‹ Des institutions de bienfaisance publique et d'instruction primaire a Rome, essai historique et statistiqueChapitre 16 sur 78 · CIV · texte numérisé non relu

CIV

fil ruiüoii des besoins, créer pour un ordre de elioses iioiivenu des conditions analojjuos et des débouchés suflisants; sans quoi la science est convaincue d’inutilité et d'impuissance; car, diminuer le nombre des naissances pour restreindre celui des pauvres, c’est l’enfance de l’art, c’est le procédé banal d’un ignorant, à peu près comme lorsque, prenant le fait pour le principe, on croit détruire la mendicité en emprisonnant les mendiants.

Un reproclie.beaucoup plus grave fait aux hospices destinés aux indigents valides, et il peut, jusqu’à un certain point, s’appliquer à ceux de Rome, c’est de nourrir l’imprévoyance et la paresse du pauvre par la perspective d’un asile assuré. Le travail , l’épargne, la nécessité de compter sur soi-même, sont des dispositions qu’il faut soigneusement entretenir chez le pauvre , parce qu’elles supposent ou font naître les outres vertus, la sobriété, l’énergie, l’ordre de la conduite et la persévérance de la volonté. Tacite, à propos des donativa des camps et des sportulae de la cité, met dans la bouche de Tibère ces remarquables paroles : « Si tous les pauvres venaient ici demander de l’argent pour élever leurs enfants , les ressources de la république seraient épuisées avant qu’ils fussent satisfaits. Lorsqu’on compte sur les autres et non pas sur soi-mème pour se tirer d’embarras , l’industrie doit diminuer et la misère s’accroître. » La charité doit donc s’imposer uue grande modération et user d’une grande prudence dans la création des hospices et l’admission des pauvres à la jouissance de leurs bienfaits. Sans doute, au lieu de réunir les indigents dans la tranquille aisance d’une

maison commune, il vaudrait mieux leur fournir à domicile du travail et répartir entre eux , à titre de secours en cas d’insuffisance des salaires, les fonds qui servent à l’entretien de l’hospice ; mais suffisants pour les besoins collectifs et l'administration unique d’un établissement central, leur division à une foule de petits ménages les priverait peut-être de toute efficacité ; les raisons d’économie sont les mêmes que pour les hôpitaux, et d’ailleurs, en faisant du travail la condition du séjour dans les hospices , ce qui a litu dans presque tous ceux de Rome, on leur enlève le fâcheux caractère d’institutions favorables à la fainéantise. Quand le travail n’est point exigé en retour de la subsistance, on n’y admet, du moins en principe , que des orphelins , des vieillards sans famille ; car l’éducation gratuite est due aux premiers, le repos des derniers jours peut bien être accordé aux seconds.

Je laisse à part les hospices d’enfants trouvés. Pour ceux-là , on n’est point encore parvenu à poser d’une manière satisfaisante les bases de la question, et une divergence complète existe à leur égard dans les opinions des publicistes. Une défaveur de plus en plus grande s’attache chaque jour aux établissements de ce genre, eties législateurs se sont ligués contreeux. Je pourrais dire la même chose des maisons de maternité ou asiles d’accouchements, et il faut convenir qu’aux yeux du simple raisonnement et de la science purement mondaine, le procès n’en est pas long et la condamnation doit en être assurée ; mais des considérations religieuses sont de nature à faire hésiter le jugement et à modifier la sentence. La charité chretien-

ac s’osl inspirée, dans la l'ondation de ces œuvres, de senliments d’un ordre supérieur aux raisons économiques. Pénétrécd’un haut respect pour la vie, émanation du ciel dont il n’est permis ni d’abuser ni de disposer, elles voulu munir de fortes garanties la frêle existence de l’enfant, éloigner de la mère toute idée, non-seulement d’infanticide, c’est-à-dire de meurtre après la naissance, mais d’avortement, véritable infanticide aussi, et de ces ruses du libertinage, pour que la jouissance ne soit pas mélée de crainte, qui sont encore des attentats à lavie, à la transmission du sangetdel’ûme. L’imperceptible point animé aussi bien que le fruit parvenu à son développement, porte à ses yeux le cachet d’un être créé par Dieu, racheté par le Christ, destiné sur la terre à la gloire du chrétien , à celle de l’élu dans le ciel. 11 faut donc avant tout, coûte que coûte, protéger l’épanouissement et la maturité de ce germe humain.

Vus de ces hauteurs philosophiques, les motifs d’économie disparaissent et le principe moral reste seul avec toute sa force. Merveille de la Providence I la jeune femme à qui le mariage a donné le bonheur d’étre mère , sent avec une indicible joie s’agiter en son sein un enfant , tout son amour s’attache à cette seconde vie enfermée dans la sienne, et quand les premiers cris du nouveau-né arrivent à son cœur, tous ses maux sont oubliés, parce qu’elle a été élevée à la dignité de mère. « La femme dans les douleurs de l’enfantement, disait Jésus, se désole parce que son heure est venue ; mais après la délivrance , elle se réjouit, car elle a mis au monde un homme,» un homme qui peut-être sera puissant par la science

t‘t te génie , par le dévoucmcnl ou la suinlelé. La pauvre fille trompée, au conlraire , qui porte incessamment, sans pouvoir l’oublier ni le cacher, le stygmate de sa faute, éprouve un inexprimable sentiment de haine contre cet importun fardeau. Rien ne le lui fait aimer encore et ne compense pour elle l'insupportable charge qu’un instant de plaisir a imposée à toute sa vie. Elle ne pourra pas l’offrir aux caresses d’un père heureux et fier, à l’amour d’une famille; la honte exaltée souvent par le dépit, l’abandon, le mépris, la porte à s’en débarrasser, et alors ses entrailles restent froides, impitoyablement elles se prétenta l’avortement, comme plus tard ses mains à l’infanticide, car à cette époque et dans celte liypothèse d’illégitimité, l’amour maternel n’existe pas; l’enfant n’a pu dissiper encore par son sourire les chagrins nés avec lui , la mère n’en voit que les pénibles côtés, au bout de quelques jours seulement elle s’y attache par riiabifiidc de le voir, par les soins qu’elle lui prodigue, le lait dont elle le forlitle ; mais aux premiers instants delà naissance, celle masse informe dechair n’inspire pasgrandamour,cl la femme, même la plus sensible et la plus |)arfaite, se console facilement quelquefois delà mort d’un petit être qu’elle a à peine a[)crçu. La misère seule ne déterminerait pas une mère à sacrifier son fils; mais la honte est assez puissante sur le cœur d’une femme pour l’égarer à ce point.

Les choses étant ainsi , la société ne doit-elle pas, pour la sauver du crime, un abri à sa pudeur, à son enfant un asile? Les maisons d’aecouclicmenls et les hospices d’enfants trouvés ne sont-ils pas nécessaires,

avec leur secret et l’ombre discrète qui les protège? ün dira que leur existence encourage le vice par les lacilités qu'ils lui ménagent. Oli! sérieusement, croiton bien que l’idée de l’hospice ou sera reçu l’enfant, s’il en naît un , se présente à l’esprit de la femme séduite, pour la déterminer et seconder l'entrainement de la passion? Pense-t-on que s’il n’exislait point d’bospices, elle résisterait , demeurerait vertueuse. Non , elle se livrerait de même au mal , seulement elle y ajouterait peut-être un crime de plus. Le calcul en pareille circonstance serait une exception ; il ne peut pas se présumer. Je comprends la mise au tour de l’enfant qui vient de naître, mais je ne comprends pas que dans la fascination du cœur et des sens, cette pensée rassure , excite et favorise le désordre. Il est difficile aussi de croire qu’un père y jette les fils qu’il voit s’élever sous ses yeux, même pour cause d’extrême misère ; car enfin le fait de Rousseau est unique, et personne ne justifierait une telle conduite en disant comme lui ; «Thérèse et sa famille sont incapables de donner à mes enfants une bonne éducation , ils la recevront meilleure à l’hospice, c’est un sacrifice que je fais dans leur intérêt. » — Il ne reste donc pour l’hospice que l’enfant à peine né, sanguinolentus comme disent les lois romaines, dont une malheuleuse mère se décharge, et si cette ressource ne lui était pas laissée , peut-être elle l'étoufferait ou le tuerait, cl la société en serait coupable.

La troisième partie du livre de monsignor Morichini comprend les institutions dont le but est de répandre, non plus des soins et des secours dans des établissements publics, mais des au mânes pécuniaires.

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J'appellerai surtout l'attention sur la commission des subsides , organisée par Léon Xll, pontife d'une si grande intelligence dans les questions de gouvernement , de charité et d’économie. Son bref du 26 février -1826 qui crée cette commission, est un monument de la plus haute sagesse. Il voulut réaliser ce que proposait M. l'évéque de Rodez dans le mandement que j’ai cité, une caisse centrale d’où les aumônes sortiraient avec ordre, science et raison. La congrégation de la divine pitié avait déjà appliqué , '150 années avant la publication de l’ouvrage de M. de Gérando , les principes exprimés par lui pour la visite des pauvres. L’œuvre a ses députés et ses visiteurs qui distribuent les secours à domicile, après que les besoins ont été constatés et appréciés. Je signale aussi le chapitre xi, sur les dots et la cérémonie solennelle de leur donation, à laquelle préside le pape.

Les trava ux publics qui occupent journellement 600 pauvres, sont encore pour eux une grande ressource ; mille autres moyens leur sont offerts et concourent avec les bospiceset les hôpitaux, pour environner l’indigent de toute consolation et de tout soutien.

€ L’instruction primaire, dit M. de Tournon, est offerte au peuple, à Rome, avec une libéralité dont peu de gouvernements donnent l’exemple. Dans les villes et les moindres villages , des maîtres payés par le public enseignent à lire, à écrire et à calculer, de sorte qu’il n’y a pas un seul enfant qui ne puisse recevoir le bienfait de l’instruction primaire'. > Dans In seule ville de Rome, 572 écoles primaires sont ou-

' Ktudes stalitliqves, t. 2, p. Si.

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vertes aux enfants des deux sexes, les unes, et en plus grand nombre, gratuitement, d’autres moyennant la modique rétribution de \ fr. 55 à 2 fr. 55, par mois, La population de Rome est de >150,900 habitants; le nombre des enfants qui fréquentent les écoles est de >14,099, c’est donc \ enfant sur W habitants. En Angleterre la moyenne , par rapport à la population totale, est de >1 sur >H , en France de \ sur 20. Elle est aux États-Unis de \ sur 4 ; dans le duché de Bade et le Wurtemberg de \ sur 6, en Prusse de \ sur 7, £11 Bavière de \ sur dO, en Autriche de \ sur >15, en Irlande de >1 sur >1 9, en Pologne de >1 sur 78, en Portugal de >1 sur 88, en Russie de >1 sur 578. Le rapport existant à Rome entre les enfants suivant les écoles et le nombre des habitants étant à peu près le même dans le reste des états pontiGcaux, on voit qu’ils se classent parmi les nations chez qui l’instruction primaire est le plus répandue.

