‹ Des influences françaises au Canada. PréfChapitre 45 sur 48 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

Faire le bien, a-t-un dit souvent, ajoute a la gloire de l'homme, mais supporter le malheur avec fermeté le grandit davantage. En cela, il se montre véritablement digne d'admiration. S'il sait se dresser devant l'adversité sans déchoir, il persévérera dans le bien, car celui -lui ne lutte pas, incline à une déchéance prochaine. Loisiveté ne réveille aucune ambition ; l'activité, au contraire, mène à totis les sticcès. lorsqu'elle a pour base la noblesse dti btit à atteindre.

Nos ancêtres furent souvent aux prises avec l'adversité, mais ce ftit un spectacle consolant de les voir défendre sans fléchir une cause sacrée dont le triomphe leur asstira tine gloire immortelle. Combien noble nous apparait cette volonté de survivance et de conservation que les anciens Français ont opposée à la volonté de domination. Par ce miracle de résistance, nous avons conqtiis nos libertés; par les vertus dont notis nous sommes parés, notis avons pti survivre et garder ttne confiance inaltérable dans l'avenir.

La résistance, sans auctm doute, accompagne la volonté de conser-vation ; or, celle-ci ne devait triompher chez nous que par une insurrection.

très vite réprimée, mais dont les répercussions firent naître de profondes idées que ni le temps ni l'effort n'ont pu détruire et qui ont fini par avoir raison des obstacles.

Oh I nous savons que TAngleterre jeta à pleines mains la semence féconde de ses libertés dans les deux Amériques. L'histoire lui en sait gré; mais, comme je le disais plus haut, les belles théories, répandues pour sa plus grande gloire, ne rencontrèrent pas toujours des interprètes fidèles et vertueux.

Nous connaissons les péripéties qui ont accompagné les premiers jours de la république américaine : c'est par une insurrection qu'elle conquit ses libertés. Si l'Amérique n'est pas arrivée d'un seul coup à la jouissance de tous les droits accordés par des chartes et des franchises, il n'en faut pas attribuer totite la responsabilité à l'Angleterre. La faute en est plutôt dans le fait d'une mauvaise application des privilèges accordés. A tous les colons, sans distinction de races, de langues et de croyances, incombait la nécessité de se partager également les libertés octroyées.

Toutes les perturbations survenues après la conquête, dans le développement laborieux des colonies, tiennent à des circonstances souvent étrangères aux intentions de l'Angleterre. j Elles tiennent même à des revirements de la pensée humaine à qui le XYIII^ siècle impose une orientation nouvelle dans tous les domaines, /y compris le champ si vaste des sciences politiques et sociales. Et comme ce siècle subit l'empire de la pensée philosophique aux prises avec

les anciens régimes, le progrès matériel des populations doit se ressentir de l'influenee d'une aussi formidable poussée. Rien d'étonnant à cela, quand l'Europe vient d'être secouée par le grand mouvement révolutionnaire emportant tout avec lui dans un tourbillon irrésistible.

La jeune Amérique en doit tirer profit, ou^ du moins, l'expérience aidant, elle s'en imprégnera jusque dans les temps modernes.

Elle jette les premiers germes de sa civilisation, guidée par une raison saine, imbue de doctrines éprouvées. Dans rAméri(|ue anglaise, nous dit Guizot, '* et dès l'origine, trois pouvoirs sont juxtaposés: la couronne, les propriétaires fondateurs et la mère patrie. La couronne, c'est le principe monarcbi(jue. i)iincii)e issu des idées ecclésiastiques et des idées césariennes. Les propriétaires, c'est le droit féodal qui attache la souveraineté politique à la possession de la terre. La mère patrie, c'est la domination historique du pays dont les colonies étaient issues.''

Pour nos ancêtres qui, les premiers, avaient | foulé les solitudes vierges des Amériques, il existait, certes, une attache surnaturelle et inaltérable à ces principes qu'ils tenaient, eux aussi, de l'ancien régime, mais qui, dans l'espèce, s'apparentaient par une même inspiration. Ils tenaient à des idées religieuses chères à la monarchie absolue qui les avaient régis au XVII^ siècle et avant ; ils se rattachaient encore à la féodalité quant au droit de jouissance des terres ; ils étaient enfin hantés par ce culte du passé qui est bien une domination sacrée issue de l'impérissable culte de la mère patrie.

Même idéal, mêmes aspirations. Ils sont imbus, disais- je, de l'idée de la domination historique du pays dont ils sont les enfants. Et qu\ya-t-il (Vétonnant à cela?

La nationalité est une de ces forces étranges faites de mysticisme, dont on doit discuter les principes avec discernement, qui, cependant, ik^ sauraient tenir dans de brefs axiomes. Comme l'électricité, sa force latente, ses manifestations variées doivent être approfondies, ses sources retracées; et si nous essayons d'en fixer les traits par une seule définition, nous risquons de faire fausse route.

Et encore, une claire perception de ce sujet plein de mystère, doit-il se retrouver dans le lointain d'une histoire, parce que les forces de In nationalité ont eu la part la plus considérable et la plus importante dans l'origine du genre humain, dans les raisons même par lesquelles les peuples préparent les guerres dans le but de se donner un véritable caractère.

Mais parce que sa définition rencontre des contradictions, la nationalité ne nous dévoile-t-elle pas aussi le secret de ses origines dans les faits nombreux qui la constituent et qui nous apparaissent dans Thistoire d'une race, dans les traditions de son passé? Quelle est la race qui, dans les conditions où furent placés les Canadiens-français, resta plus attachée à son pays d'origine et aux traditions ancestrales ? Quel peuple, dans toute l'histoire du monde, a gardé avec un soin plus jaloux le culte de sa langue, et j qui, à travers les péripéties les plus étranges, I s'est révélé plus colonisateur ? Quel peuple a ; plus dépensé de ses forces pour le maintien de '

ses coutumes et de ses lois? Où pourrions-uous trouver une meilleure définition de la race canadienne-française, si ce n'est, même vaincue, dans sii ténacité à ne rien perdre de son originalité native ?

Aussi, et en raison de cette ténacité même, les vain(|ueurs devaient-ils user de la plus grande ]n-udence en introduisant chez ces véritables con- «juérants du Nouveau-Monde des lois dont on tentait d'imposer la domination avant que d'en ;ip])]i(|upr les ]>rincipes avec parcimonie.

On ne transforme pas aussi facilement tin i)eu- ])le. on ne change pas ainsi une mentalité par îa violence, en ignoiant ou en paraissant ignorei- ([u'on s'attaipic à tout un i)assé de gloire c^t de fierté nationale.

La constitution de 171)1, en théorie, se calque sur la constitution d'Angleterre, quoique incom- ]>lcl(^ment. Kn pi-aliijue, elle ne donne (pie de i mau\;iis lésultats, pai-c(.^ <]ue ceux-là même qui furent cliargés de l'appliquer, comme aux ''q:)0ques antérieures, s'écartèrent nettement de Tintenfion d'en faire admettre les princi])es à la lettre.

Fausser une théoiQC par une pratique erronée et imposée selon le caprice d'ambitieux sans mesure, la faisant servir aux fins qu'ils se proposent, constitue un acte arbitraire qui s'accompagne de despotisme. Or, le despotisme engendre îa confusion et le désoi-dre.

Comme presque toutes les révolutions naissent, du despotisme, il n'est pas étonnant que les Ca-I nadiens-français aient été secoués à cette époques par une sorte d'avertissement d'un prochain ca-|

taclysme, et que les événements, depuis 1763, en aient lentement mais sûrement justifié Féclosion et les graves conséquences.

Tels sont les prolégomènes de toute révolution qu'une suite de circonstances prépare, et qui nous fait comprendre la raison de son développement et de ses effets désastreux ou régénérateurs.

Si l'Angleterre décida d'accorder un régime constitutionnel au Canada, ce fut surtout dans le but de faire cesser les rivalités sans cesse accrues devant un despotisme préjudiciable aux deux races.

j En divisant la colonie en deux provinces, le Haut et le Bas-Canada, on croyait peut-être en j arriver à un apaisement que l'on avait vainement ' espéré sous le régime précédent.

Mais nous allons voir que si l'intention était louable, les résultats n'apportèrent que des désillusions.

On serait sans doute parvenu à faire naître cette accalmie des esprits, si la province, à cette époque, avait été exclusivement habitée par des Canadiens-français. Malheureusement, l'élément anglais, cei^endant en minorité, n'a guère changé, depuis 1771. Il se compose de créatures menées] en sous-main, animées des pires préjugés et d'une! méfiance systématique à l'égard des anciens co-j Ions regardés comme des ennemis héréditaires etj absolument réfi-actaires à toute conciliation.

Imbue d'intentions pacifiques, la Charte de 1791, dont Pitt se montre le plus ardent défenseur, réveille cependant un désir effréné de domination de la part d'une minorité; et bien que le Haut et le Bas-Canada soient séparés en vertu

de la nouvelle constitution, l'abus du pouvoir et rintolérance n'en continuent pas moins leur œuvre néfaste et destructive.

Et, comme par le passé, le Canada est soumis à des considérations, à des difficultés politiques ([ue sans cesse les Anglais aperçoivent habillées (l'intrigues, alimentées par l'esprit de domination du Français, ce qui d'après eux, prive de tout pouvoir efficace le gouvernement exécutif du pays. De là les malentendus perpétuels entre l'autorité et le peuple, les méfiances sourdes, les jalousies haineuses, les inimitiés malsaines, et, partant, l'impossibilité de mettre fin à ces ressentiments pleins de violence souvent et dont les effets nécessiteront sans doute l'intervention d'une volonté supérieure. Toute répression est à ce prix. C'est, en somme, une répétition des événements survenus avant 1774 et avant 17G-1:.

