et quand même, se borner à ]^lci Croix de par
DîeUy au psautier et à quelques mots de mauvais
latin, comme nous le voyions plus haut.
Son plus grand mérite, c'est, qu'après la guerre de quarante ans où les Espagnols en sont réduits à accepter la paix, et où la liberté de conscience est accordée aux protestants par l'édit de Xantes, il reprend vigoureusement la charrue. Rien ne l'a abattu. Toujours, son esprit d'endurance reprend le dessus.
AU (AXAI) A 45
Uue ère <le prospérité renaît, les routes défoncées sont i*efaites, les prcKluits circulent, les relations avec l'étranger longtemps interrompues, se renouent, la navigation reprend son cours. Un i)oète du temps a pu s'écrier :
Marchands gagnaient en toutes marchandises; Celliers, greniers, étaient riches, et pleins De vins, de blés, avoines et bons grains." *
Le paysan, il faut le reconnaître, dans son isolement, reste le facteur de la renaissance prospère de la Gaule antique, dont le prestige va s'étendre jusqu'au Levant, dont les tiers vaisseaux vont sillonner le.s mers et implanter jusqu'en Amérique la civilisation européenne. Voilà l'apport du ])ay.san français. Isolement dans la lutte I O miracle des miracles I Le paysan, nouveau Lazare, va i*essusciter d'enti'e les morts et fera de son pays un centre de rayonnement où vien<lront i)uiser k^ races étrangères.
Au Canada, la période qui précè<le la fondation de Québec, en 1008, — époque à laquelle commence le XVIIe siè<:'le littéraire en France,* — ne fut, à proprement parler, qu'un instant de préparation, de formation, ou plutôt de tâtonnement.
Les efforts de Rihaud, de Coligny, l'expédition de Rol3erval et de La Roche, sont plutôt des essais sans résultats. La i)remière expédition de La Roche est réellement une tentative in-
* Cités par M. G. Hanotaiix dans son Histoire de Richelieu.
* M. Lanson la fixe plus exactement vers 1G15.
friK'tuen^e. Eifertivemciit, elle ne i)eut lieul'eusement être considérée que comme une page inutile à notre histoire nationale. Elle ferait 2)eut-être le sujet d'un roman ; elle donne raison à Parkman et à quelques autres qui '' dénoncent liauteinent l'envoi de criminels au Canada." * ^^ ]\Iais ce fait n'eût pas de résultat; il n'eût, en tout cas, x>as de suite fâcheuse. "~
Si, à cause des agitations et des bouleversements européens, '' le choix d'hommes de guerre pour fonder des colonies n'était pas propre à di- • minuer le mal ; '' * si les dissentions religieuses et politiques furent des causes d^emigration, tant pour la France que pour l'Angleterre persécutées à l'intérieur sous des règnes agités, grâce au pa}'san, ce facteur d'ordre et de paix, nous verrons le jour de l'établissement solide et durable de la Nouvelle-France; et, grâce aux efforts tenaces de nos premiers colons, se dessinera pour l'Amérique une destinée sublime (pie nul ol)stacle n'empêchera de grandir, si de nouveaux événements en retardent les péripéties.
Oui, leur existence, à ces premiers colons, sera une longue lutte: toujours l'isolement, mais sans cesse, une volonté indomptable. Ils tiennent indissolublement au sol conquis en raison des sacrifices consentis pour le défendre. Avant et après la fondation de Québec, la Nouvelle-France, organisée et délimitée, deviendra comme un château fort bâti au carrefour d'une route et qu'un perï)étuel danger menace et tient en éveil. Mais
* Pli st. (lu Canada de Garneaii, appendice, p. 523. Ed. Alcan
* F.-X. Carneau. Histoire du Canada, p. rA, 1 vol. Ed. Alcan.
AU CANADA 4 i
elle résiste. Et ce qui s'ajoute encore à toutes les qualités du paysan, c'est qu'il a emprunté à la race antique à laquelle il appartient, l'enthousiasme, l'attendrissement du cœur, l'esprit droit et primesautier, la naïveté charmante du jraulois, le ^énie d'organisation, la ténacité, la bravoure du Romain, la force, la conviction, l'amour de la liberté et de l'indépendance, la valeur individuelle du Germain.
^' Les générations (jui se succèdent, nous dit M. Gabriel llanotaux, contiennent les éléments <pii constituent les trojs races mères. Blonds,"! l)runs et roux, ils sont frères ; le principe fédératif gaulois, h^ ])rincipe unitaire romain et le^ princi])e libéral germain se rapprochent et se mê](Mit <lans la civilisation française." *
Venus des diverses provinces de France dont nous ])îîr'icnis ]>lus haut, ces colons s'apparentent à ces races qui, en se mêlant, méditent de con- (juérir l'hémogénie du monde. Ils veulent travailler à un but commun et se mêlent daUvS une unité i)arfaite. Toujours, le doux nom de la France résonne à leurs oreilles. Cett« vigueur dans le patriotisme coule dans leurs veines comme une liqueur limpide, leur organisme en est saturé. Ils se rappelleront toujours cette lière réponse des gens de Rouen aux Anglais : " La terre prise, les coeurs sont imprenables.''
Ils voudront que l'on répète du Canada ce que Shakespeare sa plaisait à dire de cette " fertile France, le plus beau jardin du monde."
