PRÉFACE DE L’ACTEUR
Le progrès qui , selon les lois de la Providence , se développe au sein des sociétés humaines , a ramené les esprits vers les études sérieuses et utiles, et spécialement vers celles qui ont pour but principal le bien-être moral et physique des hommes, et l’augmentation de leurs ressources. Aussi à nulle autre époque l’on n’a parlé ni écrit avec plus d’intérêt et d’amour des institutions publiques d’éducation, de bienfaisance, de correction. Chaque jour voit se former des sociétés charitables, et s’exécuter des travaux plus ou moins précieux de droit public, pour l’œuvre sainte du soulagement et de l’amélioration du pauvre ; de ces travaux, les uns concernent l’histoire et la statistique de la bienfaisance, les autres discutent les différents systèmes d’aumônes, d’après les principes de la morale et de l’économie politique. Les villes et jusqu’aux plus petits villages s’efforcent à F envi de faire connaître les bonnes institutions qu’ils possèdent, et les
voyageurs qui ne recherchaient autrefois que les monuments antiques , les tableaux , les statues , les objets de luxe et de fantaisie , viennent aujourd’hui visiter les hôpitaux, les hospices, les écoles, les ateliers, les prisons, s’informant des méthodes disciplinaires et économiques pour se faire un trésor de leurs observations. Les établissements de charité ont aussi leurs journaux et leurs écrits périodiques qui sèment rapidement les connaissances utiles, et contribuent merveilleusement à l’amélioration des institutions.
Les anciens, bien qu’ils tinssent en honneur et pratiquassent l’hospitalité, n’eurent point d’établissements de bienfaisance proprement dits : l’infanticide et l’esclavage étaient deux horribles causes qui en éloignaient le besoin. Quand la morale évangélique rappela l’homme à sa dignité et lui rendit sacré le malheur, on vit surgir parmi les chrétiens des asiles publics de charité. Les églises d’ Orient eurent des hôpitaux et des hospices ; mais Rome, centre de cette sainte religion qui inspire la charité, en donna à l’Europe les premiers et solennels exemples ; et quand celle-ci tout entière était encore plongée dans les ténèbres et la barbarie, Rome créait des retraites pour les pauvres et les infirmes, des abris pour les veuves et les vierges, des refuges pour les orphelins, et montrait, par les faits, que la civilisation est fille de l’Évangile. Un pontife, au xii® siècle, ouvrait, dans le Saint-Esprit , le premier asile poui’ les malheureux enfants trouvés; un ï>ou-
life établissait dans l’^o^pice apostolique le premier conservatoire d’arts et métiers; les pontifes enfin, pour taire les détails , les souverains pontifes apprenaient au monde que la meilleure aumône, pour un pauvre valide, c’est le travail. De nos jours cependant où l’on parle et s’occupe beaucoup de charité publique, il me semblait inconvenant d’oublier Rome, maîtresse de charité, et j’ai pensé qu’il ne serait ni sans utilité, ni sans gloire à ma patrie de publier, comme je le fais aujourd’hui, tout ce que j’ai pu recueillir sur ses établissements de bienfaisance et d’instruction primaire, cest-à-dire sur tout ce qui comprend l’aumône physique et morale.
ÏII
Comme il faut être juste en toutes choses, j’avoue que je me suis beaucoup aidé des travaux de trois écrivains qui ont traité cette matière ex-professo, sinon avec une critique parfaite, du moins avec une àme droite et un cœur dévoué. Camille Fanucci a publié en 1601 un Traité de toutes les œuvres pieuses de la douce cité de Rome , avec de soigneuses recherches sur leurs origines et leurs progrès. A la fin du xvii® siècle, l’abbé Carlo Bartholomeo Piazza écrivit à Rome son Eusevologio romano, dans lequel, à l’aide des travaux de Fanucci, il décrit les œuvres charitables avec plus d’amour que de philosophie. £nfin, comme l’usage, dans toutes les années de Jubilé, èst de publier quelques opuscules pour indiquer aux pèlerins les saints lieux de Rome, l’abbé Guglielmo Costanzi fit paraître, en 1825, XOsservatore di Roma. Outre
ces auteurs, plusieurs autres écrivains qui se sont occupés de Borne, ont signalé ses pieux établissements; je citerai particulièrement les Guides ou Itinéraires, parmi lesquels mesemblent dignes d’un souvenir spécial ceux de Vasi, de Nibbi et le livre de Melchiorri, le plus récent et le meilleur de tous. Certains lieux, tels que l’hôpital du Saint-Esprit, l’hospice Apostolique, la Congrégation de Saint-Yve, l’hospice de Tata-Giovanni, ont eu des historiens particuliers. J’ai tâché d’extraire le suc de toutes ces œuvres et de le répandre dans mon ouvrage.
En outre, j’ai feuilleté et consulté les bulles, les brefs, les chartes, les motoproprj, les statuts, les réglements, les décrets , les actes des visites apostoliques , les testaments , les inscriptions et tous les documents qui pouvaient éclairer l’histoire de la fondation, des agrandissements et des vicissitudes des lieux de charité publique. Je les ai aussi visités, en personne, presque tous, et les ai examinés dans leurs parties les plus obscures. J’ en ai étudié le site, la construction , les dépendances et la capacité ; j’ai recherché leurs usages, leurs méthodes, leurs avantages et leurs défauts. Je me suis appliqué, dans mon récit, à me tenir également éloigné d’ une diffusion minutieuse qui aurait fatigué mes lecteurs, et d’une brièveté superficielle et légère qui aurait laissé dans les esprits des idées vagues et sans résultats, surtout pour ceux qui, dirigeant des établissements publics , aiment dans les ouvrages de ce genre à trouver les différents systèmes et à les comparer. La partie statistique et économique avait
été négligée par mes prédécesseurs. Il m’en a coûté beaucoup pour recueillir les quelques notices que j’offre ici au lecteur ; il voudra donc bien me pardonner les inexactitudes et les erreurs dans lesquelles j’aurai pu tomber involontairemant, en parcourant un chemin non battu. J’aurai, d’ailleurs, la plus vive reconnaissance pour quiconque aura la bonté de me donner des avis et des corrections, car je sais combien en un ’ pareil ouvrage, il est facile de se tromper. C’est pourquoi j’ai donné le nom d' Essai à mon livre, ne croyant point avoir écrit un travail parfait, mais seulement ce que pouvait un particulier en une chose publique.