Déjà l'on admet que les causes de divergence entre le gouvernement et le peuple prennent leur origine de la religion, des conflits des langues, de l'application des lois. Si un pays conquis parle une même langue, professe une même religion et se soumet aux mêmes lois, l'ordre se rétablit, par la volonté du vainqueur, d'une façon normale. Mais dès que les croyances, les langues et les coutumes sont en lutte, le désaccord se dresse immédiatement entre le vainqueur et le vaincu.

C'est entre eux une guerre éternelle d'où surgissent des désastres ; alors, le but du vainqueur n'est pas atteint.

Toute soumission du vaincu n'est que factice et momentanée : elle inspire et ne saurait inspi-

rer que de la crainte au gouvernement chargé de faire respecter l'ordre. Le vaincu se considère sous l'égide d'un pouvoir étranger avec lequel il ne se reconnaît aucune affinité, auquel il ne peut et ne veut manifester ni affection ni obéissance. Il admet qu'on ne lui peut accorder que des faveurs qu'il n'apprécie que comme une marque de respect qu'on lui doit. Il attend sui'tout qu'on lui reconnaisse des droits.

Aussi tient-il le vainqueur en perpétuelle suspicion.

Les Anglais admettent eux-mêmes, avec une exagération facile à comprendre, que les Canadiens entretiennent une haine mortelle contre tout pouvoir étranger; mais ils ne cachent pas eux-mêmes leur antipathie contre toute influence fran(;aise, déclarant hautement qu'ils ne seront jamais tenus, parce « qu'Anglais et protestants, de manifester aucune sympathie pour un peuple considéré comme un ennemi séculaire.

Cependant, comme la langue et les lois fran- (jaises furent tolérées depuis la Cession du pays à l'Angleterre; comme la constitution de 1774 a imposé les anciennes coutumes, il -s'en suit qu'elles prédominent dans les cours de justice et dans le parlement. Le conquête n'a donc rien changé quant à la mentalité canadienne-française depuis 1763.

: Les Canadiens furent et restent Français, malj gré leurs relations avec les nouveaux colons an- 1 glais. Dans cet état d'antagonisme, les ressentiments ne font que grandir chaque jour. '' L'Acte de Québec " de 1774 et le régime constitutionnel de 1791 n'ont apporté aucun remède efficace et

la fiisiou de ces éléments juxtaposés ue pourra jamais s'accomplir dans une pareille atmos])lière.

Il faudra donc que la majorité des habitants de la nouvelle colonie soit anglaise. Tant que cette transformation nécessaire ne sera pas ()\)élée, la situati<m présentera les plus graves dangers, et Ton doit conclure que le Bas-Canada n'appartiendra seulement à l'Angleterre que par droit de conquête, son âme étant restée française.

Le remède apparaît visil)lement dans le fait qu'il faudra annihiler toute influence française en ce pays, afin qu'on ne dise plus que la colonie est française et (pie l'ancien régime y subsiste encore x>ar ses lois et par ses sentiments.

Est-il possible à TAngleterre de fournir une émigration suffisante et en pcMi de temps, de manière à provocpier ce changement? Peut-être pas. , Néanmoins, elle favorise l'émigration américaine ! par tous les moyens. Il faut de toute nécessité 1 encourager l'introduction en ce pays des colons j de la réinibli(|ue voisine, afin de donner le temps à la (jrande-Ijretagne de les remplacer inir de véritables sujets britanniques. D'ailleurs, parlant la même langue, professant la même religion, les Américains seront d'un commerce facile, rapide, et naturellement portés à s'adapter à une race dont ils sont en partie issus.

Il faut bien remarqtier en passant que la plul>art des membres de la législature sont des Canadiens-français de toutes castes. Ils sont catholiques romains et soumis sans restriction à un clergé toujours hostile aux lois anglaises, étant lui-m^me indissolublement attaché ati svstème

féodal qui inspire aux Anglais une aversion facile à comprendre.

En ce cas, l'Angleterre ne saurait exercer aucune influence sur des esprits qui ne lui veulent reconnaître en aucune occasion sa souveraineté quant aux droits de propriété. Le gouvernement manquant de représentants anglais, subit donc la domination du caractère français.

Pour cette raison, l'émigration intense s'im- I)Ose plus que jamais. La fusion même du Haut et du Bas-Canada sous rautorité d'tin seul gouverneur-général, devra s'opérer rapidement, vu la nécessité de l'influence anglaise dans la Chambre, et qui apportera une force prépondérante dans l'avenir.

Le prestige d'un gouverneur-général, avec des attributions des plus étendues, facilitera les desseins du gouvernement impérial; et, du coup, la colonie redeviendra ce qu'elle n'a jamais été complètement : un pays anglais délivré de toute influence française et exclusivement dominé par l'élément anglais.

Voilà les sentiments exprimés par l'opinion anglaise vers 1791, et telle est la situation politique, dès les premiers jours du nouveau régime.

Allons encore plus loin.

Non seulement on avive les ressentiments en ce pays, mais on essaie de les faire partager par le gouvernement impérial, espérant par ce moven obtenir des changements radicaux dans la constitution que les plus grands jurisconsultes de cette époque considèrent comme un danger pour la sécurité des deux races.

Cependant, — et c'est l'opinion courante chez

les Anglais, — après les premiers jours de 1791, la Grande-Bretagne ne -saurait maintenir son piestige en Améri(iue septentrirmale, à moins que Tel émeut anglais ne parvienne à j dominer détinitivement toute influence française.

C'est là l'expression de la i)ensée des gouvernants de la colonie sur les relations politiques à l'intérieur du pays. Ces relations sont surtout compromises par l'attitude d'un gouverneur de cette époque, sir James Craig dont le despotisme à outrance nous rappelle la sf)mbre figure de llaldimand.

On sait comment Craig contribue à convaincre l'Angleterre d'accorder un gouvernement constitutionnel à la colonie. L'esprit d'une douiination anglaise le hanta jusque dans ses moindies actes: c'est le cauchemar de sa vie. Il voit dans la population française un constant obstacle au développement et à la prosjjérité du Canada. Elle lui aiq>araît comme la pierre «l'aclioppcment pour toute entreprise future. Il s'ingénie à ne découvrir chez les Canadiens-français que des sentiments de jalousie, de basse envie, de haines sotii-dement entretenues dans la i^opulace.

Mais il s'en réjouit en même temps, car au lieu de chercher les moyens d'une réconciliation possible, d'un apaisement durable et de faire naître la confiance entre les deux races, il ne cesse de créer des situations difficiles à mesure qiril invente des raisons propres à les rendre pltis suspectes encore.

Il ne perd pas d'occasions de se mettre en relation directe avec le gouvernement impérial quant à la sitimtion du pays, exprimant ses opi-

nions personnelles sur la mentalité des Canadiens-français et cherchant à diminuer leurs sentiments de soumission, sans tenir compte vnjue si on leur rendait justice, ils ne songeraient pas un instant à s'épuiser en protestations justitiées d'ailleurs par la fausse situation qu'on leur crée.

Il voit en eux et cherche à démontrer qu'ils sont des ennemis irréconciliables, inaccessibles aux amitiés durables, rebelles à tout sentiment de fidélité, dont ils savent pourtant se rendre dignes, alors qu'on sait capter leur confiance..

Poussant son investigation plus loin, Craig découvre le profond attachement du colon français à la cause de Bonaparte qui, déclare-t-il, " depuis le Concordat, est considéré par toute la France comme le restaurateur de la religion catholique romaine."

En cette occui-rence, il dénonce hautement Tinsoumission fiagi-ante du clergé canadien qui a toujours, et à l'encontre de la Constitution anglaise, exercé une juridiction indépendante et s'est arrogé des pouvoirs que seule possède la Couronne.

Il montre le peu d'attention apportée en toute occasion par la Législature à l'égard du Conseil législatif. Il prête aux membres de la Chambre liasse une crédulité puérile, les déclare incapables de comprendre le rouage parlementaire, parce qu'ignorants des lois anglaises. Il refuse aux Canadiens toute aptitude à Tadministration de la chose publique.

Leur conduite est telle, ajoute-t-il, que le gouvernement ne saurait exercer aucune influence

extérieure, par-ce que sans cesse sous le coup de sujétions, ils restent les instruments serviables entre les mains rVun paiti qui, dirigeant le pays, manifeste un esprit d'indépendance avec une si libre allure et une si grande insolence, que la confusion la plus funeste pour l'avenir de la colonie est a ciaindre.

En Europe où Bonaparte ambitionne l'hégémonie du monde, les événements prennent une telle orientation qu'ils sont de natuie à raffermir b' «ourage (]rs anci(Mis rojons, à entretenir leurs li. lien les andutions et à les inciter à un prompt retour à l'ancien régime.

Tel est le danger imminent qui nuMiace la sécuiité de la colonie si souvfMit ébranlée pai' les dissensions intestines.

Mais ce ([ui est juie. ajoute encoie Craig, c'est qu'on les pousse chaque jour à entretenir des sentiments hostiles envers le gouvernement de Sa Majesté. Pour arriver h leur but, s'écrie-t-il, nos <'unemis ne craigncMit pas d'exi)i'imer leurs opinious et leui-s ressentiments par la voie d'un journal " le (Canadien ", répandu dans le pays, feuille t^ndentieuse, propre à soulever les préjugés les plus nuisibles, à exciter le peuple à la sédition, à exagérer en toutes circonstances les mérites des Canadiens et à les pousser à l'insubordination.

Il ne faut donc pas croire en haut lieu à leur attachement comme sujets britanniques. Ils sont fidèles à leur langue, à leur religion, à leurs coutumes; ils restent ce qu'ils étaient avant la Conquête: une nation séparée ostensiblement, ayant entretenu constamment des relations avec l'an-

cienne mère patrie. Plusieurs d'entre eux, ajanl raême servi dans Tarmée française, à différentes époques, sont reyeniis au pays animés de sentiments anglophobes plus violents que jamais.

Un vent de jacobinisme souffle en tempête : Tin soumission prend une allure mystérieuse, et du train que vont les choses, ne devrait-on jias redouter à courte échéance la plus sanglante révolution ?

