CHAPITRE III Le Rêve de Jean Talon
Si la guerre cruelle des Cinq Nations fait entrevoir,, dès 1650, que la réalisation du projet de l'Angleterre yis-à-yis le Canada sera possible et mis à exécution un jour, et par suite surtout de l'orientation de la politique coloniale et européenne, il nous apparaît assez visiblement ce qu'eut pu être la Nouvelle-France, si Jean Talon, le protégé du grand Colbert, eut mené à bonne fin un rêve conçu dans un moment d'enthousiasme.
Et quel fut ce rêve d'un homme privilégié, ayant tout le génie et toute l'énergie pour faire du Canada français un autre jardin du royaume de France *?
Le roi étant le maître suprême, Colbert ne peut agir de plein gré. Sa Majesté l'a bien fait comprendre: ses volontés seront exécutées, et là-dessus, personne n'a le droit de répliquer. Tracy doit se le tenir pour dit lorsqu'il reçoit de Colbert une lettre dans laquelle il est charitablement averti '^ que le Roy j^rend connaissance de toutes ses affaires, et que c'est à lui qu'il faut s'adresser directement pour lui en rendre compte et recevoir ses ordres.''
Aussi, peu après la création du Conseil Souverain au Canada et de la compagnie des Indes Occidentales qui reçoit le monopole du commerce et de la navigation, Colbert trouve avantage, sous le gouvernement de Courcelles, de nommer
Talon à Pintendance du Canada. Celui-ci est doué de toutes les qualités: c'est un homme de confiance et la créature entièrement dévouée au grand ministre.
Or, à son arrivée devant Québec, Talon a comme un éblouissement. Il en est enthousiasmé au point que, dès le premier jour, il fonde des projets grandioses. Immédiatement, et en esprit positif, il se pose la question : " Quelles sont les véritables intentions du roi ? Le roi n a-t-il point d'autre dessein que de favoriser la compagnie, que de lui permettre d'augmenter le nombre de ses vaisseaux et faire un commerce utile à son estât sans avoir pour objet l'estendue des habitations de ce pays et la multiplication de ses colons, ou bien sa Majesté regarde-t-elle ce pays " comme un beau plan sur lequel on peut former un grand royaume ?" *
Mais après avoir plaidé avec éloquence une cause qu'il croit gagnée, eu égard à un monarque plein d'ambition et désireux de faire la conquête du monde, Talon doit renoncer bientôt à la réalisation de sa chimère, devant le refus de Louis XIV dont l'attention est toute tournée vers l'Angleterre et l'Espagne, ses ennemis les plus pressants.
Talooi est déçu ; il a un moment de découragement; mais il insiste respectueusement. Malgré ses instances auprès de Colbert, dont les vues ne se manifestent pas avec le même enthousiasme, le pauvre intendant n'étant pas écouté, se résigne à demeurer le fidèle et dévoué serviteur qu'il restera pendant toute son administration, tant
* Salone, La Colonisation de la Nouvelle-France, p. 153.
AU CANADA To
comme colonisateur que comme économiste.
Voyons les causes de son insuccès.
Pour juger une époque comme celle du Roi Soleil, dont les idées ont dominé le monde et provoquèrent l'admiration en même temps que la désillusion, dans la dernière partie de son règne, il est bon de regarder les choses de près et de faire de grandes réserves; car, malgré l'échafaudage calculé de tous les systèmes possibles, le despotisme, quoi qu'on en dise, et pour le plus grand malheur d'un i)euple, reste la condition sine qiia non d'une monarchie absolue.
Louis XIV nous en fournit l'exemple le plus célèbre, sans aucun doute, le plus concluant et le plus désastreux en ce qui regarde l'établissement du Canada.
Le jour où il s'empare des rênes du gouvernement de l'Etat, en prononçant les célèbres paroles que vous savez, la France, qui n'a rien vu de pareil depuis l'avènement du roi Henri IV, est dans un état voisin de la plus navrante misère. Abattue, exténuée par les guerres civiles et étrangères, par les monstrueuses dépravations de toutes sortes des Mazarin, des Fouquet et de leurs agents, par les brigandages des grands seigneurs, des soldats et du fisc, elle menace ruine. Les campagnes sont devenues d'immenses pâturages où las paysans et les animaux brouttent l'herbe drue et grandie au hasard des champs et des bois. Les villes sont des plaines hideuses drainant la misère et la peste. Les loups rôdent partout, lorsqu'ils n'apparaissent pas sous le pourpoint et la cape d'un percepteur d'impôts et de redevances.