Les maîtres doivent subir un examen devant une commission d’ecclésiastiques présidée par l’évêque du diocèse, auquel le bref organique de Léon XII, du 25 septembre >1825, a conûé la surveillance et la direction de l’enseignement public. Mais à côté des écoles autorisées, on en tolère plusieurs qui, sous le nom (Tabusives, vivent indépendantes sans l’approbation de la commission ; l'autorité les surveille tout en les laissant libres. Monsignor Moriebini dit à ce sujet que dans la multiplicité des écoles, les bons maîtres prévalent toujours et que le public a par-là même plus de moyens de s'instruire. Les classes du soir sont très nombreuses et très utiles aux ouvriers qui, gratuitement, après leurs travaux, y reçoivent une

bonne instruction; les dimanches , un concert spirituel réunit les hommes dans ce que l’on appelle des oratoires nocturnes, et la musique en les attirant à ces assemblées religieuses, les éloigne des plaisirs dangereux, en même temps qu’un petit sermon tourne encore à leur avantage. Aussi l’on aurait tort de comprendre les Romains dans l’accusation générale d’ignorance portée contre les Italiens. J’ai eu plusieurs fois occasion de remarquer combien ils sont instruits en matière théologique, et avec quelle solidité ils savent déduire les arguments en faveur de leur foi. Ils ne sont pas pour cela des saints , sans doute , mais la croyance donne prise sur leur âme au sentiment moral, et sans elle je ne sais ce qu’ils seraient.

Nous venons d’indiquer la sphère d’action dans laquelle se meuvent les institutions romaines de bienfaisance et les principes qui en dirigent l’application. Si l’on voulait les juger selon la rigueur des systèmes économiques , on trouverait qu’ils s’éloignent beaucoup des règles et des principes de la science ; mais ce serait une très mauvaise manière de raisonner. Nous l’avons dit déjà , en toute matière , et en économie sociale surtout, chaque chose doit être envisagée en elle-même, eu égard aux climats, aux mœurs, aux religions, aux gouvernements, au possible et à l’impossible pour chaque peuple. Vouloir plier au joug de théories conçues le plus souvent à priori ou d’après l’expérience d’un seul pays, les institutions de nations diverses , c’est fausser son jugement et faire violence à la nature des choses. Les sciences morales et politiques sont loin d’avoir la pré-

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cision, la vérilé universelle et absolue des sciences mathématiques , il estpiutôt de leur devoirde se conformer aux conditions sociales d’un peuple, de se modeler sur elles, et quand elles posent des principes de réforme et d’amélioration , ce doit être toujours en partant de ce point de vue. Rome sera donc souvent en désaccord avec l’école anglaise, avec les systèmes plus ou moins entachés de matérialisme des modernes économistes; mais le problème ainsi posé : Vu son état social agit-elle le mieux qu’il lui soit possible en matière de charité ? ne pourra se résoudre que beaucoup moins au désavantage de Rome.

Mais alors on me demandera peut-être comment il se fait qu’avec tant de ressourcesde bienfaisance, l’œil du voyageur soit affligé de cette foule de mendiants qui, sur les places et dans les rues de Rome, harcèlent et fatiguent sans cesse l’étranger de leurs importunes sollicitations. N’est-ce point là l’indice le plus certain de la misère générale, de l’incurie du gouvernement, et le symptôme le plus hideux de la plaie du paupérisme?

Les livres, je le sais, sont remplis, sur tout cela, de phrases énergiques ; maisà voir les choses de près, il semble que le nombre des mendiants n’est pas si exorbitant qu’on veut bien le dire, ni tellement en disproportion avec la population même de Rome, et surtout avec ce mouvement qu’amène dans une ville de passage et de séjour, l’affluence de riches voyageurs qui se renouvellent perpétuellement. Ce qui multiplie les pauvres à l’œil, c’est qu’ils sont concentrés dans un seul quartier, dans celui qu’habitent ou traversent continuellement les étrangers, au Corso, de

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la place d’Ëspagne à la place de Venise ou à la porte du peuple. Partout ailleurs on rencontre peu de mendiants, et leur quartier-général, leur centre d’opérations se trouve ainsi très restreint. Et puis le plus souvent, ces pauvres viennent des pays voisins, des duchés de l’Italie septentrionale, de Lombardie et surtout du royaume de Naples ou même de Paris, car 011 y a reconnu ce cul de jatte que tout le monde a vu traîné sur les boulevards ,dans son grotesque équipage. On pourrait en délivrer Rome, à peu près comme Esope proposait de boire la mer, si l’on voulait arrêter d’abord tous les fleuves qui s’y rendent. Ceci est certainement un défaut de police, un excès de bonté dans le gouvernement papal, qui, en ces sortes de choses, pèche généralement par trop de miséricorde.

Avec les facilités de la vie et les innombrables institutions de travail et de charité qui existent à Rome, la misère ne devrait, en quelque sorte, pas y être connue, ou du moins la mendicité pourraity être interdite. Léon Xll, dont le nom se rencontre toujouis quand il s’agit d’améliorations publiques, avait tenté un commencement de réforme; quand il organisa la commission des subsides, il fit opérer un recensement général des |>auvres, et à ceux qui furent reconnus vraiment dignes de secours, on permit de choisir entre les aumônes à domicile et les chances de In mendicité. Ceux qui prirent ce dernier parti furent enregistrés, et on leur délivra une plaque en cuivre portant ces mots gravés : « Questuante in Roma, n°... » Eux seuls avaient le droit de mendier ; on en rencontre encore beaucoup qui portent cette plaipie

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«HJi- ia puilriiic; mais au bout de quelque temps on toléra l'iulrusion de nouveaux venus non soumis aux l'ormalités préalables, et l’on se vit de rechef envahi par une foule étrangère peut-être aux vrais besoins. Il suffirait donc pour améliorer la police à cet égard, d’exécuter les lois existantes ; la législation do liéoii Xll, bien observée, ramènerait les choses dons leur état normal.

11 serait, du reste, d’une philosophie bien superficielle et d’une bien mesquine intelligence économique, de confondre la misère avec la mendicité , et de prendre pour mesure de la jwuvreté dans une nation le nombre des mendiants. La mendicité est, si l’on peut ainsi dire , la pauvreté extérieure , apparente, mais elle ne constitue pas la misère. La faire disparaître serait sans doute une fort bonne chose et doit être l’objet des efforts des gouvernements et de la chai ité ; cependant il faudrait s’entendre sur les moyens. Que l’on mette le pauvre , par les conditions du travail, du salaire, des formes sociales, en état de se suffire à lui-mème, de se passer des secours publics , la mendicité n’existe plus , de même que l’on détruit la maladie en favorisant le ressort du tempérament et la réaction de la nature vers la santé ; mais il est un autre moyen très expéditif — et vers lequel, dit-on , la médecine fait chaque jour des progrès , — d’enlever ses maux au malade, c’est de le tuer, et c’est un moyen semblable que certains gouvernements ont employé avec un prodigieux succès. Dans les rues de leurs cités vous ne voyez pas un mendiant, tout y respire un air confortable et aisé, et vous vous écriez : Oh! l’heureux pays! les dignes hommes d’E-

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tatl les saillis économistes! Mais allez voir les bouges où sont engloutis des milliers de pauvres , où pour délit de misère, des hommes sont emprisonnés pendant toute leur vie, loin du soleil, privés de famille, de liberté, avec la nourriture strictement nécessaire au soutien de leur chétive existence. Il n’est vraiment pas difficile d’abolir ainsi la mendicité , il suffit pour cela d’avoir dans la poitrine un cœur anglais; mais c’est une atroce injustice, un barbare abus de la force. En France , un régime despotique avait aussi créé une législation è pou près semblable , et le Code pénal renfermait d’étranges articles sur le vagabondage et la mendicité ; heureusement les tribunaux et l’administration valaient mieux que la loi. Mais en Italie , appliquer un tel système! ab ! plus facilement ou ravirait la vie à l'homme que la vue du beau ciel et les rayons du soleil ; la liberté individuelle y est trop respectée et l’égoïsme trop inconnu , le matérialisme trop abhorré, pour que les heureux secroient permis d’acheter leurs jouissances au prix des douleurs de leurs frères. « Ici encore, dit M. de Villeneuve ' , se trouvent en présence les deux systèmes philosophiques , et par eux on peut expliquer la différence que présentent les divers États de l’Europe sous le rapport de l’indigence et de la mendicité. Dans les pays où les doctrines de la civilisation matérielle régissent en majorité l’ordre social , soit par leur influence sur les lois, soit par leur action sur les mœurs publiques, il existe beaucoup de pauvres et l’on voit comparativement peu de mendianis La

'Vu Paiipirigmc, i, 2, |i .S4.

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vue de ces pauvres iinportuiis ferait tache à la prospérité apparente et leur voix plaintive attristerait les plaisirs des riches. Il faut les écarter, les enaprisonner même s’il en est besoin. L'aumône est regardée comme un encouragement à l’oisiveté et au vagabondage ; l’aumône doit être proscrite, et les mendiants balayés comme les immondices des rues. Dans les États où les antiques croyances ont conservé plus d’énergie, il y a moins de pauvres, mais aussi proportionnellement plus de mendiants, ou plutôt les mendiants sont à peu près les uniques pauvres. Là , la misère ne se manifeste guère que par la mendicité... La différence des climats, qui dans les pays chauds contribue à diminuer les besoins , exerce une influence réelle sur l’extension de la mendicité. La chaleur porte au repos, et le repos devient à la fois un besoin et un usage parmi les habitants des régions méridionales , parce que le travail y est plus pénible et qu’un léger salaire suffit à l’existence. Or, c’est en général dans les contrées du Midi que les corps religieux ont conservé les richesses destinées aux pauvres; c’est là que le précepte de l’aumône est le plus généralement observé; c’est là enfin que le pauvre peut vivre avec le produit des plus légers secours. De la réunion de ces circonstances, il doit nécessairement résulter d’une part, que la misère y sera moins générale , de l’autre, que la mendicité y sera plus répandue que dans les pays où existent des conditions absolument opposées. » La comparaison des chiffres . du paupérisme chez les nations européennes , justifie cette distinction entre les pays catholiques et prolcslants, et semble donner la préférence aux premiers.

M. de Villeneuve les a établis par des évaluations, qui sans avoir la précision des données de statistique, s’en rapprochent par le raisonnement et l’analogie, et pour Rome spécialement, nous lui emprunterons encore ces paroles : * Grèce aux innombrables institutions de charité qui existent à Rome, cette ville, qui passe pour être le foyer de la mendicité , est loin de nourrir autant de pauvres oisifs que beaucoup de villes renommées par leur opulence et par leur bonne j)olice. On n’y compte guère plus de mendiants que dans les principales villes de France'. »

Pour avoir le droit d’interdire la mendicité, il faut avoir réussi à faire disparaître l’indigence ; et punir la mendicité , c’est admettre et poser en principe que la véritable misère est partout suffisamment secourue. Tant qu’un État n’est pas arrivé à se rendre cette justice, il lui semble difficilement permis de placer le pauvre dans cette alternative, ou d’encourir un châtiment , ou de renoncer, dans le désespoir et la faim, à l’entretien de cette vie que le Créateur le force cependant à conserver. Quand on punit un délit , ou suppose, du moins en droit philosophique, que le coupable a été environné des moyens de ne le point commettre. Or, on peut bien jeter à la face des pauvres valides ce grand motqui veut tout dire, qui est à la fois le refus, le motif et l’excuse du refus : Travaillez. Et certes, dans un État bien réglé, il ne doit pas être permis à l’homme qui peut gagner sa vie de demander publiquement l’aumône; mais le pauvre infirme, privé de l’un de scs membres , dont le sang est vicié.