Pour eux, la Xouvelle-France sera le pays de prédilection; ils y auront apporté toutes leurs
* Histoire de Riclielieu, G. llanotaux. ler vol.. p. 53'î
48 DES INFLUENCES EKANCAISES
qualités natives, et leur génie d'entreprise rivalisera avec la richesse du sol. Plus tard, toujours isolés, mais sous une domination étrangère, ils sauront endurer sans se plaindre, car ils avaient été habitués, -pendant ce XVIe siècle, à subir la domination du gouvernement italien, l'invasion es])agnole, le contact des armées allemandes, al- ])anaises, écossaises et anglaises. Mais ils avaient rêvé aussi la libération du territoire. Tous ces gens de Gascogne, de Provence, d'Anjou, de Picardie, de Normandie, de Lorraine et de Bretagne, s'étaient ralliés sous l'étendard du roi Henri ly. De près comme de loin, ils restent fidèles à leur sennent : car ils savent se soumettre à une discipline de fer appuyée par une volonté inaltérable, par toutes les volontés; et toujours, dans leur isolement, pour me servir d'une .pensée de Taine, ^^ s'ils peuvent obseiVer les peuples qu'ils cotoyent comme des objets d'étude et de science, s'ils les admirent comme des modèles de prospérité et de puissance, ils ne veulent importer chez eux leur histoire ou leur caractère, où chercher leur gouvernement ailleurs que dans leur nature et dans leur passé." *
C'est ainsi, d'ailleurs, que dans ces intentions bien détenninées, il nous est plus facile de voir en nous-mêmes. Car tout peuple doit compter sur sa propre expérience, acquise par un labeur incessant et au cours des siècles. Les races ont, comme les plantes, livrées au jeu du climat et du milieu, souvent du hasard, des conditions d'existence qui leur sont propres. Par suite, elles ont des tempéraments distincts : elles subis-
* Taine, Essais de Critique et d'Histoire.
sent le milieu. Tou.s les systèmes, fermentes dans le creuset du monde, sont une agglomération formidable d'où jaillissent, pendant des siècles, les projets monstrueux ou divins, les dissociations d'empires, les gloires éphémères ou durables, tout Fengi^nage des civilisations, travail puisstmt qui fait vibrer le c(eur des masses. Et ce travail nous api)araît comme une force latente dont surgit Fetfort. Sans cesse, c'est le progrès ou l'insuccès, l'un tendant vers des transformations d'ordre supérieur, Tautre montrant toute l'impuissance des faibles et des indécis. La nature entière se montre alors à nos yeux, imposant son prestige, créant des destinées, broyant des empires, précipitant des mondes dans les abîmes sans fond, semant sur les routes humaines toute la l(>ngu(^ suite des malheurs comme la part des Ixjnheurs d'un jour.
Nous assistons, dans le temps qui fuit, au mouvement éternel, ])rincipe de vie, comme nous entrevoyons autour de nous l'inflexibilité des lois cherchant leur origine dans l'au delà. Et nous nous sentons grandir, malgré notre isolement dont le silence nous rai>pelle que, humbles fourmis dans l'espace inpalpable, il nous est quand i^ même possible de nous croire une parcelle d'infini.
Le premier cri d'admiration du saintongeois Champlain fut pour cette belle et grande nature, pour ce sol de qui il disait ^ " Si ces terres sont bien cultivées, elles seront bonnes comme les nôtre.s."
50 DES INFLUFA'CES FKANCAISES
Il vient avec les pouvoirs de M. de Monts qui avait abandonné l'Acadie l'année précédente: il est le maître de la situation. Sans hésiter, il choisit son site, après avoir exploré la vallée du Saint-Laurent. Toutes ses relations ne sont évi- <leiMnent pas des pages littéraires : elles abondent en détails surtout sur des renseignements agricoles. Son but, d'ailleurs, est de créer une colonie et de cultiver la terre. La première hal)itation élevée, il sème du blé^ du seigle, plantxi une vigne, des herbes potagères, du blé d-IncTc et du froment.
Tout d'abord, le scorbut décime ses hommes : il remédie à ce fléau en x)rescrivant une hygiène. Il noue des relations avec les indigènes qu'il traite non en conquérant, mais avec tous les égards.
Cependant, son plus beau titre de gloire, c'est de continuer les traditions de Tancienne France, et, comme le grand Sully, de vouer la Nouvelle- France au labourage et au pâturage. De ce jour, la colonie entre dans une ère de prosi^rité : c'est une nouvelle patrie pour les colons.
Mais pendant son long séjour au pays, il lutte contre les <?on€urrents " constamment à l'affût ^ d'une occasion pour faire abolir les lettres patentes les plus solennellement octroyées, et qui peuvent demain, brutalement, le mettre hors de ce Canada devenu sa patrie véritable." *
A cett^ époque, le Canada appartient à tout lie monde ou à personne. Henri IV disparaît, Soissons meurt. Coudé est arrêté pour s'être révolté contre Concini; il est remplacé par Mont-
* La colonisation de la Nouvelle-France, Salone, p. 28.
morencj qui, im peu plus tard, en 1625, cédera la i3lace au duc de A'entadour. Tous ces évéuements retardent le succès de Champlain. Il ne se rebute pas, il lutte, il lutte toujours ; — c'est d'ailleurs le rôle qu'il s'est imposé ; — définitivement, il triomphe. ^
La Xonvelle-France reçoit son premier colon véritable en la personne de Louis Hébert : c'est j encore là un gage de succès. Malheureusement, • malgré tant de promesses souvent renouvelées, la compagnie formée par Champlain, en 1612, ne lui envoie pas de colons, et c'est délibérément. Il s'en plaint en liant lieu; de ce fait, il se crée des ennemis et l'on tente de l'évincer.