Calamité des temps ! Pour redresser ces abus et enrayer le mal impitoyable, il parait un roi qui, selon Saint-Simon, naît sage, modéré, discret, mais qui joint, à Finfatuation exagérée de sa personne, le culte extravagant de sa puissance surhumaine, renforcée par le droit divin du monarque et contenue dans l'axiome haïssable que le roi ne saurait faillir.
Tout rinsuccès, tant en France qu'en Amérique, tous les déboires, toutes les chutes, toutes les inactions sans nom viennent de cette religion du pouvoir absolu dont Louis XIV offre au monde le modèle le plus frappant et le plus intolérable. Vous l'entendrez par sa bouche lorsqu'il s'écrie : " Le droit divin confère à celui qui en est investi par sa naissance une mission providentielle; c'est une sortQ de délégation des droits de Dieu sur l'homme." Puis, il ajoute : " Dieu vous a fait roi, il vous donnera les lumières nécessaires." Il va plus loin encore : " Il est sans doute de certaines fonctions où, tenant pour ainsi dire la place de Dieu, nous semblons être participant de sa connaissance aussi bien que de son autorité."
Ne cherchez pas un meilleur portrait du grand roi : il se peint ici lui-même. Tout l'avenir de la monarchie apparaît dans le développement de ces principes qu'il ne manquera pas, du reste, d'imposer et dont il fera la base des actes de toute sa vie.
Si nous le suivons au cours de son long et gigantesque règne, ce monarque, ayant rempli le monde de son éclat et de sa grandeur, nous étonne par sa tyrannique volonté, absorbant toutes les pensées, ne voyant rien en dehors de lui-même
AU CANADA il
dans un siècle où toute initiative ne saurait s epanouir sans son secret désir, et qui, dans son incommensurable orgueil, dans son absolutisme, prépare lentement, mais sûrement, comme l'ont prouvé les événements, la dislocation prochaine de la monarchie française, et provoque même la ruine de la France qu'une éblouissante pléiade de génies avaient rendue immortelle.
Le rêve de Talon! Mais le grand intendant aurait-il pu créer de lui-même un empire en Amérique, lorsque Louis XIV s'écriait : '" Il me semble que Ton m'ôte de ma gloire quand sans moi on en peut avoir. Les fautes que j'ai faites l'ont été par complaisance et pour me laisser aller trop nonchalamment aux a\is des autres.''
A cette époque, le despotisme poussé aussi loin porte atteinte à toute initiative des hommes de génie, et réduit leurs projets à néant s'ils ne sont appuyées par ce prince. Toutes les illustrations du temps en subissent l'implacable joug, car la gloire des Coudé, des Colbert et des auti*es s'éclipse devant celle du Roi Soleil : Yauban, disgracié pour avoir osé f[>enser par lui-même, en laisse un triste exemple, en finissant ses jours dans l'abandon et l'oubli.
Les bons conseillers doivent donc dépendre du monarque, leur seul inspirateur, et leurs œuvres s'accomplissent selon son irrévocable vouloir. Il est le maître absolu des pensées, il est le ressort de ce formidable cadran qu'est la France civilisée: il saura préparer à son gré l'heure des grands événements comme des profonds désastres.
Voulez-vous pour im instant ouvrir les pages de l'histoire politique de la France ? Qu'y ver-
rez-vous depuis 1672, à partir du traité d'Aix-la- Chapelle que Louis XIV obtient en violant les paroles données, ce dont il se vante hautement, d'ailleurs? Le traité de Eyswik n'apparaît-il pas comme une faute ajoutée aux précédentes, et plus grave, en raison de ses résultats néfastes ? N'y étale-t-il pas ici un abus du pouvoir personnel poussé jusqu'à l'extravagance, jusqu'à une paix honteuse et à la ruine du royaume ?
Et cette paix même n'a-t-elle pas pour la France une désastreuse répercussion jusqu'aux extrêmes limites de l'Europe, puisque, malgré la légitimité des Stuarts, le prince d'Orange monte sur le trône d'Angleterre ?
Et cette guerre de la succession d'Espagne, comme épisode funeste, n'est-elle pas un défi sanglant aux intérêts les plus vitaux de la France, coup fatal et dont elle aiîra tant de peine à se relever ?