A n'en pas douter, la situation de la Province devient intolérable. Sa population d'un demimillion est entièrement hostile, animée d'une haine non dissimulée contre l'Angleterre. Elle est française, rivée aux traditions fi-ançaises et ennemie irréconciliable de tout ce qui touche de près ou de loin aux coutumes anglaises. Une dangereuse sujétion pèse sur elle, l'intrigue la conduit, des factieux la briguent. Tous les moyens sont bons pour la détacher de son devoir et pour la rapprocher de la France. Le clergé, esclave des préjugés et d'un fanatisme reconnu, est pénétré d'idées surannées. Le parti au pouvoir se trouve dans des circonstances plus que favorables à l'exécution de ses projets. Eien ne, peut empêcher la désorganisation, rien ne peut endiguer le flot toujours grossissant de la révolte, et tout concourt à préparer la ruine de la colonie. En résumé, le pays reste entre les mains d'étrangers qui le mènent à sa perte et cherchent à anéantir toute influence anglaise.

Tels étaient les nombreux griefs formulés par sir James Craig, après 1791.

Mais quel remède apporter à la situation déplorable de la Province ?

D"al)ord, lui eulever une constitution accordée ]»i'ématurément, les Canadiens-français étant iml)arfaitement ])réparés à en comprendre la portée et le sens. Xe pouvant jamais s'imprégner de ses véritables Intentions, ils ne sauraient admettre la domination de la Grande-Bretagne tant ([u'un gouvernement de fer ne les aura pas courl'-és sous le joug.

Avant que la Cluunbre d'assemblée fut créée, avant l'abus de ce pouvoir qtii s'organisait par des moyens électifs dangereux, l'insubordination n'existait pas. L'esprit de liberté d'action vient de l'inti-oduction d'un système déplorable en ce ijays et qu'on considère comme une force dont on espère les plus grands résultats.

En second lieu, ne serait-il pas urgent de réunir les <l(Mix ]>rovinces dans It* but de contre-balanc'M- l'influence du parti canadien dans la riiambre ?

Craig n'est cependant pas de ce dernier avis. Il considère que le Haut-Canada doit rester libre de s(^s mouvements, afin de participer plus siireijKMit aux répi-essions possibles, si une révolution éclalait dans le i)ays. Il approuverait plutôt la jormation de nouveaux comtés, ce qui augmenterait le nombre des représentants et, par conséniK^it, contrebalancerait Tinfluence française.

Il est un fait à constater, dit-il, c'est que la Clmnd)re s'est permis de rendre inéligible par un ^ote une certaine classe des sujets de Sa Majesté, sous le prétexte, par exemple, que ces mêmes sujets exerçant la fonction de juges de la Cour du lîanc du Roi, ils ne sauraient ni voter ni siéger dans la Chand^re. Ce procédé contraire à " l'Acte

134 DES IXFLrENCES FRANÇAISES

(lu parlement britannique, '^ s'il est toléré davantage, entraînera d'autres abus plus vexatoires, et, s'arrogeant une telle autorité, la Chambre continuera par son vote à rendre inéligibles toutes les classes des serviteurs de Sa Majesté."

Le parlement impérial devrait donc adopter une mesure considérée comme un acte répressif, atin que, dans l'avenir, de pareils moyens anticonstitutionnels ne soient plus tolérés, puisque entre les mains de l'élément français, ils tendent à réduire à néant tout élément anglais.

Oraig s'écrie emi)hati(iuement : ^' Je pourrais proroger la Cliambre, je pourrais destituer des officiers de la milice provinciale, nmis je pense (jue le faisant de ma propre autorité, il soit h craindre de la résistance et de la confusion."

Malgré toutes ces protestations de part et d'autre, le gouvernement impérial n'entre pas facilement dans les vues de sir James Craig Tout en regrettant que la Constitution de 1791 paraisse tromper l'attente de ses inspirateurs, tout en étant incompatible avec la mentalité de rélément fran^^ais et avec les intérêts des nouveaux sujets anglais, même si elle pêche par sa base et demeure un danger quelconque i)our la Grande-Bretagne, — ce qui est inadmissible, néanmoins, — comment, lui, le parlement impé rial, pourrait-il, dans les circonstances, imposer son autorité, " abolir ou même changer cette constitution? " D'après son opinion, celle-ci n'est ni temporaire ni fondée sur l'expérience, et il n'a aucun droit constitutionnel d'en changer ou d'en modifier les clauses.

Le parlement du Rovaiime-Uni est bien nanti d'un pouvoir de législation générale pour tout l'empire, en certains cas, lorsqu'il s'agit particulièrement de sa sécurité, mais il ne peut nioriitier la constitution de ses colonies qu'autant que naiss(Mit des conflits exce])tionnels et d'une gravité telle que son intervention devient indispensable. Dans le cas actuel, et d'après les informations (|u'on lui met sous les yeux, peut-il vraiiiK^nt, (juand la (Constitution de 1791 est à peine établie, demander, qu'en vertu de son autorité, elle soit subitement modifiée ou abolie*? Un pareil ])ro('édé anticonstitutionnel a-t-il jamais fianclii le parlement lu-itannique d(q)uis l'institution des libertés anglaises? Ce geste malheureux ferait naître un précédent injustifiable. Seule une implacable nécessité inciterait le Parlement à recourir à ces extrêmes moyens; atitrement, une intervention de sa part susciteiait les conséquences les plus fatales pour le ])restige de la domination britanni({ue dans la notivelle colonie.

La fin de tout malentendu dépi^nd donc de l'esprit de conciliation <|u'apportei-on( dans ces lieui-es tragi(iues les gouverneurs dans leurs ra])j>orts avec les Canadiens-français modérés.

Ramené à la conscience de ses véritables intérêts et de ses devoii-s de citoyen, le peuple finira par se rendre à l'évidence. Multiplier les rigueurs et les menaces en l'occurrence, ce serait soulever davantage les factieux et les mécontents. Les représentants de la Grande-Bretagne doivent se souvenir avant tout que les mesures utiles et populaires sont plus susceptibles d'enrayer les agi-

tatioiLS continuelles qne l'application de moyens rigoureux dont les résultats retarderont inévitablement la colonie dans sa marche vers le progrès.

Aussi, ^^ tout en admettant l'importance des renseignements de sir James Craig sur les différentes questions très habilement discutées.-' le gouvernement impérial ne semble pas tout de même convaincu de la si grande déloyauté des Canadiens-français. Il veut bien reconnaître, en effet, certains empiétements et, peut-être, certaines usurpations commises par TAssemblée législative, — si on les peut appeler ainsi, ■ — mais par sa ferme attitude de maintenir la Constitution de 1791, il fait preuve, dans les circonstances, d'une grande modération, parce qu'il veut avant tout tenir compte ^^ des opinions diverses parmi ies i^ersonnes les mieux reiiseignées au Canada," et que, par conséquent, il ne daigne pas accepter pleinement les accusations de sir James Craig.

Ce dernier, d'ailleurs, s'en rend bien compte à l'heure même où les Canadiens-français viennent de i-emporter une victoire significative.

Aussi, ne sait-il dissimuler ni sa rage ni son dépit.

Donc, de sa propre autorité, s'investissant d'un pouvoir coei-citif sans précédent, il dénature les intentions du gouvernement impérial et feint d'ignorer jusqu'aux term(\s les plus formels de la constitution.

Contrairement aussi aux instructions reçues de Downing Street relativement au fonctionnement de l'Assemblée législative, il proroge brutalement la Clmnd)re, destitue les officiers de la milice, provoque des enquêtes injustifiables abou-

tissant à remprisoiinement des pins vaillants députés canadiens, s'airoge des pouvoirs arbitraires quant aux droits du clergé, voulant en ai-river malgré tout à prouver au gouveinemeut que ses accusations sont l)ien fondées, mais dans l'intention surtout de soulever par tous les moyens les l)réjugés de race.

Déjà nous apparaît le prodrome d'une insurrection qui sourdement se dévpl()])j>e et pénètre dans l'âme du peui>le ((nmne indispensable à la volonté de conservation soigneuseuient enti-etenue depuis les sombres jours de la cession du pays à l'Angleterre.

8i cette insurrection tire son origine des raisons que j'ai démontrées plus haut, nous en retrouvons aussi la cause dans le seul fait de l'absence d'un gouvernement responsable. La responsabilité ministérielle eut renconti-é l'approbation générale, eut ajqmrté l'apaisement, à une époque où Ton avait intérêt à donner une juste application de l'Acte constitutionnel de 1791.

Mais précisément à l'heure où Papineau dictait ses 92 Késolutions avec une fougue toute romantique et digne des hommes de la Révolution française, la tension des esprits avait maintenant pris une tournure ouvertement hostile. L'irré- I>arable avait fait son œuvre.

Ti'Op longtemps tenus sous l'empire de la crainte, et souvent plongés dans un état de passivité voisin d'une servitude systématiquement entretenue, les hommes de cette époque subissent une détente qu'aucun effort ne sait plus contenir. Les<:-oncessions politiques promises ne paraissent plus maintenant acceptables, parce qu'on en ar-

rive toujours à rlécoiivrir qu'elles dissimulent de nouvelles embûches.

L'Acte de 1774 était devenu en peu de temps un prétexte à des abus de pouvoir; la Constitution de 1791 avait, elle aussi, donné occasion à des gouverneurs sans vergogne d'assouvir des ambitions personnelles et de fouler aux pieds les principes même de cette constitution.

Un nouveau compromis, sons quel (pie forme qu'il apparaisse, serait sans doute une déplorable faiblesse de la part des Canadiens-fran^*ais et ne ferait que préparer une chute irrémédiable. '■ A tout prendre, il faut blâmer les esprits ex jjcessifs de tous les partis, qui, au lieu d'user 'd'une juste modération, augmentent alors le malaise et activent les haines. Mais nous en sommes à une heure d'indécision que des événements antérieurs ont longtemps "préparée.