Mon but précis est donc d’énumérer les institutions qui, à Rome, ont pour but V amélioration morale et économique du pauvre : ainsi je ne parlerai point de celles qui, utiles et excellentes, ont un objet tout religieux, comme le célèbre collège de la propagande, la pieuse maison des convertis , les nombreuses archiconfréries et congrégations, monastères et chapitres, églises et oratoires de nuit, et autres œuvres encore qui appartiennent exclusivement à la religion et à la piété. Les yeux toujours fixés sur le pauvre , quand je déciis les lieux d’instruction, ce ne sont ni les universités, les séminaires, les collèges, ni les lycées, les bibliothèques et les académies, mais seulement les écoles élémentaires et gratuites. Les prisons n’entreraient rigoureusement pas dans mon plan; cependant, puisqu’ à Rome elles sont
intimement unies à la charité , je consacrerai quelques pages aux secours offerts aux pauvres prisonniers.
Pour procéder avec ordre daus mon entreprise , il semblerait que je dusse considérer le pauvre d’abord dans sa naissance, puis dans son éducation, dans la misère et le manque de travail enfin dans la vieillesse et l’infirmité. Mais l’histoire des institutions montre que les choses ont été à l’inverse, La maladie étant la plus visible et la plus touchante des misères humaines, les premiers asiles s’ouvrirent à ceux qui souffraient ; les seconds abris reçurent les orphelins et les enfants trouvés ; car nul âge de la vie n’intéresse plus les cœurs sensibles et n’ exige plus de soins quel’ enfance et V adolescence . On sentit ensuite qu’il était plus sage de donner aux pauvres du travail qu’une aumône, et l’on pensa à l’emploi des bras oisifs dans des ateliers d’industrie et pour les travaux publics. Puis on comprit la nécessité de guérir la plaie moins visible, mais plus grave, de l’ignorance, source de misère et de vice, et l’on ouvrit des asiles pour l’enfance, des conservatoires d’arts et métiers, des écoles gratuites de tous genres. Enfin, de nos jours, on a déclaré la croisade {si è bandita la croce) contre les gueux oisifs, et tous les efforts des hommes d’une charité intelligente se sont portés à distinguer le vrai pauvre du faux, à prévenir la misère plutôt qu’à la secourir, à inspirer au peuple l’esprit de prévoyance et d’économie, et à le fortifier dans la vertu. Ainsi le temps a modifié
les opinions des hommes sur l'exercice de la charité publique, et avec les opinions, il a modifié les institutions elles-mêmes.
Mon Essai se divise en quatre parties, et à la fin, autant de tables synoptiques offrent l’analyse des choses principales contenues dans chacune d’elles. La première partie s’occupe de vingt-deux institutions existantes (j’ai donné les noms seuls de celles qui sont éteintes), et qui ont pour but le soulagement des infirmes , des aliénés , des convalescents. Parmi elles sont huit hôpitaux publics, onze particuliers, deux associations charitables qui portent des secours à domicile, et une qui ensevelit les morts. Des huit hôpitaux publics, deux sont destinés spécialement aux maladies médicales, le Saint-Esprit pour les hommes, Saint-Sauveur pour les femmes ; trois autres qui reçoivent les deux sexes dans des salles séparées, sont affectés aux maladies chirurgicales ; ce sont Saint- Jacques pour la haute chirurgie. Sainte- Mar ie-de-la- (' onsolation ponr les opérations pressantes, Saint-Gallican pour les maladies de la peau. Les femmes enceintes trouvent à Saint-Roch un abri pour leur honneur, et des soins pour le temps de leurs couches ; les insensés de tout sexe reçoivent* des secours à Sainte-Marie-dela-Pitié; les convalescents aussi des deux sexes, ainsi que les pèlerins, à la Sainte-Trinité. A la tête des onze hôpitaux particuliers, je place celui des religieux de Saiiit-Jcan-Calabitc, nommés Renfratelii, qui reçoit seu-
lement les hommes. Deux autres sont destinés à des professions particulières, Saini’-Laurent in Miranda aux apothicaires, Sainte- Mar ie~de~Loretle aux boulangers. Huit enfin appartiennent à différentes nations, tels que Sainte-Mar ie-de-Mont ferrât y aux Espagnols ; Saint- Ambroise et Saint-Charles, aux Lombards ; Saint-Stanislas, au Polonais; Saint-Jean, aux Florentins; Sainte-Croix, et Saint-Bonaventure , aux Lucquois; Sainte-Mar ie-de- VAme, aux Allemands; Saint-Antoine, aux Portugais; Saint-Barthélemy et Saint-Alexandre, aux Bergamasques. Des deux institutions de secours àdomicile, l’une, soutenue par l’aumônerie apostolique, est générale pour toute la ville; l’autre, formée par les sœurs de la Charité, est restreinte aux seuls maladies chroniques de trois paroisses. Enfin , l’arcbiconfrérie de la Prière et de la Mort recueille dans la campagne les malheureux qui y sont morts avant que l’on ait pu les transporter à Rome.
