CHAPITRE IV Un Empire colonial
(Suite)
La guerre des Cinq Xations, reprise xevs 1683, quelques années avant qu'éclate en Europe le conflit qui règle la succej^sion d'Espagne, n'est pas de nature à rassurer la colonie française en Amérique. Et plus nous nous éloignons de nos origines, plus nous voyons surgir de difficultés dans l'établissement d'une Nouvelle-France.
L'idée d'un empire colonial est déjà du domaine du passé. Les colons ont plus que jamais à veiller à la conservation du sol et de leur progéniture. D'ailleurs, l'Anglais s'unit à Tlroquois contre la colonie. D'une part, l'incapacité notoire de M. de la Barre et la mauvaise foi de M. de Denonville, sont des faits bien peu de nature à nous rassurer sur l'avenir du Canada français.
Si la population augmente d'une manière tangible, les colons luttent désespérément contre le sort. D'un autre côté, si, au temps de Coligny, les essais de colonisation se ressentent particulièrement de difficultés nées des circonstances malheureuses, l'attention de la politique, il faut bien l'admettre, ébranlée dans ses bases, ne peut nullement être distraite par l'idée de l'agrandissement d'une colonie lointaine où tout est à créer, quand la France elle-même, absorbée par les guerres relisrieuses, civiles et étrangères, ne
92 DES INFLUENCES FllANÇAISES
sait OÙ tourner ses efforts; et à un moment où, surtout, l'Europe entière la voit avec une satisfaction non dissimulée prête à s'éteindre dans l'impuissance et l'énervement.
Pourtant, Sully et Richelieu, on doit le reconnaître, donnent, les premiers, la mesure de la valeur française et nous prouvent que, bien dirigée et sous une bonne administration, la France est capable de se relever des pires calamités et peut rayonner d'une splendeur toujours renouvelée après des périodes de déi^ression.
En parlant de Richelieu, il faut admettre que seul le mérite ne suffit pas. Il faut aussi, et par dessus tout, une énorme dépense de volonté et de persévérance ici-bas. C'est la plus belle apologie qu'on puisse faire des grandes existences, " que de laisser entrevoir le fourmillement des petits événements et des petite^ difficultés qui les ont embarrassées sans les détourner." *
Le grand cardinal se retrouve dans cette pensée pleine de grandeur, s'étant consacré toute sa vie à l'achèvement de l'unité française par l'établissement du roi de France.
S'il eut vécu, il eut pu voir la réalisation de ses projets en Amérique, s'il n'eut pas surtout sacrifié sa vie entière à l'ambition du pouvoir; car, pour y arriver, il devait d'abord concentrer toutes ses forces, tout son génie sur un seul point dont il a eu garde, d'ailleurs, de dévier un seul instant.
Cei^endant, Louis XIY n'avait pas les mêmes raisons de voir sa puissance fléchir : Richelieu la lui avait préparée ; et nul monarque ne rayon-
Hanotaiix, Histoire de Richelieu. Préface, p. VII.
na d'un plus vif éclat que le Eoi Soleil. Dès qu'il prononce les célèbres paroles " l'Etat, c'est moi/' nulle volonté ne s'oppose plus à la sienne : car, dès cet instant, la France entière brille par lui et selon sa volonté. Au comble de ses ambitions, jamais le despotisme ne hante un cerveau plus disposé à en mettre les principes en œuvre. Aussi, ses erreiu's sont-elles celles de la France et de son gouvernement vis-à-vis la colonisation de TAmériqne.
Pour les mêmes raisons qui avaient paralysé le commerce en France, — raisons qui partaient des mêmes causes d'erreur, — les colonies sont restées stagnantes et affaiblies, malgré les immenses qualités qu'il faut reconnaître aux colons, toujours prêts à tous les sacrifices, comme à tous les déboires.
Si vous lui donnez une base fragile, comment voulez-vous qu'une organisation boiteuse, malgré son énergie apparente, ne finisse pas par s'épuiser, quand les forces dépensées s'étiolent et se brisent en effoi-ts stériles et vains ?
La France du XVI le siècle et des suivants, doit ses insuccès coloniaux à ses vices politiques, systématiquement entretenus. Tant d'abus, tant de vsystèmes bâtards qu'un absolutisme éhonté fait peser sur la métropole en la briguant, et malheureusement implantés dans notre colonie, restent la première cause, peut-être la seule, de sa faiblesse, de sa ruine et l'empêchent d'acquérir la puissance d'un empire.
Jusqu'au traité d'Utrecht, dont nous rei^arlerons plus loin, nous assistons à des tâtonnements dans l'administration des finances, comme dans la réglementation des lois, quoique cependant la
population de la Nouvelle-France s'élève presque normalement. Ce ne sont que luttes et échecs, conspirations ourdies, liaines sourdement mûries, jalousie des castes, abus de pouvoirs, mesquines vengeances longtemps préparées, autant d'efforts dépensés à une heure tragique, où toutes les pensées devraient se concentrer sur un même objet, s'orienter vers un même but: la conservation du sol envahi. Et, en outre, obstination systématique de la part des gouvernants à écarter toute intervention du peuple dans les affaires publiques, habitude transmise par le gouvernement central que ses créatures auront soin de copier jusqu'au vasselage, et dont aucune ne pourrait d'ailleurs s'affranchir sans risquer de perdre tout prestige et toute autorité.
Comme conséquence de tout ceci, se reposant sur une autorité supérieure, sur la puissance absolue de l'Etat, l'administration néglige les affaires publiques: c'est un principe établi. L'insouciance à l'égard de toutes entreprises et de tous les intérêts mis entre ses mains est l'apanage de ce prétendu gouvernement pantin, le pâle reflet d'un pouvoir fictif. Un corollaire découle de ce fait: le même gouvernement paraît demander protection et secours à une autorité plutôt appliquée à protéger les ' facteurs d'influences, et partant, les incapables et les intéressés. Est-il bien dans l'intérêt de l'établissement d'une colonie d'être dirigée par des hommes corrompus, connaissant d'avance le rôle passif qu'ils devront jouer, mais feignant le désintéressement et le sacrifice de soi pour cependant travailler à leur avancement, sans se soucier du bien collectif, sachant d'ailleurs, et s'étant convaincus
que l'insuccès personnel restera toujours le partage des indécis et des faibles ?
On peut conclure à la banqueroute de la colonie. Cependant, il faut plutôt regarder aux résultats obtenus et ne cesser de crier au miracle; car enfin, que la Xouvelle-France ait pu surnager, cela tient du prodige. Qui pourrait se vanter, parmi les nations, d'être parvenu à un pareil succès, dans les mêmes circonstances et avec les mêmes moyens ? Miracle de l'isolement dans la lutte et de la lutte dans l'isolement I
Voyez cette colonie pendant et après la seconde guerre des Iroquois. Abandonnée à elle-même, qu'arrive-t-il au moment où le gouvernement central ne fait rien ou presque rien pour elle ? Elle est exposée chaque jour, et avec une persistance qui ne se dément pas, à des agressions sanglantes, ruineuses et déprimantes à tout point de vue. Si, à cette époque, la France obtient quelques succès, ou subit quelques revers, le Canada profite-t-il des premiers, tout en étant solidaire des autres ? Soyez sûrs qu'il participe plutôt à des fautes et à des crises, sans bénéficier d'une prospérité jamais complètement connue. Immobilisée par les erreurs du gouvernement central, comment voulez-vou5 que la colonie prenne part à des succès dont elle ne peut, d'ailleurs, esjDérer le plus modeste avantage ? Abandonnée par la métropole, elle a sans cesse à lutter contre les forces décuplées d'adversaires redoutables autant par la quantité que par l'astuce. Comment voulez-vous résister devant le nombre sans cesse renouvelé d'un ennemi séculaire ?
Pourtant, ce projet d'un empire colonial pouvait se réaliser.
La France, à un certain moment, nous laisse entrevoir qu'elle est destinée à devenir la première puissance coloniale dans le monde. Il est un fait admis maintenant : l'immense domaine du nord et de l'ouest de l'Amérique qu'elle a découvert, doit lui assurer une prépondérance qu'aucune nation n'osera lui disputer, si elle peut seulement maintenir sa domination et son prestige de ce côté de l'océan. Nous serions, à l'heure présente, à la tête d'un empire colonial florissant et d'une incomparable puissance, comme le rapide développement de ce pays fertile nous le faisait espérer dans les siècles passés.
Nous avons tous encore un fait à la mémoire. Du jour où le Canada est cédé à l'Angleterre, à la suite du traité d'Utrecht, des politiques aveuglés par l'insuccès, voient dans ce changement, longtemps prémédité, d'ailleurs, un événement sans conséquence dont ils n'aperçoivent que l'effet immédiat, habitués qu'ils sont à ne rien déduire par eux-mêmes sur l'avenir du monde. Dans la perte du Canada, enlevé à la France, ils ne sauraient voir la diminution de l'influence de la mère patrie sur la civilisation future et sur les développements formidables du nouveau monde.
Cela ne doit pas nous étonner de la part d'un gouvernement corrompu qui suscite la guerre de Sept ans dans le seul but de venger Madame de Pompa dour des quolibets de Frédéric II, dont le crime avait été de donner à cette courtisane le soubriquet de Cotillon II. Déjà l'on devine le prodrome de la Révolution française.
Ne soyons donc pas surpris. Les mauvais systèmes, fruits d'une imprévoyance coupable, les
idées erronées dont les administrateni^ du pays sont imprégnés, la fausse orientation donnée h la colonie et les résultats funestes qui en deviennent la conséquence, sont cause que nos établissements sans vigueur et sans esprit d'initiative végètent misérablement à côté d'autres races dont l'expansion et les progrès finissent par nous supplanter définitivement et nous ravir notre indéi^endance.
Avons-nous besoin de rappeler ici, pour la centième fois, rinsouciance systématique et l'incapacité notoire de Versailles qui, au milieu d'une pompe inouïe et d'un gaspillage éhonté, se fait un devoir de se désintéresser d^une contrée lointaine dont on disait alors qu'elle ne rapportait rien qui vaille à la France qu'une frivolité impudique allait faire tomber elle-même dans une ruine financière, voisine de l'indigence ?
