaines nous apparaît alors

comme un cataclysme, nous laissant la douloureuse impression d’assister au triomphe du vice sur la vertu, et nous apercevons le monde abdiquant tout idéal, et s’aventurant, poussé comme par un ressort fatal, vers une déplorable et mystérieuse destinée.

Mais je m’arrête ici et je conclus.

Uu principe dit que, sans le droit d’exprimer librement sa pensée, sous condition de ne pas outre-passer ses droits, il n’y a pas de liberté, il n’y aura jamais de liberté. Il faut s’expliquer. Les agissements d’un gouvernement ne doivent pas être seulement l’occasion de débats parlementaires; le rôle du peuple est de les peser, de les discuter, d’en connaître la portée; mais encore, pour en arriver à ce résultat, faut-il en laisser la libre discussion à des homtmes méprisant toute intention vénale, ne cherchant pas, sous l’empire d’une pression latente, à tromper le peuple et à l’induire en erreur.

En conscience, nous devons jeter l’anathème à la face de ces ignobles besogneux, se servant de la littérature comme aceessoir, abusant de la liberté de la presse clans un but inavouable, servant leurs ambitions effrénées avant les intérêts et le bien-être du peuple qui, d’ailleurs, la plupart du temps, les méprise en silence.

Mais doit-on, par suite de l’abus révoltant d’une liberté, condamner sans réserve tous ceux

qui en jouissent ? . .

iSi on le considère comme le porte-voix, indispensable des justes revendications populaires, il est de toute importance de mettre ce pouvoir d’exprimer l’opinion du peuple entre les mains d’agents dignes à tous points de vue d assume .

line telle responsabilité. Le pouvoir établi ne doit donc pas agir directement sur le journalisme; au contraire, le journal doit répandre librement et honnêtement ses lumières, en vue d’éclairer la foule sur ses intérêts les plus en jeu. L’avenir d’une nation doit la rendre l’esclave du bon droit; et isi la puissance de l’or s’affirme de plus en plus, à une époque de surexcitations matérielles, comme conclusion, la presse ne doit jamais se faire la complice des agioteurs effrénés, dont le rôle odieux est de juger la valeur d’une race à sa prédominance financière dans le monde.

Si le journalisme devient la créature d’un parti, il perd sa liberté et devient le monopole au bénéfice souvent d’exploiteurs peu scrupuleux des moyens employés au triomphe de leur cause.

On pourrait entendre encore par liberté, nous dirait-on, la représentation de l’opinion générale d’une nation, le devoir de défendre sans arrière-pensée les nobles aspirations longtemps caressées, la ferme volonté de sauvegarder les intérêts nationaux.

Il est ceci à considérer: Si nous sommes encore, chez nous, éloignés de ces résultats, c’est que le journalisme, s’il n’est pas l’instrument reconnu du pouvoir, craint le pouvoir considéré comme la seule puissance capable de le réduire au silence. Ce n’est plus jouir alors de la liberté.

Mais n’exagère-t-il pas quand même? Si la liberté lui vient d’un droit acquis par des siècles de luttes, aucune volonté ici-bas ne devrait l’empêcher d’en profiter. Dans le cas contraire, il n’a plus pleinement conscience de sa force incalculable, de ses privilèges et de sa mission.

Un fait plus grave se présente encore: S’il n’est pas convaincu de jouir d’une liberté sans entrave; s’il se croit l’eselave nécessaire de l’opinion des partis; si, enfin, il perd de son autorité sous l’empire d’une fausse crainte, de menaces on de compromissions, il n’y a plus alors de liberté pour personne; car le peuple, dans ses justes revendications, ne peut plus conquérir la vraie liberté à laquelle il aspire, sans l’appui de la presse nous apparaissant comme l’arme la plus puissante et la plus indispensable à la conquête de toutes les libertés humaines.

Le jour où nous en arriverons à comprendre ces vérités, le journalisme redeviendra l’écho de toutes les âmes destinées à jouer un rôle prépondérant au milieu d’une race policée et ivre ellemême de liberté.

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