Les hôpitaux publics sont établis de telle sorte que chaque misère y trouve assistance et soulagement , et bien que chacun d’eux ait une destination particulière , tous offrent les mômes ressourees en cas de besoins urgents et extraordinaires. r.eur situation est telle que chaque quartier de la ville peut facilement en jouir ; le Saint-Esprit et Saint-Gallican sont placés dans la partie occidentale de Rome, l’un dans le Borgo, l’autre dans le Trastevère ( rive droite du Tibre ) ; Saint-Jacques est dans le lieu le plus populeux de Rome Sainte-Marie-dela-Consolation et Saint-Sauveur dans des quartiers opposés , au levant. Le plus vaste des hôpitaux particuliers est au milieu de l’île du Tibre, de sorte qu’avec le couvent voisin de Saint-Barthélemy, il serait d’une grande
utilité eu cas de peste , que Dieu éloigne de nous ! Dans les hôpitaux médicaux on peut mettre 2,194 lits; dans ceux consacrés à la chirurgie, 770; chez les aliénés, 420 ; chez les convalescents , 488 ; dans les différents hospices nationaux et particuliers, 130 environ , ce qui fait en tout plus de 4,000 lits. Le nombre moyen des malades dans les hôpitaux publics médicaux est de 500, dans les hôpitaux chirurgicaux de 350. Sainte- Marie compte un peu moins de 400 aliénés ; la Sainte-Trinité a ordinairement 90 convalescents, enfin 60 personnes au moins occupent les hôpitaux particuliers: ainsi l’on peut dire que chaque jour 1,400 lits sont employés. La mortalité la plus grande s’observe dans l’hôpital de Saint- Jacques ; elle vient de la qualité des maladies. que l’on y soigne et d’autres circonstances défaTorables ; il y meurt 1 1,60 par cent : la moindre mortalité existe* à la "Consolation, où la proportion des morts est de 5, 43, aux aliénés où elle est de 5, 59, et surtout à Saint-Koch, où meurent seulement 70 centièmes; la moyenne est dans les hôpitaux médicaux, qui donnent pour résultat 7, 50 par cent. Le nombre des employés varie selon les besoins, surtout dans les hôpitaux médicaux dont la population augmente et diminue suivant les saisons et les temps : on peut calculer qu’il y a, temps moyen, deux employés pour cinq malades. Un malade coûte deux pauls ( I fr. 10 cent.) par jour, et un employé trois ( 1 fr. 65 cent.). Les revenus que les hôpitaux publics perçoivent de leurs biens, joints aux pieuses offrandes, forment une somme de 100,000 écus environ, à laqueUe l’État ajoute comme indemnité de capitaux perdus, 9i,000 écus par année. Outre l’entretien des malades et des infinniers, qui monte
à 1 50,000 écus , ils ont à supporter les impôts , Tacquittement de plusieurs legs pieux, T entretien des bâtiments et les dépenses de l’administration.
Les établissements de bienfaisance furent long-temps, à Borne, dirigés par des congrégation, ce qui offrait de grands avantages, parce qu’ elles avaient ainsi des administrateurs gratuits et charitables, qui empêchaient l’arbitraire, tenant toujours en éveil l’activité, changeant souvent de directeurs et réalisant les dispositions arrêtées dans les réunions mensuelles ou hebdomadaires. Le seul établissement de ce genre dépendant aujourd’hui d’une congrégation est la Sainte-Trinité , particulièrement bénie de Dieu, puisqu’elle est florissante et prospère malgré les 100,000 ecus qu’elle doit payer extraordinairement à chaque jubilé. Tous ces lieux ont souffert des révolutions passées; au commencement de ce siècle, ils furent soumis à une réforme générale par la création des visites apostoliques ; à celles-ci succédèrent les députations des hôpitaux formées sous l’administration française. Léon XII rétablit lu députation centrale, lui donna d’excellents réglements , et le dévouement , le désintéressement , l’intelligence de CCS braves députés , patriciens romains pour la plupart , furent tels que les hôpitaux arrivèrent à ce degré d’ordre et de régularité oii nous les voyons aujourd’ hui. En 1 829 on divisa la députation centrale en autant de députations particulières qu’il y a d’hôpitaux, excepté le Saint-Esprit et Sainte-Marie-de-la-Piliè . qui dépendent du prélat commandeur, et la Sainte- Trinité demeurée à la congrégation. Aujourd’hui que ces deux systèmes de centralisation et de division ont été essayés , on pour-
rait facilement en faire la comparaison et voir le plus fécond en heureux résultats.
La seconde partie de ce livre embrasse les différentes sortes d’hospices. Commençant par les Enfants-Trouvés, je parle de leur pieux asile du Saint-Esprit , qui, s’il laisse quelque chose à désirer quant à la construction et à l’arrangement du conservatoire , est dirigé selon les plus sages maximes de discipline et d’économie. Le tour reçoit annuellement près de huit cents enfants , dont une très petite partie est gardée dans l’établissement, parce que le plus grand nombre est prudemment envoyé à la campagne. Outre ceux qu’il recueille tous les ans, le Saint- Esprit doit encore nourrir ceux des années précédentes , au nombre de huit cents, qui restent près de leurs nourrices jusqu’au sortir de l’enfance. Les jeunes gens parvenus à l’adolescence demeurent à la campagne, et si quelques-uns reviennent à Home , on les envoie dans un hospice semblable à Viterbe. Les jeunes filles sont placées dans le conservatoire du Saint-Esprit , leur noralwe dépasse 550 ; si par la suite elles ne sc marient pas ou n’entrent point en religion, elles restent à la charge de l’établissement. Aussi les enfants illégitimes (bastardurae) coûtent à Rome 50,000 écus.
Les orphelins ont quatre hospices (passant sous silence la maison du chanoine Manfredi, occupée seulement par six personnes); ce sont : Sainte-Marie in aquiro, Saint- Michel, Tala-Giovanni (papa Jean,, et la Madone-des-
Anges. Plus de 540 pauvres petits peuvent y être recueillis gratuitement; car je ne m’occupe pas de ceux qui paient une légère pension , et si tous se donnaient amicalement la main, tous les genres de misères y seraient
sans doute représentés. Quelques-uns de ces jeunes gar-
çons s’adonnent aux beaux-arts ; Dieu veuille leur donner assez de génie et des temps assez heureux pour qu’ils trouvent en cela leur existence ! Un plus grand nombre s’applique aux arts mécaniques; s’ils obtenaient dans ces établissements tous les perfectionnements dont iis ont toujours besoin, certes une vraie régénération s’opérerait en cet objet d’une si grande importance. Et le progrès ne doit-il pas venir de ces écoles technologiques où sont si abondants les moyens de s’instruire non-seulement dans la lecture, I écriture, le calcul, mais dans le dessin, l’ornementation, la chimie, la mécanique, la géométrie appliquée, en tout enfin ce qu’il faut pour que les arts sortent de leur vieille ornière et marchent hardiment à la lumière de là science? L’agriculture, l’art par excellence, exigerait aussi 'des élèves spéciaux. Le peu de' succès obtenu jusqu’ici ne devrait pas décourager, car si des hospices agricoles ne réussissent point dans la capitale, certainement, transportés dans des villages voisins où l’air est très pur, ils produiraient d’excellents résultats.
Une seconde espèce d’hospices se compose de ceux qui ne donnent pas la nourriture mais seulement le logement; tels sont X Hospice ecclèsi<islique , Sainte • Galle , Saint- Loxiis , le premier pour les pauvres prêtres , le second destiné à recueillir les hommes , et le troisième les femmes pendant la nuit. Plusieurs maisons offrent en-
core un asile aux pauvres veuves; 400 personnes au moins peuvent jouir du bienfait de ces habitations gratuites.