Une autre erreur vient s'ajouter à la négligence coupable de l'ancien régime: ce dernier ne se reconnaît pas le sens colonial, où, du moins, il ne se rend pas compte que la France possède tous les éléments nécessaires pour coloniser. Esprits d'endurance, audacieux, aventuriers, braves à toute épreuve, tenaces et ingénieux, les premier-s colons espèrent Taide d'une direction intelligente, moins frivole et plus secourable; mais Louis XV feint de ne pas entendre leur voix lointaine.
^ Quand on regarde la conception d'une colonie d aujourd'hui, il nous est facile d'apercevoir ce qui manquait à cette époque. Si nous prenons, par exemple, l'AJgérie à ses débuts, la France eut à rencontrer la résistance de la race arabe à se plier au régime qu'il convenait de faire adop-
ter. Il fallait compter aussi — et ceci était d'une importance capitale — avec le resipect des traditions, avec les mœurs, avec la langue, dans un pays où cependant on importait des éléments étrangers, des colons d'origine française: luttes inévitables contre le parti pris, les préjugés et les faiblesses souvent grossières des indigènes.
L'Algérie devait, en outre, être une terre française si la France voulait que ce pays fuj profitable à sa rapide expansion coloniale. Tfôut était là. Et les remarques suivantes de Prévost-Paradol sont à méditer : " Il y a deux façons de concevoir la destinée future de la France, écrit-il. Ou bien nous resterons ce que nous sommes, nous consumant sur place dans une agitation intermittente et impuissante, au milieu de la rapide transformation de tout ce qui nous entoure, et nous tomberons dans une Jionteuse insignifiance, sur ce globe occupé par la postérité de nos anciens rivaux, parlant leur langue, dominés par leurs usages et remplis de leurs affaires, soit qu'ils vivent unis pour exploiter en commun le reste de la race humaine; ou bien que quatrevingt à cent millions de Français, fortement établis sur les rives de la Méditerranée, maintiennent la langue et la légitime considération de la France."
Ces paroles s'appliquent à toutes les colonies françaises du Maroc, de l'Indo-Chine, de la Tunisie ; elles se furent appliquées au temps de l'ancien régime s'il eut bien compris que l'idée du développement et de l'agrandissement de la France d'alors ne devait pas exclure le respect de toutes les croyances.
AU CAXADA 99
D'un autre côté, le succès d'une entreprise aussi colossale dépend, nous le savons fort bien, ou de l'assimilation de la race conquise, ou de la destruction partielle de cette race pour la réorganiser sur une base nouvelle. Lequel de ces deux systèmes doit i^révaloir? Le premier, n'en doutons pas, présente plus de garanties pour l'avenir et pour la durée d'une œuvre aussi humanitaire.
En agissant d'après cette donnée, la France moderne a prouvé, contrairement aux prétentions de certains économistes, qu'elle était amplement pourvue de ^^ cette faculté colonisatrice " qu'on lui niait. Elle avait compris tout d'abord, qu'en outre du respect de tout préjugé et de toute croyance arabe, — ce qui est d'importance majeure, avons-nous dit, — il fallait " déliminer en la restreignant la propriété collective arabe et préparer, favoriser sa transformation en propriété individuelle; offrir, en plus, sur la terre d'Afrique aux émigrants des garanties judiciaires et des libertés municipales, c'est-à-dire les premières conditions de toute vie civile."
Et ceci me rappelle des paroles de M. C. Jonnart, un ancien gouverneur de l'Algérie, quand il dit : " Les peuples sont comme les individus. Plus ils sont jeunes, ardents, débordants de vie. plus il faut se garder de les abandonner au désœuvrement de leurs pensées et aux fantaisies de leur imagination."" Mais encore, faut-il qu'ils ne soient pas courbés sous des lois injustes et qu'on les maintienne dans le respect de l'individualité. Tout consiste, en outre de ce que nous venons de
* c. Jonuard, Conférences sur l'Algérie à l'Université des Annales, le 15 février 1917.
dire, d'inculquer aux nouveaux colons le sentiment des réalités et des responsabilités pour l'avenir, et cela, par une surveillance de tous les instants, par une attention bienfaisante et secourable.
Si nous remontons au début de notre colonie française, le.s difficultés ne se présentaient pas sous un même jour. Le Canada découvert, mais vierge de toute civilisation étrangère, n'avait pas de passé et n'était habité par aucun peuple civilisé. Terres inconnues des races européennes, du moins, il fallait transporter de toute pièee une population avec son passé, sa langue, un gTOupement d'individus a^^ant des ti^aditions purement françaises, des mœurs, une littérature qui, déjà à cette époque, était sur le point de conquérir la prépondérance dans le monde.
Il ne s'agissait pas de transformer, il fallait continuer ce que l'histoire avait créé de durable par delà l'océan. Toute une civilisation pouvait se transporter assez vite — l'avenir l'a prouvé — avec les nombreux moyens dont on disposait. Les villes à bâtir pouvaient se calquer sur les anciennes, tout en observant les conditions du milieu. Les sciences, les arts pouvaient y avoir de dignes représentants, l'industrie pouvait s'y développer plus rapidement eu égard à la richesse inépuisable du pays, une solide organisation militaire pouvait contrôler facilement l'empire colonial en raison du peu de résistance qu'offraient des races indigènes mal équipées et absolument ignorantes de l'art de manier les armes.
Cette conquête eut été alors une belle et grande création. Elle eut assuré, je le répète, une pré-
pondérance à la France, non seulement en Europe, mais dans toute>s les Amériques. Elle eut fait de nous les sujets d'un vaste empire, reflet des vieilles civilisations. Quel triomphe de l'expansion française !
Hélas I l'indifférence aveugle même des maîtres de l'opinion, * a décidé de notre sort et nous a valu jusqu'à riiostilité des plus corrompus, dont on avait l'habitude de proclamer quand même la toute-puissance. De ce jour, le Canada français entrait dans le domaine des entreprises manquées. Le coup de grâce porté par les plus hauts représentants de la pensée frajiçaise en Europe, n'était pas de nature à relever la colonie lointaine, lorsque surtout les esprits quelque peu avisés voyaient déjà les conséquences futures du traité d'Utrecht.
Une réflexion s'impose. Il y a quelque chose de plus durable que la puissance des grands, c'est la puissance de la pensée. Nous pouvons être sauvés par elle ; nous en sommes quelquefois les victimes involontaires : notre histoire du passé en est un exemple immortel.
Une étincelle suffit à allumer un immense incendie, mais un incendie peut détruire un monde.
Que voulez-vous? c'est une loi générale: dans la nature, sous l'influence de forces intellectuelles supérieures, s'agitent diverses manifestations qui se transforment et se détruisent les unes les autres. " Une multitude de systèmes se forment et se décomposent selon des rythmes déterminés. C'est là tout le secret de la nais-
* De Voltaire en particulier. Voir Salone, p. 429. Histoire de la Colonisation.
sance et de la mort. Des mouvements qui s'intègrent et se désintègrent, voilà l'histoire uniforme, sous des apparences variées, des grands corps astronomiques, des organismes vivants et des organismes sociaux." *
Nous sommes le jouet de ces phénomènes nés de combinaisons souvent le fruit du hasard, souvent apparus dans un ordre déterminé : l'humanité subit Tempire de ces accidents inévitables ou 13 rémédités.
Mais tout est limité. Nous devenons, par la force des circonst-ances, des épisodes éphémères dont le reflet se perdra dans le grand rayonnement de l'œuvre universelle qui, elle-même, ne compte qu'un moment dans l'incommensurable amas des créations et des êtres. Nous naissons et nous disparaissons, sans qu'il nous soit permis de nous révolter effectivement contre cette force de destruction nous entraînant dans le vide et dans l'impuissance. Qu'importe toute la série chétive de nos oeuvres, de nos efforts ? Qu'importe si quelques années viennent s'ajouter à la vie trop brève dont les jours sont comptés d'avance : ce n'est là qu'une prolongation de nos douleurs et de nos plaintes.
L'immortalité dont s'entourent nos pensées est du reste bien relative; comme toutes les choses d'ici-bas, elle est aussi limitée; car l'humanité est condamnée d'avance à disparaître dans un temps plus ou moins long, selon que la terre qui la porte sera tôt ou tard détruite dans son organisme et plongée dans l'infini.
* E. Caro, Problèmes de morale sociale, p. 375.
Les événemeuts, les circonstances nous apportent une gloire dont nous exagérons la durée : nous sommes à la merci de la loi de recommencement. Toutes les manifestations humaines sont épliémères et nous en sommes les malheureuses victimes volontaires ou forcées.
Ceci serait peut-être de nature à décourager les plus forts et nous porterait à nous demander pourquoi nous déj^ensons tant de génie, nous nous soumettons à tant de souffrances, s'il nous faut songer à la survivance incertaine de nos conceptions peut-être irréalisables et inutiles l^our l'avenir.
A quoi bon tant d'efforts stériles, si nous marchons sans cesse sur le bord d'un abîme dont nous ne saurions sonder la profondeur et dont l'inconnu nous entraîne irrésistiblement ?
La destinée de l'homme nous apparaît alors, dans l'immensité des mondes créés^ comme aveugle et sans but certain, quand on s'aperçoit que " la pensée, qui veut remonter à un premier principe, ou dévoiler par l'astronomie et deviner par delà le cosmos actuel, cette immensité, est comme un océan qui vient battre notre rive et pour lequel nous n'avons ni barque ni voile." *
Pourquoi alors multiplier tant d'efforts, si devant toutes ces hypothèses contre lesquelles nous restons impuissants à répondre, nous sommes condamnés à renoncer à tout espoir, s'il nous faut songer combien notre misérable personnalité s'efface devant tant d'incertitude, devant cette grande désillusion qui nous apparaît comme le partage de notre humble condition dans ce
* E. Caro.
monde ? Ne devrions-nous pas, avec Pascal, cet avide d'incomniensiirable, nous écrier : " Le silence cruel de ces abîmes infinis m'effraie," lorsque nous sommes placés devant ce dédale inextricable de l'inconnu ?
