CHAPITRE PREMIER
La Lroi de Persistance.
La langue française, je yeux dire, la littérature naissante, eut d'illustres et immortels ancêtres. La multiplication de ses moyens ne lui fut pas donnée d'un seul coup. Un idiome ne se crée pas de lui-même : en prenant ce que d'autres ont de substantiel et de beauté, il s'épure et se fortifie. A cette discipline d'assouplissement, il acquiert plus de force, d'intelligence, de pureté et d'énergie.
A ses débuts encore, il a trop conscience de ses faiblesses pour ne pas aspirer à monter plus haut; il se sent le besoin de vivre, il voit la nécessité d'une protection puissante qu'il puisera dans l'idée de perfection : ce sera là l'élan vers la rayonnante Beauté qui est comme l'aclieminement vers l'éternelle durée.
2 DES influexcp:s françaises
Nous cassistous alors <iux priucipaux moments de son évolution à travers neuf siècles : Eome, après la conquête des Graules, y imposant sa langue, le celtique supplanté, les barbares triomphant, le grand travail de formation qui s'affirme davantage, les Francs, enfin.
L'antiquité latine tombée en désuétude, le latin littéraire subsistera. La civilisation s'étant implantée sur le sol Gaulois, après y avoir jeté ses racines profondes et durables, nous voyons, au IVe siècle, une transformation complète, faisant de l'Aquitaine un centre de raffinement littéraire qui, sous la pression barbare, retourne cependant et bientôt à la décadence primitive. Puis, les Francs, profitant du contact de la civilisation romaine, éprouvent les douces émotions de la poésie Ij^rique. Quoique traduisant leur inspiration en langue tude^que, ils ne manquent pas, néanmoins, de manifester un certain génie particulier, jusqu'au jour où, délaissant leur langue, ils s'amalgament avec le latin littéraire, épave de l'antiquité disparue. Puis, après de nombreuses modifications, ce dernier cédera la place au langage rudimen taire d'où sortira le vieux français, tel que nous l'indiquent les textes conservés.
Le temps nous amènera alors une série de transforaaations logiques qui, depuis l'envaliissement des Gaules jusqu'à nos jours, fera surgir du latin pcwpulaire mélangé de grec, de celtique et de tudesque, radmirable français que perfectionneront plus tard les Rabelais, les Ronsard, les Malherbe, les Montaigne, les Molière, les Racine, les Corneille, les La Fontaine, les Chateaubriand, les Rousseau, les Victor Hugo, pour
ue nommer que cette illustre pléiade, et le XIXe .siècle dans son incomparable splendeur. Ce sera là le couronnement de neuf siècles de luttes et d'un travail gigantesque accompli au prix de tant de sacrifices.
Cette puissance surhumaine de la perfection graduelle, cet effort, aux débuts, à créer une œuvre durable, incitera la France à rassembler ses forces intellectuelles pour le besoin d'une solidarité collective.
De ce moment, peut-être, nous voyons la désorganisation du latin. Peu à peu, les hommes s'aper(;oivent qu'ils ont modifié leur langage : c'est l'aube du roman, du français. " Les terminaisons latines sont tombées ; les mots se sont ramassés autour de la syllabe accentuée ; le sens des flexions s'est oblitéré, réduisant la déclinaison à deux cas. Dans sa forme indigente de langue synthétique dégénérée, l'ancien français enveloppe et manifeste déjà un génie analytique: organisme mixte qui relie les formes extrêmes, et nous aide à passer du latin, si riche des six cas de sa déclinaison, au français moderne qui n'en a pas." *
Par tous ces moyens d'évolution, se bâtit lentement et graduellement l'édifice indestructible de la langue française; par cette solidarité, s'éveille la loi de persistance, la loi d'une durée éternelle; de cette mobilité surnaturelle, surgit le don d'universalité contre les coups du temps qui ronge et qui tue.
M. Etienne Lamy disait en parlant de la loi de nature : " L'individu, s'il vivait isolé, succom-
M. G. Lans-on. Histoire de la Littérature française.
berait sous les forces hostiles des êtres et des choses. Devenant chef de famille, il multiplie ses chances de vaincre la nature par le travail, les autres hommes par le courage." Par compaa*aison, la langue française s'assimile à l'individu. Elle a subi la loi de nature. Jamais elle ne resta isolée: elle enfanta des œuvres durables et solides comme le roc, des œuvi'es dont la puissante originalité, débarrassée des contacts pleins d'artifice et de conventionnel, lui vaudront, dans le monde, une prépondérance marquée, une suprématie incontestable.
Mais si le français se constitue de nombreux dialectes dont les cinq groupes sont le picard, le normand, le poitevin, le bourguignon et le français proprement dit; si, à ses origines, il subit des influences capables de modifier quelque peu son cours, il ne manquera pas, néanmoins, 4 dans sa marche ascentiontfelle vers sa perfection, — ce qui est une marque de sa persistance tenace et constante, — de conjurer les causes d'anéantissement de sa vitalité, en sauvegardant, toujours et inlassablement, ses traditions originales.
Dès qu'il a pris sa forme, sinon définitive, du moins prépondérante, il n'accepte plus de souveraineté, il en impose une. Il se revêt d'autorité et s'entoure d'une défiance systématique qui consiste à écarter tous éléments étrangers, toute promiscuité corruptrice de son vocabulaire déjà riche de verbes et de mots sonores, toutes les influences extérieures et délétères qui empoisonnent et détruisent.
A mesure que les rois de Fmnce rattachent de nouveaux " territoires à leur couronne," la lan-
giie française, loin de subir des influences extérieures, dispute son domaine aux autres idiomes, au celtique, à l'allemand, à l'italien, au basque, pour conquérir bientôt le titre enviable de langue officielle des classes dirigeantes.
Moins d'influences subies que de conquêtes nouvelles ajoutées à son domaine déjà si étendu.
En parlant du sort des races, de la Gi*èce et de Rome en particulier, M. Etienne Lamy encore, rattachait la cause de leur décadence au fait qu'elles s'étaient volontiers offertes aux " pénétrations étrangères et que, devenues des peuples de trafiquants et de matelots, elles s'étaient faites sur la surface cosmopolite des mers, une âme errante, attirant comme la mer elle-même, recevant et mêlant dans sa promiscuité et stérilisant d'un sel commun les eaux des divers pays."
Et d'un autre côté, si l'Inde et la Chine — pour ne parler que de celles-là, car il y en a une infinité d'autres, — ont pu conserver intactes leurs traditions et leurs mœurs dans toute leur intégi-ité, c'est qu'elles les ont su défendre contre tous les envahissements du dehor-s, c'est que la civilisation étrangère, avec toutes ses tares, ne les a pas atteintes et qu'elles ont su s'en préserver au cours de leur longue existence.