\ Saint-Michel et à la Madone-des-Anges sont entretenues deux grandes familles de femmes , dans des beux qui, destinés à garder l’honneur du sexe, se nomment conservatoires. Dans le premier on compte 220 personnes , sans tenir compte de celles qui paient leur pension ; dans le second 450, en excluant les femmes âgées. Outre ces 670 femmes, il en est bien encore 460 autres (je laisse toujours celles qui paient leur entretien) reçues dans dix autres conservatoires qui se nomment les Néophites, Sainte-Catherine-des-Cordiers , les Quatre-Saints , les Mendiantes, la Divine - Providence et Saint- Pascal , Sainte-Marie-du-Refuge, Saints-Clément et Crescent, il Pio, les Trinitaires et Sainte- Euphémie , le Borromèe (*t les Pèricolanti. Bien que , selon moi , l’éducation des femmes doive être essentiellement domestique, parce que leur destination est tout intérieure , tandis que celle des hommes est publique , cependant les conservatoires sont très utiles , parce que plusieurs jeunes filles du peuple ne pourraient recevoir aucune éducation dans leurs familles. Les conservatoires en protègent plusieurs qui, privées de leurs parents ou cruellement abandonnées par eux , deviendraient tôt ou tard les victimes de la séduction. L’instruction religieuse, l’apprentissage des travaux domestiques, la nourriture sobre, le vêtement simple et uniforme , la pratique des soins de la dépense, de la cuisine , de la lingerie et de toutes les choses qui dans un ménage sont confiées aux femmes , les préparent à être, lorsqu’elles se marient, debonnes mères de famille.
Si les conservatoires renvoyaient les femmes arrivées à la maturité de l’Age, les bienfaits de ces institutions se répandraient sur un plus grand nombre de personnes ; à la place de celles qui ont terminé leur éducation et peuvent se gouverner elles-mêmes, on ferait entrer de plus jeunes filles qui aujourd’hui réclament en vain cette grâce, et les habitantes du conservatoire, certaines que ce lieu ne doit pas être leur demeure perpétuelle, se donneraient sans doute 'plus de peine, et la prévoyance leur servirait d’aiguillon au travail. Il no serait pas difficile de leur créer une position , car, à défaut de toute autre V on pourrait les placer dans des familles particulières qui demandent toujours des femmes de service honnêtes et habiles. Aux vieilles qui servent aujourd’hui de surveillantes et de maîtresses , succéderaient des femmes attachées à quelque congrégation , par exemple les Füles^u^Refuge , et l’éducation serait de beaucoup meilleure. Léon XII voulut donner aux conservatoires un centre commun ; de nos jours chacun d’eux a un supérieur particulier.
Quatre cents. vieillards des deux sexes ont un asile à Saint-Michel et à la Madone-des- Anges, Mais puisque nous avons vu que 544 places gratuites sont accordées aux jeunes garçons, et qu’un nombre double encore est destiné aux jeunes filles , il semble que les secours donnés à la vieillesse ne sont pas en proportion des autres , et l’on pense avec raison à les augmenter. Dans quelques parties de l’Europe, les vieillards sont placés de préférence à la campagne, où respirant un aù’ plus sain , au milieu d’ objets plus agréables , ils ont une vie plus douce et plus longue. Dans nos hospices on les occupe à eer-
tains emplois , de portiers , par exemple , de gardes , de surveillants , et confondus avec les enfants ils en éprouvent des jouissances réciproques.
De même que les conservatoires protègent la pureté des jeunes filles honnêtes , ainsi les pieuses maisons de refuge maintiennent dans leurs bonnes dispositions celles qui, repentantes, quittent une vie déréglée. Rome possède trois asiles de cette sorte : celui de la Croix , pour les filles qui sortent de l’hôpital de Saint-Jacques ; le refuge de Sainte-Marie-in-Trastevere , pour celles qui ont accompli leur temps de prison à Saint-Michel , l’autre de la Madone-de-Lorelte , pour celles qui sortent de Saint-Jacques, quelles soient filles, épouses ou veuves. Ces trois établissements comptent 48 personnes.
Résumant cette seconde partie, je trouve que le Saint- Esprit nourrit 2,073 enfants trouvés, y compris le conservatoire des jeunes filles : que dans les cinq hospices vivent 400 vieillards des deux sexes, 544 garçons, 670 . filles : que 460 autres femmes sont dans divers conservatoires , et 48 en trois maisons de refuge ; ces chiffres donnent un total de 4,195 pauvres entretenus. De plus 400 places de retraite sont partagées en trois hospices et dans les pieuses maisons de veuves. En calculant que les enfants illégitimes coûtent 50,000 écus, un pauvre nourri 15 baïoques (75 cent.) par jour, et un pauvre reçu dans les asiles, 5 baïoques (25 cent.), on aura uiie somme de 171,000 écus. Les revenus de tous ces établissements sontde 203,000 écus, c’est-à-dire 143,600 de fonds propres, 59,400 de la chambre apostolique; il y a donc un excédant de 32,000 écus employés à des
Jegs pieux, en réparations, en impôts, en frais d’administration.
Après avoir parl^ dans les deux premières parties, de ces institutions qui enlèvent le pauvre à sa famille et le font entrer dans une communauté nouvelle avec ses compagnons d’infortune, dans des lieux à ce destinés, j’arrive , dans la troisième , aux secours qui lui sont accordés sans le ravir à ses affections domestiques, et qui lui donnent de l’argent en prêt s’il en a besoin, du travail s’il est inoccupé un patronage gratuit devant les tribunaux s’il doit y défendre ses droits, du soulagement, un -aide et un soutien s’il est prisonnier.
Le Mont-de-Piété de Rome , qui compte aujourd’hui trois siècles d’existence, a subi de nombreuses vicissitudes de fortune , tour à tour florissant ou négligé , selon les mouvements politiques. Dans des temps plus heureux, il accordait si promptement et à un si faible intérêt des sommes considérables, qu’il aurait donné une grande impulsion au o-ommerce et à l’industrie de Rome, si Rome à cette époque eût été industrieuse et commerçante. Il se relève aujourd’hui peu à peu ; il reçoit près de 200,000 gages par an, et tient en circulation 230,000 écus. En lui sont d’heureux germes d’amélioration qui, fécondés par une direction intelligente , porteront leurs fruits. Au Mont-de-Piété, beaucoup mieux qu’à la loterie, on pourrait joindre la Caisse-d’ épargnes, parce qu’il a de vastes bâtiments et une nombreuse administration qui pour-
rait bien étendre gratuitement ses soins aux versements du dimanche ; parce qu’il offre de solides garanties par la richesse de ses capitaux ; parce qu’il trouve un prompt et facile emploi de l’argent qu’il reçoit des déposants, pouvant le mettre en circulation au moyen des gages ; parce qu’ enfin l’inconvénient du Mont-de-Piété qui est de rendre le peuple oisif, serait diminué par son alliance avec une institution de prévoyance et d’économie.