Quand nous tournons les yeux vers ces jours tourmentés, nous nous trouvons en face de cette cruelle vérité: l'impossibilité d'une réconciliation entre deux races en état d'antagonisme depuis la cession du pays. Plus l'intention d'unifier le Canada hante l'imagination des vainqueurs, plus le vaincu entretient en lui cette volonté de conservation dont nous retrouvons les traces jusqu'aux heures les plus difficiles de la colonie subjuguée. Plus les Canadiens-français sentent le besoin de se rattacher davantage aux strictes principes de la Constitution, plus l'instinct reprend le dessus, plus F Anglo-Saxon revient luimême à des penchants de chauvinisme héréditaire, à un fanatisme mystique qui le pousse plus

qiie jdiiiai.s à souhaiter la suppression du vaincu et a atteindre son rêve de domination.

A cette phase d'énerveraent, l'abstention voulue du gouvernement impérial de répondre aux ni Résolutions dont le but est de rétablir l'équilibre entre les deux races, achève de mettre le leu aux poudres.

De part et d'autres, jus.pi a rinsuiivction de 18.^1, on a-it plutôt par calcul que par désintéressement. On ignore la mao:nanimité et les coteries de clocher font perdre un temps pi-éci(Mix Quelques-uns croient faire acte de haute politique en fonKMitant de funestes désordres, en répandant la terreur, mais ne parviennent pas à etoutïer l'idée dominante dont les esprits sont hantés.

Les ^Gouverneurs, a-t-on prétendu, connaissent mal les hommes; mais il n'en faut rien croire. La rigueur avec laquelle sont traités les insurgés nous pî-ouve le contraiie. On connaît assez les hommes de cette épofjue j>our comprendre combien les mesures répressives doivent i)ioduire des effets immédiats; mais (m sait aussi qu'(m ne pourra plus eniayer les sentiments de conservation restés plus vivaces après 1837 et devenus même comme le prétexte à un culte soigneusement gardé aux souvenirs du ])assé. On sait aussi que la tei-reur peut assujettir, i)our un temps, c(M'tains hommes timorés, mais qu'elle ne réduit pas à l'impuissance les forts et les convaincus. La pusillanimité n'atteint le peuple qu'à de certains moments bientôt écoulés.

L'exécution de certains patriotes dont les noms restent insci-its en lettres d'or sur les portes du

140 DES INFLIENCES FRANÇAISES

Temps, ne produisit pas les résiilUits attendus; car nous verrons que riusurreetion de 1837 eut pour etïet l'idée d'un résime nouveau (im, s'il n'apporta pas immédiatement les réfoiiiies voulues, fit se lever plus sûrement l'aube de nos libertés constitutionnelles.

Quoiqu-on ait blâmé en certains mduMix les Canadiens-français d'avoir été les instii;aleins de l'insurrection, ils avaient quand nu-me prouve qu-ils savaient an besoin donner leur vie comme enjeu. Leur sacrifiée laissa une profonde empreinte sur les esprits. La race s'exaspéra sil(>ncieusement dans la suite, lorsqu'elle compri toute l'horreur du châtiment ipie la haine avait exagéré outre mesure, afin .le servir d'exempb-. Elle se créa' comme une sorte de religion ])al notique Si elle avait eu ses martyrs dans le passe, il fallait que leur nom survécût dans le souvenir. L'insurrection que les événements précipitèrent et qui iit naître tant d'abus, dessillèrent les yeux du peuple. La tourmente apaisée après quelques instants de réflexion, il comprit qu on avait voulu sacrifier notre passé aux rancunes d'ennemis irréconciliables. Cette vente fortifl.i son courage. Un nouveau souffle de vie passa sur la patrie et fit renaître l'enthousiasme.

L' Angleterre s'en émut et déplora les actes de répression commis à une heure de surexcitation impossible à réprimer. Nous ne îli^c"^^"^. l,"'^ ici les paroles de réprobation qu'ils suscitei eut , contentons-nous d'en tirer quelques leçons. \ ene^

rons surtout la légende con«""'''«, PfJ , ^,|f ^ ^' et imprégnons-nous des ventés qu'elle nous inspire.

DaiLS la graudeur épique de ces époques toujours présentes à nos esprits, songeons à nos libertés en danger; car, à aucun moment de notre existence nationale, nous ne fûmes plus sur le ]K)int de nous éteindre et de voir notre passé s'engloutir, dans Tabîme.

C'est dans le récit plein d'un mysticisme ardent de ces heures tragniues que nous retrouverons combien notre volonté de conservation tient d'importance dans le passé, alors (|ue nous la voyons tii()m])li(*r sous le souffle d'une indignation dont on ne retrace l'exemple (jiip dans l'iiistoire des races supérieures.

Je n'ai pas à l'aiic^ i«-i roiictiou d'historien : d'autres ont raconté les [léiipélies dp l'insuri-ection de 1837-38.

Si ell^s nous suggèrent des réflexions éloignées de tout esprit de parti, il nous est loisible de les exprimer librement. Elles nous donneront l'occasion de faire naître de nouvelles pensées. Les livres sont écrits, non dans l'intention d'épuiser un sujet, mais de provcxiuer, selon son imi)ortance, les discussions (^u'il comporte sous toutes ses faces, selon la place qu'il tient dans l'histoire et en raison des salutaires leçons qu'on en peut tirer.

L'insurrection de 1837-38 doit-elle nous apparaître comme l'accomplissement d'un devoir, ou doit-elle être condamnée par la postérité?

Il va sans dire que ceux-là mêmes qui jouissaient de l'autorité à Tépoque où elle apparut, l'ont blâmée comme un crime de haute trahison et l'ont réprimée avec toute la violence dont ils étaient capables.

Seulement, ceux-là mêmes qui, dans un gouvernement odieux, avaient usurpé le pouvoir, par ambition ou pour satisfaire un besoin de loyalisme exagéré, ne devaient-ils pas aussi rencontrer la réprobation générale, alors que, s'étant placés au-dessus de toute justice et de toute équité, ils profitaient dans l'impunité d'une victoire imméritée, après avoir abusé de tous les privilèges dont ils s'étaient investis au mépris du di^oit des gens, sans vouloir admettre un instant que le peuple opprimé peut se soulever quelquefois afin de reconquérir par la force une liberté injustement ravie? -

L'histoire nous offre trop d'illustres exemples pour que nous refusions d'admettre cette vérité.

Evidemment, les traités ne garantissent pas de l'oppression du vainqueur, et ils ne sauraient prévoir le jour où le vaincu, secouant le joug, voudra reprendre son bien ravi. Jurer fidélité n'emporte ])as l'obligation de renoncer à des droits acquis, ni celle de ne pas se protéger par tous les moyens, s'il arrive que l'ordre établi est injustement rompu, si l'Etat, un instant stable, incline au désé(juilibre, si, dans le gouvernement imposé, on ne rencontre plus ni protection ni sécurité.

Cette heure inattendue se cache dans la nuit des improbabilités et de l'incertitude; il n'appartient à aucun homme d'en déterminer la venue.

Comme je le disais au début de ce livre, les faits de riiistoire politique, comme les révolutions, d'ailleurs, se produisent par soubresauts, par revirements imprévus et restent le miroir mobile où se reflètent les pensées changeantes des hommes, leurs passions et leurs rêves.

On n'en peut donc régler d'avance ni le mouvement ni les conséquences. Car, dans le cas contraire, s'il arrivait que le despote les pût prévoir, les diriger ou les emi>ê(her selon ses volontés, si la justice immanente ne se dressait pas, comme un avertissement aux prévaricateurs du pouvoir qui en abusent, le genre humain risquerait de tomber dans une inei-tie voisine de la mort et il devrait se résigner à une honteuse servitude pour laquelle il ne fut jamais créé.

Ceci justifie immédiatement la légitimité de l'insurrection, lorsque s(jn l)ut se rattiiche intimement aux sentiments de la dignité et de Thonneur. loi-squ'elle préi)are la revendication de droits acciuis non seulement parce qu'il a plu au vaiufiueur de les octroyer, mais parce que tout un i>assé place le vaincu dans une situation particulière au sein d'un Etat, quel qu'il soit.

La légitimité (h* l'insiii-i-ection de ls:{7 ne naît donc pas d'un moment d'irréflexion : elle s'appuie sur la raison et tire son origine des faits mêmes de notre histoire.

Nous devons reconnaître avec Guizot, qu'à un moment donné, si un peuple risque de perdre son droit à la liberté, parce qn'on Va usurpé, il lui incombe l'obligation <le devenir alors un redresseur d'abus et d'en réprimer les conséquences par une juste insurrection.

Car s'il est de toute justice que la paix règne dans la conscience des peuples, il est aussi d'in- I térêt primordial que l'Etat jouisse d'indépeni dance et de liberté.

Or, la sécurité d'un pays réside dans l'ordre établi. Dans toutes les constitutions libres du monde, depuis la plus lointaine antiquité jusqu'aux républiques grecque et romaine, l'ordre n'existe qu'autant que toute la nation, d'un commun accord, en surveille le maintien' par une attention de tous les jours.

L'insurrection peut donc avoir sa raison d'être, si nous admettons encore avec Chateaubriand qu'elle " ne se fonde jamais sur l'impiété, l'immoralité et l'iniquité et que, partant, si elle a voulu et appela le règne de la justice, elle ne peut que maintenir les principes qui l'ont fait naître."

Mais, comme dans un Etat les opinions sont partagées et que l'autorité ne songe guère à donner raison à ceux qui la veulent renverser, il peut naître une équivoque dans l'interprétation du droit de l'une et du devoir des autres.

L'autorité représente à elle seule tous les pou^ voirs, tous les droits, et, pour elle, l'insubordination à ses volontés devient un crime dont elle ne discute pas généralement la raison. Si tout le monde est avec l'autorité, il n'y a pas cause de se plaindre; au contraire, si tout le monde s'insurge contre elle, il n'y a plus d'insurrection possible, puisq,u'il n'existe pas d'état d'antagonisme entre les idées.