Si nous disons avec M. Etienne Lamy : ^' Les peuples ne meurent pas, ils se tuent,'' nous pourrions ajouter par comparaison: la langue française a survécu et triomphé, précisément parce qu'elle a su se défendre contre tout envahissement d'idiomes étrangers et nuisibles à sa formation, contre tout contact de dialectes hétérogènes, contre toute pénétration d'éléments corrupteurs. C'est ce qui, insensiblement d'abord, mais effica-
cernent ensuite, lui assura son inaltérable pureté, et partant, son immortelle beauté.
Les langues comme les peuples ne meurent pas, elles ise tuent de la même manière, et les causes de destruction appliquées aux uns se rattachent aux autres par analogie.
Nous pourrions apporter comme exemple les luttes formidables qu'eut à soutenir la langue française lors de la terrible croisade des Albigeois, au moment où la littérature provençale disiparut pour ne reparaître que quelques siècles plus tard.
De tout temps apparaît l'idée de persistance.
Après les Albigeois, ce sera la conquête de l'Angleterre, ce sera l'Italie méridionale, la Sicile, les deux côtés de la Manche, la Terre Sainte, la Grèce où la langue française eut un règne éphémère; et, plus tard, la Belgique, la Suisse, le Canada, l'Amérique.
Elle survit par son esprit de suite, par sa puissance de pénétration: elle conquiert le monde. Elle deviendra plus tard la langue de la pensée sous toutes ses formes. Elle triomphera par delà les océans : ce sera, après tant d'efforts pour son développement, la conquête de l'esprit humain dans le domaine de toutes les idées connues.
Mais la France, à travers sa longue existence, n'eut pas seulement à faire la conquête de la pensée : elle eut à défendre son sol contre l'envahissement étranger; et, vous le savez, pour reprendre la plénitude de ses forces, elle dut passer par de rudes et longues épreuves.
Là encore nous apparaît l'idée de persistance.
La guerre de Cent ans a épuisé jusqu'à ses der-
AL* CANADA î
nières ressources. Le royaume des rois de France semble perdu au moment où nous apparaît la légendaire et sublime Jeanne d'Arc qui, la première peut-être, trouva cette formule que les siècles n'ont pas démentie: '^ La Finance ne saurait mourir."
Et la France est sauvée : les envahisseurs boutés hors du royaume, Charles YII maix^he triomphal vers Reims où il est couronné. L'histoire va prendre une nouvelle tournure, je devrais dire, l'histoire du monde civilisé, puisque, d'un bout de l'Europe à l'autre, le roi Charles devient le personnage le plus considérable, ce qui fait dire au doge de Venise : ^^ Le roi de France est le roi des rois, et nul ne peut rien sans lui."
Plus que jamais, la loi de persistance triomphe.
Si nous ipassons au règne du roi Henri, n'assistons-nous pas à une terrible guerre civile et étrangère ?
Cette guerre de quarante ans porte encore un coup terrible à la France. C'est la désolation déprimante, c'est la destruction, la famine, les privations: les villages sont la proie des loups, la mendicité s'affiche, la peste décime. Encore une fois, la France périclite. Va-t-elle mourir ? Xon. La France ne meurt pas. Sous la volonté magique de Sully, la charrue va reprendre le sillon, les champs vont se dorer, la vigne va retrouver son antique vigueur, le vin généreux va battre dans les artères de tous les cœurs, les industries vont renaître, et, du sein même de ce sol que l'on croyait désormais stérile, le soleil bienfaisant va faire germer le bonheur et la prospérité des anciens jours : la vitalité française va
revenir à son ancienne splendeur, ce qui fera dire à des envoyés extraordinaires à Paris : ^^ Le royaume de France, ipar les malheurs passés, n'a été diminué en rien de ses forces; le corps, très robuste, regaillardi dans la maladie, développé dans les épreuves, et comme ressuscité d'entre les morts, se relève." *
Cette fois, la Fmnce se sera relevée et pour longtemps, puisque bientôt apparaîtront Eichelieu et Louis XIV.
La loi de persistance continue son œuvre.
Dans l'histoire moderne, les exemples de la vitalité française se succèdent avec une rapidité foudroyante; vous en connaissez toutes les péripéties, n'insistons pas. Il est bon seulement de rappeler ici les paroles d'un grand ennemi de la France, puisqu'elles sont d'un chancelier de l'empire allemand.
M. Ernest La visse, l'éminent historien, nous les rappellent : " Aucun peuple, disait donc le prince de Bulow, n'a jamais réparé aussi vite que les Français les suites d'une catastrophe nationale, aucun n'a retrouvé avec la même aisance, le ressort, la confiance en soi et l'esprit d'entreprise après de cruels mécomptes et des défaites qui semblaient écrasantes. Plus d'une fois, l'EurQpe crut que la France avait cessé d'être dangereuse, mais chaque fois la nation française se redressait devant l'Europe après un court délai, avec sa vigueur d'antan ou un accroissement de force."
Toujours le triomphe de la loi de persistance.
Et remarquez-le : c'est encore sur des ruines
M, E. Lavisse. " La Vitalité française.
fumautes que la Frauee prouve aujourd'hui qu elle a gardé réuergie des aïeux. Elle en a donné la preuve hier, sa force vitale s'affirmera d'avantage demain par le triomphe de ses antiques vertus.
Pour reprendi'e une pensée exprimée plus haut, à travei-s toutes ces luttes sanglantes, que faisait la langue française ? Elle subissait la loi de pei-sistance.
Loin de s'amoindrir sous l'influence des événements glorieux et ininterrompus de l'histoire, la langue française, de siècle en siècle, se fortifie d'éléments variés et s'agrémente de formes nouvelles. Prenant au hasard du moment ce qu'elle pense utile ou nécessaire, elle se laisse souvent entraîner par son inspiration et rien ne peut entraver son mouvement vers une perfection toujours plus accentuée.
Tout lui sert à son évolution : les idées, le mouvement social et artistique, le contact des éléments étranger-s.
Tout dans l'organisation des autres races concourt à compléter son génie national. Elle a le don d'assimilation, comme elle sait créer au besoin des procédés nouveaux. Elle suit l'histoire du monde à travers ses changements et ses variations; et si elle se met en tète de la civilisation, c'est qu'elle ambitionne la suprématie intellectuelle. L'e.sprit français saura bientôt exi^rimer toutes les modifications des genres, tous les caprices des foiTues. Rien ne lui échappe.