Les caisses d’épargnes et les travaux publics sont les deux genres de secours qui s’harmonisent le mieux avec la civilisation actuelle et les maximes modernes d’économie. Il me semble que les papes se sont montrés parmi les premiers qui ont appliqué au profit des pauvres ce dernier genre de secours , lorsqu’ils ont entrepris et terminé ces ouvrages séculaires qui ont rendu Rome moderne magnifique et splendide, à l’égal de Rome ancienne. Aujourd’hui plus de 33,000 écus sont affectés annuellement à des travaux publics qui occupent six cents pauvres, et l’on devrait encore augmenter cette somme, en y ajoutant ce qui se distribue de la main à la main. Toute aumône doit avoir des bornes , afin de ne pas encourager l’oisiveté; mais celle, à mon avis, en laquelle on a moins à craindre l’excès, est l’aumône des travaux publics qui, sagement dirigés, augmentent les richesses sociales et maintiennent tranquilles par le travail , des hommes qui, sans cela, tomberaient dans le vice et le crime.
Les secours à domicile sont , avec raison , préférés à
ceux des établissements publics, parce qu’ils consolent
le pauvre sans l’enlever aux jouissances de la famille,
dont ils resserrent les liens réciproques , lui permet-
tant de partager avec les siens les dons de la Providence, En outre, les secours à domicile n’exigent point de vastes bâtiments , de nombreux emj)loyés, une administration compliquée ; ils se donnent, s’augmentent, se diminuent et se retranchent en proportion des besoins et des circonstances qui sont diverses et variables. S’il pense que la charge d’aumônier du pape fut créée par Conon, au vil® siècle, chacun de mes lecteurs conviendra que les souverains pontifes ont donné aux princes de l’Europe l’exemple d’un personnage' attaché à leur personne, exclusivement destiné à exercer la charité en leur nom. Parmi les différentes œuvres que pratique l’aumônerie apostolique, il faut compter les secours qu’ elle distribue aux pauvres dans leurs maisons à des époques fixées, et les aumônes extraordinaires qu’elle répand dans les solennités. Une autre institution de ce genre, établie avec des réglements qui honorent le pontife son fondateur , est la Commission des subsides qui, d’après l’ordre de Léon XII, réunit en une seule caisse toutes les aumônes particuMères pourries distribuer selon la mesure d’une prudente charité. Henri’ IV est loué de, ce qu’il désirait que tous ses sujets eussent une poule à manger le dimanche. A Rome, les secours sont si abondants que, bien distribués, ils permettraient à chaque pauvre de faire tous les jours un excellent repas. Avec tout cela, aux grandes fêtes de l’année, on fait des aumônes extraordinaires aux malheureux et aux prisonniers, afin qu’ils passent gaiement ces jours de joie et remercient la Providence, qui se montre envers eux si bienfaisante et si prodigue.
Deux belles institutions prennent encore un soin spé-
cial de ces infortunés qui, nés dans l’aisance et élevés dans les habitudes du monde, sentent peser plus lourdement sur eux le poids de la misère: Y Archiconfrériv des Saints-Apôtres et la Congrégation de la divine Pitié ont un l>ut charitable.
Leurs secours, souvent considérables, viennent, inattendus et môme inconnus, trouver dans leur fière indigence des veuves honnôtes et de malheureux pères de famille. Les pauvres clercs , qui ne peuvent jouir de bourses dans les deux séminaires de Rome, sont soutenus par le subside ecclésiastique et par l’œuvre pieuse de la marquise Girolama-Carpegna. Je joins le nom de cette femme bienfaisante à ceux du prélat Carmignano et du marchand Chiesa, qui ont laissé leurs biens aux pauvres, et en ont confié l’administration aux liommes qui, entre tous, savent et peuvent le mieux les distribuer.
En nuUe espèce de charité les bienfaiteurs de Rome n’ont agi plus généreusement que dans la création de dots pour les jeunes filles qui veulent se marier ou entrer en religion , parce qu’ils ont compris combien cet objet est précieux pour la morale publique. Ricci* trouve très pieuse, mais peu utile, l’institution des dots. La nature, dit-il, excite trop d’elle-même au mariage pour avoir besoin d’encouragements; il ne peut vivre dans une société un nombre d’époux supérieur à celui qui suffit à la réparation de la mortalité ; les mariages excédant ce nombre produisent une race faible; enfin la population augmente seulement alors que l’on augmente le^ moyens de subsistance, fniit du travail et de la fru-
’ Réforme dci établisscinentt pieux de Modéne; collcvlum des ccnnoinlsics classiques iialiens, tome \LI.
^alité. Ces principes que l’auteur italien déduisait de la statistique d’une ville, furent développés onze années après, avec abondance de faits et de preuves par un économiste anglais d’une grande réputation, dans un ouvrage ' qui a peut-être été entendu dans un sens bien différent de la pensée de l’auteur*. Onze cents dots sont distribuées à Rome tous les ans , et comme le nombre total des mariages est de mille quatre cents , presque toutes les filles peuvent en profiter. 32,000 écus sont consacrés à cet œuvre.