Un écrivain du commencement du XIXe siècle disait : * "La postérité s'arrêtera involontairement devant ce grand règne, placé sur les routes de l'histoire comme un Hermès à deux faces, dont l'une offre toutes les séductions et l'autre tous les dégoûts du pouvoir absolu." Kien n'est l^lus vrai quand on voit de quelle manière, dans le partage de 1698, l'Etat est sacrifié par le monarque au seul orgueil de voir un Philippe V régner sur l'Espagne. Et l'on pourrait encore ajouter les calamités sans nom qui, pendant quatorze ans, fondent sur la France, et cela par suite du prétexte de rétablir les Stuarts sur le trône d'Angleterre.
*Lemoiitey, (1818).
Toutes ces guerres ruineuses, inutiles souvent, mettent l'Europe à feu et à sang, sont de dangereuses occasions de la part de Louis XIV de satisfaire un immense orgueil contre les intérêts collectifs d'un peuple presqu'épuisé, et produiront immanquablement des conséquences irréparables sur les événements futurs, tant en Europe qu'en Amérique.
Le rêve de Talon ! Sans doute, le grand administrateur, intendant de génie, méritait une première place parmi les fondateurs de la nation canadienne. '^ En la dotant de toutes les industries de première nécessité, il la mettait définitivement en état de se suffire à elle-même ; " * mais est-ce là la seule fin de ses ambitions *? N'espère-t-il pas toute sa vie changer en certitude cette chimère des premiers instants ? " Je ne suis pas homme de cour, écrit-il, et je ne dis pas la seule passion de plaire au Koj et sans un juste fondement que cette partie de la monarchie française deviendra quelque chose de grand.'' * Il voit dans le succès de la colonie un commencement de province et peut-être même l'établissement d'un royaume.
C'est un bien grand rêve pour un homme qui terminera sa carrière en qualité de premier valet de garde- robe de sa majesté très chrétienne. Combien son ambition ne paraît-elle pas exagérée ? Hélas ! je l'ai dit, il tente vainement de faire briller aux yeux du roi de France l'avantage que présente l'idée de fonder un empire en Amérique.
C'est au milieu de toutes les péripéties et de toutes les embûches, malgré les malheurs acca-
* Salone, La Colonisation de la Nouvelle-France, p. 223.
* Talon au Roi.
blant son pays, qu'il croit encore et sans une arrière-pensée à sa grandeur et à son relèvement certain. Il sait la France jalousée, combattue, ruinée : il ne croit pas un instant à sa disparition de la carte du monde. Si, par les exactions intérieures, par les coalitions du dehors, elle est sapée dans ses institutions les plus chères, elle se relèvera plus resplendissante et on lui rendra justice, parce qu'ayant beaucoup lutté, elle a beaucouj) souffert. Car les peuples étrangers ne se sont pas toujours bien rendu com^Dte de ce qu'elle a fait pour eux. Talon sait par intuition ce que deviendrait le monde sans elle. Il sait combien la pensée française s'est rapidement répandue dès l'aurore de la découverte des Amériques: il la voudrait dominatrice du monde entier.
Chaque fois que la France fut en danger et sui le point, non de disparaître, mais de se diminuer aux yeux des autres peuples, un cri d'angoisse est sorti de toutes les poitrines humaines, et ce fut par tout l'univers comme un sursaut de stupeur.
Lorsque Talon vit l'impossibilité de faire de l'Amérique un immense empire français, sans pourtant éprouver un instant de découragement, mais résigné, il eut comme un regard d'effroi vers l'avenir. D'un coup, le peuple canadien allait perdre, sinon l'intendant avisé, du moins le politique bienfaisant dont le génie n'avait jamais douté de conduire la colonie au triomphe d'une noble cause, si toutefois il recevait de la métropole l'appui nécessaire.
Les guerres désastreuses de Louis XIV, et sur la fin de son règne, l'abandon dans lequel nous
laissait le monarque plongé lui-même dans Tinfortune, avait ébranlé les courages. Car de partout, de l'Espagne aux contins de l'Angleterre, partait ce cri stupéfiant : la France va mourir.