Elle profitera tout autant de la féodalité décadente avec ses tares que de la sagesse des idéalistes du temps où ils apparaîtront.
Luttes religieuses et théologiques, de la science des abstractions et des sociétés sous leui^ divers aspects, tout lui sera profitable. Avec autant d'aisance, elle passera de 1 épopée guerrière ou chrétienne à la poésie romanesque, des mœurs dissolues aux vertus les plus divines, de la didactique au bon sens bourgeois, de la satire et de la farce aux genres les plus sévères que présentent ces époques tourmentées.
Puis, après le XI le siècle imprégné de foi ; ai^rès le XYIe, illuminé par la radieuse Italie, digne émule de ses ambitions d'art ; après le XVIIe où la langue française prend définitivement sa place prépondérante dans le domaine des sciences et des lettres ; après le XVIIIe, pliilosopliique et grave, apparaît ce XIXe siècle, lumineux, romantique, imbu de savoir et de cet esprit rationaliste venu du siècle précédent, curieux de critique expérimentale, de vérité historique, pétri d'abstractions dont il veut faire la base de Tuniverselle insii)iration. Et dans ce mouvement gigantesque des procédés d'art et de la pensée humaine, toujours, la langue française domine.
Triomphe éblouissant de la loi de persistance, triomphe de l'esprit français ! Miracle de l'influence française ! Les races qui s'en imprègnent au point d'en accepter, souvent malgré elles, la prééminence, pour la renier ensuite, en subissent définitivement le charme miraculeux.
Mais je reviens à une expansion d'un autiM? genre, celle oii, selon M. Gustave Lanson, "la littérature porte la langue avec elle au lieu de la suivre, celle qui résulte de l'éclat de la civili-
AU CANAHA Ll
nation française et de l'influeuce spirituelle exercée à rétranger par ses écrivains.''
X'avons-noiis pas vu, en effet, des étrangers abandonner leur langue nationale pour cultiver le français ? N'avons-nous pas vu la France diriger peu à peu le mouvement intellectuel des provinces tout en y réformant les divers dialectes ? Son esprit de domination, je le disais plus haut, n'a-t-il pas porté la langue française par delà les océans à la conquête des deux Amériques ?
Et toutes ces wtoires, à ti'^vei^s tant d'événements, tant de revirements politiques, tant de heurts sanglants, eurent pour effet, sinon immédiats, des résultats du moins ])rotitables et durables qui, par l'effort des race^, firent rayonner sur le monde entier la splendeur de la pensée française sous toutes ses formes.
Donc, si nous remontons au XVIe siècle, la colonisation française dé^bute sous un règne heureux. Henri lY est à l'apogée de sa gloire. D'a- ))ord, roi sans royaume à peu près, il vient à bout de toutes les résistances, impose la paix aux Es- I)agnols, en 1598, et aux protestants par TEdit de Nantes. Par là, il termine une période de guerre civile et étrangère, le cœur de la France se remet à battre, l'abondance renaît. Ce qui fait dire à Sully, le grand ministre: " Labourage et pâturage sont les deux mamelles par lesquelles la France est alimentée et les vraies mines et trésors du Pérou.''
Le royaume de France retrouve son ancienne splendeur. C'est au même moment qu'elle prend pied en Amérique. Champlain fonde Québec : *
* Le Canada s'appellera " la Xoiivelle France."
12 DES IXFLUEN<.'KS FliAXTAlSKS
il est véritablement le fondateur du Cauada, comme plus tard Richelieu sera le véritable foudateur de la colonie avec les Jésuites.
Dans un pays où le climat est rude, mais sain, où le froment, le seigle, l'orge et l'avoine doivent pousser en abondance, le laboureur aura beau jeu. Il y a là de quoi tenter même les moins hardis. ^^ La découverte et l'exploration des territoires fut l'œuvre des meilleurs parmi les pionniers des origines. C'est ici que les Français excellent. Se jeter à l'aventure dans la brousse ou dans la forêt, allonger indéfiniment le ruban des itinéraires, inscrire de nouveaux noms sur les portulans et sur les cartes, s'exposer et se sacrifier au besoin dans des entreprises téméraires, voilà ce qui excite et fouette le sang de la race."*
Les débuts néanmoins sont des plus modestes. Les trois premières années de la colonisation voient à peine cinquante âmes, population des plus restreinte, en vérité. Après cinquante ans d'établissement, Québec compte cinq maisons, soit 675 âmes. Sous Talon, la population augmente à 8,415 habitants et à 12,000 au delà vers
Par étapes successives, la colonie se compose de provinciaux venus des divers i^arties de la France. Bretons, Normands, Angevins, lîourguignons, Poitevins, Picards, Eochelois, Saintongeois. Basques, tels sont les éléments qui composent la population de la Nouvelle-France.
Mais si l'on veut découvrir les raisons de la loi de persistance, il la faut rechercher dans le caractère même de la race, tant au point de vue
* G. Ilanotaiix, Préface à l'Histoire de Garneau.
du principe de sa vitalité, qiian puiut de vue de la conservation de cette langiie dont s'enorgueillit la pensée française. Ce principe de vitalité que le Canada français sait trouver en luimême, selon M. Gabriel Hanotaux, est un don, une aptitude particulière à la race. " La France s'installe et progresse sans recul au coeur des populations nouvelles ; elle giigne et fait tache d'huile." Le sol du Canada deviendra sa chair et son sang et, plus tard, " elle ne pourra plus s'arracher à un corps (jui sera devenu son être." *
C'est le miracle canadien qui prend source dans le caractère même de la race.
Et ([uel est ce caractère du Français? M. (lustave Lanson nous en fait le portrait d'après César, — et beaucoup d'après lui-même. Il parle, par exemple, de son amour de la nouveauté, de son sens pratiqu*e, de sa mobilité dans les résolutions à prendre, de son courage à toute épreuve, capable d'enthousiasme, i)ositif, aventureux, passionné de précision, avide de clarté et des larges horizons ju.sque <lans la maniff^station de sa pensée, tout de bon sens, se laissant guider par les idées, aimant le vrai jusqu'à l'exagération, i^cherchant la justice, indépendant, épris de liberté, ayant le sentiment de l'unité, tolérant pour les idées des autres, mais préférant les anit*iiêr à penser comme lui, sociable enfin, vaniteux et tenace jusqu'à faire croire qu'il a raison, alors qu'on lui prouve qu'il cotoye l'erreur.
