CHAPITRE II
Li^Isolement dans la Lutte, la Lutte dans L'Isolement.
iXnix choses nous frappent en ouvrant les premières pages de notre histoire du Canada : Tisolement dans la lutte et la lutte dans l'isolement.
L'histoire débute par une tent^itive de colonisation dont le résultat est un insuccès complet. Cet état de choses dure près de cent ans. De 1535 à 1G32, il n'y a que des tâtonnements. Trois entreprises sont faites avant d'implanter la race française au Canada. Pris dans leur ensemble, les débuts ne donnent guère de garantie pour l'avenir. Etudier cette première période de cent ans, c'est risquer de tomber dans une monotonie de faits déprimante et vide d'intérêt. Et cependant, n'y a-t-il pas là une grande leçon à tirer, lorsqu'on voit ces premiers colons isolés du reste du monde, luttant contre les événements, contre la nature, contre le sort défavorable, contre les ennemis du dedans comme contre ceux du dehors ?
Taine a dit quelque part : " Les choses morales comme les choses physiques ont des dépendances et des conditions." Il entendait par là, pour une œuvre, les caractères qui s'agitent, l'action qui les fait se mouvoir et la manière dont ils sont présentés. Il voyait la dépendance des choses entre
.*)(> DES ixfluexcp:s françaises
elles, leur eiicliaîiieiiieiit, leurs variations qiu'lqiiefois à riiifiiii, et dont les rapports, pour bien des raisons, en font comme un corps organisé. " C'est ainsi que (par iin raisonnement continu, nous relierons les divers i^encliants de l'homme examinés sous un petit nombre d'inclinations gouvernantes dont ils se déduisent et qui les expliquent, et nous nous donnerons le spectacle des admirables nécessités qui rattachent entre eux les fils innombrables, nuancés, embrouillés de chaque être humain." *
Si, par exemple, en suivant cette jnéthode, nous faisions l'expérience sur un cas déterminé, comme la période précédant la fondation de (Québec, en lOOS, il n(ms faudra amasser un grand nond)re de petits faits journaliers, des impressions d'ensemble que nous classerons; il nous faudra considérer chacjue série d'éA^ém^uents (pii ont pouibase Je rôle joué par la religion, par les arts et ])ar la philosophie, le fonctionnement de la famille, de l'Etat, le développement de l'industrie, du commerce et de l'agriculture. Tous ces faits ont un rapport immédiat entre eux.
Il est de toute évidence que nous aurons bien vite fait de certains groupes, de la philosophie et de l'art, par exemple, ces derniers ayant joué un i*ole absolument nul. Il nous reste à considérer le rôle de la l'eligion qui fut comme un pilier de la colonisation à ses débuts.
Une opération sur le second groupe nous éclairera sur la psychologie des masses, comme sur les multiples changements des gouvernements
* Taine, Préface des Essais de Critique et d'Histoire.
qui nous ont régis." 8i l'on compare enfin les diverses épo(iues où se sont développées nos ressources, nos relations commerciales, la richesse du sol à travers les périodes de colonisation, nous aurons fait aloi^ une enquête presque complète de l'histoire de ces cent années de lutte dans l'isolement dans lequel vécurent nos ancêtres.
En résumé, l'histoire des langues, des littératures et du développement matériel d'une race est soumise à des lois déterminées. Elle enveloppe les conceptions des êtres comme leurs efforts incessants. Elle détermine les causes des grands conflits humains, c'est-à-dire, les circonstances qui accompagnent la durée ou la fin des groupes d'indi^idus, des idées et des actes.
Ouvrons un peu l'histoire de cette période, de 1532 à 1638. Qu'y voyons-nous en France? Car, (pioi que nous faisions, nous devons tirer nos réflexions de l'histoire de France, puivsque le Canada (^t à peine découvert. L'histoire des efforts pour coloniser le nord des Amériques, nous dit M. E. Lavisse avec raison, ne fut *' qu'un épisode brillant — mais éphémère — dans le XVIe siècle." * Le Canada découvert par Jacques- Cartier voit en effet des jours d'abandon. Eoberval a renoncé à ses projets, et pour cause. François I''^ occupé dans les Pyrénées, dans les Ardennes et dans les Ali)es, s'en désintéresse, Henri II voit briller à ses yeux les splendeurs d'une colonie lointaine et regorgeant de richesses, mais le royaume perd une belle occasion —
Etude que nous entreprendrons au troisième livre. Appendice à TH. du Canada de Garneau. p. 514. Ed. Alcau.
.*>S DES INFLUENCES FIiAX( .'AISES
et c'est Garneaii qui nous le dit — de K*guer un magnifique empire à la nationalité française en Amérique: tout, à cette époque, est misérablement sacrifié aux passions de haine et de fanatisme, et les intérêts supérieures de la patrie sont confondus avec les basses coteries d'esprits étroits et aveugles.