Champlain triomphe encore. Ses privilèges, grâce à Montmorency, s'accroissent davantage, — puisqu'il obtient les atti-ibutions d'un gouverneur, — et la compagnie est disgraciée pour n'avoir pas tenu ses engagements de peupler la colonie. Malgré ses efforts incessants et sa bonne volonté, il éprouve encore et toujours des déboires, jusqu'au jour où Richelieu, en formant la fameuse compagnie des Cent Associés, exige d'elle non plus des promesses, mais la certitude qu'elle expédiera enfin des colons.
Cependant, une autre déception attend Champlain: la guerre éclate entre la France et PAngl et erre. Une flotte ayant pour lieutenant un traître, Jacques Michel, et pour commandant Louis Kertk, remonte le Saint-Laurent, et, l'été suivant, Québec est occupé par les Anglais.
Mais toujours, sans relâche, apparaît la loi de persistance: le colon va lutter jusqu'à la paix signée en 1629, où il rentre en possession de ses biens et de sa capitale. Il ne s'accroît pas, mais
;j2 des influences FRANÇAISES
il rés^isto, n'iai soyons pas surpris. Tl r(nni)lit un ù un les principes énoncés plus haut et par lesquels, selon Taine, ^^ les choses morales et physiques ont des dépendances et des conditions.''
A l'époque où nous en sommes, il nous est assez facile de constater combien tout le passé de la Nouvelle-France donne raison à cette méthode. Une volonté dirige et contrôle manifestement les êtres: c'est une force invisible, accumulée étape par étape, en raison des événements du siècle précédent plein de présage pour le siècle à venir. Ainsi, de tant de souvenirs précieux conservés avec tant de soin, il nous sera possible de démêler les Images de l'histoire du passé dont l'avenir découle, et la destinée secrète qui pousse les premiers colons vers un but encore indéterminé, mais sûr.
Toute notre histoire des premiers jours de la colonie se résume encore à cette pensée de Taine qui contient tout un monde, à savoir que " les forces qui gouvernent l'homme ne sont que des passions employées par des facultés, et des facultés déployées par des passions."
Et j'ajoi^te: nous n'avons qu'à regarder en nous-mêmes. Ces forces nous dominent encore aujourd'hui; elles nous dirigeront éternellement, puisqu'elles sont, par leur essence, indestructibles et divines. Nous les verrons agir dans la suite des événements. Elles s'attachent à tous nos mouvements, et s'incorporent à notre être. Elles nous font remonter vers notre soui*ce, c'est-à-<lire, vers l'infini. Or, chercher l'Etre suprême, c'est chercher le commencement et la fin des destinées auxquelles nul ne saurait se soustraire.
Tel VOUS aurez fait votiv passH'\ tel on dt'^pendra votre avenir. Les passions, dirigées par nos facultés, nous feront grands ou petits, selon qu'elles auront été domptées ou laissées libres dans leur développement. Elles feront de vous des hommes ou des bêtes, selon qu'elles porteront l'empreinte de la noblesse et du désintéressement, ou le sceau de l'avilissement et de la bassesse. Elles furent les instigatrices des grands mouvements, des grandes pensées, comme la {•aiLse des bouleverseme^nts et des cat<aclysmes.
Or, en regardant nos ancêtres lutter, sans merci, sans savoir s'ils attendront le but, sacritiés volontaires, assoiffés d'idéal, pêcheurs d'étoiles lointaines, parce que rêveurs, nous sommes l>ortés à nous dire que le*s passions restent " la source de toute beauté et de toute harmonie ; qu'elles donnent la main au-dessous d'elles à (l'autres puissances, et que toutes ensemble elles forment le chœur invisible dont parlent les vieux poètes, qui circule à travers les êtres, et par qui palpite l'univer-s." *
En méilitant ces pensées, Champlain, ayant <lonné sa vie sans compter, isolé dans la lutte, luttant dans l'isolement, pourra s'écrier dans son épîti'e du livre dédié à Richelieu que " s'il y a en Euroi>e des provinces à conquérir, en Amérique c'est plus qu'un royaume, c'est un " nouveau monde " qu'il peut donner à son roi et il sa patrie." *
* Taine, Essais de Critique et d'Histoire.
* Champlain, Voyage de la Nouvel le-Franoe.
En outre des luttes religieuseis, à une époque où le droit commun du monde entier est pénétré d'intolérance, la compagnie des Cent Associés est soumise à une destinée étrange et mouyementée, bien que patronisée par le puissant cardinal Richelieu au courant des causes d'insuccès de toutes entrei^rises de colonisation. Malgré tant de promesses de peupler la Nouvelle-France, et bien que le grand ministre choisisse ses collaborateurs avec soin, ces derniers n'en éprouvent pas moins un i)reniier revers de fortune i^ar les
) Kertk. Puis, après 1G28, toute égalité entre catholiques et protestants étant rompue, il s'ensuit une lutte sans merci où Tintolérance joue le rôle principal. L'injustice s'en, mêle et des événements malheureux viennent s'ajouter aux difficultés du moment, ce qui n'est pas de nature à augmenter la patrimoine de la race et de la langue. La colonisation, conséquemment, reste stationnaire. Et quoique Richelieu ,lors de cet édit qui proscrit les protestants de la Nouvelle- France, soit éloigné de Paris, il n'en est pas moins blâmé par tous les historiens du temps et par ceux même de notre siècle.