’ Du Paupérisme, t. 2, p. SS.S.

le corps faible el la sauté chancelante, que fera-t-il ? Ou bien il mendiera , ou bien il périra dans son réduit où le travail et le salaire ne peuvent pas venir le visiter. La charité de \' association irait bien l’y chercher et l’y secourir, mais il faudrait pour cela qu’elle existât organisée sur une assez large échelle, et elle n’est encore qu’en germe; permettez-lui donc, en attendant la réalisation de cette charité sociale, de solliciter de ses frères le pain de chaque jour. « Exigez des garanties, si vous le croyez nécessaire ; mais ne punissez pas. Quoi de plus simple que d’assujétir à certaines formalités les classes d’individus dont la situation particulière peut inspirer des soupçons : exigez, par exemple, des mendiants une déclaration à la police; puis s’ils manquent à la loi, punissez la contravention; alors vous êtes dans votre droit, et l’exercice de la puissance n’a rien que de légitime et de salutaire »

Il est bien désirable que la mendicité disparaisse, que le premier aspect d’une ville ne révèle pas à l’étranger l’incurie de la police ou l’insouciance des habitants ; mais ce qui affecte péniblement, ce n’est pas tant la vue des pauvres invalides tendant une main débile, et dont la meilleure prière est leur impuissante apparence, que celle d’hommes vigoureux, jeunes, capables de travail. A ceux-ci on ne pardonne pas, tandis qu’aux autres on fait l’aumône avec un sentiment d’intérêt et de justice. CcUc distinction entre les ntendiants valides et inlirmes met d’accord les doux systèmes Iroj) exclusifs , ehaeun de

’ T. Duduitcl, De la f'harilé, |> 272.

leur côté , soit qu'ils admettent ou proscrivent la mendicité, quand ils confondent ces deux classes si distinctes d'individus. Elle doit aussi servir de règle aux gouvernements , jusqu'à ce que la question du prolétariat, avenir de la société, soit résolue, et que le travail et la charité, soumis tous deux au principe de Passocialion , se sufflsent en s’appuyant l’un sur l’autre.

Il y a sur ce sujet une page éloquente dans la Nouvelle Héloïse, et le sophisme qui parait à côté de bonnes raisons, y est admirablement voilé sous la générosité du langage. Saint-Preux écrit à Édouard : « Une autre chose sur laquelle j’avais peine à tomber d'accord avec elle, était l’assistance des mendiants. Je lui représentais que ce n’était pas seulement un bien jeté à pure perte, et dont on privait ainsi le vrai pauvre, mais que cet usage contribuait à multiplier les gueux et les vagabonds qui se plaisent à ce lâche métier, et se rendant à charge à la société, la privent encore du travail qu’ils y pourraient faire. — Je vois bien, me dit-elle, que vous avez pris dans les grandes villes les maximes dont de complaisants raisonneurs aiment à flatter la dureté des riches. Vous en avez pris même les termes. Croyez -vous dégrader un pauvre de sa qualité d’homme, en lui donnant le nom méprisant de gueux? Gompàtissant comme vous l’êtes, comment avez-vous pu vous résoudre à l’employer? Renoncez-y, mon ami , ce mot ne va point dans votre bouche; il est plus déshonorant pour l’homme qui s’en sert que pour le malheureux qui le |>ortc. Je ne déciderai point si ces détracteurs de Paumône ont tort ou raison; ce que je sais, c’est que mon mari,

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qui ne cède point en bon sens à vos philosophes, et qui in’a souvent rapporté tout ce qu’ils disent là-dessus pour étouffer dans le cœur la pitié naturelle et l’exercer à l’insensibilité, m’a toujours paru mépriser ces discours, et n’a point désapprouvé ma conduite. Son raisonnement est simple. On souffre, dit-il, et l’on entretient à grands frais des multitudes de professions inutiles, dont plusieurs ne servent qu’à corrompre et gâter les mœurs. A ne regarder l’état de mendiant que comme un métier, bien loin qu’on en ait rien de pareil à craindre, on n’y trouve que de quoi nourrir en nous les sentiments d’intérêt et d humanité qui devraient unir tous les hommes. Si l’on veut le considérer par le talent, pourquoi ne récompenserais-je pas l’éloquence de ce mendiant qui me remue le cœur et me porte à le secourir, comme je paie un comédien qui me fait verser quelques larmes stériles ! Si l’un me fait aimer les bonnes actions d’autrui, l’autre me porte à en faire moi-même. Tout ce que l’on sent à la tragédie, s’oublie à l’instant qu’on en sort; mais la mémoire des malheureux qu’on a soulagés donne un plaisir qui renaît sans cesse. Si le grand nombre des mendiants est onéreux à l’État, de combien d’autres professions qu’on encourage et qu’on tolère n’en peut-on pas dire autant? C’est au souverain à faire en sorte qu’il n’y ait pas de mendiants; mais pour les rebuter de leur profession, fuiit-il rendre les citoyens inhumains et dénaturés? La plupart sont des vagabonds, j’en conviens; mais je connais trop les peines de la vie, pour ignorer par combien de malheurs un honnête homme peut se trouver réduit à leur sort; et comment puis-je être

sûr que l'inconnu qui vient implorer au nom de Dieu mon assistance et mendier un pauvre morceau de pain, n’est pas peut-être cet honnête homme prêt à périr de misère, et que mon refus va réduire au désespoir?... Enfin , quoi qu’on puisse penser de ces infortunés, si l’on ne doit rien au gueux qui mendie, au moins se doit-on à soi-inême de rendre honneur n l’humanité souffrante on à son image, et de ne point s’endurcir le cœur à l aspect de ses misères. »

Ce que Rousseau dit du talent oratoire des mendiants s'applique très bien à ceux de Rome. Ils ont une manière pittoresque , spirituelle et presque poétique de vous demander l'aumône. Ce n’est point une formule toute faite, répétée sans cesse comme une litanie, sur un ton lameiitafjle , c’est une apostrophe toujours neuve, adaptée à la qualité et aux dispositions présumées du passant. « — Faites-vous dire une prière , âme chrétienne! — Mon beau seigneur, la charité bénit les amours I »

Tieck en a fait le sujet d’un de ses plus jolis contes, et tous ceux qui ont été à Rome reconnaîtront son Mendiant. « Ne pourrai-je jamais échapper au bavard effronté , orateur mendiant , devant lequel je passe toujours en revenant au logis. Pauvre, il ne l’est point, et cependant je suis forcé de lui donner plus qu’aux nécessiteux. Prendrai-je cette autre rue? Non , rougis de cette faiblesse ; il peut dorénavant haranguer, prier, supplier; passe devant lui d’un pas ferme, le front haut , et que pas une pièce d’argent, pas une pièce de cuivre ne tombe de ta main en hommage à son éloquence. Déjà il m’a reconnu de loin, il balance sou grand chapeau à trois corues,

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el le timbre sonore et plein de sa voix retentit ; t Béni soit le noble seigneur qui tous les jours inarcbe d’un pas plus léger à travers les rues célèbres de notre ville. Mes dévotes prières ont donc été utiles à ce seigneur incomparable. Gomme il passait là,devantmoi, la première fois, malade, faible et gémissant!... Bientôt je le verrai marcher d’un pas vigoureux , sans bâton, en parfaite santé. Que suis-je, moi misérable, moi, pauvre mutilé , obligé d’être là gisant dans la rue, pour que ce cher et excellent seigneur s’occupe de cette figure desséchée. Il s'approche, il s’approche de moi , quel visage plein de douceur ! Ne serais-je pas un réprouvé, si la joie que je lui témoigne de sa santé n’avait pour but que d’en obtenir un présent? Loin de moi une pensée si vile! Non, digne homme , homme vertueux ; passez , passez ferme devant moi , ne regardez pas le plus pauvre de vos serviteurs, qui cependant priera toujours pour vous. Quoique je mendie , je ne connais pas l’inlérèt ; mais je ne puis être assez dédaigneux pour refuser et mépriser ce que m’offre un tel Alexandre. — Il a déjà reçu le paul, et sourit en me remerciant avec un regard extraordinaire. »

La pauvreté est grande à Rome, mais les ressources sont immenses , et je ne parle plus seulement de celles que la charité prodigue aux misères actuelles, mais des moyens possibles d’accroître la richesse jniblique, qu’offrent en abondance cette terre si fertile et ce climat si beau. La source la plus féconde de bienêtre réservée à l’avenir de ce pays, sera la culture du sol , quand il sera possible de s’y livrer et d’arracber à la nature rebelle de la campagne romaine les pro-

exil

(luits merveilleux qu'elle fournirait non-seulement à la consommation locale, maisà une vaste exportation. Autour de Rome comme aux abords de Constantinople, on ne voit que solitudes sauvages, terrains arides, envahis par les ronces, sur lesquels plane un deuil de mort qu’un grand poète n’a su mieux comparer qu’à la désolation de Tyr et de Babylone. Singulier destin des deux plus grandes cités historiques de l’Europe 1 La terre si long-temps soumise, a repris , sur elles cet ascendant primitif contre lequel luttèrent, aux jours anciens, pour la dompter, les premières associations humaines symbolisées par Hercule. La peste en a fait son royaume, l’air qu’on y respire est mortel.

Rien sans doute n’est plus poétique et ne dispose mieux aux impressions de Rome, que la vue des déserts traversés par les routes de Civita-Vecchia ou de Ponte-Centino; mais quand la poésie est au prix du bonheur et de la vie de tant de milliers d’âmes, quand il faut l’acheter par le sacrifice de tout un pays, elle ne vaut pas la plus humble prose , elle a mèmè quelque chose de barbare et d’anti-chrétien qui semble insulter aux victimesdont les douleurs l’inspirent?