A cette époque même, la dissension s'est mise dans les rangs des premiers colons. Il faut relire la sanglante épisode des compagnons d'Albert de la Pierria, après Tabandon de Jean Ribaud retourné en France, la disgrâce de Laudonnière, après la chute du fort de Caroline. Les colons ont à lutter, non avec le sol, car le pays à cette époque donne des signes de la plus grande fertilité, mais avec les propres compagnons d(^ leurs aventures; et le fanatisme s'en mêlant, nous voyons les mêmes causes de dissension religieuse qui dévastent la France, traverser les mers et corrompre des esprits dont l'attention devrait s'arrêter plutôt aux exigeances utilitaires du moment, au contrôle de difficultés de toute nature. Mais que voulez-vous ?
Ici, nous pourrions le remarquer avec Taine : " Si l'on décomi^ose une civilisation, on trouvera que toutes ses parties dépendent les unes des autres comme les organes d'une plante ou d'un animal."* Et il ajoute : ^' Dans un siècle, par exemple, toutes les parties de la vie nationale, se supposent les unes les autres, de telle façon que nulle d'elles ne pourrait être altérée sans que Jr le reste le fut aussi."
* Préface aux Etudes d'Histoire et de Critique, par Taine.
AU CAXAI>A 30
Kieu uest plus vrai en ce qui regarde les premièi-es phases de l'aneieuue <^-olonie, c'est-à-dire, de 1532 à 1608, époque de la fondation de la Xouvelle-Franee. Dans ce XVIe siècle, en etïet, tout se subordonne. Et pourtant, poésie, philosophie, rroyances, habitudes, tout concourt au même but : à la désagi-égation de la société, des mœui-s et des royaumes même. 11 faut le constater quand même: dans toute cette pério<le, les caractères, les croyances, les habitudes s'apparentent visiblement. Ils forment corps et les uns ne vont pas sans les autres. L'organisation de la société, au XVIe siècle, par exemple, y est un système coiiiposé d'éléments variés, mais unis par un lien mystérieux, par une force latente et unique qui détermine leur unité. Il porte un caractère dominant; une même âme l'anime, un même esprit ]v saisit, le guide et pénètre l'organisme même des foules. Il garde le sceau bien distinct de la royauté dont il ne peut se passer.
Pour le bien connaître, ce siècle, il faut démêler cette force supérieure, il faut remonter à une source. Quelque changeante que soit la nature humaine, si on le suit dans la famille, dans ses contempoi-ains, dans ses relations; s'il est formé, selon les conditions du pays où il est né, il faut s'appliquer à découvrir la direction vers laquelle le sort l'entraîne comme malgré lui. '^ Connaître un objet, dit Taine, c'e.st connaître sa cause, et la suivre dans tout l'ordre de ses etïets."
Si nous prenons le.s paysans français du XVIe siècle, par exemple, de prè§ ou de loin, ils sont restés les mêmes. Ils n'ont pas d'histoire, a dit M. Gabriel Hanotaux. Aucun autre privilège ne leur est donné que de posséder le sol. Isolés chez
40 DES INFLUENCES FUANlJAlSES
eux, au fond des campagnes, ignorant tout de ceux qui les gouvernent, connaissant à peine ou pas du tout leur voisin, privée de droits, ils penchent leur front vers la terre: leur horizon est borné. Ils sont frappés d'un silence séculaire et leur ignorance égale leur passivité.
S'ils se révoltent, c'est pour retomber plus à plat, et toujours, ils n'obtiennent rien de leurs justes revendications.
Ils sont opprimés jusqu'à la servilité. Pour comble de malheur, le roi assiste muet à ces exactions et prend le prétexte de les tolérer, parce qu'il est noyé dans le Ilot toujours menaçant de lourdes charges.
Les paysans de France, a dit un cardinal du temps, sont des bêtes. Richelieu ajoute même que si " tous h^s ])euples étaient trop à leur aise, il serait impossible de les contenir dans les règles qui leur sont prescrites par la raison et par les lois. Il les faut comparer aux mulets qui étant accoutumés à la charge, se gâtent par un long repos plus que par le travail." *
Sous Henri IV donc, le paysan est plongé dans une misère dont les plus mauvais temps du moyen âge peuvent â peine fournir un premier exemple. Il a toujours semé pour les jours futurs, sans savoir ce que le sol lui donnera et sans espérer s'il en pourra jouir pour lui-même ou l)our les siens. Il pratique cei)endant l'abnégation et prise la solidarité qui doit unir les êtres entre eux.
M. Hanotaux nous rappelle des paroles citées dans le chapitre précédent : '' La race, dit-il, a
'M. Gustave Hanotaiix, Richelieu. Testament politique.
Ar CANADA 41
ivrii 1111 don admirable, rciiduiance, — je disais .la persistance, — et mie aptitude sans épile. l'éparo:ne : ces deux qualités en se combinant, en produisent une autre cpii est tout le secret de la vitalité française; elle se résume en trois mots: '' content de peu." C'est le proverbe français : ^' contentement passe richesse."