'' L'esprit aventureux qui avait distingué à un si haut degré la noblesse française au moyen-âge, lorsqu'elle portait ses exploits des rivages bru-
* G. Hanotaux. Préface à l'Histoire de Garneau.
meux de l'Angleterre aux rochers arides du Jourdain, sembla renaître pour chercher en Amérique un nouvel élément à son activité.'' * Amour de la nouveauté allié au sens pratique. La première question qu'ils se posent, ces futurs colons, c'est la mise en valeur économique des vastes plaines qu'ils exploiteront. Incertains d'abord, ils hésitent, ils tâtonnent devant les obstacles de toutes sortes, créés tant par le climat que par les ennemis intérieurs; mais bientôt ils se reprennent, fixent leurs idées, se raisonnent, luttent avec un courage à toute épreuve et finissent par avoir raison des éléments et des hommes. " Capables d'enthousiasme, ils s'extasient devant cette nature impressionnable qui leur ouvre de grands horizons, ils s'exaltent devant les beautés sauvages de ces plaines fertiles. Ils sont positifs, ils savent que où il y a de la terre, les êtres naissent; car la terre veut l'homme et l'homme veut la terre." *
M raltitude des monts, ni la profondeur des forêts, ni l'étendue de la mer et des fleuves ne les feront reculer: ils ont l'esprit aventureux et le cœur bien trempé; ils veulent aller au fond des choses : ils sont pris du désir des conquêtes, ils s'enracinent dans le sol.
Cerveaux de précision, ils veulent limiter leur champ d'action : ils s'établissent sur le bord des fleuves laissant libre accès à la mer, afin de pouvoir coloniser plus vite. Mais ils aiment aussi les beaux sites, les paysages enchanteurs, ils veulent de la clarté, des horizons sans obstacles, des
* Garneau, Hist. du Canada, page 60 ; Ed. Alcan.
* G. Hanotaiix, Préface à l'Histoire de Garneau.
AI < ANAILV 15
ciels majestueux. Dans les multiples mauit'estations de la nature, ils trouvent l'objet de leurs rêves futurs, ils y puisent l'enthousiasme jusque dans leurs pensées de chaque jour. Ils ajouteront de la coquetterie aux joies de l'existence, "' ces fistons des paroisses qui portent une bourse aux cheveux, un chapeau bro<lé, une chemise à manchettes, des mitasses aux jambes et qui, dès qu'ils sont en âge d'être mariéi?, ont chacun un cheval." *
Ils apporteront à ces joies leur e.sprit de bon sens en dêfnchant sans relâche, afin de faire de l'épargne et de la dépense, afin de se créer i)lus d'aisance.
Ils se laisseront guider par cette idée que ix)ur posséder, il faut peiner. '' car le gain ne s'obtient que par un lalxnir patient et quotidien et de j)etits triomphes successifs." *
Ils seront loyaux envers leurs compagnons de luttes, car ils aiuient la vérité sous toutes ses faces. Ils feront justice à tout le monde et chercheront à se tenir sans cesse en bonne intelligence avec les sauvages, leurs ennemis naturels. Mais en toutes relations intimes, ils ne voudront jamais sacrifier leur indépendance, épris de liberté et fier de leur origine.
Exposés chaque jour, nous devrions dire chaque nuit, â toutes les embûches, à toutes les attaques possibles et sournoises, ils seront unis dans la vie comme dans la mort, en proie aux hostilités constantes des tribus nombreuses, ayant l'œil ouvert et l'âme sereine, malgré les angoisses de
" M. G. Hanotaux, Préf. Garneau, p. VII; Ed. Alcan. * M. G. Hanotaux, Préface Garneaii, p. XI; Ed. Alcan.
réloigiiemeiit et les soucis de ratteute, lorsqu'ils se sentent emmiirés derrière les palissades de leurs forts.
Et, plus tard, lorsqu'ils verix)nt surgir des croyances étrangères, ils prêclieront la tolérance et Famour, respectant les idées des autres, tout en cherchant à les rallier à leur cause pour le besoin du succès commun, mais surtout pour ne jamais faire mentir la loi de persistance à laquelle ils ne sauraient faillir eux-mêmes.
Donc, jusque dans Tadversité la plus noire, tenaces jusqu'au suprême sacrifice d'eux-mêmes, sans un murmure, sans un recul, ils donneront il la défense du Canada français des Montcalm, des Closse, des Dollard, des Hertel, des Mde de La Tour; et si, dans leur indom)i:> table fierté, ils n'ont pu conserver le continent à la mère-patrie, ce n'est cependant pas " l'énergie locale ni la fidélité de la colonie qui manquèrent. La faute est ailleurs : ce qui a manqué à la Franee de l'ancien Régime pour garder ses colonies, c'est l'esprit de suite et l'esprit de sacrifice à l'égard de cette famille lointaine que l'esprit d'aventures avait essaimêe de par le monde." *
Tels sont les principes, à peu près, de la vitalité française au temps de la colonie quant à ce qui regarde son développement matériel et son esprit de conservation.
Mais eette loi de persistance, le colon ne l'a-t-il pas aussi appliquée, lorsqu'il s'est agi de la défense de la langue française, transportée par delà les océans ? Et cet esiprit de conservation de la langue, ne l'a-t-il pas su trouver en lui-même ?
M. G. Hanotaiix. Préf, Garneaii, p. VII, Ed. Alcaii.
Qu'est-ce qui fait la force et la beauté de la langue ? Les cinq principaux dialectes qui constituent le français : picard, normand, poitevin, bourguignon, angevin, après des fortunes incertaines et inégales, selon les événements politiques, ne finirent-ils pas par céder au français des formes qui leur étaient chères et par se fusionner définitivement avec lui ? Rappelonsnous qu'au début, après la réduction de la Gaule sous la loi de Rome, l'on voit ce fait étonnant que. du mélange, de l'accouplement merveilleux du génie venu de la culture latine avec des éléments et des mentalités divers, de ce travail de désorganisation du latin populaire, de l'analyse et de la décomposition des mots, naît le désir d'unifier la langue, si l'on peut dire. De ce jour, le français moderne apparaît déjà avec toutes ses promesses de grandeur et de durée. Qu'importe les vicissitudes de la politique, qu'importe le revirement ou le renversement des différents domaines où ces cinq dialectes sont parlés. Une inflexible destinée veut que, de leur fusion, surgisse l'âme de la véritable littérature française.
Et cette ame toute vibrante et toute imprégnée de l'expérience des siècles où elle aura amassé des trésors de beauté et d'harmonie, de quoi se composera-t-elle ? Cet esprit français que nos premiers colons nous ont apporté de si loin, de quoi est-il né *?
Bien des éléments s'ajoutent à son charme primitif, puisque tant de dialectes se sont prêtés à sa formation comme à sa perfection future.