Seulement, Pascal ne se buttait pas à un mur infranchissable. Son génie s'effrayait de se voir abandonné devant les solitudes sans fond ; il avait cherché, creusé obstinément, et il avait fini par trouver le terme où s'illumine la désespérance pouT renaître à la lumière éternelle. Il avait entrevu une force dominatrice de l'espace, il s'était retrouvé dans un Dieu, et il rendait par là son inquiétude et sa souffrance sacrées ; sa foi l'avait sauvé des ténèbres dont il était à la veille de s'envelopper à jamais: il fut pris de la folie de l'abîme, un cri de suprême espérance le sauva.
Ainsi en est-il de l'homme avec ses pensées, avec ses œuvres, tendant vei^s un but poursuivi obstinément. Toujours, une voix de l'au delà finit par lui répondre et lui apprendre que ses efforts ont quelque chose de sacré, s'ils sont d'une essence supérieure. Il faut donc, comme Pascal, se résigner à l'inévitable. Il faut calmer ses douleurs dans une douce résignation, apaiser ses sens et son orgueil. Nous nous ferons un empire du rêve vers lequel nous élèverons notre esprit: là sera notre plus belle conquête. Ou plutôt, nous verrons une autre conquête, noble et profonde, celle de l'humanité dont nous chercherons à embellir l'existence dans l'étroit espace où elle est renfermée. Mais nous y mettrons une condition, celle de croire en une autre vie plus parfaite, récompense de tous nos sacrifices, de tout
notre travail gigantesque qu'on nous avait présenté comme stérile et sans profit immédiat.
Xous nous dirons encore : Oui, la science est limitée dans ses ambitions, les ordres sociaux sont changeants et sans bases solides, puisqu'ils se détruisent sans cesse, recommençant toujours pour ne jamais donner la satisfaction rêvée et se heurtant à une barrière infranchissable. Pourtant, il ne nous est pas interdit de remonter à la source inépuisable, au mystère secret où se cache le principe de toute chose; il ne nous est pas interdit de chercher à le comprendre, si quand même la raison humaine est limitée et nos facultés impuissantes à le pénétrer. Que l'infini se cache, soit ; mais qu'il refuse de se manifester à nous sous des apparences intangibles, nous ne l'admettons pas: la croyance du contraire nous sauvera du désespoir sans retour.
Toujours, l'idéal nous fait vivre ; par lui, nous recommencerons sans cesse la marche vers l'inconnu qui nous attire. Si nous sommes des instants d'infini, nous comprenons, forts de nos croyances, qu'il est bon de vivre dans ces régions supérieures de la i)ensée et d'en mourir au besoin.
Nous aimons nous gaver de chimères et d'irréalités.
X-e poussons pas inutilement de vains cris d'orgueil, mais ne perdons jamais confiance en nousmêmes. Quelque secret ressort nous entraîne comme malgré nous vers les immortelles espérances dont la source est loin de nos mortelles destinées, mais dont nous nous obstinons quand même à faire notre but ici-bas.
C'est encore la condition de l'humanité. Celleci peut se perdre dans la profondeur des temps,
nous la retrouverons toujours, élevant sur un piédestal d'airain ses croyances et ses dieux sous toutes les formes créées par son imagination. On ne parviendra pas à lui "interdire l'idéal et le •divin, parce qu'on ne pourra jamais la dépossé der d'elle-même, et que la partie la plus vivante en elle est celle par laquelle son intelligence se sent en rapport avec la Pensée, son cœur avec la Bonté parfaite et l'Amour infini." *
Mais pour en revenir à notre sujet, il est bien difficile de démêler les destinées changeantes de notre planète. Elle doit poursuivre sa course à travers l'espace, malgré les perfectionnements qu'on lui peut apporter.
" Ce fut bien le but de l'humanité, nous dit Caro, de recommencer ce beau rêve d'une civilisation universelle et pacifique." Bien des Français firent ce projet éblouissant de voir un jour en l'Amérique un empire colonial où triompherait une ère de haute civilisation, d'industrie, d'art et de paix, mais pourquoi s'étonner que des guerres sans nom interrompent, au cours des siècles, ces espoirs de fraternité universelle et de progrès réalisables ?
L'homme restera toujours ce qu'il est : un être de passion, quelquefois d'amour, plus souvent de haine inassouvie. De là découlent toutes nos misères et tous nos doutes: c'est le travail de l'acheminement vers la beauté et l'égalité. Nous ne changerons pas la nature imparfaite de l'humanité, nous ne lui enlèverons pas ses goûts de perversion et ses penchants mauvais. Parviendrons-nous seulement à élever les pensées et les
* E. Caro, Problèmes de morale sociale.
aspirations dont elle doit remplir sa vie pour le plus grand bien de son développement dans le monde ? Malgré toutes les incertitudes qui nous hantent, il faut mettre dans l'âme humaine cet idéal dont nous parlions plus haut, afin de nous bien persuader que nous ne disparaissons pas tout entier, car une parcelle d'infini jetée en passant vaut mieux qu'un amas de systèmes dont les résultats sont des sources de désespérance et de désillusions.
Pour s'être laissé leurrer par le mirage de promesses vaines et stériles, l'histoire a vu bien des catastrophes sanglantes engloutir les plus grands efforts de civilisation et de progrès.
Pour avoir travaillé contre l'expansion de la colonie en Amérique, la monarchie, au début du XVIIIe siècle, a nui au prestige de la race française. Si elle eut compris cette vérité que la ^ puissance bien ordonnée vaut mieux que la force mal employée, elle eut pu voir alors sa prépon- x dérance grandir et s'affirmer dans ce monde nouveau. Heureusement que depuis, une croyance s'est accréditée chez les peuples civilisés, à savoir qu'ils ont encore besoin de la France pour vivre et pour durer.
CHAPITKE V Les Emmurés.
Le traité d'Utrecht, nous semble-t-il au premier abord, va redonner un nouveau prestige à la colonie française; cependant, il n'en est rien. Jean Talon doit frémir dans sa tombe. Trente et quelques années de paix vont nous valoir la suprématie dans la Xouvelle-France, et, en raison de l'augmentation de population, nous devrions pouvoir faire face à l'ennemi séculaire toujours plus nombreux et plus menaçant. Mais si le peuplement en a augmenté, la qualité s'efface devant la quantité. Ce sera la faute la plus grave commise par le XVIIIe siècle. En outre, .aucun sacrifice ne sera fait au point de vue économique : C'est la ruine à courte échéance, la colonie n'ayant pas même les moyens d'exploiter ses richesses naturelles.
La campagne menée à grand train par les penvseurs du temps va porter le coup décisif: le Canada est perdu pour la France.
Donc, le traité d'Utreeht et la guerre de Sept ans nous mettent, pour une longue période, dans rimpossibilité de nous développer intellectuellement et très peu matériellement. Les données les plus élémentaires manquent aux premiers colons et manqueront encore bien longtemps ; de même que l'influence d'un milieu convenablement développé, l'existence de l'école, enfin tous les matériaux apportés par la matière.
Au lieu d'atteindre ou de tenter d'atteindre une perfection intrinsèque, l'art, chez nous, à cette époque et plus tard, fait complètement défaut, par suite du manque total de ces conditions essentielles.
Nous terminerons cette première partie par quelques réflexions sur les données de l'art apportées par la matière, sur l'influence du milieu, sur l'indépendance de l'art, sur le génie, sur sa transmissibilité, et sur le perfectionnement de l'espèce humaine. Qu'on me pardonne ici cette dégression: je la crois nécessaire et d'intérêt primordial.
L'art, pour se développer, a besoin de certaines conditions, de certaines dispositions, de multiples principes consistant dans l'influence du milieu, celle de l'école d'où il tire ses éléments primordiaux, les données historiques de la race. On appelle encore ces dernières: la préparation générale dans le développement de l'art et de l'éclosion d'oeuvres géniales, celles qui auront le mérite de compter dans l'histoire d'un peuple.
A ces conditions du développement de l'art, viennent se joindre le développement matériel, car, pour prendre forme et se réaliser, tout projet d'art ne peut se perfectionner qu'en raison du progrès économique et social. Comme pour l'artisan, il faut l'instrument qui rend tout travail possible; à l'artiste, il faudra la technique des procédés, les moyens fondamentaux par lesquels il donnera une forme à ses idées, à ses conceptions géniales.
Ces moyens évidemment doivent se limiter.
Ainsi Hippolyte Taine, parlant de la " Princesse de Clève " de Mde de la Fayette a pu dire :
" Au temps de Mme de la Fayette, la littérature naissait, et personne ne naît dégoûté ou savant. Elle disait les événements du monde, et n'apportait point les termes des langues spéciales dans la description des mouvements du cœur. Elle peignait les événements de la vie, sans autre envie que de les peindre, et ne songeait point à surpasser des prédécesseurs qu'elle n'avait pas. En tout art, ceux qui viennent les premiers sont les plus heureux ; ils ont plus de succès et moins de peine: ils imitent plus aisément la nature et atteignent plus sûrement la vérité.''
Mais tout de même, on pourrait s'écrier avec Caro, parlant d'une pensée de Macaulay : " Homère réduit au langage d'une tribu sauvage, n'aurait pu se manifester à nous et Phidias n'aurait pas fait sa Minerve avec un tronc d'arbre et une arête de poisson." *
Tout art doit donc recourir à la matière.
Des colons jetés au hasard d'un continent désert, ne sauraient, sans préparations préalables, se donner au monde comme des phénomènes au milieu d'une terre non remuée et en proie aux idées barbares qui dominent. Il faut à l'évolution des pensées les facilités par lesquelles elles dompteront la matière et s'en rendront maîtresses; car si l'art doit être indépendant, il ne s'affranchit pas complètement des réalités de la nature.