« Si vous voyez ces plaines en économiste , dit M. de Chateaubriand , elles vous désolent; si vous les contemplez en artiste, enpoèteet même en philosophe, vous ne voudriez pas qu’elles fussent autrement. » Oh! si vraiment ! un philosophe doit le vouloir; il ne saurait préférer quelques hautes méditations ’ quelques phrases sonores ou quelques rapprochements ingénieux à l’existence compromi.se de toute une population, ni mépriser à ce point la dignité humaine. Que

(\)riniie s’écrie ; « On dirait que dans lu campagne de Rome l’orgueilleuse nature a repoussé tous les travaux de l’hoinmc, depuis que les Cincinnalus ne conduisent plus la charrue qui déchirait son sein...» Que notre illustre écrivain dise aussi : « 1.,’on dirait qu’aucune nation n’a osé succéder aux maîtres du monde dans leur terre natale, et que ces champs sont tels que les a laissés le soc de Cincimiatus ou la dernière charrue romaine»,..; ce son! là desconcer/ique l’on pardonne à l’enthousiasme de madame de Staél • et que l’on aime dans M. de Chàteaubriand ; mais la poésie de ce genre ne va qu’à eux , elle n’est bonne que tout au plus une fois, et il serait bien temps que leurs imitateurs ridicules cessassent de s’extasier sur un état de choses très triste, et digne d’exciter au plus haut point les efforts et les graves pensées de ceux (|ui ont encore quelque souci du bonheur des hommes. Quand on voit un gouvernement sans ressources, un État sans industrie productive, une |)opUlalion fiévreuse et chétive, tandis qu’avec les dons que la Providence met sous leur main, ils pourraient être puissants, riches, heureux, il est bien permis de croire que de belles moissons , des champs animés par le travail et de nombreux villages vaudraient la poésie du désert; dût le voyageur ne plus saluer la ville éternelle comme reine de la solitude , mais comme mère d’immortelle jeunesse eide fécondité bénie, des fruits abondants et des hommes toujours forts, salve magna parens vîrum ... . magna frugnm.

Ce qui s’oppose à la culture de la campagne romaine, c’est , on le sait, la malaria , cette iniluence pernicieuse, cette corruption de l’air qui cerne la

ville, pénètre dans les plus beaux quartiers et fait en peu d’instants de l’homme qu’elle a saisi, un cadavre ou un fantôme miné par la flèvre. D’un autre côté, on sait aujourd’hui que la cause de t aria cattiva est le dépeuplement de cette vallée du Tibre, du Liris et de la Fiora où se pressaient jadis cinquante-trois nations et les plus riches cités d’Elrurie. L’insalubrité de ces plaines commença avec les malheurs de Rome , les guerres civiles, les invasions barbares, la dévastation du moyen-ôge, en sorte que le pays tourne depuis des siècles dans un déplorable cercle vicieux, impossibilité de cultiver à cause de la mal aria et progrès de la mal aria par l’absence de culture ; la cause et l’effet se confondent aujourd'hui pour opposer une redoutable barrière aux projets d’amélioration. Les papes et plusieurs familles riches ont essayé, à plusieurs reprises, de coloniser quelques points de la plaine, ils on l créé des fermes, bâti des villages entiers; mais ces tentatives individuelles n’ont guère eu pour résultat que la mort des ouvriers décimés par rinjluenza, pour témoignage de leur existence elles n’ont laissé que des ruines ; et le pape Grégoire XVI a prudemment agi peut-être, en repoussant les avances des compagnies industrielles qui lui offraient cependant, disait-on, de grands avantages, en échange de la permission de défricher une partie de la campagne romaine. Les expériences faites ont dû convaincre de ceci , que tant que l’on se bornera à des essais partiels , à pousser vers les régions insalubres quelques familles d’ouvriers et de colons, comme des reconnaissances vers l'ennemi , les avant-gardes seront toujours, en un an ou deux, moissonnées par la

fièvre et la mort. Il faudrait pour se rendre maître du fléau , une invasion soudaine , une occupation à main armée — de charrues et de bêches — de toute l’étendue du sol ; il faudrait qu’un nombre d’hommes calculé sur les dimensions du pays à conquérir, 80 ou iOO mille peut-être , vinssent s’abattre d’un couj» sur les contrées pestilentielles et qu’en une saison agricole, s’il était possible, des villages serrés fussent bâtis et la terre remuée, déchirée d’un bout à l’autre. On conçoit devant une pareille nécessité , les craintes du gouvernement ; cependant la colonisation sur un si grand pied n’est point une irréalisable chimère ; les cantons catholiques de la Suisse et la catholique Irlande d’où l’émigration s’élève annuellement à près de 60 mille hommes, répondraient de bien bon cœur à l’appel du pape et lui enverraient une population vertueuse, soumise, de laquelle il n’aurait rien à redouter.

Mais , je m’arrête ; des considérations favorites m’entraîneraient trop loin, et l’attrait de ces problèmes sociaux me ferait excéder par trop aussi les limites, déjà dépassées peut-être , d’une simple préface.

Édouard de BAZEL.\IRK.

)‘aris, juilici I8il. jour de la ft'ie de saint Vlorent-<le-Paul.

PRÉFACE DE L’AITEUR.

Le progrès qui , selon les lois de la Providence , se développe au sein des sociétés humaines , a ramené les esprits vers les études sérieuses et utiles, et spécialement vers celles qui ont pour but principal le bien-être moral et physique des hommes, et l’augmentation de leurs ressources. Aussi à nulle autre époque l’on n’a parlé ni écrit avec plus d’iutérêt et d’amour des institutions publiques d’éducation, de bienfaisance, de correction. Chaque jour voit se former des sociétés charitables, et s’exécuter des travaux plus ou moins précieux de droit public, pour l’œuvre sainte du soulagement et de l’améUoration du pauvre ; de ces travaux, les uns concernent l’histoire et la statistique de la bienfaisance , les autres discutent tes différents systèmes d'aumônes, d’après les principes de la morale et de l’économie politique. Les villes et jusqu’aux plus petits villages s’efforcent à l’envi de faire connaître les bonnes institutions qu’ils possèdent, et les

voyageurs qui ne recherchaient autrefois que les monuments antiques , les tableaux , les statues , les objets de luxe et de fantaisie , viennent aujourd’hui visiter les h6- ])itaux, les hospices, les écoles, les ateliers, les prisons, s’informant des méthodes disciplinaires et économiques pour se faire un trésor de leurs observations. Les établissements de charité ont aussi leurs journaux et leurs écrits périodiques qui sèment rapidement les connaissances utiles, et contribuent merveilleusement à l’amélioration des institutions.

Les anciens , bien qu’ils tinssent en honneur et pratiquassent l’hospitalité, n’eurent point d’établissements de bienfaisance proprement dits : l’infanticide et l’esclavage étaient deux horribles causes qui en éloignaient le besoin. Quand la morale évangélique rappela l’homme à sa dignité et lui rendit sacré le malheur, on vit surgir parmi les chrétiens des asiles publics de charité. Les églises d’ Orient eurent des hôpitaux et des hospices ; mais Rome, centre de cette sainte religion qui inspire la charité, en donna à l’Europe les premiers et solennels exemples ; et quand celle-ci tout entière était encore plongée dans les ténèbres et la barbarie. Borne créait des retraites pour les pauvres et les infirmes, des abris pour les veuves et les vierges, des refuges pour les orphelins, et montrait, par les faits, que la civilisation est fille de l’Évangile. Un pontife, au xii® siècle, ouvrait, dans le Saint-Esprit . le premier asile pour les malheureux enfants trouvés; un pon-

tife établiHsait dans l'Hospice apostolique le premier conservatoire d’arts et métiers; les pontifes enfin, pour taire les détails , les souverains pontifes apprenaient au monde que la meilleure aumône, pour un pauvre valide, c’est le travail. De nos jours cependant où l’on parle et s’oc> cupe beaucoup de charité publique , il me semblait inconvenant d’oublier Rome, maîtresse de charité, et j’ai pensé qu’il ne serait ni sans utilité, ni sans gloire à ma patrie de publier, comme je le fais aujourd’hui, tout ce que j’ai pu recueillir sur ses établissements de bienfaisance et d’instruction primaire, c’est-à-dire sur tout ce qui comprend l’aumône physique et morale.

Comme il faut être juste en toutes choses, j’avoue que je me suis beaucoup aidé des travaux de trois écrivains qui ont traité cette matière ex-professo, sinon avec une critique parfaite , du moins avec une âme droite et un cœur dévoué. Camille Fanucci a publié en 1601 un Traité de toutes les œuvres pieuses de la douce cité de Rome , avec de soigneuses recherches sur leurs origines et leurs progrès. A la fin du xvn* siècle, l’abbé Carlo Bartholomeo Piazza écrivit à Rome son Eusevologio romano, dans lequel, à l’aide des travaux de Fanucci, il décrit les œuvres charitables avec plus d’amour que de philosophie. Enfin, comme l’usage, dans toutes les années de Jubilé, est de publier quelques opuscules pour indiquer aux pèlerins les saints lieux de Rome, l’abbé Gnglielmo Costanzi fit paraître, en 1825, \ Osserratore di Roma. Outre

CCS auteurs, plusieurs autres écrivains qui se sont occupés de Borne, ont signalé ses pieux établissements ; je citerai particulièrement les Guides ou Itinéraires, parmi lesquels me semblent dignes d un sonvenir spécial ceux de Vasi, de Nibbi et le livre de Melcbiorri, le plus récent et le meillenr de tous. Certains lieux, tels que l’hôpital du Saint-Esprit, l’hospice Apostolique, la Congrégation de Saint-Yve, l’hospice de Tata-Gibvanni, ont eu des historiens particuliers. J’ai tâché d’extraire le suc de toutes ces œuvres et de le répandre dans mon ouvrage.

En outre, j’ai feuilleté et consulté les bulles, les brefs, les chartes, les motoproprj, les statuts, les reglements, les décrets, les actes des visites apostoliques, les testaments , lesinscriptionsettousles documents qui pouvaient éclairer l’histoire de la fondation, des agrandissements et des vicissitudes des lieux de charité publique. Je les ai aussi visités, en personne , presque tous, et les ai examinés dans leurs parties les plus obscures. J’en ai étudié le site, la coustruction , les dépendances et la capacité ; j’ai recherché leurs usages, leurs méthodes, leurs avantages et leurs défauts. Je me suis appliqué, dans mon récit, à me tenir également éloigné d’une diffusion minutieuse qui aurait fatigué mes lecteurs , et d’une brièveté superficielle et légère qui aurait laissé dans les esprits des idées vagues et sans résnltats, surtout pour ceux qui, dirigeant des établissements publics , aiment dans les ouvrages de ce genre à trouver les différents systèmes et il les comparer. La partie statistique et économique avait

été négligée par mes prédécesseurs. 11 m’eu a coûté beaucoup pour recueillir les quelques notices que j’offre ici au lecteur ; il voudra donc bien me pardonner les inexactitudes et les erreurs dans lesquelles j’aurai pu tomber involontairemant, en parcourant un chemin non battu. J’aurai, d’ailleurs, la plus vive reconnaissance pour quiconque aura la bonté de me donner des avis et des corrections, car je sais combien en un’ pareil ouvrage, il est facile de se tromper. C’est pourquoi j’ai donbé le nom d' Essai à mon livre, ne croyant point avoir écrit un travail parfait, mais seulement ce que pouvait un particulier en une chose publique.