A l'ardeur véhémente et souvent impétueuse, ordonnée et généreuse de la Picardie, vient se joindre le tempéramment positif, altier et ambi-
18 DES INFLUENCES FliANlJAlSES
tieux de la Normandie au cœur généreux et sans recul ; à la précision calculée, à rattachement durable, aux idées d'un Poitou, s'ajoutent la sensitive et imaginative Bourgogne où circule le vin le iplus généreux qui soit, en même temps que bat le cœur le plus enclin à l'enthousiasme ; à Fâpre énergie et à la ténacité du Breton, traditionaliste, rude, fort, et dont les larges épaules résistent comme ces chênes noueux que les légendes armoricaines nous représentaient presque comme des divinités, vient se gretïer la fertilité de l'Anjou dont les rieuses campagnes influent sur les caractères comme sur les imaginations.
Voilà, en quelques mots, d'où sont nés l'âme et Pesj^rit de la langue des aïeux.
Toutes ces qualités sont d'ailleurs bien françaises, et la langue en a é])rouvé l'ascendant au cours des siècles, alors qu'elle se les assimilait et qu'à l'aide d'une lexicologie savante, elle cherchait et découvrait, dans la valeur des mots qu'elle créait, des considérations d'ordre moral et philosophique, saiis excepter les questions multiples d'où naquit la philologie. ^' La langue, disait Leibnitz, est le meilleur miroir de la pensée humaine, parce qu'une analyse stricte des mots et de leur signification fait mieux connaitre que toute autre chose les opérations de l'entendement."
Oui, la langue est le s^plendide miroir de la pensée française. Elle s'est attachée à nous dépeindre la beauté des paysages, la splendeur des monts, la richesse du sol, tous les secrets de l'âme. Elle fut et resta l'inspiratrice de nos sentiments. Elle nous prend dès le berceau pour nous con-
XV CAXAT>A 19
duire à travers les méaudres tourmentées de la vie jusqu'aux portes de la nécropole où reposera notre cendre. Elle fut et sera l'instigatrice des grands mouvements comme des profonds revirements politiques. Elle créa des empires, découvrit das continents, traversa les mers et s'empara des vastes plaines inconnues, espoir de l'avenir, terres fécondes où. vibrante et frémissante, la pensée fera des mondes nouveaux, i)ensée créatrice, pensée surhumaine dont les nations ambitionneront la suprématie au cours des siècles nombreux et changeants.
O langue des aïeux, eau sans cesse jaillissante qui surgit, lumineuse, du cœur des mots, tu retombes et t'éparpilles en perles; tu chantes, tu jases, tu formes, en t'exprimant, comme une aile déployée et de neigeux rameaux î
Tu te roni£ts, tu sursautes, tu sais imiter les plaintes du saule au clair de la lune, tu t'écroules en cascade.s, tu décrois à volonté, tu te transformes en nuages vaporeux. Tu es sœur d'Ariel et vas au besoin ceindre l'écharpe aux tons changeants de la fortune où l'on voit par instant se jouer le ciel tout entier. Et, lorsqu'un soir, une âme féminine, rêvant devant le jet qui pleut en neige du grand bassin, se laisse caresser par Teau pure et rafraîchissante, tandis que tu laisses tomber pudiquement les voiles qui t'enveloppent, tu peux alors à volonté jouer avec l'infiniment petit -i- inapperçu des yeux, ou jongler avec les astres dont les rayons éclairent largement les mondes visibles î
20 DES INFLUENCES IMtAXtJAISES
L'existence d'une langue, née autrefois dans un certain milieu, est brève ou longue selon que, pour des considérations d'ordre moral ou philosophique, la destinée lui assigne un rôle secondaire ou prépondérant dans le monde.
Malgré tout le soin dont il Tentoure, un peuple i)ourra-t-il la maintenir indéfiniment, toute chose étant périssable, fragile et d'une durée relativement courte ?
N'en doutons pas pourtant: si l'homme transmet quelquefois un héritage accru de génération en génération, il communique aussi son langage dont les beautés, sans cesse accumulées, sont comme une garantie de la prospérité de sa race.
Tout étant relatif et déterminé, si nous étudions de près le destin des êtres humains et des langues, nous découvrons une loi d'évolution plus ou moins longue, selon les circonstances, les accidents et les hasards de l'histoire toujours soumise, elle aussi, à des lois changeantes et variées.
J'ai entendu dire ceci : Les plantes, les saisons, ont une période de création, de croissance, de dépression et de mort. Il en est de même de l'homme, il en est de même des langues. Toute saison naît, produit et meurt : le printemi)s rappelle l'enfance de la saison ; l'été, ITige mûr ; l'automne, le déclin ; l'hiver, la mort. De même en est-il de la nature humaine: elle a son printemps dans renfance, son été dans l'âge mûr, son automne dans son déclin, et son hiver dans sa fin inévitable. Les saisons ne produisent pas en tout temps, les hommes non plus, puisqu'impuissants
a lenfauce, ils s'épauouisseut lentement pour retourner vers riînpnissauce finale. Et les langues ressemblent à la nature, aux saisons, à riiomnie. Au début de leur formation, elles grandissent à peine, travaillent à leur développement, à leur accroiss'ement. Mesurées comme l'existence humaine, elles décroissent, se corrompent et finissent par s'éteindre.
Cette grande loi évolutrice atteint toutes les conditions humaines, toutes les ambitions, tous les systèmes, toutes les idées.
Destinées collectives, destinées individuelles, tout est soumis à l'inévitable caprice du temps.
Une saison peut durer quelques mois, l'homme peut durer un siècle, les langues mesurent leur existence par une étendue peut-être plus ou moins longue, mais elles doivent bientôt rentrer dans le domaine des choses du passé.
Mais je réponds à mon interlocuteur : Vos paroles sont celles d'un sophiste. J'aperçois une différence fondamentale entre l'existence des saisons, des hommes et celle des langues.
L'existence de l'homme, les saisons sont inflexiblement mesurées, leur durée étant limitée: une langue doit plutôt tendre à vivre sans s'éteindre. L'histoire nous la inontre à travers les changements brusques, les convulsions terrestres, les perturbations géographiques dont les hommes sont sans cesse les premières victimes, mais auxquels elle résiste et surfit, x)eut-étre désem])arée, mais rarement mortellement atteinte. Nul l)oulevei*sement humain n'est jamais assez formidable pour engloutir d'un seul coup une langue dont la fécondité assure la survivance.
22 DES INFLUENCES ElîANÇAISES
Le ternies impitoyable aux êtres humains sait épargner la langue d'un peuple; elle reste quelquefois du domaine des antiquités, mais elle dure: c'est encore ici un des résultats de la loi de persistance. En tout cas, elle s'applique à la langue française.