Il se retrempe et trouve les éléments nécessaires à ses manifestations dans la contemplation même de la vie.
Alors qu'une colonie s'implante, progresse sensiblement et veut s'imposer par sa valeur éco-
K. Caro. Problèmes de morale sociale.
nomique et sociale à toutes les races qui la cotojent, elle attire Tadmiration et devient un exemple vivant. Elle crée peu à peu des influences, son esi3rit se pénètre des beautés qui s'offrent à ses jeux, et bientôt, elle s'affirme, elle aequiert de l'autorité, elle devient un force au milieu des siens d'abord, puis, son rayonnement se répand au loin, pareil à cette limiière jaillie d'un buisson dont on active la flamme et qui se projette sensiblement sur toutes les choses épanouies autour d'elle.
Si elle sait communiquer la flamme intérieure, aidée du savoir et de l'étude, elle crée un foyer ardent qui, loin de s'éteindre dans l'imiîuissance, fera se réveiller les âmes toujours ouvertes aux nobles inspirations.
C'est là le rôle d'une nation jeune et ayant conscience de ses destinées.^ L'histoire de l'humanité offre de ces exemples grandioses au cours des siècles, et nul n'a pu s'aft'ranchir de certaines lois inflexibles qui sont comme la base de tout développement intellectuel.
Donc, le progrès matériel s'impose dans la nature; mais la part de ce progrès doit se limiter, il faut bien l'admettre.
La science depuis toujours n'a pu rassasier la curiosité de l'esprit. L^ne invention en suppose une autre plus géniale, et les progrès accomplis ne semblent jamais vouloir s'arrêter après la découverte d'une merveille insoupçonnée jusqu'alors.
L'époque actuelle nous fournit de terribles exemples de ce que peut imaginer l'avidité humaine. Nous sommes loin des temps où la guerre se faisait en combattant corps à corps et où les
moyens les plus élémentaires semaient la destniction. Et, à ces moments de l'histoire, on croyait ayoir atteint la perfection suprême.
Dans le domaine scientifique, nul ne sait où le génie deyra s'arrêter. La philosophie est parvenue, à travers les siècles, à ne plus mettr-e de barrières à ses investigations. En dehors de la théodicée chrétienne, elle s'est, depuis Epictète jusqu'à Bacon, depuis Eousseau jusqu'à Kant, depuis Fichte jusqu'à Schopenhauer et les modernes, efforcée à déterminer les éyolutions de l'idée, transformant les méthodes, reconstruisant l'univers connu et inconnu d'après des données originales, remontant toujours plus loin, avide d'arracher quelque secret à l'infini, mais cependant jamais assouvie et toujours en quête de démontrer qu'elle restera la science '* humaine du divin.-'
Il en est ainsi depuis l'astronomie jusqu'à la paléontologie, depuis la géologie jusqu'à la biologie, la physiologie et les phénomènes de la physique dans toutes ses manifestations ; depuis l'étude la plus profonde de la nature matérielle jusqu'aux problèmes psychiques et psychologiques.
La science ne s'arrêtera donc pas : elle est illimitée. Elle s'est évidemment appliquée à démontrer la perfectibilité de l'espèce humaine, tant il est vi'ai qu'au point de vue moral, toute doctrine doit s'efforcer de rendre meilleure la condition de l'homme dans quelque pays qu'il naisse ou se développe. Cette théorie ne nous est pas étrangère dans son application.
Ce qu'un peuple jeune en effet n'est pas en mesure de saisir et de mettre absolument en pra-
tique, ce sont les principes de sa véritable éducation, qui tendent à lui faire comprendre son état d'égalité ici-bas, — cela eut été bien diffi- 1 cile au temps de la colonie, — l'amour que se doivent les hommes mutuellement, ce qui est un des premiers des devoirs, la transformation de la vie civile, l'application de lois justes et raisonnées, la prévoyance à l'intérêt public, ce qui n'est pas une mince besogne.
(Ces i^rincipes bien appliqués doivent toucher les esprits les plus indépendants, exercent une influence salutaire, préparent le succès du développement matériel d'une race et lui donne conscience de son rôle historique.
Alors, nous apercevons la visible évolution d'un pa} s, sa marche progressive vers l'avenir, les changements nécessaires et durables qu'il subit, faisant voir — et c'est là notre cas — comment ses habitants, loin de tout centre intellectuel, plongés au plus bas degré d'infériorité dans l'état social, chasseurs, laboureurs, coureurs des bois, montent peu à peu et se groupent en associations solides et durables.
C'est là son but. Il entendra le progrès comme étant le ressort principal de l'histoire, les faits s enchaînant par une série de causes et d'effets, conséquences des civilisations antérieures dont la formation doit découler des principes éternels de la morale sociale qui, sans aucun doute, n'ont jamais manqué de produire des résultats pour le bien de l'humanité. Ce sera là le moyen de détourner les passions mauvaises et d'élever graduellement un peuple plongé dans une médiocrité besogneuse. L'homme alors saura com-
prendre l'inutilité de son état de passivité, sortira du marasme où il croupit; et, purifiant ses idées, il inclinera à des principes de bonté et de solidarité.
Une colonie ainsi enrisagée dans sa marche ascentionnelle présentera déjà un aspect plein de beauté et de sagesse. Si le XVIIe et même le XVIIIe siècle avaient su comprendre ces vérités, ou, plutôt, s'ils avaient pu les mettre en application, nous en serions peut-être aujourd'hui à voir triompher, sur le bord du Saint-Laurent, le grand empire rêvé par Talon.
Au point de vue du progrès matériel ou intellectuel de notre colonie, après le traité d'Utrecht, rapplication de ces principes aurait eu une grande signification : nous aurions pu assister, à cette date de notre histoire, au réveil de la responsabilité des consciences qu'on avait si lâchement bafouées.
Si tous les esprits dirigeants de cette époque s'étaient appliqués à comprendre combien la science sociale est illimitée et fertile dans son application, sans prétendre déterminer l'orientation définitive de la colonie naissante et indécise, ils se seraient au moins efforcés à éclaircir, pour les nouveaux colons dont ils avaient la garde, la voie que, dans leur activité, ils cherchaient à poursuivre inlassablement. Ils auraient su que le succès d'une race jeune et timide consiste dans le développement des intelligences, dans la bonne direction des mœurs au milieu d'une société composée d'éléments hétéroclites, et dans le perfectionnement des institutions. L'art, dont on ignorait les premiers rudiments, se serait réveillé devant ce louable effort, et nou^ n'aurions pas
été plongés dams la nuit de rinceii;itiide et du découragement.
Ainsi, pour reprendre notre sujet, l'art, devons-nous dire, est subordonné jusqu'à un certain point par ces données que lui apporte le progrès.
Au point de vue de la langue, par exemple, j'expliquais, au début de ce livre, comment elle se perfectionne au cours de son existence.
" La perfection d'un idiome, selon Joubert, n'est pas nécessairement favorable à la force ou à la beauté du style." Cela est peut-être vrai pour les races, bien que nouvelles encore, dont les langues sont formées, et dont la richesse peut suffire à réveiller l'inspiration. Mais cela se produit chez les peuples ayant un passé littéraire, ayant subi l'influence d'une civilisation antérieure. Il ne nous était jDas i30ssible, au temps des colonies, de nous prétendre les maîtres de cet instrument indispensable de la pensée qui est la langue, alors que la colonie avait transporté avec elle non une langue, mais une série de dialectes venus des diverses parties du territoire de France.
En outre, si le milieu et l'école sont indispensables au développement matériel et intellectuel d'une race, les langues subissent l'influence des climats. Les contrées les plus éloignées du centre de la civilisation présentent les genres extrêijmes des langues, cela paraît indiscutable. Ainsi, Iles idiomes monosyllabiques sont parlés dans les 'parties orientales de l'Asie, mais sur les bords opposés de l'océan, on y parle les langues polysynthétiques. Ailleurs, se développent les langues indo-européennes, atomiques, les langues à
flexion parlées par les races placées au milieu de la civilisation. Ces différences des langues ont suscité des systèmes nés souvent du hasard, attribués au déplacement ou à la migration sans cesse renouvelée et causée par les perturbations des politiques et des conquêtes.
Leur origine à toutes se perd dans la profondeur des temj)s, et encore, a-t-il fallu qu'elles subissent l'influence du milieu où elles se sont développées et où elles se sont transplantées.
Il y a encore des considérations d'ordre moral et philosophique au développement et à la conservation d'une langue transplantée en pays étranger: nous en sommes un exemple, lorsqu'il s'agit de discuter les questions complexes que ce vaste sujet a toujours soulevées.
Mais, en outre des climats, pour qu'une langue subisse l'influence d^un milieu, faut-il que ce dernier existe et soit propice à tout développement matériel ou intellectuel. Ce milieu existe-t-il au Canada, vers le XVIIIe siècle ? Quand Hoçquart et Bonnefons sont appelés à rapporter leurs impressions sur la situation intellectuelle de la colonie, que trouvent-ils à répondre ? Les Canadiens, écrivent-ils, ne sont " pas instruits. Si fâcheuse que soit cette ignorance, encore ne faut-il pas la prendre au tragique, la croire incorrigible. On ne comprend pas pourquoi tant de gens se persuadent que les Canadiens ne sont pas propres aux sciences qui demandent beaucoup d'application et une étude suivie.''
Et Salone ajoute : " Que faut-il demander aux Français du Saint-Laurent? Ils ont d'heureuses dispositions naturelles. Cela est l'essentiel, ils les cultiveront plus tard. Pour l'heure présente,
ce sont des colons, et des colons ont mieux à faire qu'à fournir des écrivains, des savants, des artistes. Ils vont au plus pressé. Ils s'emparent du sol." *
S'emparer du sol ! Et cela est dit de la fin du XVIIe siècle, après le traité d'Utrecht. Vous voyez où nous en sommes. A peine le colon a-t-il dompté le sol. Il n'a donc pu créer de milieu, le temps, l'argent, l'appui, tout lui ayant manqué: à peine restera-t-il plus tard son propre maître. Jl sera toujours livré à la merci de cet axiome: la lutte dans l'isolement, l'isolement dans la lutte.