Mon but précis est donc d’énumérer les institutions qui, à Rome, ont pour but l’amélioration morale et économique du pauvre : ainsi je ne parlerai point de celles qui, utiles et excellentes, ont un objet tout religieux, comme le célèbre collège de la propagande, la pieuse maison des convertis , les nombreuses archiconfréries et congrégations, monastères et chapitres, églises et oratoires de nuit, et autres œuvres encore qui appartiennent exclusivement à la religion et à la piété. Les yeux toujours fixés sur le pauvre , quand je décris les lieux d’instruction, ce ne sont ni les universités, les séminaires, les collèges, ni les lycées, les bibliothèques et les académies, mais seulement les écoles élémentaires et gratuites. Les prisons n’entreraient rigoureusement pas dans mon plan; cependant, puisqu’ à Rome elles sont

intimement unies à la charité , je consacrerai quelques pages aux secours offerts aux pauvres prisonniers.

Pour procéder avec ordre dans mon entreprise , il semblerait que je dusse considérer le pauvre d'abord dans sa naissance, puis dans son éducation, dans la misère et le manque de travail enfin dans la vieillesse et l’infirmité. Mais l’histoire des institutions montre que les (dioses ont été à l’inverse. La maladie étant la plus visible et la plus touchante des misères humaines, les premiers asiles s’ouvrirent à ceux qui souffraient; les seconds ahris reçurent les orphelins et les enfants trouvés ; car nul âge de la vie n’intéresse plus les cœurs sensibles et n’ exige plus de soins quel’enfanceet l’adolescence. On sentit ensuite qu’il était plus sage de donner aux pauvres du travail qu’une aumône, et l’on pensa à l’emploi des bras oisifs dans des atehers d’industrie et pour les travaux publics. Puis on comprit la nécessité de guérir la plaie moins visible, mais plus grave, de l’ignorance, source de misère et de vice, et l’on ouvrit des asiles pour l’enfance, des conservatoires d’arts et métiers, des écoles gratuites de tous genres. Enfin, de nos jours, on a déclaré la croisade (si è bandita la croce) contre les gueux oisifs, et tous les efforts des hommes d’une charité intelligente se sont portés à distinguer le vrai pauvre du faux, à prévenir la misère plutôt qu’à la .secourir, à inspirer au peuple l’esprit de prévoyance et d’économie, et à le fortifier dans la vertu. Ainsi le temps a modifié

les opioions des hommes sur l'exercice de la charité publique, et avec les opinions, il a modifié les institutions elles-mêmes.

Monfssat se divise en quatre parties, et à la fin, autant de tables synoptiques offrent l'analyse des choses principales contenues dans chacune d'elles. La première partie s’occupe de vingt-deux institutions existantes (j’ai donné les noms seuls de celles qui sont éteintes), et qui ont pour but le soulagemeût des infirmes , des aliénés , des convalescents. Parmi elles sont huit hôpitaux publics, onze particuliers, deux associations charitables qui portent des secours à domicile, et une qui ensevelit les morts. Des huit hôpitaux publics, doux sont destines spécialement aux maladies médicales, \e Saint-Esprit poui’ les hommes, Saint-Sauveur pour les femmes ; trois autres qui reçoivent les deux sexes dans des salles séparées, sont affectés aux maladies chirurgicales ; ce sont Saint- Jacques pour la haute chirurgie, Sainte-Marie-de-la- (onsolation pour les opérations pressantes, Saint-Gallican pour les maladies de la peau. Les femmes enceintes trouvent à Saint-Roch un abri pour leur honneur, et des soins pour le temps de leurs couches ; les insensés de tout sexe reçoivent des secours à Sainte-Marie-delorPitié ; les convalescents aussi des deux sexes, ainsi que les j)èlerins, à la Sainte-Trinité. A la tète des onze hôpitaux particuliers. Je place celui des religieux de Saint-Jcau-l^alabitc, nommés RenfratelU^ qui reçoit seu-

leinent les hommes. Deux autres sont destinés à des professions particulières, Saint-Laurent in Miranda aux apothicaires, Sainte-Marie-de-Lorette aux boulangers. Huit enfin appartiennent à différentes nations, tels que Sainte-Marie-de-Montferrat, aux Espagnols ; Saint-Ambroise et Saint-Charles, aux Lombards ; Saint-Stanislas. au Polonais ; Saint-Jean, aux Florentins ; Sainte-Croix. et Saint-Bonaventure . aux Lucquois; Sainte-Marie-del’Àme. aux Allemands; Saint- Antoine . aux Portugais; Saint-Barthélemy et Saint- Alexandre, aux Bergamasques. Des deux institutions de secours à domicile, l’une, soutenue par l’aumônerie apostolique, est générale pour toute la ville; l’autre, formée par les sœurs de la Charité, est restreinte aux seuls maladies chroniques de trois paroisses. Enfin , l’archiconfrérie de la Prière et de la Mort recueille dans la campagne les malheureux qui y sont morts avant que l’on ait pu les transporter à Rome.

Les hôpitaux publics sont établis de telle sorte que chaque misère y trouve assistance et soulagement , et bien que chacun d’eux ait une destination particulière , tous offrent les mêmes ressources en cas de besoins urgents et extraordinaires. Leur situation est telle que chaque quartier de la ville peut facilement en jouir : le Saint-Esprit et Saint-Gallican sont placés dans la partie occidentale de Rome, l’un dans le Rorgo, l’autre dans le Trastevère ( rive droite du 'fibre ) ; Saint-Jacques est dans le lieu le plus populeux de Rome ; Sainte-Marie-dela-Consolation et Saint-Sauveur dans des quartiers op- |K)sés , au levant. Le plus vaste des hôpitaux particuliers est au milieu de file du Tibre, de sorte qu’avec le couvent voisin de Saint-Barthélemy, il serait d’une grande

utilité eu cas de peste , que Dieu éloigue de nous ! Dans les hôpitaux médicaux on peut mettre 2,194 lits; dans ceux consacrés à la chirurgie, 770; chez les aliénés, 420; chez les convalescents, 488; dans les différents hospices nationaux et particuliers, 130 environ , ce qui fait en tout plus de 4,000 lits. Le nombre moven des malades dans les hôpitaux publics médicaux est de 500, dans les hôpitaux chirurgicaux de i50. Sainte - Marie compte un peu moins de 400 aliénés ; la Sainte-Trinité a ordinairement 90 convalescents, enfin 60 personnes au moins occupent les hôpitaux particuliers; ainsi l'on peut dire que chaque jour 1,400 lits sont employés. La mortalité la plus grande s’observe dans l’hôpital de Saint- Jacques; elle vient de la qualité des maladies que l’on y soigne et d’autres circonstances défavorables; il y meurt 1 1 ,60 par cent ; la moindre mortalité existe à la Consolation. où la proportion des morts est de 5, 43, aux aliénés où elle est de 5, 59, et surtout à Saint-Roch, où meurent seulement 70 centièmes ; la moyenne est dans les hôpitaux médicaux, qui donnent pour résultat 7, 50 par cent. Le nombre des employés varie selon les besoins, surtout dans les hôpitaux médicaux dont la population augmente et diminue suivant les saisons et les temps ; on peut calculer qu’il y a, temps moyen, deux employés [)our cinq malades. Un malade coûte deux pauls . I fr. 10 cent. ) par jour, et un employé trois { 1 fr. 65 cent. ). Iæs revenus que les hôpitaux publics perçoivent de leurs biens, joints aux pieuses offrandes, forment une somme de 100,000 écus environ, à laquelle l’État ajoute comme indemnité de capitaux perdus, 94,000 écus par année. Outre rentretien des malades et des infirmiers, qui monte

à 150,000 écus , ils ont à supporter les impôts , l’acquittement de plusieurs legs pieux, l’entretien des bâtiments et les dépenses de l’administration.

Les établissements de bienfaisance furent long-temps , à Rome, dirigés par des congrégation, cequioffraitdegrands avantages, parce qu’ elles avaient ainsi des administrateurs gratuits et charitables, qui empêchaient l’arbitraire, tenant toujours en éveil l’aetivité, changeant souvent de directeurs et réalisant les dispositions arrêtées dans les réunions mensuelles ou hebdomadaires. Le seul étabUssementde ce genre dépendant aujourd’hui d’une congrégation est la Sainte-Trinité, particulièrement bénie de Dieu, puisqu’ elle est florissante et prospère malgré les 100,000 exus quelle doit payer extraordinairement, à chaque jubilé. Tous ces lieux ont souffert des révolutions passées; au commencement de ce siècle, ils furent soumis à une réforme générale par la création des visites apostoliques ; à celles-ci succédèrent les députations des hôpitaux formées sous l’administration française. Léon XII rétablit la députation centrale, lui donna d’excellents réglements , et le dévouement , le désintéressement , l’intelligence de ces braves députés , patriciens romains pour la plupart , furent tels que les hôpitaux arrivèrent à ce degré d’ordre et de régularité où nous les voyons aujourd’hui. En 1829 on divisa la députation centrale en autant de députations particulières qu’il y a d’hôpitaux, excepté le Saint-Esprit et Sainte-Mar ie-de-la-Pitié , qui dépendent du prélat commandeur, et la Sainte-Trinité demeurée à la congrégation. Aujourd’hui que ces deux sy.stèmes de centralisation et de division ont été essayés , on i>our-

rait facilement en faire la comparaison et voir le plus fécond en heureux résultats.

La seconde partie de ce livre embrasse les différentes sortes d’hospices. Commençant par les Enfants-ïrouvés, je parle de leur pieux asile du Saint-Esprit, qui, s'il laisse quelque chose à désirer quant à la construction et à l’arrangement du conservatoire , est dirigé selon les plus sages maximes de discipline et d’économie. Le tour reçoit annuellement près de huit cents enfants , dont une très petite partie est gardée dans l’établissement, parce que le plus grand nombre est prudemment envoyé à la campagne. Outre ceux qu’il recueille tous les ans, le Saint- Esprit doit encore nourrir ceux des années précédentes , au nombre de huit cents, qui restent près de leurs nourrices jusqu’au sortir de l’enfance. Les jeunes gens parvenus à l’adolescence demeurent à la campagne, et si quelques-uns reviennent à Borne , on les envoie dans un hospice .semblable à Viterbe. Les jeunes filles sont placées dans le conservatoire du Saint-Esprit , leur nombre dépasse 550 ; si par la suite elles ne se marient pas ou u’ entrent point en religion, elles restent à la charge de l’établissement. Aussi les enfants illégitimes (bastardume) coûtent à Borne 50,000 écus.