Il arriva ce fait extraordinaire dans Thistoire, que l'Euroi^e alors sembla perdre conscience de la valeur de la France, si indispensable pourtant à la civilisation future. Mais Talon ne se laissa pas abattre dans ce moment d'angoisse universelle, car il était un génie tout d'intuition. D'ailleurs, disons-le en passant, on aurait pu croire, après sa disparition, que son grand projet pouvait encore se réaliser, au moment où, peu après et malgré tous ces grands événements, l'Europe et l'Amérique virent l'aurore d'une paix de quarante années. Mais Talon ne sera pas remplacé, il ne le sera jamais plus.
Frontenac, malgré ses éminentes qualités et sa fermeté de caractère, ne pourra continuer l'œuvre de son prédécesseur. Il aura, comme malgré lui, manqué, pendant les dix années de son premier gouvernement, " à cette partie essentielle de sa tâche qui de Versailles lui est rappelée sans cesse : l'augmentation de la colonie.'' *
Non, Talon ne sera plus remplacé. Après Frontenac même, nul ne sera plus hanté par ce projet; et, d'ailleurs, l'expérience aura assez prouvé que, pour le réaliser, il faudrait transporter Versailles de par delà les océans, l'orgueilleux Louis XIV âpre à n'admettre que les succès '" sur place," mais alors seulement qu'il est de son bon vouloir de prêter un souffle de vie à toute entreprise qu'il n'a pas conçue. Qui sait! Un em-
* Salone, La Colonisation de la Xouvelle-France, p. 22'
pire français en Amérique verrait peut-être, à son insu, se lever un jour un autre conquérant rival. Il n'aurait jamais pu admettre une puissance digne de l'égaler et de le surpasser, lui, le roi des rois, jouissant du privilège de l'infaillibilité, et ayant reçu sa force de Dieu même dont il savait partager aussi bien la connaissance que l'autorité.
D'ailleurs, ne pouvant reconnaître qu'aucune forme de gouvernement ne put se substituer à celle qu'il avait mûrie et préparée selon son cajîrice et sa volonté, il lui ^eut fallu renier sa divine prescience et porter ainsi atteinte à un prestige qu'il tenait d'en haut : cela lui eut-il été possible dans son incommensurable orgiîëil ?
Talon, dans l'exécution de sou projet, marchait sous l'égide de l'absolutisme. Or, cet abominable système, nous le savons ti'op, dans toute l'horreur de ses principes, incombe à la volonté d'un seul homme qui doit en supporter seul la lourde charge.
Louis XIV, doué d'une vigueur exceptionnelle,
— il l'a prouvé pendant tout son règne, ■ — éprouve toutes les ambitions dues à son rang : il est porté à exagérer ses faiblesses souvent plus que ses quailités. Il se sent pris de vertiges et, à un degré incommensurable, de la folie des grandeurs.
Certains hommes subissent le joug de l'entourage ; d'autres imposent leurs volontés, satisfont leurs convoitises, qu'exagère toujours leur insatiabilité sans borne, sacrifiant les petits intérêts aux grands. Et finissant par inspirer le doute, — ce qui devait arriver, d'ailleurs,
— ils ne manquent pas, sous le prétexte de con-
server leur prestige, de compromettre la confiance qu'on avait en eux. C'est alors que le despotisme entre en jeu et qu'il sévit. De là, une sorte de passivité chez ceux qui en sont les victimes. L'effort collectif alors n'a plus sa raison d'être ; et le peuple, par craint-e, n'osant plus se charger des 7'esponsahilifés dont il craint les conséquences, finit par obéir sans réflexion. Il devient l'instrument entre les mains d'une individualité qui l'étouffé et l'immobilise.
Au temps de Jean Talon, la France ploie sous cette contrainte: comment voulez-voiLS que le Canada ne la subisse pas ?
Avant que la Révolution ne dispose des terres des privilégiés, en conférant le titre de nation à la classe moyenne, cette dernière est pendant bien des siècles monarchiste par état, vous le savez. L'histoire de France marche sur cette pente, comme toute l'histoire des peuples doit sui- Yve une destinée à laquelle elle ne saurait se soustraire.
Mais l'idée d'unité hante le cerveau de tout le monde; l'on devient de plus en plus ancré dans cette opinion, — plus peut-être que Louis XIV lui-même, — " que les rois de France sont rois élus et choisis de Dieu, rois selon son cœur, rois qui, par le divin caractère que son doigt a imprimé sur leur face, sont à la tête de tous les rois de la chrétienté." *
C'est le triomphe de la théorie du droit divin, nous dit M. G. Hanotaux. Ainsi s'est préparée, par l'unité même de la race, la centralisation, fruit de douze siècles d'efforts ininterrompus.
