‹ Des institutions de bienfaisance publique et d'instruction primaire a Rome, essai historique et statistiqueChapitre 28 sur 78 · BU PIEUX ASU.E DES ENFANTS-TROU VÉS AU SAINT-ESPRIT-EN-SAXE · texte numérisé non relu

BU PIEUX ASU.E DES ENFANTS-TROU VÉS AU SAINT-ESPRIT-EN-SAXE

Innocent III, en même temps qu’il ouvrait un hôpital aux pauvres infirmes , recueillait aussi les malheureux petits enfants abandonnés, fruits innocents de coupables amours, ou nés de parents pauvres et dénaturés ; car il arrivait souvent qu’ils étaient suffoqués dès leur naissance ou jetés dans le fleuve, comme on le voyait quand les pécheurs du Tibre, retirant leurs filets, y trouvaient en place de poissons ces pauvres petits corps ' . Le premier asile ouvert en Europe à tant de victimes de la mort , fut donc l’hospice du pape Innocent , en 1 198 ; nouvelle preuve que dans ces âges ténébreux la lumière de la civilisation partait du souverain pontificat. A Paris, la première maison d’enfants trouvés fut celle de saint Vincent-

’ Voyci uoio î.

de-Paul en 163.8, et Londres n’en possède une que depuis le siècle dernier. *

Près de la porte de l’hospice est un tour doublé d’un matelas , sur lequel on i>eut déposer un enfant même de trois mois. Une sonnette, qui s’agite au moindre mouvement du tour, indique qu’il contient un enfant; le jeune caporal de garde accourt aussitôt, le prend dans ses bras et le porte aux nourrices. Le plus souvent l’enfant , au lieu d’être déposé dans le tour, l’est sur la table même du caporal qui en donne un reçu. Si le porteur nej fait pas difficulté de dire le nom, le lieu de la naissance et le reste, on l’inscrit sur un registre à ce destiné; sinon, on marque seulement l’année, le mois, le jour et l’heure du dépôt. La prieure des nourrices développe promptement les langes de l’enfant et examine s’il porte des signes particuliers, tels que des lettres, une médaille, une monnaie; on inscrit le tout. Si le certificat d’un curé attestant le baptême n’a pas été remis en meme temps, l’enfant est porté à l’église et baptisé sous condition.

L’établissement a un certain nombre de nourrices que l’on augmente snivant les besoins. Elles se tiennent dans trois salles de 50 bts ; chaque lit a près de lui deux berceaux. Deux salles sont destinées aux enfants sains, une autre aux maladifs que l’on sépare très prudemment des autres. Ces femmes sont entreteivies avec grand soin : elle ne sortent jamais , sont bien payées et nourriesmieux encore, puisqu’ elles ont deux livres cthuitouccs depaiu, unelivrcct quatre onces de veau, trois feuillettes de vin et un potage chaque jour. Cliacune d’elles est ordinairement chargée de deux nourrissons, et quelquefois même, mais momentanément , de trois; car ce dépôt de

nourrices a seulement pour but de satisfaire aux premiers besoins des enfants apportés presque chaque jour à l’bos- * pice. On a du reste la sage coutume de les y retenir le moins possible, et de les envoyer le plus tôt qu’il se peut dans des maisons particulières de la ville ou de la campagne. Pour cela, à certains jours désignés, les femmes qui ont du lait viennent demander des enfants , présentant l'attestation de leur curé que leur propre enfant est mort ou sevré, afin qu’elles ne puissent pas frauduleusement réclamer leur fils pour le nourrir, tout en étant payées pari’ hospice.Lcs enfants confiés aux nourrices hors de l’établissement sont surveillés par des inspecteurs spéciaux chaînés de ce soin par l’ hospice lui-même, soit h Borne, soit dans quelques-uns des villages voisins. Pour les quatorze premiers mois on donne un écu , et du quinzième mois, à douze ans pour les garçons , et à dix pour les filles , 60 baioques. On donne encore dans les deux premières années 20 baioques pour les souliers, et le reste du temps un écu par année, à titre de vêtements. Iæs femmes qui accouchent à Saint-Roch, et dont les enfants sont aussitôt portés au Saint-Esprit, sont admises sans difficulté à les allaiter. Les nourrices qui se présentent sont examinées sous le rapport de leur complexion et de la quantité de leur lait : il serait peutêtre bon que. la rétribution mensuelle fût moindre au commencement et s’accrût graduellement, afin d’intéresser les femmes à la conservation de leur nourrisson ; car il faut peu compter sur le dévoûment de qui n’est pas mère. Les soins des nourrices ne cessent point avec l’allaitement; mais elles conservent l’enfant jusqu’à sept, huit ou dix ans , puis le rendent à l’hospice. Quand c’est