Les orphelins ont quatre hospices (passant sous silence la maison du chanoine Manfredi, occupée seulement par six personnes); ce sont : Sainte-Marie in m/xi/v», Saint- Michel, Tata-Giovanni ( papa Jean , et la Mudone-des-

Anges. Plus de 540 pauvres petits peuvent y être recueillis gratuitement; car je ne m’occupe pas de ceux qui paient une légère pension , et si tous se donnaient amicalement la main, tous les genres de misères y seraient sans doute représentés. Quelques-uns de ces jeunes garçons s’adonnent aux beaux-arts ; Dieu veuille leur donner assez de génie et des temps assez heureux pour qu’ils trouvent en cela leur existence ! Un plus grand nombre s’applique aux arts mécaniques; s’ils obtenaient dans ces établissements tous les perfectionnements dont ils ont toujours besoin , certes une vraie régénération s’opérerait en cet objet d’une si grande importance. Et le progrès ne doit-il pas venir de ces écoles technologiques où sont si abondants les moyens de s’instruire non-seulement dans la lecture, l’écriture, le calcul, mais dans le dessin, l’ornementation, la chimie, la mécanique, la géométrie appliquée, en tout enfin ce qu’il faut pour que les arts sortent de leur vieille ornière et marchent hardiment à la lumière de la science? L’agriculture, l’art par excellence, exigerait aussi des élèves spéciaux. Le j)eu de succès obtenu jusqu’ici ne devrait pas décourager, car si des hospices agricoles ne réussissent point dans la capitale, certainement, transportés dans des villages voisins où l’air est très pur, ils produiraient d’excellents résultats.

Une seconde espèce d’ hospices se compose de ceux qui ne donnent ]>as la nourriture mais seulement le logement; tels sont l'Hospice ecclésiastique. Sainte - Galle . Saint-Louis , le premier |K)ur les pauvres prêtres , le second destiné à recueillir les hommes , et le troisième les femmes pendant la nuit. Plusieurs maisons offrent en-

coie uu asile aux pauvres veuves; 400 persuunes au moins peuvent jouir du bienfait de ces habitations gratuites.

A Saint-Michel et à la Madone-de$-Anges sont entretenues deux grandes familles de femmes , dans des lieux qui, destinés à garder l’honneur du sexe, se nomment conservatoires. Dans le premier ou compte 220 personnes , sans tenir compte de celles qui paient leur pension ; dans le second 450, en excluant les femmes âgées. Outre ces G70 femmes, il en est bien encore 460 autres (je laisse toujours celles qui paient leur entretien) reçues dans dix autres conservatoires qui se nomment les Néophites, Sainte-Catherine-des-Cordiers , les Quatre-Saints , les Mendiantes, la Divine - Providence et Saint - Pascal . Sainte-Marie-du-Refuge, Sainls-Clément et Crescent, il Pio, les Trinitaires et Sainte-Euphémie , le Borromée et les Péricolanti. Bien que, selon moi, l’éducation des femmes doive être essentiellement domestique, parce que leur destination est tout intérieure, tandis que celle des hommes est publique , cependant les conservatoires sont très utiles , parce que plusieurs jeunes filles du peuple ne pourraient recevoir aucune éducation dans leurs familles. Les conservatoires en protègent plusieurs qui, privées de leurs parents ou cruellement abandonnées par eux , deviendraient tôt ou tard les victimes de la séduction. L’instruction reUgieuse, l’apprentissage des travaux domestiques, la nourriture sobre, le vêtement simple et uniforme , la pratique des soins de la dépense, de la cuisine , de la lingerie et de toutes les choses qui dans un ménage sont confiées aux femmes , les préparent à être, lorsqu’elles se marient, de bonnes mères de famille.

Si les conservatoires renvoyaient les femmes arrivées a la maturité de l’àge, les bienfaits de ces institutions se répandraient sur un plus grand nombre de personnes ; à la place de celles qui ont terminé leur éducation et peuvent se gouverner elles-mêmes, on ferait entrer de ])lu8 jeunes filles qui aujourd’hui réclament en vain cette grâce, et les habitantes du conservatoire , certaines que ce lieu ne doit pas être leur demeure perpétuelle, se donneraient sans doute plus de peine , et la prévoyance leur servirait d’aiguillon au travail. 11 ne serait pas difficile de leur créer une position , car, à défaut de toute autre , on pourrait les placer dans des familles particulières qui demandent toujours des femmes de service honnêtes et habiles. Aux vieilles qui servent aujourd’hui de surveillantes et de maîtresses , succéderaient des femmes attachées à quelque congrégation , par exemple les Filles-du-Refuge , et l’éducation serait de beaucoup meilleure. Léon XII voulut donner aux conservatoires un centre commun ; de nos jours chacun d’eux a un supérieur particulier.

Quatre cents vieillards des deux sexes ont on asile à Saint-Michel et à la Madone-des-Ànges. Mais puisque nous avons vu que 544 places gratuites sont accordées aux jeunes garçons, et qu’un nombre double encore est destiné aux jeuues filles , il semble que les secours donnés à la vieillesse ne sont pas en proportion des autres , et l’on pense avec raison à les augmenter. Dans quelques parties de l’Europe, les vieillards sont placés de préférence à la campagne, où respirant un air plus sain , au milieu d’objets plus agréables , ils ont une vie plus douce et plus longue. Dans nos hospices on les occupe à cer-

tains emplois , de portiers , par exemple , de gardes , de surveillants , et confondus avec les enfants ils en éprouvent des jouissances réciproques.

De même que les conservatoires protègent la pureté des jeunes filles honnêtes , ainsi les pieuses maisons de refuge maintiennent dans leurs bonnes dispositions celles qui, repentantes, quittent une vie déréglée. Rome possède trois asiles de cette sorte : celui de la Croix , pour les filles qui sortent de l’hôpital de Saint-Jacques ; le refuge de Sainte-Marie-in-Trastetere , pour celles qui ont accompli leur temps de prison à Saint-Michel, l’autre de la Madone-de-Lorelle , pour celles qui sortent de Saint-Jacques , qu’ elles soient filles , épouses ou veuves. Ces trois établissements comptent 48 personnes.

Résumant cette seconde partie, je trouve que le Saint- Esprit nourrit 2,073 enfants trouvés, y compris le conservatoire des jeunes filles : que dans les cinq hospices vivent 400 vieillards des deux sexes , 544 garçons , 670 filles : que 460 autres femmes sont dans divers conservatoires , et 48 en trois maisons de refuge ; ces chiffres donnent un total de 4,195 pauvres entretenus. De plus 400 places de retraite sont partagées en trois hospices et dans les pieuses maisons de veuves. En calculant que les enfants illégitimes coûtent 50,000 écus, un pauvre nourri 15 ba'ioques (75 cent.) par jour, et un pauvre reçu dans les asiles, 5 baïoques (25 cent.), on aura une somme de 1 7 1 ,000 écus. Les revenus de tous ces établissements sontde 203,000 écus, c’est-à-dire 1 43,600 de fonds propres, 59,400 de la chambre apostolique; il y a donc un excédant de 32,000 écus employés à des

legs pieux, en iTparatiitns, en impôts, en frais d’ailiuiiiistration.

Après avoir parl^, dans les deux premières parties, de ces institutions qui enlèvent le pauvre à sa famille et le font entrer dans une communauté nouvelle avec ses compagnons d’infortune, dans des lieux à ce destinés , j’arrive , dans la troisième , aux secours qui lui sont accordés sans le ravir à ses affections domestiques, et qui lui donnent de l’argent en prêt s’il en a besoin, du travail s’il est inoccupé un patronage gratuit devant les tribunaux s’il doit y défendre ses droits, du soulagement, un aide et un soutien s’il est prisonnier.

Le Mont-de-Piété de Rome , qui compte aujourd’hui trois siècles d’existence, a subi de nombreuses vicissitudes de fortune , tour à tour florissant ou négligé , selon les mouvements politiques. Dans des temps plus heureux , il accordait si promptement et à un si faible intérêt des sommes considérables, qu'il aurait donné une grande impulsion au commerce et à l’industrie de Rome, si Rome à cette époque eût été industrieuse et commerçante. Il se relève aujourd’hui peu à peu ; il reçoit près de 200,000 gages par an, et tient en circulation 230,000 écus. En lui sont d’heureux germes d’amélioration qui, fécondés |)ar une direction intelligente , porteront leurs fruits. Au Mont-de-Piété, beaucoup mieux qu’à la loterie, on pourrait joindre la Caisse-d’ épargnes, parce qu’il a de vastes liàtiiuents et une nombreuse administration qui |)our-

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rait bien étendre gratuitement ses soins aux versements du dimanehe ; paree qu’il offre de solides garanties par la richesse de ses capitaux ; parce qu’il trouve un prompt et facile emploi de l’argent qu’il reçoit des déposants, pouvant le mettre en circulation au moyen des gages ; parce qu’ enfin l’inconvénient du Mont-de-Piété qui est de rendre le peuple oisif, serait diminué par son alliance avec une institution de prévoyance et d’économie.

Les caisses d’épargnes et les travaux publics sont les deux genres de secours qui s’harmonisent le mieux avec la civilisation actuelle et les maximes modernes d’économie. Il me semble que les papes se sont montrés parmi les premiers qui ont appliqué au profit des pauvres ce dernier genre de secours , lorsqu’ils ont entrepris et terminé ces ouvrages séculaires qui ont rendu Borne moderne magnifique et splendide, à.l’égal de Borne ancienne. Aujourd’hui plus de 33,000 écus sont affectés annuellement à des travaux publics qui occupent six cents pauvres, et l’on devrait encore augmenter cette somme, en y ajoutant ce qui se distribue de la main à la main. Toute aumône doit avoir des bornes , afin de ne pas encourager l’oisiveté; mais celle, à mon avLs, en laquelle on a moins à craindre l’excès, est l’aumône des travaux publics qui, sagement dirigés, augmentent les richesses sociales et maintiennent tranquilles par le travail , des hommes qui, sans cela, tomberaient dans le vice et le crime.

Les secours à domicile sont , avec raison , préférés à ceux des établissements publics, parce qu’ils consolent le pauvre sans l’enlever aux jouissances de la famille, dont ils resserrent les liens réciproques , lui |)crraet-

tant de partager avec les siens les dons de la Providence, Kn outre, les secours à domicile n'exigent point de vastes biitiments , de nombreux employés, une administration compliquée ; ils se donnent, s’augmentent, se diminuent et se retranchent en proportion des besoins et des circonstances qui sont diverses et variables. S’il pense que la charge d’aumônier du pape fut créée par Conon, au VII® siècle , chacun de mes lecteurs conviendra que les souverains pontifes ont donné aux princes de l’Europe l’exemple d’un personnage attaché à leur personne, exclusivement destiné à exercer la charité en leur nom. Parmi les différentes œuvres que pratique l’aumônerie apostolique, il faut compter les secours quelle distribue aux pauvres dans leurs maisons à des époques fixées, et les aumônes extraordinaires qu’elle répand dans les solennités. Une autre institution de ce genre, établie avec des réglements qui honorent le pontife son fondateur , est la Commission des subsides qui, d’après l’ordre de Léon XII, réunit en une seule caisse toutes les aumônes particulières pour les distribuer selon la mesure d’une prudente charité. Henri IV est loué de ce qu’il désirait que tous ses sujets eussent une poule à manger le dimanche. A Home, les secours sont si abondants que, bien distribués , ils permettraient à chaque pauvre de faire tous les jours un excellent repas. Avec tout cela, aux grandes fêtes de l’année, on fait des aumônes extraordinaires aux malheureux et aux prisonniers , afin qu’ils passent gaiement ces jours de joie et remercient la Providence, qui se montre envers eux si bienfaisante et si prodigue.