* André Duchesne, Les antiquités et recherches de la grandeur et majesté des Roys de France, p. 3.
La nation, à l'époque de Louis XIV, est donc monarcMste par la volonté divine, comme elle le fut d'ailleurs dans le passé. Elle est loin encore de l'idée de révolution ; elle a peur du démembrement, précisément parce qu'elle voit l'unité dans la monarchie et que cette unité a fait la France de toujours, sans qu'il lui soit possible de se demander comment la décentralisation des volontés pourrait créer les sociétés modernes.
Ce peuple aime ses maîtres jusqu'à souffrir tout pour eux; il n'a jamais mis en doute la majesté royale. Cela lui prendra bien du temps pour en arriver à douter de ce pouvoir venu de si liant et qu'il ne peut atteindre, si ce n'est qu'en rêve.
Jusqu'à Louis XVI, pauvre victime du passé, il marche les yeux fermés, dans un vasselage accepté, tant il est imbu de principes sacrés pour lui et tirés de la profondeur des temps. Devant un pareil état de choses, il eut fallu à tous les princes de l'ancien Kégime une modération réfléchie dont l'Europe entière se serait ressentie.
En cultivant cette modération prêchée depuis Platon, Socrate, Marc-Aurèle, Montaigne, Montesquieu et tant d'autres, la monarchie eut conservé une force que le peuple français n'eut peut-être pas songé à détruire. Elle eut alors, cherché, non pas l'inégalité chez les 'Hommes, mais la réunion de toutes les volontés, de toutes les intentions, sans distinction de caste et de naissance, jDOur le bien commun, i3our l'hégémonie de la France sur les autres nations. Jean Talon eut pu voir alors l'empire des Amériques grandir et maintenir sur un pied d'égalité les aspirations d'une race ayant apporté avec
elle tous les instincts, toutes les qualités maitresses de ses aïeux.
D'ailleurs, ne nous illusionnons pas. La modération bien comprise n'est pas de ce monde. Si, après tant de revirements, tant de dislocations de systèmes, tant de sacrifices sanglants, les humbles eux-mêmes ne comprennent pas tout le sens de cette philosophie dont le triomphe assurerait une paix durable, les grands de la terr-e sont rarement nés pour apprendre à se tempérer, ou, du moins, à user modérément des privilèges dont ils sont gratifiés par leur droit de naissance. La modération des siècles passés a consisté dans Fabus du pouvoir. Aucun prince, ou, sans doute, bien peu de princes n'y ont échappé. Car, plus nous étudions l'histoire universelle, 1)1 us nous nous apercevons que la paix offre peu de garanties, de sincérité et surtout de durée.
La colonie nous en donna de tristes exemples. Si l'abus du pouvoir nous fut funeste en toutes circonstances, rien n'a pu, certes, assouvir les ambitions irréductibles des races ; et, depuis toujours, dès qu'une ère se meurt, une autre apparaît déjà de la nuit des siècles passés, et la vie surgit de nouveau d'un volcan en éruption qu'aucune volonté humaine ne saurait éteindre.
Il y a à tirer de ces pensées bien des faits inquiétants et impressionnants. Elles nous invitent à méditer, à aller au fond des choses, à creuser le mystère des forces qui nous régissent et nous orientent vei-s l'avenir.
Et comme le dit M. Gustave Le Bon dans un livre récent, la transformation des peuples nous montre que " le bloc des traditions se désagrège ; que d'antiques assises de la vie sociale s'effon-
drent; qu'il y a absence de parallélisme entre Fintelligence créatrice de découvertes et le caractère régulateur de la conduite, car si l'intelligence a progressé, les sentiments gouvernant les hommes sont restés les mêmes." *
Jean Talon, de nos jours, eut médité ces véri-/l tés. Qui nous dit qu'il ne les entrevoyait pas dans son rêve ? Il eut pu se dire, en réfléchissant ;A à ses illusions perdues, que tout dans la guerre, donne l'impression d'un écroulement formidable, malgré le bénéfice que nous en paraissons tirer. L'idée d'un immense empire — tel que le concevait Talon — est bien propre à inspirer les âmes élevées, mais elle est aussi pleine de désillusions et d'imprévus, puisqu'elle met en regard l'idée, non de supprimer les conflits, mais de les faire naître. Hélas! tous ceux qui ont cru au pacifisme dans la conquête, ou même dans la paix, en sont morts ou ont failli en mourir.