Malgré le rayonnement que projette sur le monde le XVIIe siècle littéraire tout entier, quelle influence i3eut-il avoir sur cette agglomération d'individus criant la misère et la faim, dont l'unique préoccupation sera de cultiver un coin de terre pour y recueillir le morceau de pain qu'on leur refuse là-bas? Que peuvent-ils attendre de tous ces redresseurs d'abus qu'on leur donne pour maîtres, sinon une surveillance tyrannique qu'on fait peser jusque sur les pensées les plus intimes ?
Malgré tout cela cependant, ces pauvres bûcherons deviennent accessibles et hospitaliers. Dès qu'on met entre leurs mains les instruments propres à leur développement, ils manifestent une énergie remarquable. Ils ne reculent devant aucune tâche et excellent à apprendre tous les métiers. Vous savez ce qu'on a dit du colon français. Il est un laboureur par excellence. Bien qu'il soit exposé aux intempéries des saisons et
* Salone, Colonisation de la Nouvelle-France, p. 432,
aux embûches sans cesse répétées d'ennemis pins nombreux et fourbes, il s'attache au sol, mais il n'a pas oublié la mère patrie.
Pauvre colonie I Emmurée et abandonnée, " à chacune saison nouvelle, elle tourne les yeux vers la mer, en se demandant si les vaisseaux arriveront de France ou s'ils manqueront, comme ils ont si souvent manqué. Cette espèce de halètement, ce souffle coupé, par chaque période hivernale, a quelque chose d'angoissant, même à le suivre après des siècles dans les récits contemporains.'' *
O miracle canadien, jouisse le monde ressusciter à jamais le passé de ton histoire !
Ceci nous porte à dire avec un écrivain : C'est un magnitique privilège que d'appartenir ^^ à une race où chacun fait sa noblesse soi-même, sans espoir de dépasser ses aïeux, mais avec la certitude de n'être pas dépassé par ses descendants." * Car cette race ne sera jamais surpassée en courage par ses descendants, si l'on considère les innombrables sacrifices du passé librement consentis et que notre présente génération n'aurait peut-être pas la force d'accepter. Mais poursuivons.
Il est donc entendu qu'avec les données premières dont il a besoin, l'art peut atteindre une perfection intrinsèque.
Une autre condition doit s'ajouter à celles énoncées plus haut, celle de la personnalité humaine. La personnalité consiste pour tous à se savoir le maître de sa pensée, c'est-à-dire, à avoir
* G. Hanotaux, Préface de Garueau, p. IV
* E. Caro. Problèmes de morale sociale.
conscience que l'homme jouit pleinement du don de la réflexion. La pensée est une force qui doit s'affranchir de tout joug extérieur. Le monde physique, subordonné à des lois déterminées, doit appartenir à la x)ensée par ce qu'il a d'intangible et d'indépendant de toute contrainte, car la pensée se fait du monde une vision à elle, non contrôlée par une volonté quelconque, puisqu'elle se la créée selon ses propres facultés.
L'être doit donc sentir en lui comme une nécessité d'agir selon sa volonté, déterminer ses mouvements dans le sens qui lui convient: c'est une force intérieure et par laquelle il cherche la raison de tout mouvement que la réflexion lui fait diriger vers un but ou vers un autre.
La pensée doit s'accompagner, par conséquent, de liberté. Mais comme rien ne doit être laissé au hasard, cette force intérieure doit motiver par elle-même l'acte à accomplir. Ici entre en cause la raison qui ne doit pas être dominée par l'instinct. Elle trouve des mobiles sensibles qui la font agir : car tout but doit être déterminé.
Nous le voyons : déjà la personnalité s'affirme. Et il en est ainsi de tous les êtres. Ils doivent être mus par une pensée libre, par une raison saine, mais se distinguent des autres individualités. Les moyens qui leur sont donnés de com- 13rendre la vie, de l'ordonner selon leurs facultés, leur fait voir combien ils sont indépendants les un des autres, tout en étant apparentés pour des raisons nées des lois humaines. Bref, la personnalité dirige et oriente la force dont elle a le contrôle vers un but déterminé.
Cependant, la personnalité doit se compléter. Elle ne saurait donner libre cours à ses mouve-
inents au détriment des êtres qui l'entourent. Elle a besoin de régler ses actes par une conception indépendante des choses, mais qui consiste il rechercher le but moral (pii est le bien, et à éviter le mal, cause de toute destruction. Car la pensée est et sera toujours créatrice et cherche avant tout la vérité. Elle a besoin de s'appm er sur une loi fondamentale qui, sans nuire à ses mouvements, lui facilite au contraire sa marche vers son idéal. C'est en suivant cette loi directrice que la liberté individuelle se renforce et sème autour d'elle ses rayonnements.
Par le fait même que l'individu jouit de la liberté, il faut savoir déterminer en quoi il jouit de cette liberté et de quel droit il en jouit. L'homme est le dieu incontestable de la nature, mais il ne faudrait pas que, par sa volonté libre, il puisse s'attribuer des droits imaginaires. Il doit donc puiser dans la justice les vrais attributs de cette liberté, car sa puissance comporte une responsabilité dont il ne saurait abuser au détriment du bien des autres. La justice sera donc chargée de lui assigner son rôle et de l'avertir comment, dans le commerce journalier, l'être devra agir vis-à-vis de son semblable.
Kant aurait donc raison de dire: ''La liberté appartient à tous, sans être entièrement à tout le monde." Et il faudrait ajouter encore que " la limite de la liberté, c'est la liberté des autres." *
Le droit que j'ai d'habiter un pays n'exclut pas le droit à un autre d'y \i\ve librement et d'y mourir. Le droit de ma naissance ne m'octroye pas la liberté de prendre une plus grande part
E. Caro. Problèmes de morale sociale.
des biens que le hasard a mis sur ma route au détriment du plus faible; car il faut savoir respecter les libertés réciproques qui sont égales devant la justice. Ce qui a le plus nui à l'avancement des pensées libres, c'est la tyrannie et l'abus de l'autorité.
" La justice sociale, dit encore Caro, suppose essentiellement des personnalités qui mutuellement se reconnaissent et se respectent."
Les siècles se sont évertués à mettre en application ces vérités, mais nous avons beau remonter depuis le moyen-âge jusqu'à notre civilisation moderne, nous en sommes encore à nous disputer sur la valeur de pures théories.
Au moment où la colonie allait se fonder, ces principes étaient incompris, ou à peu près, par les sociétés du vieux continent, et l'absolutisme régnait en maîta^e, quand. l'Europe, ayant pris conscience de sa personnalité, s'aperçut que ces lois fondamentales de la justice avaient été violées. Nous connaissons les conséquences de cet abus. C'est alors seulement qu'elle releva le front et qu'elle voulut comprendre que l'homme s'affirme dans le monde, du jour où il achète au prix de son sang le respect de sa personnalité et de sa liberté.
Mais ce n'est pas tout. Si l'homme jouit de sa liberté et de sa personnalité, si l'art est indépendant, la sincérité de l'émotion et l'invention ne sauraient se transmettre, ni s'enseigner. Joubert a dit : "L'imagination est la faculté de rendre sensible ce qui est intellectuel, d'incorporer ce qui est esprit ; en un mot, de mettre au jour, sans le dénaturer, ce qui est de soimême invisible." Cette faculté de rendre ce qui
est de soi-même invisible comporte en elle-même l'idée de l'indépendance de l'art. Elle garde en elle l'idéal dont chaque époque a fait le but principal de la destinée de toutes choses ici-bas, embellies par un rayon d'infini.
Chaque époque, en effet, en raison du progrès de la pensée, se fait une conception de la vie et même de l'au delà. Tout de l'existence et de la mort a été fouillé ; car, n'est-ce pas la plus grande préoccupation de l'homme que de pénétrer ce mystère où sont renfermées toutes les conditions de nos souffrances et de nos bonheurs présents et futurs ?
Qu'est l'idéal de la vie humaine ? Lamartine nous le définit dans l'admirable préface de ses " Premières Méditations." L'idéal d'une vie humaine, nous dit-il, a toujours été pour moi celuici: la poésie de l'amour et du bonheur au commencement de la vie ; le travail, la guerre, la politique, la philosophie, toute la partie active qui demande la lutte, la sueur, le sang, le courage, le dévouement, au milieu ; et enfin le soir, quand le jour baisse, quand le bruit s'éteint, quand les ombres descendent, quand le repos a^^proche, quand la tâche est faite, une seconcle poésie ; mais la poésie religieuse alors, la poésie qui se détache entièrement de la terre et qui aspire uniquement à Dieu, comme le chant de l'alouette audessus des nuages.''
Page admirable qu'on ne devrait jamais manquer de citer toute entière et qui me rappelle encore Jouffroy penché sur l'invisible destinée humaine pour en sonder les profondeurs; Byron, âme angoisée et fière, voulant rehausser l'homme jusqu'à Dieu; Musset, faisant de sa douleur une divinité chaste et plaintive. 5
124 DES INFLUENCES FIIANCJAISES
Toute la vie apparaît dans l'âme de ces grands lyriques dont les accents émeuvent jusqu'au délire.
L'art n'a donc de liens aux choses visibles que pour en saisir l'invisible. Mais ces liens ne le confondent pas avec la matière, ne Fidentifîent pas avec la nature. Si la sincérité de l'émotion, si l'invention ne s'enseignent ni ne se transmettent, c'est que, dans leur libre essence, elles sont débarrassées de toute forme humaine et tangible.
Dans sa libre essence même, l'art a touché à tous les problèmes. Toutes les agitations de l'histoire l'ont divinement inspiré. Il s'est préoccupé du malaise de tous les siècles, comme il a ressenti toutes les émotions de l'humanité. Il est parti de la plus humble personnalité pour remonter jusqu'aux grands de la terre, jusqu'à l'infini: du monde matériel au moncle immatériel.