Beaucoup de langues cependant ont disparu qui s'étaient partagé le globe. Painni leurs groul)es nombreux, celles à flexion, par exemple, et parlées par les peuples les plus intellectuels de la terre, prédominantes un jour au centre de rhumanité, ayant absorbé les idiomes incomplets des autres races, se sont éteintes et restent plongées dans la profondeur des temps, bien que leur souvenir soit ylvace dans la mémoire des hommes.
Celles de la Grèce et de Eome ont dominé, l'une pendant sept siècles, l'autre pendant douze siècles et demeurent maintenant dans le domaine du passé, jouissant encore cependant d'une renommée illustre sans pourtant être parlées. D'autres, au contraire, comme la langue chinoise et la langue hindoue sont restées vivantes, vigoureuses, et ne i)araissent pas devoir disparaître de la surface de la terre. La langue égyptienne, parlée depuis la plus haute antiquité, a laissé à ses descendants m<xlernes l'empreinte d'une incontestable autorité acquise depuis les temps les plus reculés.
D'autre part, l'Amérique a vu des langues primitives tomber dans l'oubli. Le polonais a résisté malgré toutes les vicissitudes de son histoire aussi étrange que sublime ; la langue turque survivra probablement après la grande crise qu'elle traverse. Et le français, né d'hier, à côté
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de toutes ces langues historiques, arrivé à sou paroxysme d'intensité et de grandeur, peut-il entrevoir l'heure où il sera supplanté dans le monde *? Xul n'oserait exprimer une pareille opinion, ni prononcer un semblable blasphème.
Cette durée si différente des langues garde le même enseignement ; elle subit une loi. C'est par la production d'œuvres durables qu'une littérature doit s'affirmer. La multiplication de ses moyens doit être sa première préoccupation.
Abandonnée à elle-même, elle est vouée à tomber dans l'oubli. En devenant productrice de pensées nouvelles, elle voit augTQenter son prestige et sa bexiutê, ses chances de dominer les autres races. A cette discipline de l'idée de création, elle s'assouplit à tous les besoins, acquiert plus d'énergie, plus d'intelligence, plus d'autorité, et se préi)are à vaincre tous les obstacles à venir, signe d'une durée éternelle. Elle s'applique à rechercher les forces invisibles qui président aux destinées humaines: elle s'incorpore, en quelque sorte, à dc^ lois intangibles puisées dans la sagesse divine. Ainsi pénétrée d'infini et d'une mystérieuse influence, elle finit par mettre toute sa foi en sa propre sagesvse, elle a conscience de sa propre force, elle se sent le besoin de s'assurer maintenant une hégémonie sur les autres idiomes jadis prépondérants dans le monde.
Mais il peut arriver qu'au lieu de décupler sa puissance, elle l'amoindrisse. Pour conquérer une prépondérance durable, une langue doit faire subir des influences et absorber les autres idiomes ; mais si elle se laisse envahir par eux, sous leur contact, elle risque de se corrompre et de disparaître.
24 DES INFLUENCES FKANQAISES
La langue est un peu comme l'homme, car il arrive à ce dernier de ne plus se suffire à luimôme. Dès qu'il entrevoit la conquête possible de la richesse, son domaine lui semble restreint, il voit par delà les frontières. Il veut accroître ses ressources, acquérir les choses dont il se sent privé. En même temps qu'il agrémente le côté matériel de sa vie, il subit le contact des idées et des mœurs étrangères, délétères le plus souvent, et, i^ar endosmose, il se corrompt insensiblement, mais plus sûrement. M. Lamy nous dirait : '' Les riches se déplacent, les doctrines se <lémodent, les vices restent. Pour être attiré par les profits, il faut être homme d'affaires; pour être attentif aux doctrines, il faut être homme de pensée; pour être sensible aux dépravations, il suffit d'être homme.''
Il en est ainsi des langia^s. Fortes de leurs propres vertus, loin du contact étranger, elles évitent ]a contagion, elles gardent leur nature originelle et la dépravation ne les atteint pas, si elles savent s'en préserver. Mais si elles deviennent incapables d'enfanter des idées nouvelles, infécondes par conséquent, elles s'épuisent dans la volupté et la dégénérescence les guette sans retour.
Soumises aux influences hétérogènes, elles finissent par manquer de dignité, de prestige, et elles s'éteignent dans l 'impuissance.
Nous n'avons qu'à i^garder dans le passé pour nous en convaincre. La langue grecque voit le commencement de sa décadence le jour où pénètre dans Athènes la corruption des idiomes étrangers, disons plus, le jour où les Girecs échangent avec les divers peuples, en même temps que
le troc des marchandises, les idées et les coutumes. Il eu est de même de Rome dout les couquêtes et le coutact extérieur sont cause de pénétrations étrangères, dont le flot toujours mont<int des populations charrie les tares et corrompt les sources les phis pures du langage et de la beauté antique.
Plus près de nous, savez -vous comment, vers la tin du XIXe siècle, la langue se vit menacée par un désastre qui paraissait inévitable ? Xous avons vu, il y a quelques années, la banqueroute du naturalisme en France, ce qui faisait dire à M. Gustave Lanson : '' Xous sentons bien, vers l'année 190(1, <iue (juelque chose vient de tinir, et nous commencions à entrevoir plus distinctement ce qui commence." La langue française avait couru un gran<l <langer. Et (jnelle avait été la cauwse de cette banqueroute du naturalisme ?
Avec ses derniei's représentants, cette école avait complètement faussé le but de ses théories. Un besoin de liberté, d'affranchissement, s'empare de la jeunesse. La bride au cou, comme des coursiers fougueux, les littérateurs de toute envergure se précipitent, tête baissée, vers un but souvent indéterminé. Tous les moyens sont bons. On introduit dans la langue la technologie de la science sous toutes ses modernes révélations. L'imagination vagabonde de l'infini du i-iel aux profondeurs des abimes. Tous les phénomènes psychiques, psychologiques ou physiologiques apparaissent comme de vastes champs d'exploitation. Le cosmopolitisme s'en mêle qui se pare d etrangeté, de dilettantisme, ce qui fait dire à Taine lui-même : '' Aujourd'hui tout écrivain est pédant, et tout style est obscur. Chacun
a lu trois ou quatre siècles de trois ou quatre littérateurs. La philosophie, la science, Part, la critique nous ont surchargés de leurs découvertes et de leur jargon. Nous sommes devenus économistes, mathématiciens, métaphysiciens, dilettantes, Anglais, Allemand surtout, et nous avons cessé d'être écrivains et français. Bien plus et bien pis, jpar besoin de nouveauté et par raffinement d'intelligence, nous avons recherché les nuances imperceptibles, les images extraordinaires, paradoxes de style, les accouplements d'expressions, les tours inattendus ; nous avons voulu être piquants et nouveaux, nous avons écrit pour réveiller la curiosité lassée, nous avons sacrifié la nature et la justesse pour surmonter l'inattention et chasser l'ennui." *
La pensée est sans boussole et les idées s'entre-choquent. Et comme le dit Taine, la langue française se laisse envahir par les méthodes étrangères : elle subit les influences de l'Europe toute entière, depuis l'Angleterre avec Elliott, Kipling, jusqu'à la Russie avec Tolstoï et Dostoïeoski; depuis la Norvège avec Ibsen et Bjoernson, jusqu'à l'Allemagne avec le pessimisme d'un Nietzsche; deï)uis l'Italie, jusqu'à la chaude et molle Espagne avec ses romanciers et ses poètes.