Bien des intentions humaines peuvent nous paraître généreuses, mais elles nous apportent plus souvent des déceptions. Si l'histoire du passé est cruellement expiée quelquefois, Texpérience acquise devant les erreurs dont nous sommes les victimes, nous fait changer l'orientation de nos mouvements; et alors, nous cherchons à découvrir des principes nouveaux auxquels nous demanderons une forme de société qui, peut-être, nous laissera entrevoir la possibilité d'un bonheur toujours relatif.
L'incertitude donc nous guette à chaque carrefour de la vie, puisque soumise à une volonté ou
* M. G. LeBon, Premières Conséquences de la Guerre.
à une agglomération de forces, la plus ou moins lente évolution de.s âmes accuse ou non le progTès des nations. Tout dépend de la concentration de nos efforts et selon l'importance du but à atteindre.
Un des principes de la modération, c'est encore de comprendre comment la fusion de l'âme individuelle avec l'âme collective d'un peuple peut développer ses aptitudes à son bénéfice et donner de grands résultats. L'unité alors n'en est que plus solide et plus durable.
Un grand monarque, il faut bien le comprendre, ou un grand politique, doivent se dégager de leur personnalité, abdiquer toute ambition personnelle, éviter tout abus du pouvoir, lorsqu'il s'agit de la sécurité et de l'intérêt vital de de tout un peuple et de ses conquêtes. Il faut savoir créer l'avenir, tout est là.
Si la suppression de la guerre est une illusion, il faut se préparer à pouvoir s'en servir pour le bien de tous, puisque nous sommes à la merci des lois de l'évolution dont aucune puissance ne saurait entraver la marche depuis les temps les plus reculés. Bannissons nos illusions pacifistes devant la variabilité des ambitions liumaines, mais ne renonçons pas tout de même à cet esprit de modération dont les grands hommes et les grands peuples ont fait leur plus belle qualité. Pour avoir failli à ce principe, les potentats ont souvent changé la face du monde et des événements. L'histoire n'aurait pas suivi les mêmes sillons si elle ne s'était pas exercée à compliquer les intentions des races qu'elle redoutait entre toutes.
Si le grand siècle eut pu prévenir les contradictions nées de la disparité des castes, aux prises à un moment où surtout la France devait étendre son prestige au loin, Jean Talon eut réalisé peut-être son rêve. Si Funité, qui fut la force de la nation française sous la monarchie, eut pu tourner les âmes vers des idées propres à prévenir sa décadence, nous n'aurions pas eu à subir quelques années plus tard la domination étrangère quelle qu'elle fût : c'eut été alors l'orientation vers un lumineux avenir.
Toute la solution de ce problème est là.
Ces pensées hantèrent probablement le cerveau bien organisé du célèbre intendant : elles font en tout cas le sujet de nos méditations, loi^sque nous pensons à ces heures tragiques où nous avons perdu l'occasion de devenir une grande nation parmi les continents iJte la t-erre.
Oui, il nous faudra toujours revenir à peser les événements qui ont bouleversé le monde ou provoqué son développement, avec une grande sérénité, celle qui convient aux âmes privilégiées, aux penseurs, aux grands morts pour de nobles et généreuses idées. Il faut être sans vaine passion, sans inutile colère, mais s'imprégner de l'irréductible vérité. Nos actes comme nos paroles doivent s'entourer d'harmonie, car le rythme doit accompagner l'homme sur les routes pourtant si tourmentées de la vie.
Certes, il nous le faut supposer, d'autres ruines surgiront du sol, car il est dans la condition de l'univers de refaire sans cesse ce que le passé s'est appliqué à détruire; mais, du moins, si les hommes, sous l'influence de nouvelles ambitions, se voient encore précipités à d'horribles ca-
tastrophes, ils ne doivent pas perdre de vue, malgré cet éternel recommencement des efforts de l'humanité, qu'ils doivent s'armer avec modération pour faire face aux destinées cliangeantes.
O Jean Talon î tu eus peut-être réalisé ton rêve .si, à répoque où tu vécus, on eut sacrifié à une sage prudence l'absolutisme éholtïfé dont s'empoisonnaient les âmes, et si l'on eut compris qu'il vaut mieux tout de même entretenir les multitudes dans une douce illusion, que de les préparer au fatal désenchantement dont sont faites les haines inapaisées et la mort imj)lacable î