Enfin, la compagnie assume de grandes responsabilités pécuniaires quoique munie d'avantages inestimables. Elle est garantie, en outre, de la bonne qualité de la recrue, tant en colons qu'en soldats. Mais il faudra bientôt remonter d'immenses difficultés dans l'établissement de tous ces collaborateurs inexpérimentés. De plus, oiî
4-coiTipte trop sur d'énormes béuifices à venir pour alimenter la société : les lenteurs voulues, le man-
AU CANADA Oô
que d'argent, et bientôt, la guerre civile et étrangèi-e ws'en mêlant, Richelieu s'imi^atiente, il hâte l'expédition. Après la capture opérée par les Kertk, c'e.st, l'année suivante, une autre perte de cent et quelques milliers de livres qui tombent aux mains des Anglais. Le découragement s'em- ]>are dc^ esprits, la compagnie va se dissoudre. Sur les ruines de Québec, les Associés vont encore pourtant tent-er de réaliser le projet grandiose de Richelieu.
r;hamplain réapparaît, et c'est ù ses derniers moments qu'il assiste au début véritable de la colonisation en la Nouvelle-France. O cruauté <hi sort î Champlain disparu, la guerre finie, les Cent As'sociés se relèveront-ils ? Jamais. La compagnie s'accroche pourtant encore aux épaves: elle essaye de surnager; elle réussit à intéresser des Français de là-bas. riches et entreprenants, qui cons(*ntent à se substituer aux Cent Associés pour l'établissement de nouveaux colons. Tour à tour, Giffard. les Tachereau, les I^oucher, les Guyon, les Cloutier, les Giroux sont disi)ersés dans les diverses seigneuries. Après incertitudes sur incertitudes, Jean de Lauzon s'accapare du sol dis])onib]e dans la Nouvel le- France, la colonisation est de ce coup étranglée, lies colons peu à peu retournent en France. Et juste à cette heure de <lépression où, pourtant, il y a encore une lueur d*es]joir. la compagnie ruinée ne trouve plus rai>pui de Richelieu qui vient de lever l'étendard contre l'Autriche ; la guerre de Trente ans se poursuit avec plus d'acharnement que dans les précédentes guerres: la Xouvelle-France isolée dans la lutte, lutte dans l'isolement.
50 DES INFLUENCES FKANCAISES
I A ce moment se produit un événement des plus t imjîortants : rapparition des Jésuites. Ils y ar- ' rivent juste dans la tourmente et vont faire face à d(*s difficultés sans nombre.
Vai ces «ombres jours, plus d'un se serait découragé et aurait hésité devant l'état déplorable dans lecpud se trome plongée la colonie abandonnée, exténuée, rendue, sans ressource quelaperspective d'un long martyre dans un ])ays ignoré, sans cesse liarcelé par des ennemis invisibles, — plus nombreux et mieux armés, lorsqu'ils ne se caclu^it pas, — n'ayant pour tonte perspective que la misère et la mort, et comme horizon, les palissades de ce malheureux Kébec (pie des vanKiueurs ont réduit à sa (h^-nière extrémité. Des ruin(\s, rien (pie des ruines, l'amertume an cœur et la désespérance qui tue !
Malgré cet état de choses, le père Biard, dès son arrivée en Améri(|ue, ne se laisse pas effrayer. C'est un missionnaire, par conséquent, un soldat.
En esprit positif et déterminé, il cherche tout de suite les ^' raisons pour lesquelles on devrait entreprendre à bon escient le cultivage de la Nouvelle-France."
Ecoutez-les plutôt les uns après les autres.
" Ces terres, dit une des premières relations, sont parallèles à notre France, c-est-à-dire en mesme climat et mesme élévation, par règle d'astrologie, elles doivent avoir mesmes influences, mesmes inclinations et températures. Les terres sont aussi bonnes qu'en France; cela cognoissezvous à leur couleur noire, aux arbres hauts, puissans et droicts qu'elles nourissent, aux herbes et foin aussi haut souvent qu'un homme, et choses semblables. Le pays est une perpétuelle forest:
Al CANADA ,Ji
car il n'y a rien d'ouvert sinon les marges de la mer, et des rivières se desbordant causent des prairies.''
Ecoutez encore ces simples i)aroles : ^' C'est une autre France en intluence et condition du ciel et des élémens, en estenduë de pays dix ou douze fois plus grande si nous voulons ; en qualité aussi bonne, si elb» est cultivée du moins, il n'y a i)oint d'apparence qu'elle doive estre pire; en situation à l'autre bord <le nostre rivage pour nous donner Ja science et la seigneurie de la mer et navigage, je dy nul l>ien et utilitéz: en un mot quand je dy une autre France et une autre Espagne à cultiver.''
l)éjà, en l'année l():>r), les Jésuites ont leur résiilence en la Xouvelle-France et voient le jour où elle se ress<Mitira <les Ix^nédictions de l'ancienne, et '' où l'écjuité triomphant de l'injustice, il airivera (jnc (cs contrées cesseront d'estre ce (prc^lles ont été depuis tant de siècles, une.forest sans limites, la <lemeure de la barbarie.'' *
" Il me semble qu'eu contemplant le progrès des affaires de la Nouvelle-France, je voy sortir une Aurore (1(n ]>rofondes ténèbres de la nuict, laquelle emlK^llissant de ses rayons dorez la surface de la terre, se change à la parfin en ce grand Océan de lumière que le soleil apporte. '' Puis, ayant parlé des déboir(»s et des ])ertes de la com- ])agnie des Cent Associés, il continue: " La nuict s'est dissi]>ée, et maintenant l'Aurore d'une douce et paisible prospérité se va répandant le long de nostre grand fleuve: ce qui nous fait espérer que le soleil de l'abondance suivra ces heureux com-
Le Père Lejeune. 1035.
mencemens, «'annonçant tous les jours jusqu'au plus haut point de son apogée, pour n'en jamais descendre ; puis que la plus grande abondance qu'on luy souhaite, c'est labondance des vertus, dont les fruicts sont éternels. Mais découvrons quelques rayons de cette Aurore, qui commence à produire ses beautez." * Paroles i)leines de charme et de poésie, car les Relations en sont imprégnées.