Saint-Yves et Saint-Jérôme-de-lorCharité couvrent de leur patronage devant les tribunaux les pauvres qui, sans cela , pourraient être facilement écrasés par les riches et les puissants. Enfin, la même confrérie de Saint- Jérôme et celle de Saint- Jean-Dècapitè accordent leur assistance aux pauvres prisonniers et aux coupables condamnés au dernier supplice; car à Rome, par un usage peut-être unique, les prisons elles-mêmes sont confiées à la charité. Tous les établissements énumérés dans cette troisième partie ont 359,200 écus de rentes, (l’écu romain vaut 5 fr. 40 cent, de notre monnaie} c’est-à-dire 255,700 de la Chambre apostolique, 103,500 de leurs propres biens, sans y comprendre les trois institutions qui secourent les prisonniers, dont je n’ai pu connaître les ressources pécuniaires.
dernière partie de mon travail est la première en
Ithus, Et$ai sur le principe de la population,
^ Pocd>if, llitloire de l'économie puUiqueen Italie, 1821».
importance, puisqu’elle s’occupe de l’aumône morale, d’un ordre bien supérieur à l’aumône physique. Rome ïK)ssède trois cent soixante-douze écoles primaires, qui ont quatre cent quatre-vingt-deux maîtres et quatorze mille quatre-vingt-dix-neuf élèves des deux sexes. Cette studieuse population peut se classer ainsi : dans les écoles enfantines de deux à cinq ans , pour les deux sexes, quatre mille huit cents élèves; dans les écoles gratuites de garçons , deux mille six cent quatre-vingtquatorze ; dans les mômes, moyennant une modique rétribution, deux mille cent quinze; dans les écoles gratuites élémentaires des fdles, deux mille huit cent quatrevingt-dix; dans les mêmes, avec une légère pension, mille six cents.
C’est vraiment une grande consolation pour les âmes qui s’appliquent au bien, de voir tous les jours croître et prospérer parmi nous les lieux d’éducation pour les pauvres. Dans ce siècle, dans les seize années dernières surtout, le nombre des écoles de quartiers (scuoîe regionarie) s’est accru d’un tiers, le gjmnase des frères des écoles chrétiennes s’est établi aux Monts, l’école Massimo au-delà du Tibre ; les écoles de nuit à Saint-^Nicolas et à Saint-Simon et Jude se sont ouvertes ; on a fondé les écoles paroissiales, ceUes des Maîtresses du saint Nom de Jésus , du Divin-Amour, de Saint-Pascal ; enfin celles des Dames du Sacré-Cœur à la Trinité des Monts, à Sainte-Rufine in Trastevere. Ces bonnes semences croissent de jour en jour, produisant quelques fruits, et les faits prouveront que 1-on n’a pas conçu de vaines espérances de toutes ces utiles institutions. Mais tout n’est pas encore fait ; il existe dans la cité des quartiers pauvres et igno-
raats qui ne sont pas suffisamment pourvus d’écoles ; le Trastevere et le Borgo, par exemple, qui ont plus de vingt -cinq mille habitants, n’en ont pas, comme on le verra, en proportion de leurs besoins; et il n’est pas rare de voir sur les places et dans les carrefours de ces quartiers, des enfants oisifs ou occupés mallieureusement à apprendre le mal. Ils devraient, dès leur première enfance, être enfermés dans les écoles ; car, comme l’a observé Roraagnosi, le pouvoir civil et les gouvernements ont le droit absolu d’exiger de tous les individus l’étude des premiers éléments de la science, parce qu’elle est le moyen le plus puissant de maintenir la tranquillité de la société. Dire que l’autorité civile peut infliger des peines sévères et môme terribles, et qu elle ne peut pas prévenir les délits quelle doitpunii', serait une sottise. Pas un homme sage, ne nie aujourd’hui que T instruction publique soit un des moyens fiés plus sûrs d’ empêcher les crimes.
If Tout homme a droit à la vérité : l’instruction est le canid par lequel eU%se communique. Mais l’instruction
différentes : la pre- Sière le cœur. L’ins-
truction a certainement une influence indirecte sur le cœur, puisque plus l’esprit est élevé, moins les passions ont de force ; mais , généralement , seule elle ne suffit pas à l’amélioration de l’homme, comme on le voit dans certains pays où il y a beaucoup d’instruction et beaucoup de crimes. Pour obtenir le perfectionnement moral, il faut à l’instruction joindre l’éducation ; or, la hase de l’éducation c’est la religion qui, en éclairant l’intelligence, forme aussi le cœur à la vertu : et ceci est important par-dessus tout .
Le catéchisme doit donc être la première chose enseignée dans les écoles ; on y joint la lecture et l’écriture ; dans plusieurs on ajoute les quatre premières opérations de l’arithmétique; dans quelques-unes les langues italienne, latine et française, l’histoire sacrée et profane , la géographie et le dessin. Tous les maîtres se plaignent du manque de livres élémentaires , et ils ont raison , car il semble que jusqu’ici les gens de lettres ont oublié, pour ne pas dire méprisé , le peuple. De là naît une grande variété de méthodes qui embarrasse les jeunes esprits, surtout si les enfants passent d’une école à une autre. Quelques instituteurs marclient encore à la lisière, et ont en horreur les nouvelles méthodes; |)our moi, je suis d’avis que la vie de l’homme étant courte, tout ce qui accélère la marche du vrai est une chose bonne et nullement à craindre. Pour aller de Rome à Paris, il fallait, il y a cinquante ans, le double de temps qu’ aujourd’hui. Puisque tout a été abrégé, pour l’avantage de tous, je ne vois pas comment on hésiterait à simplifier l’instruction.
Il y a à Rome deux écoles du soir, fondées par des particuliers. Ces écoles sont d’une immense utilité, parce que l’artisan ne perd pas ainsi le temps pour lui si précieux, et met à profit les longues soirées d’hiver. Je propose de multiplier ces écoles, ces institutions, et j’en montre les moyens faciles. Je propose aussi la création de ces écoles du dimanche fondées par Saint-Charles à Milan , et copiées par les étrangers qui, ayant invente un autre nom , croient avoir inventé la chose elle-même. Nous avons le germe de ces établissements dans ceux que nous nommons Àdunanze, qui par eux-mêmes sont bons, mais pourraient devenir meilleurs encore. Les écoles élé-
mentaires coûtent peu au trésor ; il leur donne par an 4,400écus; elle possèdent en biens propres 3,800 autres écus. Si une partie des sommes distribuées en aumônes manuelles était appliquée aux écoles élémentaires, le bien serait plus sensible. Léon XII (dont le nom revient sans cesse avec gratitude et gloire lorsque l’on parle des institutions romaines), Léon XII confia la direction de l’instruction primaire aux évêques. A Rome, le cardinalvicaire est supérieur des écoles, excepté de celles qui sont tenues par des ordres réguliers de l’un et de l’autre sexe, et de celles des pieuses maîtresses qui dépendent de monseigneur l’aumônier. Quelques députés ecclésiastiques visitent et surveillent , au nom du cardinal-vicaire , les écoles dont la direction lui appartient.