Tant de malheurs accumulés, tant de passivité, tant d'abné<::ation ne lui «i'âtent en rien sa belle huineur inaltérable. Qu'un rayon de soleil illumine généreusement un coin de terre qu'il lab()ur(\ aussitôt, le i)ay.san respire et reprend la tâcIh'. (iu'exi<;(^t-il? Vn peu de liberté pour semer le l)lé, un ]Kni de chaleur pour sa vigne. Il se sent, ]M)ur olxnr, le besoin d'une haute protection. Naïf et |2:énéreux, il obéit quand la main qui le iruide n(^ le frai)i)e i)as. Le jour seulement où il se s<Mitira méprisé, il se révoltera, et alors, impitoyable et sans entendre aucune voix d'apaisement, il se ruera tête baissée sur les débris de la vieille royauté qu'il achèvera dans un râle de haine loiiirtemps contenue.
Il advient une époque, sous Henri IV, où les maux sont tellement excessifs qu'on les voit sans remè<le.
On sait d'ailleurs les efforts <lu .urand Sully ])our rendre à l'a<iri-iculture toute l'aiitique splendeur qu'elle donna à la France. Malheureusement, la régence de Marie de Médicis replonge le paysan dans un vasselage avilissant et obscur. Le royaume est à feu et à sang. Le paysan traine misérablement la vie, sans même Tespoir de Situvegarder un i^etit coin de terre. Il est exposé aux concussions et aux viles extorsions d'officiers sans cœur ni ame, aux usuriers, à la
rapine la plus honteuse; il est rabaissé au rang (les animaux, i-ivé à la eharnie, Lave, morne, ombre de lui-même, fantôme de la nuit, car souvent, pour ne pas éveiller Tattention, il laboure après le coueher du soleil, afin de sauver, pour les siens, le pain qui les soutiendra et les sauvera pour un temps de la mort.
Une vieille chanson dit :
Le pauvre laboureur
N'a trois petits enfants
Les mit à la charrue à l'âge de dix ans.
Alors que fait-on ])our Tornement de son esprit ?
" L'hiver seulement, quelques-uns d'entre eux sont envoyés chez Técolâtre pour y recueillir le rudiment d'une instruction qui se borne toujours il la Croix de par Dieu, au psautier et à quelques mots de latin ; la famille enfin, conservant, dans beaucoup de pays, la constitution robuste mais rude du moyen âge, avec les servitudes de la communauté passible, la vie d'une ruche, et la routine du même pot, feu chanteau." *
Il ignore tout de la politique. Il est superstitieux, il croit aux apparitions, aux fantômes, aux légendes, mais il est sensible et rêveur. Il aime ses landes, ses bois, ses monts ; il écoute chanter la mer, il se confond à la nature. Son unique ambition, c'est la conquête du sol : il semble entrevoir ravenir, et prévoit qu'il en aura été le facteur. Sacrifié jusqu'au renoncement, il sem-
* Richelieu, M. G. Hanotaux. 1 vol., p. 494.
l)le comprendre le rôle sublime du pavsan devant la rédemptiou hmnaine des haines et des crimes. Donc, au moment où nous arrivent sur ce continent des paysans de là-bas, la guérie sévit en France, les impôts y pleuvent, la famine ronge.
Mctimes des pillages et de la terreur, ils respirent devant la solitude des Amériques. Ils ont beaucoup enduré, ils peuvent souffrir encore : ils sont familiers avec la douleur. Devant le calme des foi^ts, devant les fleuves libres et sans entrave; devant la mer toujours rythmée, ils sentiront comme une sorte d'apaisement : le rêve les envahit. Etre.s primitifs, l'esprit mal orné pour comprendre toute l(^s beautés de la grande na- < ture, ils en ressentent quand même toute^le mys- y. tère pénétrant, ils en hument toute la saveur qui s'en échappe comme un (^ncens.
Débarrassés du despotisme et de Fégoïsme, ils n'entrevoient plus de maux, ils n'aperçoivent plus de danger, leur large poitrine s'emplit d'une brise bienfaisante qui les fortifiera et leur redonnera contiance en l'avenir. Ils ne .se tiennent pas de joie. Cette terre nouvelle qu'ils foulent maintenant ne fei^-t-elle pas d'eux des privilégiés, ou, du moins, n'assouvira-t-elle pas cette soif qu'ils ont d'en extraire tout de suite les dons les plus précieux ?
D'un autre côté, si le paysan français apprend à peine à prononcer le nom de son roi, que pourirait-il saisir du mouvement de la pensée ? Car il est un fait admis : à la fin du XVe siècle, l'esprit bourgeois triomphant, positif et retors, pratique et inattentif aux spéculations abstraites, s'adonne surtout au culte du fait acc<mipli et au désir des jouissances terrestres.