Ainsi, un gouvernement pourrait être entaché d'injustice et de despotisme et être approuvé par

tous ses membres: cela ne rempêeherait pas d'être quand même en contradiction avec les lois immuables de la morale et de la justice. Il faut donc de toute nécessité, que l'insurrection, née dans la pensée d'un seul, prenne corps, se crée <lcs adeptes et devienne en opposition avec le pouvoir établi, si nous voulons en arriver à déterminer qui, de l'autorité ou des insurgés, avait raison.

Mais il peut bien arriver que le tyran \)î\rvienne à maîtiiscr une insurrection; que, par une organisation boiteuse, cette dernière soit forcée de faire volte-face devant les oppresseurs mêmes de la liberté et (jji'elle en soit réduite à payer chèrement, par l'expiation et la mort, l'idée d'avoir voulu rendre service à la patrie. Cela rendra-t-il Finsuri-ection moins légitime ?

Cela ne justiti».*rait i)as l'insurrection, nous dit l'autorité établie; car, en soulevant les masses, en réjtandant la terreur et le sang, en commettant un crime de haute trahison contre votre pays, vous avez semé les désastres, la ruine, et Aous avez encouru, pour vous et pour vos concitoyens, des châtiments plus exemplaires et la création de lois plus répressives pour l'avenir.

Haïssable paradoxe que celui-là. Il est en contradiction avec les vrais principes de la justice et du droit. Nous en avons eu des exemples chez nous. Si rinsurrection de 1837-38 a été vite réprimée, si elle a entassé des ruines, si elle a atteint des innocents et justifié des lois plus répressives, l'idée qui l'avait fait naître ne s'est pas éteinte avec elle: elle a même rencontré l'approbation d'hommes avertis qui la regardaient

comme juste, et elle a survécu dans l'esprit des générations suivantes qui l'ont reprise sous une autre forme pour la faire triompher.

Et quoi qu'on en dise, la vérité finit toujours par s'imposer. Si quelques membres d'une société ont eu le courage de s'insurger contre les violations tyranniques et contre des lois établies injustement; si l'insurrection, avortée souvent, parce qu'un destin contraire a contrecarré ses projets; si Péchafaud s'est dressé pour punir les prétendus coupables d'avoir fomenté des séditions, il restera toujours quand même une pensée de «remords dans l'âme de ceux qui avaient combattu pour la répression d'idées justes répandues dans le but de sauver la patrie. Et (piant à ceux que le châtiment n'a pas atteints, les survivants d'une juste insurrection, ils resteront dans l'ombre, brandissant une épée de Damoclès, suspendue sur la tête des oppresseurs que la justice saura atteindre un jour dans leur victoire passagère et entachée de tyrannie.

Si on a pu dire que la liberté naît du droit de nature, l'homme étant né libre, et qu'il apporte dans la société son droit imprescriptible à la liberté, l'autorité, quelle qu'elle soit, n'a, par conséquent, aucun pouvoir de l'entraver et d'en priver celui qui en jouit selon les lois et la justice.

Cependant Tautorité et la liberté ont toujours été en oi)position constante; car, quoi que nous fassions, l'harmonie entre les hommes est un leurre et la perfection dans les sociétés est un mythe. Or, comme un peuple ne peut exister sans gouvernement, l'homme qui se dit libre, voulant conquérir des droits possibles, et le tyran, vou-

lant restreindre toute liberté, dans la crainte de perdre son prestige, ont toujours provoqué dans

histoire des bouleversements qui empêchent 1 un et l'autre d'atteindre leur but. l'intérêt et 1 egoïsme étant les maîtres du monde.

Mais les idées de liberté et d'autorité, si elles

sont eu perpétuel conflit, ne se détruiront jamais.

Autrement, ce sei-ait le déséquilil^re dans la

société liumaine (lui ne peut fonctionner sans

existence de Tune et de l'autre. Sans liberté h\ société n'a aucun fondement : sans une just(^ autorité, seuh^s les vilaines passions conduiraient les hommes, et nous assisterions alors au sp<^ctacle le plus odieux d'une ]Mofond(^ déchéance dans l'organisation sociale.

Cepc^ndaut, dans cette lutte perpétuelle entre ces deux antagonistes, il faut reconnaître que la liberté est bien mal i)artagée quant à l'exercice de ses droits, puis.|nc sans ces.s,^ elle subit la contrainte de l'autorité maîtresse du pouvoir souverain. La lil)erté n'existe doue (jne lelativement ou pas du tout. Elle rest(^ un rêve d'utopistes que les politifpies modei-nes ont comblé de sollicitude, et dans l'application, elle soutient plutôt l'ambition des hommes d'Etat, rarenicmt soucieux du bien-être des sociétés.

Hélas î alors qu'elle nous apparaît dénonçant les vices et voulant sauvegarder la vertu, elle devient, la plui)art du temps, un obstacle aux intrigues que l'autorité met entre les mains de créatures dont le luemier soin est de briser toute entrave à leurs projets de domination.

Car pour elles, il est ton jouis facile de ne reconnaître que certains droits distribués à volonté

SOUS l'apparence de réels bienfaits, mais qui, en réalité, ne servent qu'à affirmer la gloire du plus puissant au détriment des faibles. C'est que le despotisme n'admet aucun pouvoir qu'on lui puisse opposer. Or, la lil)erté étant une puissance redoutable pour lui, il ne saurait manquer l'occasion de la combattre sans merci.

Il s'ensuit que l'autorité et la liberté sont en lutte constante, disais-je, car les hommes, ''sitôt en société, perdent le sentiment de leur faiblesse, jjarce que l'égalité qni était entre eux cesse, et ils se font la guerre.'' (i) Ainsi, rautorité et la liberté, dès qu'elles sont mises en présence, cIkm-chent à se détruire mutuellement, parce que la première n'a jamais su reconnaître à la seconde îiQcnn principe d'égalité.

Il est bien évident que nous ne parlons ici que de l'autorité arbitraire, non de la juste autorité, de celle-là que tout citoyen doit défendre conti-e l'anarchie; car, sans la juste autorité, je le répète, il n'y a plus de nation, plus de respect du droit des gens ni des droits politiques. Ce qu'il faut donc redouter, ce n'est pas l'autorité, mais les gouvernements dont l'incapacité ou la faiblesse les portent, ou à abuser du pouvoir, ou à en mal user, ce qui revient au même.

D'ailleurs, il ne nous vient pas à l'idée qu'un gouvernement vei-tueux ne sache pas respecter les droits populaires. Et rien n'assure plus la sécurité d'un Etat que lorsqu'il sait concilier l'obligation de faire respecter les lois avec celle de protéger les intérêts du peuple. L'autorité n'est

(i) Montesquieu. — Hsprit des lois.

jamais eu «langer <lu joui- où elle sait appliquer sa puissance avcr sagesse et nKHleration.

An cas contraire, elle l)rise riiarnionie entre la société et les attrihntions de FEtat. En sanveganlant l(\s «li-oits «les citoyens, on angniente lenr j)nissan«-e matérielle, intellectnelle et morale. Car le bnt «le tonte ant«^rité «loit encore être la ( «>nscrvati<»n «les membres «le la société p«>nr le jilns gian«l bien <1«* sa maiclie vcis le jtrogi-és.

r'rst, «l'ailh'nrs, hi pliib)s<)pliic priM-licM' (Icjinis Kant jns«|n*à Eiclite, jns«|n'à lInnibol«ll. Pour être resiKMt('', nous déclare Fichte, il fant d'abord «jne la s«>ciété assnre ses droits à tont citoyen; antr«Mn«Mit, n«>n.s inclin«>ns à r('*goïsme qni vent (pie Tantorité songe à se sanveganler elle-même avant «pn* «le p«>nrvoir anx intéi'4s des antres.

En ccM'i, rant«)rité «l«)it av«)ir «-n vne la s«V-nrité de la vie sociale, sinon, elle penche à Tanarcliie et à la rév«)lntion. La liberté de même exclnt r«\c:oïsme II n'entre i^as «lans ses vnes de favoriser «piel«pies citoyens an «létriment «les antres. Qnant à l'antorité, elle fait avec les membres «l'nn Etat une sorte de contrat social par lequel elle s'engage formellement à se mettre an service «le la société.

^ ^fais dans la «le.stribnti«ni «le sa sagesse, Tantoi-ité ne «loit pa"s~Yr«>nrvoir an seul fonctionnement économiqm* «le cettt^ société. T'n de ses devoirs est encore d'en assurer la marche intellectnelle et morale. Si elle travaille à la consei^vation matérielle des citoyens, elle lenr asstirera aussi le* droit au progrès de l'esprit, condition essentielle à leur existence.

Or, ]'a]Mi.s (lu ])oiivoir engendre non seulement le déséquilibre social, il empêche que le progrès intellectuel ne soit ni maintenu ni (léveloppé II conclut a 1 obscurantisme et nuit à la marche du génie vers la lumière de la science et des arts

Prenez ces époques qui précèdent celles de notre développement économique et intellectuelelles restent entourées d'une grossière ignorance hiles manquent d'idéal véritable et nou^s ne pouvons qu'en déplorer les funestes péripéties.

Certes, les sociétés sont appelées à la défense de leurs territoires et à combattre toute violation étrangère de leurs droits, mais elles ne doivent pas oublier non plus qu'elles font partie de la grande société humaine dont le but est de travailler au progrès intérieur.

Et lorsque par des transformations successives par des r-evirements politiques, deux peuples sont destines à vivre en commun, comme chez nous ils doivent s'appliquer à respecter leurs idées -^qnoiqTie en opposition, à développer leurs aptitudes (pi'ils sauvegarderont, d'un commun accord, pour le bien de leur avancement futur.

Il ne faut jamais oublier qu'ils conservent chacun leurs traditions historiques, leurs responsabilités envers le passé, leur esprit de suiyivance dans l'avenir. Les conflits de toutes ces idées, et qu'une autorité despoti(]ue entretient criminellement, est plus nuisible à la marche d'une nation que le choc des intérêts économi- (jues.