L'art est fait d'initiative: il crée. Imitant les systèmes philosophiques dont l'une des préoccupations a été de tirer des conséquences des heures de troubles et de luttes entre les événements de l'histoire et la conscience humaine, l'art a voulu se mêler à la vie et s'est constitué comme l'écho de toutes les voix de la nature, refuge suprême de l'âme au milieu des variations sans nombre de notre misérable existence.
Il s'attache donc à embellir nos œuvres périssables, puisqu'ici-bas, elles n'ont qu'une immortalité relative.
Tout ce qui nous entoure, tout ce qui vit, s'agite et meurt, acquiert le droit au souvenir plus ou moins long dans la mémoire des hommes, selon que le bien ou le mal répandus auront contribué à rendre ce souvenir plus ou moins du-
rable ; mais quoi qu'il en soit, les sociétés se succèdent les unes après les autres, les mondes disparaissent pour faire jîlace à d'autres plus complets, mais précipités à leur tour dans l'abîme. Seul, l'art triomphateur reste la force indépendante dont les reflets partent d'en haut, d'une parcelle de l'éternelle lumière dont les feux ne Biiuraient s'éteindre.
Toutes les époques ont eu leur idéal. L'humanité voit le sien dans l'harmonie dont les lois, hélas! sont et seront bafouées et violées éternellement. La science a le sien qui consiste à remuer tous les secrets de la nature visible et même de l'inaccessible, sans savoir néanmoins le moment où elle devra s'arrêter.
L'art embrasse toutes ces ambitions, toutes ces aspirations à la fois. Il va jusqu'à mettre dans l'âme des plus humbles, des plus ignorés, l'idéal de la patrie, sentiment bien indépendant des réalités.
S'il n'est pas donné à tout homme de monter jusqu'aux secrets de la science, puisque ses sphères ne sont accessibles qu'aux privilégiés d'icibas, l'idéal de la patrie est plus à la portée de toutes les intelligences, de toutes les compréhentions.
L'homme s'attache au sol comme il s'attache à la vie. Et parce qu'il peut assister au grand travail de la nature et y collaborer par ses efforts de chaque jour, de chaque instant, il comprend la terre et l'aime. Il en fait l'objet de ses pensées. Il l'entrevoit jouissant d'une béatitude sans fin, lui procurant tous les bonheurs.
Oui, celui à qui les grands rêves ne sont pas accessibles, peut encore se retremper dans l'idéal
de la patrie: celle-là est à la portée de tout le monde, des suiperbes comme des humbles.
O mes aïeux, combien vous aviez compris cette vérité !
Lorsque je dis que les plus grands rêves ne sont pas accessibles à tous, cela peut s'appliquer surtout à ceux chez qui la préparation et le travail intérieur ont fait défaut par suite du manque de milieu. Cela n'implique pas le génie qui, en vérité, ne se développe nulle part de préférance, en aucun temps déterminé, en aucun milieu particulier.
Le génie n'est donc pas l'expression du temps, du milieu ou des circonstances : il apparaît à un moment donné, spontanément, indépendamment de toute influence extérieure, comme l'eau jaillit soudainement d'une source dont on aurait ignoré l'existence.
Cette disposition exceptionnelle peut naître comme par hasard, il ne dépend pas des contingences humaines. Le génie, a-t-on dit, comme la divinité, est au-dessus de toutes les définitions. Cette faculté de créer des œuvres surhumaines en apparence prend sa source au delà de la vie. La science s'est évertuée à en trouver le secret, elle n'y a pas réussi : car l'idée créatrice dépasse toutes les formules physiologiques ou autres.
" A l'origine de ces grandes manifestations de l'homme, l'art, l'originalité inventive, il y a une donnée initiale dont le scalpel ni le compas ne peuvent mesurer la grandeur. C'est le vol de l'aigle, ce sont ses ailes et sa force, contenues dans un germe semblable à tant d'autres, avec un élément que nous ne saisissons pas et qui fait
E. Caro, Problèmes de morale sociale.
l'aigle.'' Le souffle inspiré qui animait le cerveau d'un Napoléon préparant le plan d'une campagne, dont le résultat sera Australitz ou léna, est de la même source que celle qui trouve Beethoven penché sur son clavecin et découvrant le thème d'une sonate pathétique ou d'un concerto divin. C'est là la spontanéité du génie qu'aucune intelligence humaine ne saurait comprendre ni définir.
Néanmoins, il faut toujours revenir à ce fait que le milieu importe au génie dans une certaine mesure. S'il est privé des éléments premiers dont il a besoin pour se manifester, il ne saurait jaillir, et, souvent, le silence et l'oubli l'envelop- 13eront à jamais.
Les grande^s pensées ont besoin de se retremper dans un milieu propre à leur développement. Mais quoi qu'il en soit, nous ne saurions dire si le génie vient des choses extérieures, du moment historique ; encore une fois, il est profond comme la vie, et son origine se cache dans un mystère impénétrable.
Combien de génies se sont peut-être éteints par suite d'un revirement de l'histoire? Bien des êtres sont relégués aux confins de la terre, dans des pays ignorés, loin de toute civilisation. Condamnés alors à une misérable existence, ils se perdent à jamais comme une goutte d'eau dans la profondeur des océans.
Quelle tristesse et quel désenchantement présente la vie! L'inégalité des ambitions humaines n'est peut-être pas étrangère à ce silence déprimant auquel sont condamnées souvent de très hautes intelligences. Les hommes ne sont-ils pas responsables de cet état de choses, et les grands
128 DES INFLUE^TES FltAXCAISES
de la terre ne devraient-ils pas enfin travailler à ce problème des conditions de rinégalité, i^lutôt que d'asseoir leurs ambitions sur la faiblesse et sur l'impuissance ?
Que de responsabilité et que d'échecs au progrès î Que de ruines semées autour de nous dont les cendres blanchies par le temps nous rappellent rinstabilité des choses!
Il est un fait trop évident : A des époques assez rapprochées de nous, au temps de Voltaire même, comme les conditions de l'égalité des hommes étaient fortement discutées, celle de Finégalité de l'instruction universelle était aussi controversée.
Si l'inégalité des conditions, écrivait-on alors, est indispensable au progrès humain, le peuple ne doit pas bénéficier des lumières de la science ; et si le faible, condamné à obéir, est voué à une ignorance systématique, il ne doit jamais jDrétendre égaler les grands de la terre.
Des penseurs sont tombés dans cette erreur grossière.
Voltaire lui-même n'y a pas échappé, quand il 's'écriait emi^hatiquement : " Il est à propos que le peuple soit guidé et non qu'il soit instruit, il n'est pas digne de l'être."
Avec de semblables éducateurs, les bâtisseurs d'empires avaient beau jeu; mais ils marchaient vers ce but, qu'en réduisant le peuple à une servitude brutale, ils préparaient l'instant fatal de leur chute qui s'annonçait déjà sanglante et irrémédiable.
Hélas ! nos aïeux ont été le jouet de cette fatalité. Comment pouvaient-ils s'en j^laindre et que pouvaient-ils api^orter au mal ? Il fut un temps où le peuple n'était le maître ni de son labeur
lii de 8a volonté. Pas plus qu'il ne lui était loisible d'acquérir sans une inquiétude constante les biens de la teri^e, il ne lui était permis ni d'a- ^r ni de penser librement.
Ces craintifs de la vie peuplent le Xouveau, Monde à ses origines. Eien n'avait été fait là-bas j pour Tamélioration de leur sort, car ils avaient ! été les victimes, pour la plupart, des inactions ' et des guerres civiles.
^ En laissant leur pays, ils avaient cru se libérer d'un vasselage qui les avait plongés dans l'ignorance de la brute; ils avaient fui vers des contrées lointaines, avec au cœur l'espoir qu'un jour peut-être, ils pourraient jouir d'une liberté entrevue en rêve seulement. Quelle désillusion les attendait I
O destinées changeantes et fragiles, combien de génies, combien de pensées, combien de nobles inspirations n'avez-vous pas engloutis à jamais dans l'impénétrable abîme du doute et du désenchantement î
Mais allons encore plus loin.
^ Il me vient à l'idée de me demander avec vous si le génie subit la loi de trausmissibilité, et si, comme un sang vermeil, il peut circuler par héi^ité dans l'âme d'un peuple ou d'une époque. L'histoire nous prouve le contraire.
Xous n'avons pas besoin d'aller chercher des preuves en dehors du Nouveau Monde : il nous donne les exemples les plus concluants. Les races qui ont peuplé les Amériques sont toutes de descendance européenne. Elles pouvaient, si cela X Êut été possible, avec toutes les qualités natives qui lui sont inhérentes, transplanter leur génie artistique et le faire passer par hérédité dans le
sang des hommes appelés à peupler les nouveaux continents: il n'en fut rien; car les résultats seuls de la pensée se transmettent, non le génie lui-même. *
C'est pourquoi, les sociétés nouvelles, — dans les deux Amériques, — aux prises avec les mille obstacles que rencontre une civilisation en formation, n'en sont arrivées, après bien du temps, qu'à atteindre le terme suprême du progrès matériel, tout en reconnaissant qu'il n'y a pas de véritable civilisation sans une culture artistique, et sans créer des œuvres véritables.
Et cela se comprend. Au début, il fallait songer à créer la famille, à bâtir des villes, à cultiver le sol. L'art fut relégué au second plan. Les américains étaient pressés d'égaler les grandes puissances européennes, et pour cela, il fallait diriger leur activité intellectuelle vers un but plus positif, et non songer au superflu, la littérature et l'art ayant toujours été considérés comme tels. N/ous avons, d'ailleurs, suivi leur exemple. Sous la domination française et anglaise, la Nouvelle- France, sous l'influence de la dernière surtout, dut songer au plus pressant, c'est-à-dire, à son développement matériel. La terre cultivée, le foyer conquis après tant de luttes, il fallait encore sauvegarder la race. Ce travail s'est produit lentement et péniblement, à une époque stérile et peu propre à la création d'œuvres artistiques durables.