Il parle alors de rétendue du pays, des habitations bien établies, de la multiplication de la race, il décrit les avantages que promet le sol bien cultivé, ses rendements divers, le rapport des arbres fruitiers, la qualité rare de la chasse, etc.*
Ecoutez maintenant le jjère Barthélémy Vimont, en 1G40 : '^ La paix, l'amour et la bonne intelligence règne parmy les Français. Ceux qui nous ont parlé des siècles dorés, ne les embellissoient'pas des mines du Pérou, mais d'une innocence préférable aux richesses de l'une et de l'autre hémisphère. Si bien que nous pouvons quasi dire que l'usage du fer, rend les siècles d'or, et l'usage de l'or fait les siècles de fer.
Il est vray qu'on vit en ces contrées dans une grande innocence; la vertu y règne comme dans son empire, le vice qui la poursuit incessamment n'y paroi t qu'en cachette et à la dérobée, ne se produisant jamais sans confusion. Au reste nous vivons icy fort contens et fort satisfais; les Français sont en bonne santé; Tair du pays leur est
Le Père Lejeime, 1G36.
Le Père Lejeune, 1636.
bon, aussi est-il pur et sain; la terre commence à leur donner des grains abondamment.'' *
Cet optimisme comble les multiples chapitres des Kelations.
Toujours, le tableau, s'il est éclaboussé du sang de quelque victime, reprend le caractère de sa beauté primitive sous le pinceau d'un père Lejeune, ou d'un autre.
D'un bout à l'autre de ces impressions journalières, écrites au fil de l'inspiration, se déroule le grand panorama de l'Amérique contemplative et sereine, majestueuse et consciente de l'avenir.
En l'année 1642, la colonie a passé l'hiver en bonne santé. Les colons n'ont d'autres ennemis qu'eux-mêmes. La récolte a été fort belle et '^ quelques habitants en recueillent maintenant plus qu'ils n'en ont besoin pour la nourriture de leur famille et de leur bestial, qui se porte très bien en ce pays cy." *
En 1643, " chaque famille française, au moins l)our la plupart, fait maintenant sa petite provision de froment, de seigle, pois, orge et autres grains nécessaires à la vie humaine, qui plus que moins, les uns quasi pour la moitiée de l'année, les autres pour une partie, et commencent à conguoistre le génie du lieu et les saisons propres à la culture de la terre. L'ouvrage est bien commencé, il a encore besoin de secours." *
En 1614, l'un d'eux s'écrie : " La colonie des"^i Français va toujours croissant, mais lentement n'estant pas assistée de Vancienne France assez J puissamnientJ'
'•' Paroles du Père Barthélémy Vimont, eu 1640. "' Autre Relation.
* Idem.
60 DES INFLUENCES FKANÇAISES
N'y a-t-ilpas une certaine tenue littéraire dans la description suivante prise sur le vif: "On a bien parlé les années précédentes de quelques mouches qui brillent la nuit pendant FEsté, comme des Etoiles ou de petits flambeaux : si vous en prenez une par sa petite aile, et si vous la passez doucement sur un livre, vous lirez dans le fond de la nuit comme au milieu du jour. Il est vrai que ce flambeau se caclie et paroist selon le mouvement de ce petit animal. Outre cette espèce de mouches, il y en a d'autres qui au Printemps paraissent en quelques endroits en si grande quantité, qu'on dirait en vérité qu'il neige des mouches, tant Tair en est remply ; il est vrai qu'elles sont innocentes. Que si elles piquaient comme les cousins qu'on nomme icy des maringoins, ce serait un des fléaux d'Egypte. Homme du monde n'oseixiit porter le visage ny les mains à découvert pendant quelque peu de temps que cette pluye et ces ténèbres durent : l'air en ce temps-là n'a plus de jour que lorsqu'il tombe une neige fort drue " et fort épaisse." *
L'année 1646 nous rapporte les faits suivants : " Cette année est une année de guerre et de massacre."
En 1651, " la récolte des blés est très heureuse partout, mais principalement à Montréal, où les terres sont fort excellentes. Ce lieu serait un Paradis terrestre pour les sauvages et pour les Français, n'estait la terreur des Iroquois, qui y paraissent quasi continuellement, et qui rendent ce lieu presqu'inhabi table : c'est pour ce sujet
* Autre Relation.
que les sauvages s'en sont retirez, et il n'y reste en tout qu'environ cinquante Français." *'
En 1653, ''la fertilité des terres sont icj de bon rapport. Les grains françois v viennent heureusement, et nous pouvons en cela nous passer des secours de la France, quelque nombre que nous soyons icy. Plus il y aura d'habitants plus serons-nous dans l'abondance.'' *
En l'année 1655, la France ayant envoyé cinq vaisseaux pour aller porter quelques secours et trafiquer en la Xouvelle-France, '' Tuu a esté pris des Anglais, l'autre de.s Esixag-uols, un troisième a été perdu en mer; les deux autres sont arrivés en ce païs, et puis retournés en France à bon port, mais, outre les pertes de marchandises, le secours que la Reyne envoyait, comme estant très affectionnée à la conservation de la Xouvelle-France, à esté perdu entièrement." *
Jusqu'à 1660, nous n'assistons qu'à des luttes sanglantes avec les cincj nations, sans pour cela empêcher les missions de se répandre dans la colonie.