Deux belles institutions prennent cncoix* un soin spi'-

cial de ces infortunés qui, nés dans l’aisance et élevés dans les habitudes du monde , sentent peser plus lourdement sur eux le poids de la misère; V Archiconfrérie des Saints-Apôtres et la Congrégation de la divine Pitié ont un but charitable.

Leurs secours, souvent considérables, viennent, inattendus et même inconnus , trouver dans leur fière indigence des veuves honnêtes et de malheiireux pères de famille. Iæs pauvres clercs , qui ne peuvent jouir de bourses dans les deux séminaires de Rome, sont soutenus par le subside ecclésiastique et par l’œuvre pieuse de la marquise Girolama-Carpegna. Je joins le nom de cette femme bienfaisante à ceux du prélat Carmignano et du marchand Chiesa, qui ont laissé leurs biens aux pauvres, et en ont confié l’administration aux hommes qui , entre tous, savent et peuvent le mieux les distribuer.

En nulle espèce de charité les bienfaiteurs de Rome n’ont agi plus généreusement que dans la création de dots pour les jeunes filles qui veulent se marier ou entrer en rebgion , parce qu’ils ont compris combien cet objet estprécieux pour la morale publique. Ricci ' trouve très pieuse, mais peu utile, l’institution des dots. La nature, dit-il, excite trop d’ elle-même au mariage jmur avoir besoin d’encouragements; il ne peut vivre dans une société un nombre d’époux supérieur à celui qui suffit à la réparation de la mortalité ; les mariages excédant ce nombre produisent une race faible ; enfin la population augmente seulement alors que l’on augmente les moyens de subsistance, fruit du travail et de la fru-

^ Réfurtne des êlablwements pieux de (’ollet tioii des écoiioiiiKlt's

classique!* italiens, tomeXU.

$^alité. Ces principes que l'auteur italien déduisait delà statistique d’une ville, furent développés onze années a près , av ec abondance de faits et de preuves par un économiste anglais d'une grande réputation, dans un ouvrage ' qui a peut-être été entendu dans un sens bien différent de la pensée de l’auteur*. Onze cents dots sont distribuées à Rome tous les ans , et comme le nombre total des mariages est de mille quatre cents , presque toutes les filles peuvent en profiter. 32,000 écus sont consacrés à cet œuvre.

Saint-Yves et Saint-Jèrôme-de-la-Charilé couvrent de leur patronage devant les tribunaux les pauvres qui, sans cela , pourraient être facilement écrasés par les riches et les puissants. Enfin, la même confrérie de Saint- Jérôme et celle de Saint-Jean-Dicapité aecordent leur assistance aux pauvres prisonniers et aux coupables condamnés au dernier supplice ; car à Rome , par un usage peut-être unique, les prisons elles-mêmes sont confiées à la charité. Tous les établissements énumérés dans cette troisième partie ont 359,200 écus de rentes, (l’écu romain vaut 5 fr. 40 cent, de notre monnaie) c’est-à-dire 255,700 de la Chambre apostolique, 103,500 de leurs propres biens, sans y comprendre les trois institutions qui secourent les prisonniers , dont je n’ai pu connaître les ressources pécuniaires.

La dernière partie de mon travail est la première eu

llhus, Essai sur le principe de la population»

* Vecchh , liisloire de Peronotnic puLlique en tlaliCi

importance, puisqu’elle s'occupe de l'aumône morale, d’un ordre bien supérieur à l’aumône physique. Borne I>ossède trois cent soixanta-douzc écoles primaires, qui ont quatre cent quatre-vingt-deux maîtres et quatorze mille quatre-vingt-dix-neuf élèves des deux sexes. Cette studieuse population peut se cla.sser ainsi : dans les écoles enfantines de deux à cinq ans , pour les deux sexes, quatre mille huit ce^its élèves; dans les écoles gratuites de garçons , deux mille six cent quatre-vingtquatorze ; dans les mêmes, moyennant une modique rétribution , deux mille cent quinze ; dans les écoles gratuites élémentaires des filles, deux mille huit cent quatrevingt-dix; dans les mêmes, avec une légère pension, mille six cents.

C’est vraiment une grande consolation pour les àmes qui s’appliquent au bien, de voir tous les jours croître et prospérer parmi nous les lieux d’ éducation pour les pauvres. Dans ce siècle, dans les seize années dernières surtout, le nombre des écoles de quartiers (scuo/e regionarte) s’est accru d’un tiers, le gjmnase des frères des écoles chrétiennes s’est établi aux Jfonts, l’école 3Iassimo au-delà du Tibre ; les écoles de nuit à Saint-Nicolas et à Saint-Simon et Jude se sont ouvertes ; on a fondé les écoles paroissiales, ceUes des Maîtresses du saint Nom de Jésus , du Divin- Amour, de Saint-Pascal ; enfin celles des Dames du Sacré-Cœur à la Trinité des Monts, à Sainte-Rufine in Trastevere. Ces bonnes semences croissent de jour en jour, produisant quelques fruits, et les faits prouveront que l’on n’a pas conçu de vaines espérances de toutes ces utiles institutions. Mais tout n’est pas encoiv fait ; il existe dans la cité des quartiers pauvres et igno-

ranls qui ne sont pas sufiisamment pourvus d’écoles ; le Trastevere et le Borgo, par exemple, qui ont plus de vingt -cinq mille habitants, n’en ont pas, comme on le verra, en proportion de leurs besoins; et il n’est pas rare de voir sur les places et dans les carrefours de ces quartiers, des enfants oisifs ou occupés malheureusement à apprendre le mal. Us devraient, dès leur première enfance, être enfermés dans les écoles ; car, comme l’a observé Romagnosi, le pouvoir civil et les gouvernements ont le droit absolu d’exiger de tous les individus l’étude des premiers éléments de la science, parce qu’elle est le moyen le plus puissant de maintenir la tranquillité de la société. Dire que l’autorité civile peut infliger des peines sévères et même terribles, et quelle ne |>eut pas prévenir les délits quelle doit punir, serait une sottise. Pas un ho mm e sage ne nie aujourd’hui que l’instruction publique soit un des moyens les plus sûrs d’ empêcher les crimes.

Tout homme a droit à la vérité ; l’instruction est le canal par lequel elle se communique. Mais l’instruction et l’éducation sont deux choses bien dilTércntes : la première développe l’intelligence, la seconde le cœur. L’instruction a certainement une influence indirecte sur le cœur, puisque plus l’esprit est élevé, moins les passions ont de force ; mais , généralement , seule elle ne suffit pas à l’amélioration de l’homme, comme on le voit dans certains pays où il y a beaucoup d’instruction et beaucoup de crimes. Pour obtenir le perfectionnement moral, il faut à l’instruction joindre l’éducation; or, la base de l’éducation c’est la religion qui, en éclairant l’intelligence, forme aussi le cœur à la vertu ; et ceci est important par-de.ssus tout.

Le catéchisme doit donc être la première chose enseignée dans les écoles ; on y joint la lecture et l’écriture ; dans plusieurs on ajoute les quatre premières opérations de l’arithmétique; dans quelques-unes les langues italienne, latine et française, l’hLstoire sacrée et profane , la géographie et le dessin. Tous les maîtres se plaignent du manque de livres élémentaires , et ils ont raison , car il semble que jusqu’ici les gens de lettres ont oublié, pour ne pas dire méprisé , le peuple. De là naît une grande variété de méthodes qui embarrasse les jeunes esprits , surtout si les enfants passent d’une école à une autre. Quelques instituteurs marchent encore à la lisière, et ont en horreur les nouvelles méthodes; pour moi, je suis d’avis que la vie de l’homme étant courte, tout ce qui accélère la marche du vrai est une chose bonne et nullement à craindre. Pour aller de Borne à Paris, il fallait, il y a cinquante ans, le double de temps qu’ aujourd’hui. Puisque tout a été abrégé, pour l’avantage de tous, je ne vois pas comment on hésiterait à simplifier l’instruction.

Il y a à Rome deux écoles du soir, fondées par des particuliers. Ces écoles sont d’une immense utilité, parce t^ue l’artisan ne perd pas ainsi le temps pour lui si précieux, et met à profit les longues soirées d’hiver. Je propose de multiplier ces écoles, ces institutions, et j’en montre les moyens faciles. Je propose aussi la création de ces écoles du dimanche fondées par Saint-Charles à Milan , et copiées par les étrangers qui, ayant inventé un autre nom, croient avoir inventé la chose elle-même. Nous avons le germe de ces établissements dans ceux que nous nommons Adunanze, qui par eux-mémes sont bons, mais pourraient devenir meilleurs encore. Les écoles élé-

mentaires coûtent peu au trésor ; il leur donne par an 4,400 écus; elle possèdent en biens propres 3,800 autres écus. Si une partie des sommes distribuées en aumônes manuelles était appliquée aux écoles élémentaires, le bien serait plus sensible. Léon XII ( dont le nom revient sans cesse avec gratitude et gloire lorsque l’on parle des institutions romaines), Léon XII confia la direction de l’instruction primaire aux évêques. A Rome, le cardinalvicaire est supérieur des écoles, excepté de celles qui sont tenues par des oi'dres réguliers de l’un et de l’autre sexe, et de celles des pieuses maîtresses qui dépendent de monseigneur l’aumônier. Quelques députés ecclésiastiques visitent et surveillent , au nom du cardinal-vicaire , les écoles dont la direction lui appartient.

Les choses que je viens d’analyser brièvement sont le sujet de cet essai. Il fait passer sous les jeux les œuvres de charité de plus de six siècles, qui se sont efforcés d’élever, d’agrandir, de restaurer des abr's de toutes sortes pour les souffrances humaines. On peut bien appeler catholique la charité romaine, car toutes les nations ont amicalement conspiré à y fonder de beaux établissements ; de sorte que tout étranger y trouve des sccoius , non-seulement comme pèlcrin,mais encore s’ilestinfirme, nouvellement converti ou abandonné. On voit rarement dans les hospices des nations européennes, même les plilS civilisées, des personnes étrangères à cette nation. A Rome, il n’est pas un hôpital, pas une maison de se-

cours qui ne nourrisse des citoyens d’autres pays. Si je parcours les noms des fondateurs ou bienfaiteurs des pieux établissements , je vois que tous les rangs y ont concouru, et j’aperçois ensemble des papes, des cardinaux, des prélats , des rois , des princes , des femmes , des hommes privés et obscurs. Ainsi , Rome a amassé pour les pauvres un patrimoine qui ne se trouve pas ailleurs , et bien que les bouleversements pobtiques l’aient considérablement diminué, il a toutefois plus de 764,000 écus romains de rente (4,125,600 francs ). A Paris, les établissements de bienfaisance ont un revenu

de 5,000,000 de francs et la ville y ajoute 5,500,000

francs, ce qui fait 10,500,000 francs. A Rome, les rentes qu’ils perçoivent de leurs biens sont de 1,900,000 francs et du trésor 2,200,000 francs, en tout 4,100,000 francs. Il faut observer qu’à Paris, outre les créations de la charité légale, il existe des sociétés philantroinquesdont les aumônes n’entrent pas dans le compte que je viens de faire. Aujourd’hui, la population de Paris est de cinq fois celle de Rome ; donc , en attribuant aux sociétés particulières une contribution de 1,500,000 francs par an, à Rome ou donne presque le double qu’à Paris, bien que les cités septentrionales aient plus de besoins à satisfaire que celles du midi.