Toute intelligence était irrémédiablement condamnée à vivre dans une sorte de solitude sau-
* J'ai suivi dans cette étude la méthode de Caro que je salue comme un maître en la matière.
rage, isolée, perdue dans Tindifférence et dans l'impuissance, mourant dans l'inanition à de^ époques de production sans intérêt, privée des instruments et des méthodes aptes à développer les imaginations qui ne S'épanouissent que dans un milieu favorable aux nobles envolées.
Le passé n'a donné, en littérature, que peu de génie>s transcendants en Amérique. L'avenir en donnera-t-il davantage ? Qui pourrait le nier ? Mais demandons-nous-le en passant : les siècles de productions matérielles intenses sont-ils .;poiu' cela stériles en productions intellectuelles? Au cours de l'histoire, nous le constatons, de longiies périodes ne produisent rien et sont absolument stériles. Les époques d'avant le XVIe siècle, en France, malgré une activité intense, n'ont guère donné que des œuvres médiocres. Mais, tout à coup. soiLS la poussée formidable du XVIe siècle, et sous l'impulsion de la Renaissance itiilienne, va naitre la période la plus brillante et la plus féconde en œuvres géniales : le XVIIe siècle. D'un autre côté, le XVIIIe siècle n'ofiPre pas de périodes de production continue. Il nous présente des talents littéraires apparaissant par jets spontanés, s'épuisant pour briller ensuite d'un éclat plus vif. Puis, brusquement, le XIXe siècle rayonne dans toute sa puissance. Jamais la littérature française n'avait donné tant de chefsd'œuvre à das périodes aussi rapprochées. Nous pourrions citer à l'infini de pareils exemples chez les autres races, depuis les époques les plus reculées de l'antiquité.
Il ne faudrait pas prétendre pourtant qu'au moment de l'apparition de tant de merveilles, les sociétés en étaient arrivées au paroxysme du progrès social, loin de là.
Il ne faut pas s'attendre conséquemment qu'en raison du progrès matériel des races, les génies aient plus de raison d'éclore et de manifester leur puissance. " La marche de l'art, disait Caro, est une ligne montante et descendante, perpétuellement brisée."
Il ne faut donc pas désespérer de voir, un jour, chez nous, je veux dire en Amérique, apparaître une de ces périodes dont la préoccupation sera de produire des œuvres géniales et immortelles. Toutes les aspirations des races, depuis qu'il leur est donné de penser et de se manifester intellectuellement, tendent sans cesse vers les profondeurs du savoir, vers la justice et vers le beau. A aucune, il n'est refusé ce droit de naître et de grandir. Il est du domaine de l'humanité de comprendre le rôle sublime qui lui est assigné par une volonté supérieure à la sienne, et dont elle ignore les vues. L'ascension vers les cimes est du domaine de son intelligence. Elle est marquée du sceau d'un destin privilégié.
Et si le génie, apparu dans quelque coin de l'univers, en tout temps, à une heure inattendue, ne transmet pas d'héritage à ses successeurs ; s'il garde le secret merveilleux de sa force et de ses vertus surhumaines, s'il passe sur la terre comme un phénomène que les humbles mortels sont impuissants à égaler, il ne leur fait pas moins entrevoir l'image impérissable de la beauté dans tout ce qu'elle a de lumière et d'infini.
Heureuses les races qui ne désespèrent pas de monter à la conquête de l'inaccessible. Dans tout rêve, apparaît la noblesse de l'espérance divine, rêve d'utopiste souvent et que les siècles modernes ont tourné quelquefois en dérision,
mais qui reste quand même le but suprême, après avoir été la consolation de la vie. Quand une race a un passé, lorsque son histoire lui donne le droit d'aspirer aux plus hautes destinées ; quand, ayant conscience des sacrifices consentis pour ses libertés, lorsqu'elle éprouve l'insigne orgueil de se comparer aux autres peuples comme intelligence et comme unité, elle peut espérer qu'un jour apparaîtra chez elle le génie attendu qui la délivrera du moment de découragement où elle fut plongée, pour lui donner les ailes de Taigle dont le rôle est de regarder le soleil en face et de boire ses rayoUvS.
D'ailleurs, si certaines époques ne sont pas productivas de génies et d'œuvres esthétiques, et si elles s'affirment par l'absence d'une complète originalité, devons-nous attribuer ce phénomène seulement au manque de milieu et des éléments nécessaires au développement de l'inspiration ?
X'en trouverait-on pas aussi la raison dans l'état même de nos sociétés modernes dont les tendances matérialistes s'efforcent à réaliser la jouissance des biens de ce monde, et à conquéi-ir rapidement la prédominance et le bien-être par l'argent, cette puissance de tous les peuples ?
Voyez-les, les uns après les autres. Leur esprit matérialiste s'ingénie à tourmenter les sciences positives qui leur feront préférer l'utile au beau, l'abondance des biens à la richesse des pensées.
On ira jusqu'à violer la pudeur de l'art en trafiquant quelques-uns de ses secrets. On surprendra la démocratie exploitant les idées pour leur donner une forme matérielle et i3our mieux en exploiter la valeur marchande.
La vie est courte, il faut déployer une grande activité, la plus grande somme d'énergie qui est la force motrice de l'universelle industrie. En raison du travail rendu plus facile par le progrès de la mécanique, les bénéfices s'accumulent plus vite et plus facilement, les fortunes grandissent, les cités étalent des richesses fabuleuses, la démocratie triomphe.
Mais à ce compte, et sous ces influences, l'art prend le second rang. Déjà gâté par de fausses apparences, le goût artistique s'étiole, le sens de l'esthétique disparaît; on en est réduit à emprunter ses sujets à l'étranger ; on achète des artistes comme on traite à vil prix une ordinaire transaction; tout confine aux applications positives des découvertes scientifiques : l'art se prostitue. La science se vulgarise et tend à se communiquer plus librement; par suite, elle devient à la portée de tout le monde, étant intimement liée aux problèmes des besoins journaliers. Faire grand et vite au détriment du goût et de la beauté, tel paraît être le programme des sociétés modernes.
Appliqués à égaler leurs rivaux d'Europe, les peuples d'Amérique se sont inclinés aux préoccupations immédiates dont dépendent le confort et laisance.
Et partant, les colonies françaises ont suivi l'exemple de leurs voisins audacieux et entreprenants. Abandonnées par la mère patrie, livrées à leur seule initiative, luttant pour la conservation du sol comme au maintien de leurs droits contre la barbarie et, plus tard, contre l'envahissement d'une race étrangère, contre les dangers du cosmopolitisme, elles seront impuissantes à
arrêter le flot toujours grossissant des influences anglaises et américaines. Leur seule pensée se portera sur la conservation de la race. Combien cette lutte gigantesque à coûté de sacrifices dans le passé I Leur désintéressement du sentiment esthétique et des productions de l'esprit les aura poussées comme malgré elles à ne s'élever qu'à un certain niveau de médiocrité collective.
Un peuple peut-il, dans ces conditions, rechercher avec profit l'enthousiasme créateur dont l'élan monte vers les sphères intellectuelles ?
L'inspiration doit se détacher des contingences humaines, tout en y puisant ses procédés.
N'étant pas un don du hasard, elle n'en est pas non plus le résultat; poiir l'éprouver, l'âme doit se recueillir, se concentrer en elle-même, s'immatérialiser en quelque sorte, s'éloigner des bruits de la terre et s'identifier avec Dieu.
Pour se manifester spontanément, elle n'a pas moins besoin de s'isoler dans une sorte de solitude sacrée où elle entrera en communication avec le mystère des choses. Mais elle ne doit pas être distraite par la matière. Si cette dernière lui prête les éléments premiers, l'inspiration n'est pas une résultante et ne se manifeste réellement que par un parfait détachement du monde connu; car, débarrassée de toute promiscuité matérielle, elle se révèle et donne la pleine mesure d'elle-même.
Les nations les plus policées sont celles qui, comme dans Athènes, aux plus beaux jours de sa splendeur, ayant conquis le monde par la force des armes, se rassemblaient sur le péristyle de l'Acropole, ou sur les places publiques, puisant dans la parole de leurs philosophes et de
leurs ipoètes, ramonr sacré et dmn de la patrie et rêvant devant la profondeur du ciel étoile, en face de l'Olympe des dieux.
Simple et admirable exemj)le ! Combien sommes-nous loin de ces jours enchantés ! Le progrès a marché dans un autre sens, et irrévocablement, il a été pour l'humanité un éternel recommencement. Nous savons quel résultat il a donné. " L'idéal du progrès, écrit Caro, serait l'ascension simultanée de Tespèce et de l'individu, de l'espèce dans le bien-être, dans la science, dans la justice, et de l'individu dans l'inspiration ou dans Tart: idéal sans doute, si ce n'est pas une chimère ! "
Chimérique en effet, la nation convaincue d'avoir atteint le suprême bonheur. La démocratie moderne i^roclame l'égalité des conditions, mais elle n'a rien changé dans tes degrés inférieurs de l'état social. Le progrès, certes, et les peuples se sont élevés graduellement, enchaînés, d'ailleurs, par une suite de causes et d'effets rattachant le monde moderne au passé, mais nul ne pouru^it prédire le terme de cette longue ascension vers rinfini, tous nos efforts et toutes nos souffrances étant emportés vers un but indéterminé.
Verrons-nous jamais le progrès s'arrêter, et le l^erfectionnement de la race humaine est-il limité dans sa marche vers l'avenir ? Il n'y a pas de terme à l'accroissement des forces de la nature: les plus petites nations, même les colonies naissantes, nous en donnent la preuve. Nous ne sommes, en réalité, qu'au seuil de la civilisation.
A combien de révélations miraculeuses n'avons-nous pas assisté dans ce XIXe siècle prodigue en miracles scientifiques ?
Selon le déYeloppement des facultés dynamiques de la uatui-e, avons-nous pu surprendre tous les secrets de la rie ? Xon, car malgré tous ses progrès, combien la nature demeure encore un pandémonium de merveilles inexplorées. Que de forces insoupçonnées ne se cachent-elles pas dans les rei>lis de son silence.