Entre autre, " quoique la terre soit d'un heureux rapport, et que les familles se multiplient, la giierre des Iro^iuois traverse toutes nos joies, et c'est l'unique mal de la Xouvelle-France, qui est en danger de se voir toute désolée, si de France Von n'y apporte un puissant et prompt secours. C'est un miracle que les Iroquois pouvant si aisément nous détruire, ne l'ait pas encore fait." *
Autre Relation.
Idem.
Autre Relation,
Idem.
En rannée 1661, le danger devenant plus pressant, le père Lejeune s'écrie : " Jamais nous n^avons tant désespéré, jamais tant espéré du succès de nos affaires. Nous nous sommes vus sur le bord du précipice, et presque en mesme temps, en résolution d'y précipiter ceux qui nous poussaient; nous avons esté jusqu'aux abois et à deux doigts de nostre ruine totale, j)uis, tous d'un coup, pleins de vigueur et de courage."*
En 1665, la joie envahit les cœurs: " Jamais la Nouvelle-France ne cessera de bénir notre grand monarque, d'avoir entrepris de lui rendis la vie, €t de la tirer des feux des Iroquois. Il y a tantost quarante ans que nous soupirons après ce bonheur. Nos larmes ont enfin passé la mer, et nos plaintes ont touché le cœur de sa Majesté, qui va faire un Koyaume de nostre Barbarie, et changer nos forests en villes, et nos déserts en provinces." *
Nous verrons plus loin comment ces promesses furent tenues. Mais posons-nous cette question :
Que sont ces historiens des Relations ? Des intelligences pénétrées de leur sujet qu'ils calquent sur le vif, ayant apporté à chacune de leurs pages une mémoire étendue et durable. Ils voient des paysages, ils se rendent compte de la richesse incomparable du sol et découvrent immédiatement ce que les colons peuvent en tirer de profitable. Ils s'appliquent à accumuler les petits faits journaliers, à entasser les observations ethnologiques, à les assembler, à les classer, sans
* x\utre Relation.
* Autre Relation.
AtJ CANADA 63
tomber dans la spéculation, s'arrêtant à la photographie instantanée des choses. Ils sont historiens en ce sens qu'ils peignent la nature, avant une juste conception de la grandeur et de la beauté de ce continent inconnu, exploré avant eux par des aveugles et des ambitieux éblouis par ses richesses et animés d'un esprit d'accaparement.
Ces i^remiers historiens entrevoient les forces contre lesquelles l'homme est sans cesse en lutte, l'énergie indomptable accumulée en lui, non par l'effet du hasard, mais par une permission divine.
En outre, les obstacles rencontrés ne sont pas seulement matériels. Le monde est un champ d'action, les forces physiques ne sont que l'instrument souvent mal employé dans le commerce des hommes entre eux. Ils ont l'habitude de se combattre pour ce qu'ils appellent le droit à l'existence, pour la conquête d'un domaine supérieur, pour leur indépendance, pour leurs idées. L'histoire reflète l'homme, les sociétés humaines, car elle est faite d'humanité, de tradition, de besoins, d'intérêts, de passions, de querelles sans nombre, de tous les efforts collectifs qui, peu à peu, déterminent le caractère d'une race: c'est ainsi qu'elle se forme par étapes, au cours des siècles, qu'elle conquiert l'hégémonie sur les autres peuples, ou qu'elle se heurte à des forces plus puissantes, selon qu'elle a su ou non diriger ses facultés et ses dons.
Les mouvements humains observés de loin, d'une autre planète, par exemple, sans qu'on en pénètre le sens intime, — de même qu'on ignore les conditions de certaines constellations invisibles à l'œil nu, — ne nous révéleraient rien que l'image d'une vague agitée, livrée au caprice du
flux OU du reflux, parce que, ignorant les secrets de ce monde, le nôtre, les perturbations qui le font sourdre et les cataclysmes qui en changent la physionomie, nous ne verrions dans ses agissements qu'un pur mécanisme, qu'un phénomène incompris. Mais en observant de près les destinées étranges de l'homme, nous découvririons dans l'innombrable enchevêtrement des faits, le travail logique, déterminé, nécessaire, remplissant d'une foi intense l'être infime qui l'accomplit, en faisant souvent un martyr, parce [ue chaque sacrifice journalier qu'il apporte au grand labeur, est une pierre à l'édifice bâti pour les générations futures.
Les historiens des Relations, comprenant ces vérités, s'appliquent à atteindre le cœur des petits, des humbles colons. Car ils ne l'ignorent pas : la masse des individus qui conduisent le monde est comme une mer agitée. Et si, comme dirait Albert Sorel, elle n'a des forces inconscientes de la nature, "que la puissance irrésistible et l'apparence, cette mer a ses flux, ses reflux, ses tempêtes ; mais c'est une mer où chaque goutte a une âme, une conscience, une volonté, par suite, un être accessible et perfectible. L'histoire, sous ce rapport, révèle le secret de vie aux nations qui ne veulent pas mourir.'' *
Nobles paroles. Plus nobles encore lorsqu'on les veut appliquer à un monde nouveau, et lorsque, surtout, mises en action dès le berceau d'une race, elles auront des résultats dont tous les peuples sauront s'inspirer pour le plus grand bien de leur prospérité.