Les choses que je viens d’analyser brièvement sont le sujet de cet essai. Il fait passer sous les yeux les œuvres de charité de plus de six siècles, qui se sont efforcés d’élever, d’agrandir, de restaurer des abris de toutes sortes pour les souffrances humaines. On peut bien appeler catholique la charité romaine , car toutes les nations ont amicalement conspiré à y fonder de beaux établissements ; de sorte que tout étranger y trouve des secours , non-seulement comme pèlerin, mais encore s’ il est infirme, nouvellement converti ou abandonné. On voit rarement dans les hospices des nations européennes, même les plus civilisées, des personnes étrangères à cette nation. A Rome, il n’est pas un hôpital, pas une maison de se-
cours qui ne nourrisse des citoyens d’autres pays. Si je parcours les noms des fondateurs ou bienfaiteurs des pieux établissements , je vois que tous les rangs y ont concouru , et j’aperçois ensemble des papes , des cardinaux, des prélats , des rois , des princes , des femmes , des hommes privés et obscurs. Ainsi, Rome a amassé pour les pauvres un patrimoine qui ne se trouve pas ailleurs , et bien que les bouleversements politiques l’aient considérablement diminué, il a toutefois plus de 764,000 écus romains de rente (4,125,600 francs ). A Paris, les établissements de bienfaisance ont un revenu de 5,000,000 de francs et la vUle y ajoute 5,500,000 francs, ce qui fait 10,500,000 francs. A Rome, les rentes qu’ils perçoivent de leurs biens sont de 1,900,000 francset du trésor 2,200,000 francs, en tout 4,100,000 francs. Il faut observer qu’à Paris, outre les créations de la charité légale, il existe des sociétés philantropiquesdont les aumônes n’entrent pas dans le compte que je viens de faire. Aujourd’hui, la population de Paris est de cinq fois celle de Rome ; donc , en attribuant aux sociétés particulières une contribution de 1,500,000 francs par an, à Rome on donne presque le double qu’à Paris, bien que les cités septentrionales aient plus de besoins à satisfaire que celles du midi.
Il arrive quelquefois que la bienfaisance ne sait pas se tenir en garde contre elle-même, et excède les limites que la prudence impose à toute vertu. Déterminer si dans une ville, les aumônes publiques sont exorbitantes
ou modérées, est un problème dont la solution dépend de l’appréciation et du calcul de beaucoup de faits et de raisons. Des secours exagérés multiplient les mauvais pauvres, nuisent aux vrais indigents, opposent de grands obstacles à l’industrie, rendent le peuple immoral. C’est une loi d’économie sociale que la population croît en raison des moyens d’existence; donc, en une ville où les aumônes sont surabondantes, il y a aussi surabondance de pauvres. Les hommes sont naturellement ennemis de la fatigue et ne se livrent au travail que sous l’aiguiUoudu besoin; faites en sorte qu’ils puissent vivre sans travail, ils s’en abstiendront bien volontiers. Mais un état est d’autant plus riche que l’on y travaille davantage; donc encore les aumônes exagérées qui détournent du travail sont des motifs de misère, et lorsque l’on croit guérir cette plaie on la maintient et on l’augmente. En outre , lorsqu’une partie de la population valide peut vivre sans travail, il arrive que l’autre partie, en s’y livrant, exige de forts .salaires. De là naissent deux grands maux : d’abord les produits sont trop chers et hors de la portée de plusieurs , ensuite on ne peut se mettre au même pas ([ue la concurrence étrangère, et l’industrie nationale souffre , ce qui est un nouveau malheur pour le peuple. Enfin, les effets moraux en sont plus tristes encore , car ils encouragent l’oisiveté, et maintiennent le vice, son inévitable compagnon ; les hommes laborieux sont généralement aussi les plus moraux.
Je n’en suis certainement pas à confondre avec les
gueux vagabonds , les vrais pauvres qui seront toujours avec nous * ; êtres malheureux, mais sacrés ; vives images de Jésus-Christ. La Providence a sagement établi l’inégalité de fortune , de talents et de puissance parmi les hommes, afin que l’un ayant besoin de l’autre, ils fussent liés par les nœuds d’un fraternel amour, et que pût durer la société, état naturel de l’homme. Si tous étaient égaux , et que chacun se suffit à lui-mème , il en naîtrait un oubli et un mépris réciproques, l’amour-propre serait l’unique affection, et le monde moral se désorganiserait. Le pauvre sent l’aiguillon du besoin et travaille j le riche, qui ne serait point tel sans le travail du pauvre , eu devient le père, le protecteur et l’ami. Tout homme qui le peut doit donc travaUler , et si, dans les combinaisons sociales, il arrive qu’un pauvre valide manque de travail, on doit lui eu procurer le plus avantageusement possible , mais ne lui donner jamais une aumône gratuite. Le vrai pauvre, celui qui est digne d’aumône, c’est l’homme qui ne peut travailler ni par lui-même ni par autrui. Les barbares étouffent les enfants au berceau, égorgent les vieillards et les infirmes ; les peuples civilisés, loin d’enlever la vie aux malheureux, soulagent l’infortune avec le baume de la charité.
Quand la bienfaisance est exercée par l’administration civile, soit en imposant des taxes au profit des indigents, soit en leur appliquant des sommes du trésor pubUc , c’est la charité légale ; et si l’on |>eut nommer charité so-’ date celle des hommes qui mettent en commun , au profit des pauvres , leur argent et leur industrie , il faut appeler privée celle que cliacun exerce individuellement.
* Evangile de tainl MaUhif U, rU- v. il.