Et quand nous assistons à la transformation de notre colonie à ses débuts, quand nous la voyons passer en des mains étrangères, le développement de ses facultés et de ses forces physiques nous fait-il entrevoir un changement favorable dans sa condition et dans le sens d'une amélioration intellectuelle et morale? Par le fait d'avoir conquis certains privilèges jamais bien définis, a-t-elle vu ses souffrances diminuer et ses ambitions se réaliser ? Par le fait d'avoir acquis un certain bien-être, tout en aiïermissant ses droits, est-elle arrivée à une existence plus complète et plus rassurante ? Devant le fait brutal, devant l'incertitude où elle fut plongée, la transformation de sa vie lui permet-elle d'entrevoir des heures d'entière liberté ? L'avenir va nous répondre.
Le rêve de cette petite colonie perdue par delà les océans, disons-le en passant, était un peu celui des grandes nations, c'est-à-dire, le développement de sa nationalité, la limitation de son territoire, si l'on peut dire. Elle eut sa petite ambition, celle, par exemple, de concevoir le droit à l'existence selon le caractère, les traditions de ses pères, transplantés avec elle du doux pays de France. Cela comportait sans doute aussi la réalisation de ses projets d'avenir et la sauvegarde de ses plus chers intérêts, ceux transmis par la race.
138 DES INFLUENCES FliANCAISES
Rien de pins naturel, lorsque les o^raufles nations européennes mettent sans cesse en conflit leurs prétentions à la prédominance. L'idée de frontière, sans aucun doute, naquit bien avant toute conception moderne de l'idée de nationalité. César, le premier, avait dessiné la frontière des Graules. Cette même idée, perpétuée jusqu'à la Révolution, n'est pas étrangère à la décla>ration des Droits de VHomme^ symbole de la République, de la démocratie et du droit de propriété.
Seulement, la petite colonie allait être entraînée dans le grand remous des conflits européens. Elle allait, comme malgré elle, être emportée comme un fétu de paille dans le mouvement qu'opère l'histoire à de certaines époques, en changeant la face des choses et en refaisant la carte du monde.
Elle n'eut pu prétendre échapper à cette évolution constante des races, car, dans un siècle seulement, une seule révolution des idées ou des politiques transforme souvent les Etats les plus vigoureux. Dans cette lutte de géant, des empires se imorcèlent, d'aui:res disparaissent, d'autres s'agrandissent démesurément ; des continents apparaissent dans le cerveau génial d'un Colomb, par exemple.
Dans ces revirements ou ces changements subits et inévitables, des démembrements de races sont disséminés par l'univers.
Ils forment des bolides dans l'espace des mondes. Tombés au hasard du chemin, ils se mêlent à des plaines ^derges, au désert, aux forêts jamais explorées. Ils sont le jouet du hasard, mais ils grandissent lentement et se développent par une lutte constante avec des éléments étran-
gers dont la fonction est de les absorber et de se les assimiler. Ils ne servent pas, la plupart du temps, à Tavancement du progi'ès général : ils restent des accessoires, serviables selon les circonstances et le caprice des forces dominantes. Ils ne peuvent se tracer de frontières, ils n'en ont pas le droit. Au besoin, n'étant pas maitres de leur mouvement, ils seront échangés, trafiqués, selon les intérêts de leui^ conquérants.
Dans le domaine d'un ordre plus élevé, à peine peuvent-ils exprimer une opinion sur la marche générale du progrès intellectuel. Ils n'ont le droit ni d'avoir du génie ni de créer: ils subissent le mouvement de la pensée universelle sans pouvoir prétendre avoir contribué à son dévelopi)ement et à son expansion.
' Comme toutes les choses sans histoire et sans nom, ils vsont relégués dans l'oubli, ils sont le grain de sable parmi les sables de la mer, perdus dans l'innombrable amas emporté par les vagues, ou plongent plus au fond de l'inconnu, loin de tout regard humain, loin de tout souvenir.
Mais quelquefois aussi, le soleil, épandant ses lumières bienfaisantes sur d'autres coins du monde, brillera pour eux et les gratifiera de quelques-uns de ses rayons; des étoiles lointaines, le soir, scintilleront au-dessus de leurs plaines et leur parleront d'infini; car.par delà le Cosmos actuel, vivent et meurent des astres mille fois plus grands que notre misérable planète, parcelles d'étoiles pourtant, perdues dans l'océan du rêve, ignorées et à jamais inabordables. Alors, dans la fierté d'eux-mêmes, ils pensent aux résurrections possibles, car une étincelle, la plus infime soit-elle, peut allumer un grand incendie.
Et^ dans la >soiitiide où la destinée les plongea, ils continuent leur œuvre de fourmi, croyant encore, et malgré tout, que la vie vaut la peine d'être vécue.
( Tel est la situation de cette petite colonie loin- 1 taine, au milieu du XYIIIe siècle, lors du Traité /de P'aris, qui abandonna à l'Angleterre ce rêve j d'un emj^ire colonial entrevu par Talon, et à qui, 1 le puissant Voltaire et ce roi fainéant, Louis XY, avaient porté le coup décisif et irrémédiable.
La colonie, en effet, était bien perdue pour la France.
Tout avait été contre elle, les circonstances historiques, sociales, le milieu. Pendant de longues périodes, loin de lui venir en aide, la métropole la ruine. Elle lutte sur des débris et en est sans cesse à recommencer ce qu'elle croyait avoir assis sur une base solide. L'ancienne France a peine à se maintenir elle-même ; et la nouvelle, devant un ennemi toujours grandissant, apprend, le coeur contrit, les sanglantes péripéties dont les échos lui parviendront dans le bruit de l'océan. La coalition européenne menace d'interrompre tout rai^port avec la mère patrie, et nous sommes loin des jours où l'on espérait la conquête de l'Amérique toute entière, alors que Voltaire s'éj criait hautement : " Le Canada est une charge trop lourde dont on ferait bien de se débarrasser."
Que voulez-vous devant de pareils arguments?
Et quels résultats pourrait-on tirer d'une colonisation où l'intérêt ne s'ajoute même plus à l'ambition de rester les maîtres du sol si durement conquis ? Et les discordes aidant, les circonstances viendront-elles favoriser seulement l'ex-
pansion d'un peuple doutant de sa propre destinée, et qui, ayant perdu toute contiance en luimême, s'abandonne au découragement le plus funeste ? A peine a-t-on la notion en France de notre situation et de nos besoins.
^^ Il est bien difficile d'absoudre ceux qui ont gouverné la France du XVIIe et du XVIIIe siècle, nous dit Salone. Sans doute, il ne faut pas trop reprocher à Louis XIV ses guerres d'Europe. On n'est point assez sûr qu'il ait eu la possibilité de s'arrêter. Mais, même en poursuivant sa marche vers les frontières naturelles de la Gaule, ne devait-il pas faire davantage pour la Xouvelle-France ? Quel dommage qu'il ait eu la vue si courte, et qu'il n'ait pas imaginé l'immense empire qu'il pouvait fonder en Amérique, qu'il n'ait pas eu la prescience d'un Talon, d'un la Galissonnière ! -' *
Quel sort lui sera réservé à cette petite colonie, reléguée au dei^nier plan, et quel avenir lui assurera-t-on ?
Son histoire nous présentera alors une série d'épisodes insignifiants et sans intérêt, noyés dans le chaos immense des faits et des événements, accidents passagers dont le monde ne se souviendra plus, occupé lui-même à de plus hautes destinées. Elle sera peut-être écrasée par l'incommensurable amas des races ballottées et emportées sans cesse sur la surface du globe, et peut-être ne restera-t-il bientôt rien de sa chétive l>ersonnalité s'obstinant quand même à se cramponner au vide, comme le naufragé cherche l'épave sur la mer sans fin. Aura-t-elle seulement
* Salone, Colonisation de la Xouvelle-France, p. 457
la force de jeter un cri de détresse devant la noire adversité ? S'illusionnera-t-elle des lointains espoirs qne la grandeur de ses origines lui laissait entrevoir ? Devant tant d'incertitude et de malheurs, se croira-t-elle encore l'enfant d'une race privilégiée ?
r L'avenir pourtant nous a répondu pour elle,
/ car elle a survécu et tout nous fait croire qu'elle
I ne mourra pas. Elle est d'une race que les tour-
' mentes humaines n'ont pu détruire: elle ne peut
se faire à l'idée que son existence nationale porte
le sceau des choses mortelles.
] Les empires autour d'elle mouleront et dispa-
I raîtront, les hommes seront engloutis, les villes
1 se bâtiront, mais elle résistera encore contre les
* coups d'un destin contraire. Des changements
viendront bouleverser les politiques, mais elle se
refuse à penser que la source de vie qu'elle tient
d'une si haute origine devra se tiarir.
O peuple privilégié dont les ancêtres remontent jusqu'au vieux foyer arj^en; enfants issus de races supérieures et confiants dans leur lendemain, qui pleins d'enthousiasme, franchissiez tour à tour la forêt druidique et les collines de la Gaule; peuple rempli de vertus antiques qui ne connus jamais le découragement ni la servitude, tu appartiens à cette France de qui on a dit que "personne ne désirerait sa mort sans souhaiter un fratricide. " "Et comment, d'ailleurs, souhaiter la mort de la France, puisque sa sociabilité la distingue parmi les autres nations et que son foyer de parente et d'amie est ouvert à tous? Elle combat, mais elle sourit; elle déteste, mais elle accueille. Ses enthousiasmes sont aussi prompts que ses haines, et son cœur se refuse à choisir
dans l'afflux des sangs divers qu'il a reçus et qui le font battre pour tous les membres de la famille humaine/" *
Comment penser qu'une race puisse mourir lorsqu'elle a hérité de pareilles vertus qui tiennent leur origine d'un passé le plus lointain et le plus glorieux dans l'histoire des hommes î
* M. G. Hanotaiix, Histoire du Cardinal Richelieu, p. 538.