Il arrive quelquefois que la bienfaisance ne sait pas se tenir en garde contre elle-même, et excède les limites que la prudence impose à toute vertu. Déterminer si dans une ville, les aumônes ])ubliques sont exorbitantes

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ou modérées, est un problème dont la solution dépend de l’appréciation et du calcul de beaucoup de faits et de raisons. Des secours exagérés multipbent les mauvais pauvres, nuisent aux vrais indigents, opposent de grands obstacles à l’industrie, rendeut le peuple immoral. C’est une loi d’économie sociale que la population croit en raison des moyens d’existence; donc, en une ville où les aumônes sont surabondantes, il y a aussi surabondance de pauvres. Les hommes sont naturellement ennemis de la fatigue et ne se livrent au travail que sous l’aiguillon du besoin; faites en sorte qu’ils puissent vivre sans travail, ils s’en abstiendront bien volontiers. Mais un état est d’autant plus riche que l’on y travaille davantage; donc encore les aumônes exagérées qui détournent du travail sont des motifs de misère, et lorsque l’on croit guérir cette plaie on la maintient et on l’augmente. En outre , lorsqu’une partie de la population valide peut vivre sans travail, il arrive que l’autre partie, en s’y livrant, exige de forts salaires. De là naissent deux grands maux ; d’abord les produits sont trop chei-s et hors de la portée de plusieurs , ensuite on ne peut se mettre au même pas que la concuri’cnce étrangère, et l’industrie nationale souffre, ce qui est un nouveau malheur pour le peuple. Ihifin, les effets moraux en sont plus tristes encore , car ils encouragent l’oisiveté, et maintiennent le vice, son inévitable compagnon : les hommes laborieux sout généralement aussi les plus moraux.

Je n'en suis certainement pas à confondre avec les

gueux vagabonds , les vrais pauvres qui seront toujours avec nous ‘ ; êtres malheureux, mais sacrés j vives images de Jésus-Christ. La Providence a sagement établi l’inégalité de fortune , de talents et de puissance parmi les hommes , afin que l’un ayant besoin de l’autre , ils fussent liés par les nœuds d’un fraternel amour, et que pût durer la société, état naturel de l’homme. Si tous étaient égaux , et que chacun se suffit à lui-même , il en naîtrait un oubli et un mépris réciproques, l’amour-propre serait l’unique affection, et le monde moral se désorganiserait. Le pauvre sent l’aiguillon du besoin et travaille ; le riche, qui ne serait point tel sans le travail du pauvre , en devient le père, le protecteur et l’ami. Tout homme qui le peut doit donc travailler , et si, dans les combinaisons sociales, il arrive qu’un pauvre valide manque de travail, on doit lui en procurer le plus avantageusement possible , mais ne lui donner jamais une aumône gratuite. Le vrai pauvre, celui qui est digne d’aumône, c’est l’homme qui ne peut travailler ni par lui-même ni par autrui. Les barbares étouffent les enfants au berceau, égorgent les vieillards et les inlirmes ; les peuples civilisés, loiu d’enlever la vie aux malheureux, soulagent l’infortune avec le baume de la charité.

Quand la bienfaisance est exercée par l’administration civile, soit en imposant des taxes au profit des indigents, soit eu leur appliquant des sommes du trésor jmbUc , c’est la charité légale ; et si l’on peut nommer chanté sociale celle des hommes qui mettent en commun , au prolit des pauvres , leur argent et leur industrie , il faut appeler pricée celle que chacun exei'ce individuellement.

’ t'oanqile de saint UaUkiiu,i \h v. li.

La charité légale, n’étant point spontanée, doit agir comme un remède social quandctautantqu’il existe de mal. Elle doit placer avant tout la société dans son état normal , en levant les obstacles qui s’opposent à la libre diffusion des richesses; en protégeant l’agriculture, l’industrie, le commerce ; en abolissant les lois oppressives, les taxes immorales ; en raffermissant le caractère du peuple et l’excitant aux utiles travaux. Pour éviter autant que possible les inconvénients de la charité légale , il faudrait (ju’elle fût exercée par des commissions ou députations gratuites , qui , chaque année , établiraient et discuteraient les recettes et les dépenses du patrimoine des pauvres , les proportionneraient aux besoins et en rendraient compte. Quand les ressources seraient très almndantes, et qu’une seule commission générale ne suffirait pas , elle pourrait se diviser en sections particulières qui se partageraient la besogne; par exemple, l’une prendraitles bûpitaux , une autre les hospices , une troisième tous les secours à domicile, quelle que fut leur nature. De cette dernière, qui, visitant les pauvres dans leurs maisons, connaitrait leurs besoins, devrait dépendre l’admission dans les hôpitaux , car il ne faut pas donner à ceux (jui ne le méritent pas la place des indigents. Ces commissions donneraient aussi de la stabilité aux institutions de leur ressort, sans les laisser flotter incertaines et changer avec chaque changement de direction ; les réglements discutés dans les réunions seraient uniformes et constants, et le patrimoine sacré des pauvres ne serait

pas facilement dilapidé en objets de liue, mais sagement administré, parce que la réunion des fonctions séparées permettrait de grandes épargnes dans l’ achatdes objets de consommation , et surtout dans le personnel , autrement fort dispendieux de l’administration. Tous les économistes conviennent que, quand les communautés sont nombreuses , rien n’est mieux pour elles que les adjudications et les baux sagement stipulés, et surveillés par de vigilants supérieurs; parce que le meilleur économe est celui qui administre ses propres deniers, et que l’employé le plus babile et le plus attentif n’a jamais le zèle et l’activité de celui qu’excite son propre intérêt. Xai d’autant plus volontiers exprimé ces idées sur l’administration et l’économie, qu’elles s’accordent avec les réglements établis par le savant pontife Léon XII. Pour que la discipline intérieure soit bonne , il faut la confier à des personnes vouées à la charité. L’expérience prouve que les hôpitaux les mieux dirigés sont ceux que desservent les sœurs bospitaüèrcs et les religieuses de Saint- Jean-de-Dieu ; de même , pour obtenir dans les hospices et les conservatoires l’ordre et la bonne éducation, il suffirait de les mettre entre les mains d’instituts religieux , comme l’avaient sagement fait nos ancêtres.

La charité privée est celle qui s’exerce au milieu de la société, rapproche le riche du pauvre, les fait fraterniser et les unit de ces liens sacrés et réciproques d’amour et de gratitude. Sage et prudente en sa marche, elle n’ excède [)as facilement les Umites du besoin, distingue sévèrement

le vrai pauvre du faux, secourt l’un, repousse l’autre. Un liomme (M. Degerando) qui a beaucoup écrit sur la bienfaisance publique, a remarqué que dans une capitale de l'Europe (Paris) il y' a autant de familles pauvres que d’iles ' d’habitations, et il disait que si l’une des familles aisées demeurant dans la même île voulait proté.ger l’indigente , tous les besoins seraient comblés. Et certainement voir de ses yeux , entendre de ses oreilles , et toucher en quelque sortede ses mains les misères du prochain, c’est faire l’aumône la plus utile et à celui qui la donne et à celui qui la reçoit. Que de vertus n’ acquiert-on pas en montant dans l’humble grenier du pauvre! Que de malheureux plongés dans la misère et le vice , un coeur et une main bienfaisants peuvent retirer de la fange et arracher peut-être au désespoir! Que le riche franchisse le mur qui le sépare du pauvre, qu’il voie de près, qu’il comprenne ses peines, qu’il gagne sa confiance, qu’il soit envers lui généreux non-seulement de sa bourse , mais de ses conseils , de ses avis ; alors il obtiendra ce perfectionnement moral qui est le but d’une intelligente charité.

Mais de grands résultats ne s’obtiennent pas sans de grands efforts et de prompts et puissants moyens. Les hommes qui seuls et isolés sont faibles, deviennent par la réunion merveilleusement forts et actifs. Le commerce et l’industrie doivent à cet esprit d’association leurs plus heureux progrès ; par lui plusieurs nations européennes

* tuo vilkMî ail les Romains comme uiivaslc archiiM'h chaque groupe de maisons environné de rues émit niu* üe. CÆlle dénominallon, restée en Italie, s'est aussi conservée dans le luîtii de la France, mais elle est inconnue dans le nord*

sont parvenues à la richesçe et à la puissance. Les cœurs bienfaisants ont aussi formé société , et des entreprises qui n’auraient pu, sans imprudence, être tentées par un homme, ont été conduites à la plus heureuse fin. Si l’on considère attentivement les institutions romaines, on voit qu’ elles dûrent toutes leur naissance à cette réunion des gens de bien ; ainsi furent créés la confrérie de la Sainte- Trinité, l'hospice des orphelins de Sainte-Marie, quelques conservatoires, le mont-de-piété et beaucoup d'autres œuvres. L’établissement nouveau des Sœurs de la Charité qui assistent les malades, s’est formé delà même manière. De nos jours, l’esprit d’association appliqué à la bienfaisance n’a nulle part autant d’action qu’en Angleterre , ou (sans parler de la taxe des pauvres qui est la charité légale exercée delà manière la plus dure), les hôpitaux, les hospices , les maisons de refuge ont été fondés par des sociétés particulières. L’ Allemagne, la France, la Suisse, ont plusieurs sociétés semblables , parmi lesquelles il ne faut pas compter le saint-simonisme , nv poussé par notre Romagnosi ' comme une erreur grave qui nuit à r industrie, à la circulation des richesses, à l’échange des productions. L’Italie qui n’est pas au second rang des nations pour les œuvres de bienfaisance, compte aussi plusieurs sociétés charitables destinées surtout à prévenir l’indigence par des institutions d’assurances , des caisses d’épai’gnes , des salles d’asile, des écoles d’enseignement mutuel et autres créations d’utilité publique. -Voici qu’un vaste champ s’ouvre à la charité romaine, laquelle si active pendant plus de six siècles à fonder, à accroître, à perfectionner des établissements de toutes

* iiibl. iiaïienuey Milan, I83‘2, tonie L\vn.

sortes, donnant aux autres de magnifiques et généreux exemples, prouvera quelle n’a pas dégénéré. Que ces espérances ne sont pas vaines, j’en trouve une preuve nouvelle dans l’hôpitol élevé, sous les auspices du pontife régnant Grégoire XVI , père des pauvres, au moment où j’écris , par les chevaliers de Jérusalem , à l’hospice ecclésiastique du Pont-Sixte. Si les nombreux et magnanimes exemples de vertus chrétiennes , rappelés dans mes pages, servent à quelqu’un d’excitant au bien, mes humbles travaux auront obtenu une ample récompense et j’en serai trop heureux .

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