Certes, toutes ces influences avaient apporté comme une sorte de dislocation de l'équilibre.
De nouvelles formules d'art faisaient entrevoir l'apparition de nouvelles écoles ; mais, comme dans l'antiquité, il devait arriver ceci, que ces éti^nges promiscuités menaçaient de stériliser les
* Essais de Critique et d'Histoire."
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efforts de la langue à gai*der sa vigueur et ses pi^pres vertus, partant, à maintenir son originalité et son indépendance.
Heureusement i)our la langue française, elle sut surmonter ce,s épreuves. M. Gustave Lanson nous le dit : " Quelques-uns ont craint que le génie national ne s'altérât sous ces influences exotiques : crainte i)uérile. Ces influences sont trop incoliéi*entes, trop peu convergentes pour être oppressives; et, d'ailleurs, comme toujours, nous ne prenons au dehors que ce qui répond au besoin de nos consciences et de nos pensées, quand notre littérature nationale, figée momentanément dans des formes surannées, ne corresl)ond plus il l'état présent de nos âmes. Ce qui en nous est proprement frnnrais est inaltérable comme ineommunieahle :' *
O miracle ! La ])oésie fera subir à la langue une évolution, vsinon définitive, du moins significative, puisqu'il est convenu de dire que la langue française a couru un grave danger vers la fin du XIXe siècle.
Ce fut alors une réaction contre les formules impersonnelles des parnassiens. On s'orienta vers rindividualité, tout en restant français, c'est-à-dire, en redevenant soi-même. Rien ne doit arrêter son cours, disait-on, rien n'est stable, tout est perpétuel mouvement, recommencement. Le rythme dans la nature est l'incessant battement du cœur des foules et des choses, tout vibre en accord avec des lois secrètes qui nous viennent de l'éternité des causes. La vie est un symbole: elle nous révèle l'image toujours variée des
M. Gustave Lanson, *• Histoire de la Littérature française."
28 DES INFLUE^XU^:S FliAXgAlSES
beautés naturelles mal comprises souvent, aveuglés que nous sommes par le mystère dont elles sont pénétrées. Il faudra rentrer en soi-même, traduire la vérité extérieure et en exprimer toute la perfection, mais dans une forme neuve et affranchie ])res(iue de certaines lois surannées pour qui on exprimera un profond mépris. De ce jour naîtra le symbolisme.
Et le croirions-nous ? Indécis et obscur à ses débuts, sans peut-être le vouloir, et par une réaction providentielle, ce mouvement aura aidé, dans la suite, au retour vers les formes traditionnelles de la poésie, vers le i^rand siècle, vers les lois classiques du vers, tout en mo<lernisant et en assouplissant la langue. Le symbolisme, attai'dé un instant à saisir la fluidité transparente des choses mystérieuses <1(^ Tâme et du dehors, va tenter, par la -volonté d'adeptes dont la noble mission sera de se dégager des vieilles formules obscures de la première période, de retrouver la belle clarté des sommets, l'aMente chaleur du soleil, la beauté des lignes simples. La littérature reverra avec amour les blancheurs de l'Hellène; puis, dominée par un certain traditionalisme, réunissant en une seule toutes les écoles antérieures avec leur technique et leurs qualités supérieures, elle pi'ouvera une fois de plus qu'elle peut exprimer toute l'âme de l'himianité en formulant cette loi de persistance par laquelle elle sauvegardera, une fois de plus, au cours de sa vie immortelle, les traditions ancestrales.
Telle est cette langue que nos ancêtres transplantèrent en Canada, non par raisonnement, ■ — ils en étaient incapables, — mais par une sorte
iratavisme qui viout de la race. Ces êtres simples de la première étape sont doués de cette incroyable vitalité, de ce ^énie de conservation, qui leur fait garder précieusement leur langue qu'ils tentent de préserver comme malgré eux de tout envahissement corrui)teur. Si le colon, a-t-ou dit, est un défricheur, un cultivateur, il n'oublie pas, en outre, nous dit M. Etienne Lamy, ^' qu'un j)euple de laboureurs est garanti des déformations foraines, et enraciné dans sa propre nature ])ar un amour jaloux de son sol."
Dès le principe, ils ont mis en pratique cette théorie des vieilles races, dont res])rit de conservation touche* au miracle, qu'il faut défendre son t<()\ et sa langue — sa langue surtout — contre toute servilité extérieure, contre tout contact délétère, conti-e toute ])énétration lente, mais sûre, qui contaminent et avaric^it. X'(mi soyons pas surpris. Cet exemi)le — je le disais un jieu plus haut et je me ])lais à le répéter — a été suivi dès lia plus haute anticpiité. Plusieurs peuples de l'orient se sont toujours a])i)liqués à entretenir une défiance systématique vis-à-vis de l'étranger, portant jusqu'à l'exaltation l'idée de ne jamais mêler leur sang à celui des autres races. Pour cela, ils muÀtiplient l'étendue, les difficultés de communication, ils rendent impossibles les moyens de pénétration, les mœurs restent intactes, et toute influence est impitoyablement bannie, en sorte que tout des traditions ancestrales est immunisé contre la contagion.
D'autres peuples encore poussent plus loin le souci de la conservation de leur sol et de leur langue. Ils se refusent absolument, non seulement au contact des autres hommes, mais ils
30 DES IXFLUE^'CES EliAN(JAI8ES
s'obstiiieut à fuir devant eux et à toujours s'en éloigner davantage. Il faut avouer ici que cette vertu de conservation 2)eut nous paraître un peu exagérée.