En politi(|ue, il arrive qu'un gouvernement vertueux parvienne à maintenir la société dans le droit chemin. Mais les guerres entre l'autorité

arbitraire et les défenseurs du droit à la liberté sont tellement fatales dans les Etats composés d'une ou de plusieurs races, qu'elles Unissent toujours par en annihiler l'existence, parce qu'aveuglé par un fanatisme à outrance, un gouvernement despotique, ne travaillant qu'au triomphe d'ambitions personnelles au détriment de la liberté individuelle, en arrive à oublier de participer, dans la mesure de ses forces, au développement du grand tout qui est la société tout entière. Par ce fait, il devient nuisible à la civilisation et à Favancement de sa race dans le domaine intellectuel et moral.

La liberté est inhérente à l'homme: tous les changements brusques ou lents ([ue subirent les gouvernements, toutes les révolutions, tentées avec succès ou terminées dans les désastres, ont consisté dans l'idée longtemps mûrie par les peuples de reconquérir les droits politiques ou civiles qu'une autorité arbitraire avait voulu leur donner incomplètement ou leur enlever par intrigue et par violence.

L'esprit de liberté préside donc à la formation même des peuples, parce qu'ils se sont appliqués à comprendre que le respect de la personnalité découle d'une loi qui tire ses origines de la dignité et de l'essence même de l'homme.

Mais ne nous illnsionnous pas. Si on la représente généralement comme faisant naître les plus grandes discordes; si elle nous apparaît baignée de sang et ivre de carnage, parce qu'elle emploie des moyens violents pour arriver au but, la révolution se met en opi^osition directe — et rarement sous un autre prétexte ■ — avec tout gouverneinenl qui dis])ose de sa force dans le but de se maintenir à tout prix, quelle qiie soit la fin qu'il se propose et contre laquelle on ne pourrait rien sans une réaction presque toujours sanglante.

La réj^ression a donc sa raison d'être. Si l'esprit révolutionnaire s'imprègne de violence, c'est qu'il doit lutter contre la violence et que rarejuent les révolutions se préparent en douceur, même si elles ont pour seul objectif le droit à la liberté.

Comme l'abus ne se peut réprimer que pai- la force, la révolution emploie les plus sûrs moyens à sa disposition qui sont le redressement par la force.

Jamais, dans des sociétés policées où régnent le bon accord et la justice, les révolutions ne sont apparues, parce qu'alors, elles n'avaient aucun rôle à y jouer, parce qu'alors, tout citoyen jouissait d'une paix basée sur la juste distribution des pouvoirs, sur la bonne administration des affaires publiques et sur une autorité raisonna- ])lement pai-tagée entre les membres de ces mêmes sociétés.

Mais elles sont apparues alors que les gouvernements, abusant de leur autorité, peu soucieux de leur devoir, et faisant de la faiblesse humaine

le motif de leurs ambitions, reudaieut intolérable le sort des impuissants et travaillaient par là au désai-roi des institutions les phis sacrées et les plus inviolables.

Les révolutions ont leur raison d'être, dis-je, parce que. depuis les gouvernements les plus lointains dans riiistoire. l'injustice sait toujours s'attaquer aux faibles, aux impuissants de ce monde, pour le triomi^he de l'autorité établie.

Aussi, l'oppression du faible a toujours attiré la commisération, parce que le faible fait partie de la grande masse dont se compose toute société. C'est à lui que devrait aller la meilleure j)ait des compensations ici-bas. parce ([u'il est la rai.son d'être de tout mouvement social.

Quand de justes rétributions sont refusées au ])eui»l(\ l'al)us <le l'autorité devient intolérable; l'équilibre alors est rompu entre le gouvernement et la masse. De ce moment, une réaction devient nécessaire et la révolution doit opérer de manière à répandre une crainte que les gouvernants deviennent impuissants à contrôler. Mais si la révolution ne s'impose pas sûrement par des moyens fei-mes, elle risque de ne pas atteindi-e le but rêvé. Si elle laisse dans l'âme du l)eu])le une crainte ou un sentiment d'hésitation qui le paralyse et Tempêclie d'agir, c'en est fait du succès, et la réaction en sens contra ii-e est alors néfaste et i^ropre à semer les plus grands désastres. Il n'y a donc pas de milieu: courontiée de succès, la révolution amène presque toujours d'heureux changements; manquée, elle pro-

diiit des cataclysmes souvent irréparables, des crises sanglantes.

Tout dépend de l'homme qui prépare la révolution.

Le peuple est quelquefois difficile à convaincre et à soulever. Souvent, malgré ses mallieurs, il aime mieux supporter l'oppression que de prendre des res])onsabilités trop lourdes. S'il manque d'enthousiasme, c'est qu'il entrevoit de plus grands malheurs encore.

V- Car, s'il triomphe, on exhaltera son génie; s'il faillit à la tâche, il sera traîné au pilori et voué à la honte d'une plus grande servitude. C'est ce qui est arrivé chez nous, après 1837.

Et, en outre, bien des inactions, bien des abus lui sont souvent cachés. Il ne se rend compte que du mal qu'on lui fait directement. Il ne sait pas bien voir dans l'avenir par lui-même, alors <]ue son ignorance lui en voile les incertitudes.

Il est naïf d'instinct et ne se décide que si on le convainc d'une fa^*on péremptoire que, sans sa participation immédiate, le pays sera perdu.

En 1837, au Canada, on se rendait bien compte des abus journellement commis; on savait que roppression était devenue un moyen de maintenir des despotes au pouvoir dont ils disposaient d'une façon honteuse; mais alors, le peuple, s'il se sentait pris de dégoût, manquait de tous les moj^ens efficaces pour faire triompher une juste cause.

Bien dirigé et bien conseillé, en peu de temps,

■i^ il eut pu changer, surtout à cette époque, la face

des choses et reconquérir les libertés perdues.

S'il a le cœur bien trempé, il manque de tête et

(le (lirection. Tl lui faut. <lisais-je, nu clief qui, à lui seul, devienne l'âme du mouvement, qui en calcule la portée, qui le contrôle absolument et qui possède ce nuignétisme irrésistible ([ue répandent les semeurs d'idées, <iui sache profiter des circonstances, qui puisse briguer les volontés, et surtout, qui soit convaincu d'avance qu'il saura triom]>lier d'uîi destin contraire. Par cela m'>me, le ])cu])le sera sauvé d'une ruine certaine.

I)aiis un auti-c ()rdi-(^ d'idées, si l'abus du ponvoii- enfanta les révolutions, il' serait injuste de croire (|u'elles fussent encore à blâuier et à réi)rimer pai-ce que, selon Chateaubriand, les révolutions les plus san,2:lantes sont encore préférables à tout j»ouvcrn(Mnent entaché de desj)()tisme.

D'autre part, la révolution ne naît pas, la ])lupai't du temps, d'un instant d'irréflexion: elle est le fruit de hi méditation, de l'expéiience des siècles souvent, à mesure (pie les événements lui donnent occasion de se (lévelopi)er et de prendre coips. Elle n<' s'improvise donc ])as: elle mûrit dans l'âme ])o])ulaii-e. alors (ju'elle ent(m(l uronder autoui- d'elle des tcuii)êt(\s n(Vs du d('*s(Miuilibi-e des droits qui ne sauraient se rétablir que ])ar de vi(»lent(^s réactions.

La marche de l'histoire ne doit pas être abandouncV entièi-ement au hasard toujours dangereux, si toutefois les hommes obéissent à certaines lois imptM'ieuses (pii les dirigent souvent malgré eux.

Si ri(^n n'est plus instable que les sociétés humaines, la liberté et le progrès ne sauraient être livrés au hasard.

Ils S(jnt nés tard dans le monde; mais bien que

rudimentaires à leur origine et soumis à des évolutions constantes, pour en arriver à un état de civilisation dont nous avons appris à connaître les conséquences, en ce commencement du XX^ siècle, ils n'en sont arrivés, hélas! à conquérir leurs droits que par une lutte qui n'a pas toujours été à leur honneur, puisque cette conquête est due souvent à la ruse, aux intrigues et à la force brutale.

De quoi est issue la civilisation, si ce n'est de l'empiétement sacrilège du droit des autrc^s ? Devrais-je revenir sur ce sujet ?

Quelques peux)les moderne>^ sont arrivés à secouer le joug des tyrans séculaires et sont parvenus à la réalisation incomplète de leurs rêves de liberté, encore qu'ils aient été entravés dans leur marche vei'S le i)rogrès par les plus sanglants catacl^^smes enregistrés dans l'histoire.

Condnen a-t-il fallu de temps à l'Angleterre, secouée par le vent des révolutions, pour im^x)ser au jjeuple la grandeur de ses institutions ? Combien la France" n'a-t-elle pas accepté de sacrifices sans nombre avant d'inscrire en tête de ses lois ces mots de fraternité, d'égalité et de liberté? Combien plus gigantesque encore demeure ce rêve d'une société des nations par laquelle sei-ait rétabli ré(iu11i]u'e du nu)nde, et cela, alors que la liberté humaine retrouverait son sens véritable, et à un mcmient surtout où les races travaillent à la saper par sa base, plutôt qu'à l'asseoir sur un piédestal d'airain?

:\Iais tout de même, ce sera peut-être par les révolutions que nous en arriverons à ce résultat

(lui imia, cette fois, agrandi le patrimoine si compromis déjà de l'humanité chancelante.

Car s'il est vrai qne, de siècle en siècle, " le travail obstiné de l'esprit humain s'évertue à 1 éparer les ruines qu'il a faites et à relever sur les débris de l'ancien un ordre nouveau/'(0 nous ]K»uvons ajouter que les races devenues stériles, le resteront, parce que d'autres plus fortes auront pris leur place, non seulement par un travail de leconmiencement. mais parce qu'elles auront provoqué <les événements par la force sans laquelle elles ne sauraient rêver d'atteindre le plus haut degré de leur développement et de leur puissance.