La charité légale , n’étant point spontanée, doit agir comme un remède social quand et autant qu il existe de mal . Elle doit placer avant tout la société dans son état normal, enlevant les obstacles qui s’opposent à la librediffusiondes richesses; en protégeant l’agriculture, l’industrie, le commerce ; en abolissant les lois oppressives, les taxes immorales ; en raffermissant le caractère du peuple et l’excitant aux utiles travaux. Pour éviter autant que possible les inconvénients de la charité légale , il faudrait qu’elle fût exercée par des commissions ou députations gratuites , qui , chaque année , établiraient et discuteraient les recettes et les dépenses du patrimoine des f>auvrcs , les proportionneraient aux besoins et en rendraient compte. Quand les ressources seraient très abondantes , et qu’une seule commission générale ne suffirait pas , elle ]X)urraitse diviser en sections particulières qui se partageraient la besogne; par exemple, l’une prendrait les hôpitaux , une autre les hospices , une troisième tous les secours à domicile, quelle que fut leur nature. De cette dernière , qui, visitant les pauvres dans leurs maisons , connaîtrait leurs besoins, devrait dépendre l’admission dans les hôpitaux , car il ne faut pas donner à ceux qui ne le méritent pas la place des indigents. Ces commissions donneraient aussi de la stabilité aux institutions de leur ressort, sans les laisser flotter incertaines et changer avec chaque changement de direction ; les réglements discutés dans les réunions seraient uniformes et constants, et le patrimoine sacré des pauvres ne sérail
pas facilement dilapidé en objets de luxe, mais sagement administré, parce que la réunion des fonctions séparées permettrait de grandes épargnes dans l’achat des objets de consommation, et surtout dans le personnel, autrement fort dispendieux de l’administration. Tous les économistes conviennent que, quand les communautés sont nombreuses , rien n’ est mieux pour elles que les adjudications et les baux sagement stipulés, et surveillés par de vigilants supérieurs; parce que le meilleur économe est celui qui administre ses propres deniers, et que l’employé le plus habile et le plus attentif n’a jamais le zèle et l’activité de celui qu’excite son propre intérêt. J’ai d’autant plus volontiers exprimé ces idées sur l’administration et l’économie, qu’elles s’accordent avec les réglements établis par le savant pontife Léon XII. Pour que la discipline intérieure soit bonne , il faut la confier à des personnes vouées à la charité. L’expérience prouve que les hôpitaux les mieux dirigés sont ceux que desservent les sœurs hospitalières et les religieuses de Saint- Jean-de-Dieu ; de même , pour obtenir dans les hospices et les conservatoires l’ordre et la bonne éducation, il suffirait de les mettre entre les mains d’instituts religieux , comme l’avaient sagement fait nos ancêtres.
La charité privée est celle qui s’exerce au milieu de la société, rapproche le riche du pauvre, les fait fraterniser et les unit de ces liens sacrés et réciproques d’amour et de gratitude. Sage et prudente en sa marche, elle n’excède pas facilement les limites du besoin, distingue sévèrement
le vrai pauvre du fauj, secourt T un, repousse l’autre. Un homme (M, Degerando) qui a beaucoup écrit sur la bienfaisance publique, a remarcpié que dans une capitale de l’Euroi)e (Paris) il y a autant de familles pauvres que d’îles ‘ d’habitations, et il disait que si l’une des familles ^ aisées demeurant dans la même île voulait protéger l’indigente, tous les besoins seraient comblés. Et certainement voir de ses yeux , entendre de ses oreilles , et toucher en quelque sortede ses mains les misères du prochain, c est faire l’aumêne la plus utile et à celui qui la donne et à celui qui la reçoit. Que de vertus n’acquiert-on pas en montant dans l’humble grenier du pauvre! Que de malheureux plongés dans la misère et le vice , un cœur et une main bienfaisants peuvent retirer de la fange et arracher peut-être au désespoir! Que le riche franchisse le mur qui le sépare du pauvre, qu’il voie de près, qu’il comprenne ses peines, qu’il gagne sa confiance, qu’il soit envers lui généreux non-seulement de sa bourse , mais de ses conseils , de ses avis ; alors il obtiendra ce perfectionnement moral qui est le but d’une intelligente charité-
Mais de grands résultats ne s’obtiennent pas sans de grands efforts et de prompts et puissants moyens. Les hommes qui seuls et isolés sont faibles, deviennent par la réunion mer\^eilleusement forts et actifs. Le commerce et l’industrie doivent à cet esprit d’association leurs plus beureux progrès ; par lui plusieurs nations européennes
* Une \illc é ail pour les Romains comme un vaslc archi|)Ol: chaque groupe de maisons environné de rues était une ilc. Cet le dénomination, restée en Italie, s'est aussi conservée dans le raidi de la France, mais elle est Inconnue dans le nord.
sont pan enues à la richesse et à la puissanee. Tæs cœurs bienfaisants ont aussi formé société , et des entreprises qui n’auraient pu, sans imprudence , être tentées par un homme, ont été conduites à la plus heureuse fin. Si l’on considère attentivement les institutions romaines, on voit . qu’ elles dûrent toutes leur naissance à eette réunion des gens de bien ; ainsi furent créés la confrérie de la Sainte- Trinité, l’hospice des orphelins de Sainte-Marie, quelques conservatoires, le mont-de-piété et beaucoup d’autres œuvres. L’établissement nouveau des Sœurs de la Charité qui assistent les malades, s’est formé de la même manière. De nos jours, l’esprit d’association appliqué à la bienfaisance n’a nulle part autant d’action qu’en Angleterre , ou (sans parler de la taxe des pauvres qui est la charité légale exereée de la manière la plus dure), les hôpitaux, les hospices , les maisons de refuge ont été fondés par des sociétés particulières. L’Allemagne, la France, la Suisse, ont plusieurs sociétés semblables , parmi lesquelles il ne faut pas compter le saint-simonisme , repoussé par notre Roraagnosi ‘ comme une erreur grave qu i nuit à r industrie, à la circulation des richesses , à rechange des productions. L’Italie qui n’est pas au second rang des nations pour les œuvres de bienfaisance, compte aussi plusieurs sociétés charitables destinées surtout à prévenir l’indigence par des institutions d’assurances , des caisses d’épargnes , des salles d’asile, des écoles d’enseignement mutuel et autres créations d’utilité publique. Voici qu’un vaste champ s’ouvre à la charité romaine, laquelle si active pendant plus de six siècles à fonder, à accroîti'e, à perfectionner des établissements de toutt's
’ Bibi. italienne, Milan, lonic LXVII.
sortes, donnant aux autres de magnifiques et généreux exemples, prouvera quelle n’a pas dégénéré. Que ces espérances ne sont pas vaines , j’en trouve une preuve nouvelle dans l’hôpital élevé, sous les auspices du pontife régnant Grégoire XVI , père des pauvres, au moment où j’écris , par les chevaliers de Jérusalem , à l’hospice ecclésiastique du Pont-Sixte. Si les nombreux et magnanimes exemples de vertus chrétiennes , rappelés dans mes pages, servent à quelqu’un d’excitant au bien, mes humbles travaux auront obtenu une ample récompense et j’en serai trop heureux.
Digilized byGoogl^”