Ces races, néanmoins, s"api)li(iuent avec un soin ja.loux à vivre non seulement eu suspicion, mais ignoréi^s, ])our la ,])lupart, des p(Mi])les dominateurs du monde. Par ce moyen, perdues et enfouies dans les forêts inconnues des autres hommes, nomades, errantes et vagabondes, elles veulent conjurer les causes de destruction d'anti- (jucs lois dont elles font leur force et leur orgueil.
Telle était aussi la pensée de ces proAÛnciaux, de €es Français mettant le pied sur une terre lointaine. S'étant enracinés dans le sol, i)eu])les primitifs de FAmérique, ils comprirent, i)ar instinct, que la multiplication et la croissiince d'une race doit résider dans ses propres moyens et que son épuisement lui vient de ce fait que, si -elle a]>sorbe les vices héréditaires du dehors, elle dégénère et finit par s'anéantir. Ce danger, nous aurons à le combattre plus tard, après la cession du pays.
Cependant, puisqu'il est convenu ^'qu'un grand peuple ne peut se renfermer seulement en luimême sous peine d'étouffer et de périr et que sa grandeur et son aptitude à la survie s'est aflirniée par la création de familles coloniales, souvent plus fortes et plus prospères que les familles métropolitaines," * la France avait alors raison d'élargir son champ d'action, à une époque où tant d'hommes écœurés des querelles intestines, cherchaient à respirer l'air libre des
G. Hanotaux, Préface Garneau, p. XV; Ed. Alcan.
Ar CANADA .^1
i^i-audes plaiues, épris de lil>erté et d'espace. Mais, par delà les océaus, ils ne s eearterout pas un instant de leur but. Ils retrouveront dans l'amour de la petite patrie le respect de la grande. Le Fran(;ais, venu de tous les points de la France, reste toujoui^ régionalist^, c'est une de ses qua lités, mais il ne cesse aussi de travailler dans l'intérêt commun, il est doué de la forte et puissante énergie qui est comme l'âme de tout ce peuple auquel il appartient. De près comme de loin, il nous frappe par la confiance en soi, inaltérable, inflexible. Il est guidé par un esprit d'affirmation : il ne veut pas douter de ses moyens <rarriver quand même au but suprême. D'une Ixjnne santé physique et morale, un souffle de foiTe intense passe à travers sa pensée : sa vita- Jité est exhulx^rante rt saine.
Il si^ dit avec \'auvenargues : *' Le monde est ce qu'il doit être pour un être actif: plein d'obstacles." Il y a dans son défi à la nature comme une sorte d'optimisme par lequel il manifeste une l)rofonde originalité <le tempérament, une grande sûreté de moyens. Il accepte tout de la vie, comme il veut rencontrer tous les obstacles, sans se soucier <1(^ leur nombre, ni des embûches qu'ils cachent. Mais une chose certaine, c'est qu'il ne veut pas être dui>e. vS'il cède, plus tard, ce n'est pas dû à son manque de résistance, de persistance, si vous voulez, c'est par la force des circonstances contre lesquelles aucune activité humaine ne saurait lutter. U ployé donc sous les coups de l'inévitable, parce que cela dépasse tout^ volonté terrestre.
8i bien souvent il a beaucoup dépensé pour o])tenir très peu, qu'importe. Si son esprit fut captivé par l'éblouissement des illusions, il n'en
32 DES IXFLrp:XCES FRANÇAISES
a ipas moins fait surgir de «::raii(Ls rêves. Car il est d'une extrême sensibilité, sans toutefois en être la victime consciente. Il est résigné, sans être fataliste. C'est qu'il est patient et tenace. Il sait se soumettre aux événements, aux faits. Il recherche et subit, se referme sur soi, il s'entraîne à la notion du vouloir, à l'abnégation, comprend l'efficacité du sacrifice de soi-même, tout en sachant ce que demandent quelquefois de i:)atience et de résignation la contrainte et Ta t tente.
Mais il connaît la résistance qu'opposent les choses. S'il a conscience de sa haute destinée, il en devine les péripéties, comme il entrevoit la grandeur de l'effort. Il se sent mu par un ])rincipe d'action, car sa raison l'éloignera, au début, de la contemplation de la nature. Agir: tout le succès est contenu dans ce mot. Il doit marcher de l'avant, défricher, tracer le sillon, bâtir le foyer, créer la famille, marcher tête baissée vers les difficultés naturelles et humaines, creuser plus profondément le sol, afin de s'y enraciner davantage, faire de l'arbuste le chêne géant dont les branches abriteront la génération future et dont les racines pénétreront jusqu'au cœur même de la terre.
Toutes ces vertus, il les possède.
Si nous disons avec M. Gabriel Hanotaux : " Pour la paix, pour la guerre, pour le dedans, pour le dehors, pour le présent, pour l'avenir, les colonies sont aux peuples ce que les enfants sont aux familles. Une puissance sans colonie est une puissance stérile: tous les éloges et toutes les gratitudes de l'histoire iront toujours aux peuples colonisateurs;''* nous devrons aussi ajou-
* G. Hanotaux, Préface Garneau, p. XVI; Ed. Alcan.
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Un- que le teiiii>s ne iliri.ue pas toujours les euloiiies,vei\s uu bonlieui- également partagé, qu'il prodigue ses privilèges aux unes, mais qu'il accable souvent les autres «l'une longue suite de malheurs.
Cependant, il faut aussi se rendre compte que bien des colonies se sont tracé volontairement et fatalement leur destinée. '' La cause de leur décadence apparaît dans leur histoire •', disait M. Etienne Laniy, et ceci est vrai depuis que le monde existe.
Elles périssent victimes de leurs erreui-s et de leurs vices. Képétons encore avec M. Lamy : ** Les peuples ne meurent pas, ils se tuent." Mais lorsque, comme nos premiers colons, ils ont montré tant de désintéressement, tant de vertus ancestrales; loi-siiue, al)andonnés aux contins de la terre, ils ont lutté contre l'anéantissement de leur libre arbitre, afin de perpétuer la race et la langue, remontant ainsi à la source créatrice d'où jaillit la loi de persistance; alors, perdus sur le bord de l'océan, dans le recul des siècles, ils nous apparaissent dans la splendeur d'un crél)useule, comme ces beautés supérieures que Tintell igence humaine entrevoit avec les yeux de l'âme, comme ces actions héroïques, placées au <l<*là de l'histoire et que l'on ne découvre que dans le champ indéfini de l'Idéal, comme un coin de tableau sorti de l'imagination créatrice.
Ils nous transportent loin de toute aspiration humaine, vers la réalité de l'Etre qui existe par lui-même, en lui-même, principe du vrai, du bien et du beau, et qui veut que la créature humaine reste malgré tout l'image la plus pure de vsa i)erfection divine.