Certes, il s«M-ait imprudent jKMir un peuple qui. sans connaître d'avance le but qu'il se propose d'atteindre, — et il ne le connaît jamais, — voudiait ])récipiter au hasard les événements qui jnéparent srm histoire: car. sans cesse balloté par les tempêtes humaines, il apparaîtrait alors comme ce navire sans gouvernail qu'une mer agitée désempare et finit par engloutir.

îilalheur donc au peuple qui ne sait pas prévoir les embûches dressées sans cesse sous ses pas; celui-là n'est pas loin de subir le joug de l'esclavage et de sentir l'étreinte du despotisme, cause de tous ses maux présents et futurs.

Si, ^' par une induction naturelle, les anciens étendaient à chaque phase de l'humanité et à l'humanité elle-même tout entière la même loi, la même nécessité de naître, de croître pour mou-

Ci) Caro.

lir, (le s'élevei' pour tomber,'' (i^ il nous faut, dans nos siècles, se débarrasser de cette sorte de fatalisme propre à décourager les plus forts.

11 serait encore mieux de croire avec Pascal Itcnciié sur le gouttre de l'inconnu, qu'en effet, les hommes ne pouvant faire " que ce qui est juste fût fort, ont fait que ce qui est fort fût juste." De cette façon, du moins, le faible verrait dans l'organisation des sociétés tyranni(|'ues un mal conti-e lequel il devra sans cesse se mettre en garde et dont, au besoin, il se débarrassera par la force afin d'éviter une honteuse servitude.

De ce fait, par la révolution, il deviendrait le vengeur du droit et de la justice, et son but serait considéré comme légitime.

Certaine philosophie qui, par ses théories tendentieuses, essaie de mettre le droit sous la domination d'une autorité cTespotique, fait de la force une arme dangereuse contre celui-là même (|u1 l'emploie: elle causera sa chute et sa ruine.

L'Allemagne vient d'en donner le plus grand exemple, et nous n'en pouvons citer de plus concluant depuis les temps reculés où les hommes ont voulu créer des sociétés et élever des empires.

C'est peut-être une des plus nobles pensées de l'Angleterre d'avoir compris que, dans son respect du droit de la liberté, elle devait un jour accoî-der à ses colonies une justice réparative, parce qu'ici-bas, '' il est un droit né de la viola-

(i) Caro.

tion même du droit, c'est celui de la réparation." (I)

S'il est vrai que l'injustice ne peut être réparée qu'en partie, pai-ce (pie tont le bien qu'on fait ne peut enipêcliei- l'injustice d'avoir été commise, on doit sans doute tenir compte de l'effort apporté pour éviter un plus grand mal.

Il faut aussi remarquer (pie les sociétés n'étant pas i)arfaites, certaines injustices peuvent être accomplies qui ne sont pas toujours imputables à tous les membres d'un Etat, mais à certains d'entre eux qu'on avait investis d'une autorité dont ils abusent au détriment de leui- ]»atrie.

rV fait ('st arrivé en ce pays, aux époijucs de foiuiatioii, alois (pie le pouvoir était laissé entre les mains d'irres]K)iisablcs qui souvent ai^issaient de leur })leiu gré et à Tiiisu du gouvernement impérial. C'est pouiMpioi, tant d'abus sont venus mettre un obstacle à l'équilibre. Car on avait oublié alors (pie la vraie société, dans (pielque milieu (pr(^lle se développe, doit s'api)uyer sur le fait (prelle se compose avant tout d'une association d'êtres libres et égaux.

Esprits de routine, imbus de pnqugés, forts de leur seule ignorance, les despotes d'alors voulurent ramener les conditions de Texistence à une nécessité basée sur des faits accomplis. On yastraignait l'avenir à une sorte de fatalité. On se disait qu'il fallait agir selon des coutumes, mais qu'il était imprudent d'en créer de nouvelles ou d'admettre des lois qu'on ne pourrait appliquer selon la volonté du plus fort. On se pliait

(i) Alfred Fouillée.

aux traditions (ruiie seule des deux races, sans chercher à établir les conditions rationnelles d'une nouvelle existence dont toutes deux se seraient^ accommodées selon les nécessités du moment. Mais ce qu'on semblait oublier particulièrement, c'est qu'aucune société ne saurait exister, à moins qu'elle ne soit l'expression d'une fraternité complète qui reste et restera toujours le plus divin apanage de la dignité humaine.

Hélas ! si on semblait ignorer les premiers éléments de ces devoirs sociaux, sans lesquels on ne saurait vivre, c'est que pour les connaître, les pratiquer et les respecter, on était, à ces époques, insuffisamment préparés à en comprendre la grandeur et la beauté. L'obscurantisme était la pierre d'achoppement pour toutes les entreprises spéculatives. Or, l'ignorance entrave la liberté et empoisonne lestâmes.

Devant ces lois immortelles de l'histoire, que ne pouvons-nous nous écrier avec le sublime Goethe mourant : " De la lumière, plus de lumière î"

Cri de suprême angoisse du génie avide de pénétrer la' vérité, mais qui se perd dans les ténèbres de l'inconnu! Cri de compassion devant l'obscurantisme, père de l'ignorance plus contagieuse que tous les maux, parce qu'elle les engendre tous; et parce que, depuis toujours, semant la mort lente, mais sûre parmi les races en formation, elle j^tte l'universelle confusion, retarde fatalement la course de l'esprit vers la lumière et empêche l'ascension des âmes vers la justice immanente et vers l'amour infini!

Les l'évohitioiis sont des aceiMeiits qui appalaisseiiî pai- intei-valles sur la terre; car il nous faut toujours revenir à cette vérité ({ue les peuples sont destinés à vivre (*n bonne intelligenee. Or, l'individu ne saurait trouver en lui-même la force suftisante à son i)erfectionnement. Asservis aux lois de la nature, destinés à la grandeur ou à la décadence, les hommes se groupent en associations, créent autour d'cMix une atmosplière favoi-able à leur dév(*h»p]MMiient et aspii'cnt à la conipiéte de l'unité nationale sans laquelle ils manipient d'âme.

Kien n'est i)lus funeste (jue l'isolement. 11 faut se soutenir alin dr* se pai-er contre les tempêtes (»ossil)les. Foi-més en groujies homogènes, les indi vidus constituent la grande patrie; ils respirent 1( même aii- et la uiéme vie. Ils en arrivent :i entrevoir des asiurations commum^s, il gravissent les gran<ls sommets où lirille la lumière de la civilisation.

Vivie pour soi, c'est exclure la solidarité. Or seule la solidarité lie entre elles les parties de l'organisme d'une société et en arrive à lui donner une conscience qui est la conscience sociale.

Reconnaître qu'on existe n'est pas suffisant: il faut se bien rendre compte que notre exis-, tence est subordonnée à celle des autres membres de la société, ce qui est déjà admettre la nécessité d'une association commune d'idées et d'as-! pirations.

Et comme tontes les volontés ne sauraient se manifester utilement sans l'intention de travailler au bien de tous eomme au l)ien individuel, elles doivent se réunir en une force centrale et devenir la conscience de la société. '^ Un peuple est une conscience vivante ou un organisme d'idées.-' (i) La société est destinée à devenir une association qui doit entretenir un même idéal, nn même désir de conservation.

Ce que la solidarité redoute entre tons les maux, c'est la désagrégation des parties du tout. Car elle n'existe qu-autant que toutes les causes de destruction nées autour d'elle disparaissent. Cette volonté de coliésion qui se forme dans l'esprit des penjjles, veut qu'ils se soutiennent, qn'ils participent anx mêmes sentiments, qu'ils colla borent à la uiême œuvre qui est l'nnité de la conscience sociale.

Dans un même ordre d'idées, la solidarité voudrait que, dans un cas identique au nôtre, elle eji^t ses effets jusque dans la fusion des races appelées à vivre sous une même dénomination, jusque dans le mélange des sangs, des traditions, souvent des idées, établissant entre les hommes une sorte de communion et faisant tendre les activités jusqu'à former un foyer commun qui est la commune patrie. Et tout en conservant une identité propre à chacune de ces races, la solidarité voudrait encore que, réunies par la nécessité de vivre ensemble, elles fussent un organisme composé d'éléments capables d'acquérir une conscience sociale.

(i) A. Fouillée.

Xéanmoius, il faut faire ici une distinction dans la définition de la solidarité.

La solidarité telle qu'on pourrait l'entendre ' dans notre cas, par exemple, vise à des conséquences pratiques en même temps que morales. Elle ne doit conseiller, dans une société comme la nôtre, composée d'individualités diverses, ni leur absorption dans le but de former un seul groupe ayant une mentalité nni(,ue, ni leur unité absolue, ni leur fusion complète.

Mais son but réside dans une sorte de concilia- 1 tion entre chaque membre de la société pour le| bien d'un seul et de tous. C'est jiar ce moven 1 que la solidarité en-endi-e la conscience sociale par laquelle les hommes resserrent les liens qui les unissent, qu'ils se complètent et qu'ils en ariivent à marcher ensemble vers le progrès..

Dans les sociétés mixtes, formant un tout il doit exister de la variété, mais il v faut aussi'de 1 unité, autrement, aucune évolution ne devient l»ossible. C'est là le secret de leur développement progressif; car, dans l'union des consciences des pensée's, des désirs et des sentiments qui les composent, se retrouvent toutes les conditinns d'uno vie en commun.

Xous y devons trouver aussi Tharmonie créée î)ar une sorte de cohésion établie entre les êtres Leibnitz, fait remarquer Alfred Fouillée, nous démontre que ''des balanciers suspendus au même support et dont les battements sont d'abord inégaux finissent par se mettre d'accord grâce aux vibrations svmpathiques du support commun." Telle aussi la société humaine tels

aussi les membres de eliaque société qu'elle soit composée d'éléments semblables ou complexes.

Les consciences doivent battre à l'union quoique manifestant des tendances disparates, si elles se rencontrent dans une société d'hommes vivant en commun et sous un même gouvernement.