* Albert Sorel, Essais de Critique et d'Histoire.
Un des historiens des Relations, le Père Paiil Le Jeune, a justifié ces paroles dans l'ardeur qu'il apporta à défendre la cause de la colonisation, car il appartenait à une nation qui ne veut pas mourir. Il savait parfaitement qu'il existe icibas des courants irrésistibles, des écueils, qu'il passe des tempêtes, que des forces muettes et cachées s'agitent incessamment.- Les génies, les Tovants et les forts savent les reconnaître, les diriger selon leur gré, sans se laisser emporter par des influences passagères ; mais les faibles se voient entraînés dans l'abîme. Les premiers sont les bâtisseui's d'empires, les facteurs du progrès ; les autres désagi^ègent et détruisent. Tous travaillent cependant dans le sens de l'histoire, puisqu'ils sont nécessaires à son mouvement, car de l'inégalité des forces de la nature surgit l'impulsion et la vie. Malgré tous vos efforts, vous pourrez changer le coui^s d'un fleuve, l'élargir, en doubler la profondeur et la force, vous ne parviendrez pas cependant à le faire remonter vers sa source. Des hommes guident les événements, les provoquent, les changent, les entravent, mais toujours, ils doivent travailler dans un sens, exprimer les passions, guider les tendances, les sentiments, les intérêts, et continuer les traditions de leur race: ils en sont les véritables maîtres ou les esclaves, selon le degré de volonté et de puissance dont les a gratifiés la nature.
Cependant, les forts ont pour mission de guider les faibles, de les maintenir dans une parfaite unité et de les diriger vers un but commun. De cette façon, ils préparent et aident les événements pour les faire tendre à leur fin. Tels qu'ils nous apparaissent, le père LeJeune et ses colla-
borateurs avaient compris que, dans l'histoire d'un peuple, tous doivent savoir se partager les rôles si compliqués de la vie, pour le plus grand progrès de l'humanité, car, selon Rabelais, " les destinées mènent celui qui consent, tirent celui qui refuse.''
La grande vérité, c'est de savoir diriger, si l'on est fort, et de savoir se laisser conduire, si l'on est faible, quand le but à atteindre, loin d'avilir la dignité de l'homme, l'ennoblit et le régénère.
Dès leur arrivée dans la Nouvelle-France, les Jésuites ont l'intuition de ce qu'elle pourra leur rapporter de succès pour l'avenir. Mais, nous dit Salone, en visionnaires pratiques et avisés, ils vont imaginer un instrument de réclame admirable, en répandant, parmi les colons, un livre de propagande, dont les chapitres se suivant à intervalles réguliers, frappent l'imagination du lecteur à coups redoublés. Pendant de nombreuses années, volume par volume, les Relations rappellent aux mêmes hommes la salubrité et la fertilité du pays, la beauté de ses sites, de ses monts, la richesse de son sol et de ses forêts.
En outre, le soin du père LeJeune sera de concilier les sympathies de la mère patrie aux intérêts vitaux de la Nouvelle-France. Aussi éloquemment que Champlain, par ses écrits, par ses paroles et par ses actes, il plaidera la cause de sa nouvelle patrie, avec une fougue tellement persuasive, qu'il saura convaincre les plus incrédules et les plus endurcis. Car cet illuminé, plein d'idéal mystique, met de côté, pour un instant, les arguments du dogmatisme, pour ne se livrer qu'à un ordre d'idées pratiques à la portée de tout le monde, ayant à combattre non seulement
l'ignorance, mais le préjugé, retournant tous les procédés, toutes les preuves, tous les exemples, avec une lucidité au delà de tout éloge et de toute critique. Ce prêtre est un clairvoyant en même temps qu'un peintre. Réduisant un à un les mensonges et les calomnies, il revient, ai-je dit, systématiquement sur la description des beautés sans pareilles du pays, de ses fleuves, de ses plaines aux miraculeuses promessas, capables non seulement de nourrir une race, mais tous les peuples de la terre, et de les entretenir dans une ère peiT3étuelle de paix, de fécondité et d'harmonie.
Il sent ce que l'humble colon peut pour la prospérité du Canada, et il aurait pu s'écrier avec Albert Sorel : " Tout dépend du mouvement des masses, et les masses ne sont mues que par les déplacements sourds des infiniments petits.'' * C'est la conclusion des pensées développées plus haut.
Le missionnaire d'alors va droit au cœur de ces infiniment petits, avec des mots simples et pleins de mansuétude. S'il y apporte un peu de mysticisme en proclamant la Nouvelle-France un autre paradis terrestre, il veut armer d'expérience les nouveaux colons, ayant soin de choisir des " hommes mariés ou garçons bien robustes qui sceussent manier la hache, la houe, la bêche et la charrue." *
Le succès est si rapide, que la propagande à outrance des Relations n'est pas étrangère, loin de
* Discours de réception de A. Sorel à l'Académie française.
* Relations des Jésuites.
là, à la fondation de Montréal ; et, dès 1G43, trois cents habitants égajent de leurs chants de joie les bords enluminés du Saint-Laurent. Hélas ! tout n'arrive pas sans difficultés.
Si la colonisation donne de belles promesses, elle est une fois de plus mise en danger par la guerre des Cinq Nations, vingt années de terreur, et qui vont compromettre jusqu'à l'existence même du Canada français.
" Qu'une telle guerre ait pu se prolonger un quart de siècle entre quelques tribus d'Américains et la France, alors à l'apogée de sa puissance, cela passe toute vraisemblance. Pour fournir une explication raisonnable, ce n'est point assez que d'insister sur l'incroyable abandon où la mère-patrie a laissé la colonie."*
Isolement dans la lutte, lutte dans l'isolement.
Bientôt réduite à trois forts, la Nouvelle- France ne doit son salut qu'à l'indomptable énergie des colons canadiens.
Successivement, nous assistons à des luttes l^lus sanglantes, mais à une augmentation quand même de la colonie. Ce fait n'est pas de nature à amoindrir les dangers, car ils s'accroissent en raison du repeuplement du pays.
Cependant, malgré l'abandon coupable de Louis XIV à qui pourtant le père LeJeune fait humblement remarquer que l'intervention d'Anne d'Autriche ne fait " que retarder la mort de la colonie ; "- malgré l'indifférence de Mazarin,
* Salone, La colonisation de la Nouvelle-France, p. 86. *Le Père Lejeune, Epître au Roy, 1660, 1661.
malgré toutes les péripéties, malgré toute l'horreur du dénuement dans lequel râle le pays, tout concourt à le faire passer sous la domination de la Compagnie des Jésuites dont l'influence incontestable sauve encore une fois la Nouvelle- France, peut-être définitivement, à cette heure angoissante.
Tous les malheurs lui sont profitables, on le croirait.
Et cela est tellement vrai que, de deux cents colons qu'ils étaient au début de cette lutte gigantesque, la Xouvelle-France, dès 1663, porte le nombre de ses habit-ants à deux mille cinq cents.
Et je le dis ici, sans arrière-pensée. S'il n'a pas été possible d'enrayer l'avance des Anglais dans la possession du Canada français, si la guerre des Cinq Nations en a été tme des conséquences irrémédiables, les " Relations des Jésuites '' ont laissé à la colonisation une empreinte dont les siècles futurs ont ressenti vivement l'indéniable importance au point de vue de la durée.
Chose extraordinaire, ce premier mouvement de notre littérature nationale, si on peut l'appeler ainsi, nous fait assister au spectacle grandiose du premier balbutiement d'tme nation privilégiée. Il nous la fait voir dans une pénombre, en dégage le caractère et enchaîne totites les péripéties de ces longues luttes que les contemporains considèrent avec une admiration "plus profonde, à mesure qti'ils en comprennent l'étendue et la beauté.
Les Relations ont servi puissamment à guider
la marclie de tous nos historiens à travers ces époques si troublantes de Pancienne colonie.*
Elles rendent plus intelligibles et plus mémorables les événements obscurs de l'ancien régime^ en leur donnant plus de proportions. Elles les ramènent aux conditions de toutes les intelligences. " Le passé de l'histoire d'un pays a son optique qui a sa règle de vérité/' a dit Albert Sorel.
Cherchez un monde dans l'espace infini : à des millions de lieues de distance, vous ne l'entrevoyez que dans une lumière tremblante et incertaine. A l'aide d'un puissant télescope, ses montagnes se dessinent, ses fleuves se gonflent, ses mers se détachent, ses cimes s'accusent. Puis, centuplant la puissance de votre instrument, vous vous api^ercevez bientôt comment tous ces paysages se relient les uns aux autres, comment cet ensemble forme une sorte de chaîne vous faisant songer à l'unité, à l'imposante harmonie des choses infinies.
Vous en êtes fascinés et l'inconnu vous attire. Vous entrevoyez -par delà cette vision quelque chose de mystérieux qui vous entraîne. Votre imagination vous transporte vers ces sommets. Alors, il arrive un autre phénomène. Tour à tour, les paysages se précisent, des vallées apparaissent, des précipices aux plis tourmentés s'offrent à vos yeux; des prairies sans limites, des bois géants et moussus, des sources, des rochers, des lumières, des ombres, des gouffres surgis-
* Le Père Cliarlevoix a dit avec raison: *'' Le style de ces relations est^ extrêmement simple; mais cette simplicité même n'a pas moins contribué à leur donner un grand cours, que les choses curieuses et édifiantes dont elles sont remplies."
AU CANADA îl
sent lentement. Et, tout à coup, comme vous cherchez l'ensemble de ce monde sidéral, vous ne l'apercevez plus.
Instmctivement. vous arrivez sur la cime la 13lus élevée et la plus grandiose ; vous regardez à vos pieds. Toute cette vision qui vous avait ébloui : les monts, les prés, les lacs, les mers, tout s'évanouit et se perd. Vous vous retrouvez debout sur ce monde que vous avez aperçu de très loin, celui qu'on appelle, si vous voulez, Mars ou Saturne, celui qui vous donne enûn l'image de la réalité. Vous n'aurez plus conservé des choses vues que le souvenir, le charme envolé, l'image effacée.
Tel est le rôle éternel de l'historien. Il fait le même voyage à travers le pa.ssé de l'histoire : il note ses impressions innombrables, croque les paysages, les faits amassés, compare et décrit, plane sur les hauteurs et cherche à eu saisir l'ensemble, domine les abîmes et les astres. C'est des sommets qu'il se rappelle la vérité. C'est de là qu'il voit passer la race humaine, immense et lourde caravane entraînée dans l'éternel désert et s'acheminant vers sa destinée. Souvent, les événements vus de trop près se mêlent dans une confusion étonnante : vus à l'aide du télescope de la vérité, ils se précisent dans toute leur splendeur réelle. Tel nous apparaît le rôle de.s '' Eclations des Jésuites," dont la puissante évocation nous fait comprendre comment, quelquefois, " la grande masse de l'humanité peut être mue par le déplacement sourd des infiniment^ i^etits."