La vérité est une: la science nous l'a prouAé par ses investigations. Il n'y a pas deux manières d'interpréter la morale, il n'y a pas deux moyens d'expliquer le vrai. La définition du bien et du beau ne prête pas à ambiguïté: elle s'anime de clarté et de simplicité.

Il en est de même des législations. Elles s'affirment par leur simplicité, si elles ont pour base la morale. Autrement, elles restent obscures et enchevêtrées. Ainsi en est-il dans la reclierclie des droits dans la société. Ils sont égaux ih)ui' tous, parce que l'égalité caractérise la dignité humaine, parce qu'il est dans la condition de l'homme de travailler avec son semblable, et dans la même mesure, au relèvement de sa race. Ce qui le rend digne de lui-même, c'est qu'il doit se croire l'égal des autres hommes et participer aux mêmes privilèges. Par l'idéal aussi qu'il se crée, il concourt à l'idéal de la société à laquelle il ai)partient.

Il lui faut travailler à l'unité de la société, surtout si elle est composée d'éléments divers troublés par une dissemblance d'idées qui se heurtent les unes les autres.

Nos ancêtres furent loin d'approfondir ces vérités. Ils ne comprirent pas que l'accord des consciences individuelles apporté au maintien de

l'organisme collectif, pousse les intelligences à s'unir dans une solidarité éprouvée.

Par ce lien qui rassemble les hommes composant la société où ils se développent, il s'opère un l'éveil de la conscience sociale.

Respecter les autres, c'est se respecter soimême, et c'est avoir une notion claire de la valeni- liumaine. Le respect du moi, c'est comprendre l'importance de sa personnalité et c'est prouver qu'on a une conscience. C'est encore affirmei- l'existence d'une volonté qui ne doit pas subir l'empire d'une force qui l'annihile au lieu de la grandir.

Or, la volonté détermine Faction sans laquelle la pensée est gênée dans sa marche et entravée dîins sa lilxM-té.

l>'iin autre côté, si la solidarité emporte l'idée de la réunion de toutes les pensées, des sentiments et des iuti's, elle n'entrave nullement le prestige d(» l'individualité (jui donne à cha(jue être la force de c(nicourir à l'union de tous les antres êtres ]Knir atteindre une fin commune.

Devenir nnc individualité puissante parmi c(dles (|ui nous cntonrent, ne constitue i)as le droit de les dcniiiner on de les détruire, mais de,' contribuer à donner ])lns de force à l'ensemble des organes (jiii comjxjsent la société. C'est un signe de ]uogrès. IMus les individualités s'affirment. ])lus leur unité se manifeste, plus l'unité de rensemble a])porte d'énergie dans les décisions à prendre.

Nier ces vérités, c'est vouloir détruire les raisons qui accompagnent l'existence de truite société bien constituée.

Dans notre siècle^ TAllemagne nous a prouvé que l'individu s'était trop absorbé dans TEtat: c'est là une dangereuse théorie. L'Allemand ne s'est pas assez attaché à l'importance de l'individualité, c'est-à-dire, à la valeur, pour l'individu, d'être par soi-même, d'aspirer à la liberté pour soi-même et en soi-même.

C'est ce qui l'a incliné à une sorte d'absolutisme politique qui confond les parties avec le tout. De là l'erreur, de là la déchéance.

Aussi, le militarisme prussien a voulu se placer au-dessus de la race et de la personnalité; il a voulu absorber l'humanité tout entière, après avoir absorbé l'individu.

On a donc sacrifié à une fausse théorie la conscience sociale. On a voulu adapter l'idée de la solidarité à une spéculation philosophique qui a abouti au renversement des vérités établies et qui a mené le peuple allemand à une chute fatale. A^^ant voulu bi-iser le système prouvé par la théorie métaphysique qui s'appuie sur les sciences naturel l<is, on n'en est arrivé qu'à la confusion et au déséquilibre.

L'Allemagne absorbait donc la conscience individuelle dans la grande conscience, celle de l'Etat, Elle faisait de ce dernier une sorte de divinité. La valeur scientifique de son raisonnement s'entourait de mysticisme: rêve d'utopiste qui s'af fublait d'une puissance surnaturelle et se com parait à Dieu.

Comme certains penseurs ont voulu conclui'e au panthéisme de l'art, l'Allemand en arrivait au panthéisme de la politique, des politiques,

leur refusant, comme à riiidividn. rindépendance dont elles ne sauraient être ])rivées.

Mais pour en revenir à notre snjet. que la société soit une fin. <|u'elle soit un moven, qu'elle incline à ce communisme voulant (pie "* le bien <le la communauté ne doit pas être recherché en «leliois du l>ien des individus," nous en arrivons loujouis à ci-oire (pie les hommes doivent et devront sans cesse travailler " chacun pour h^ bic^n d(^ t(Mis et pour le bien de chacun." (0

( >n a généralement admis que la société entreti<^nt entre .ses membres une haine vigoureuse contre tout ce qui ne se rattache pas à la patrie commune.

On a ai)peléce sentiment le patriotisme, parce que Téti-anger est considéré comme dangereux et antii)athique aux lois f[uel(|uefois opposées à celles qui l'ont toujours régi chez lui.

Mais les théories que je viens d'exposer nous lanK^'iient aujourd'lnii à des tendaiUM'S plus humaines (M la haine à l'égard des autres peui)les devrait disparaître de la surface de la terre.

Cependant, cette pensée longtemps entretenue existait à l'époque où, sur nos continents, des laces diverses venaient s'emparer des solitudes sauvages.

Elles avaient alors un autre ])ut f|ue de prêch(M- l'amour de l'humanité, parce qu'alors l'esjn'it national excluait en queltpie sorte la véritable définition de ce qu'on appelle la conscience humaine. Pour assurer la prédominance d'un Ijeuple sur un autre peuple, l'antagonisme était

(i) Alfred Fouillée.

indispensable à toute expansion des idées et des politiques.

On croyait encore que la solidarité ne devait exister que chez le peuple vainqueur: il fallait imposer la loi d'opposition, même entre les races appelées à vivre en commun.

On a dit qu'en Angleterre, ^^ l'esprit de famille et Fesprit national se sont développés avec une intensité parallèle." (O

C'est ce qui fait qu'au XYIIle siècle, et au XTX^ même, elle tenait en suspicion toute théorie sociale ayant pour but l'amour de l'entière humanité, ce qui pour elle semblait diminuer le sentiment de la patrie, ce qui lui apparaissait comme une" sorte d'attentat à la conscience nationale et à la solidarité de la grande nation britannique.

• Sa philosophie ressemblait assez à celle de l'Alleuuigne en ce sens qu'elle ne plaçait rien au-dessus de sa race et qu'en elle elle faisait refléter la conscience de l'humanité.

Cet égoïsme, c'est-à-dire, cet amour du '^ moi ", avait entretenu chez elle une soi-te de mé])ris pour tout ce qui n'était pas de son sang.

Or, c'est une sorte d'égoïsme que de se croire toujours supérieur aux autres^ car il arrive un moment où nous avons besoin d'em])runter ailleurs ce que nous ne pouvons ]>as tout à fait trouver chez nous.

On peut dire en passant que le patriotisme de clochei" a son bon c^Mé, mais il n'est pas complet. La raison moderne nous a appris à le mieux distr-ibuer et à lui donner un sens plus lai-ge.

(i) Alfred Fouillée.

Au milieu <lii XIX^ siècle, chez nous, ou invoquait encore ces arc^unients d'une i)olitique rétrograde de '' régoïsnie patriotique." On croyait encore que raccord qui doit exister entre les peuples, c'est-îi-dire, entre toutes les races de la terre, était un moyen de briser l'autonomie de chacune d'elles, que riiarmouie des consciences était une vaine expi-ession et en contradiction avec ce qu'on comprenait alors de la liberté individuelle.

La théorie de la force i)renait une valeur exce[>tionnelle, parce qu'elle se croyait seule capable d'appoi-ter un véritable prestigi* national. La solidarité entre les races était un vain mot qui avait peu de portée dans leur luarclie et dans leur dévelopjxmient.

C'est aussi qu'on avait encoi-e une va^ue uoti(ui de la liberté, c'est «pie la conscience individuelle n'avait pas de force chez nous et cpi'on faussait le sens de l'idée directrice de l'évolution des peuples.

L'idée de fraternité (pii devait unir les races ! appelées à vivre en commun prenait l'apparence 1 d'une sorte d'utopie, j)arce (lu'on ajoutait peu | de foi à cette rîiison psychologi(|ue (pu* la solida-' rite parmi les hommes est une force de centralisation qui doit concourir aussi au bien-être universel.

Voilà encore une des causes qui ont amené l'in surrection de 1837-38.

L^n système de politi(tue erroné, travaillant contre le progrès des deux races; une fausse compréhension d'une solidarité visant à entraver l'expansion de chacune d'elles; voilà les raisons qui

paraissaient devoir rendre impossible à jamais riiarmonie des pensées, des sentiments et des actes^

Le gouvernement ne travaillait qu'à un but : étouffer toute idée de conciliation.

Il semblait ignorer les lois éléuieutaires de l'organisme social et devenait l'instrument d'individ.us qui, pourtant, auraient dû savoir, par l'exemple de leur passé, que la solidarité avait fait la force des institutions dont ils se réclamaient.

Il jDaraissait nier que la nature, prodigue de ses dons, doit aussi répandre librement son énergie latente dans chaque individualité et que l'union seule dé toutes les volontés, quelles qu'elles soient, crée la conscience sociale, et, par suite, la grande famille humaine.

Ne blâmons pas les révolutions qui ont voulu sanctifier l'homme encore plongé dans l'ignorance et tenu dans un état voisin de la servitude pour laquelle il ne fut jamais créé.

Les grandes perturbations sociales ont quelquefois pour but de rétablir l'équilibre un instant troublé : c'est une loi à laquelle nous ne devons pas échapper, si elle a surtout pour but le progrès de l'évolution intellectuelle et morale de tout un peuple.

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