uu garçon, les femmes qui s’y sont attachées et peuvent espérer de lui quelques services, le gardent près d’elles comme un fils. 11 est remarquable que dans ces pauvres familles, l’orpheUn adopté est chéri à l’égal et sons les yeux mêmes des enfants naturels et légitimes. Ce fait, que j’ai souvent observé non sans étonnement, a sans doute sa cause dans le sentiment de pitié que les cœurs sensibles éprouvent pour les malheureux.

Les enfants trouvés du sexe masculin étaient autrefois élevés dans l’établissement; ensuite ou les envoya à Monte- Bomano,grand domaine appartenant au Saint<Esprit,pour en former une colonie agricole. Àujonrd' hui Us causent peu d’embarras à l’hospice, et ceux qui y reviennent après leur séjour à la campagne, sont envoyés à Viterbe dans un asUe semblable, où on leur fait apprendre un métier ; puis à vingt ans, on les congédie avec une bourse de dix écus; d’autres sont admis dans la pieuse maison d’industrie; d’autres encore dans divers établissements. Les filles, rendues pour la plupart à l'hospice par leurs nourrices, y forment un grand conservatoire de six cents personnes environ. Innocent 111, désirant leur donner une occupation utile, créa l’ordre de Sainte-Tècle, formé des. jeunes filles eUes-mêmes qui, parvenues à la maturité de l’âge, étaient employées à l’hôpital, parce que lesfenunæ sont plus propres que les hommes à de semblables travaux. Cet ordre, dans la suite des temps, se borna à l’éflncation des filles trouvées. Afin que le public vit ces dernières. Pie 11 institua trois processions solennelles chaque année , l’une qui se faisait le second dimanche après l’Épiphanie, l’autre le jour de Saint-Marc, et la troisième h la seconde fête de la Pentecôte. Les enfants ouvraient la

procession, les jeunes filles suivaient deux à deux, par rang d’àge. Celles qui avaient le projet d’entrer en religion étaient vêtues en fiancées, les antres avaient leurs robes ordinaires ; les Suisses du pape formaient une haie de chaque côté ; les chantres et les chanoines du Saint-Esprit fermaient la marche. Toute la ville accourait à ce spectacle, et surtout les jeunes hommes qui avaient quelque désir de choisir parmi elles une épouse. Il est certain que les mariages étaient alors très fréquents, puisqu’ à l’époque où écrivait Saulnier, il s’en fit soixante et quinze dans la seule année 1647. Cette coutume fut abolie au commencement du xYiii” siècle, de même que le fut l’institution des religieuses par ordre d’innocent X; on les accusait des principaux désordres de l’établissement. Aujourd’hui quand ces jeunes filles veulent se marier, on leur donne cent écus (540 fr.) de dot.

Monsignor Virgilio Spada, commandeur du Saint- Esprit, voyant que les bons traitements et l’oisiveté augmentaient la foule de c^ femmes, et désespérant de pouvoir introduire parmi elles le travail et la frugalité, résolut d’ouvrir un nouveau conservatoire destiné aux jeunes filles rendues par les nourrices. Cette pensée eut d’heureux effets; on monta dans le nouveau conseil vatoire des métiers de laine et de lin, et les pensionnaires y coûtuent à jreine 1 5 écus par an, tandis que les autres en exigeaient 32. Afin de les pousser au travail, on leur donnait une partie du gain, et les travaux de la cuisine se faisaient à tour de rôle , pour les habituer aux soins domestiques ; de sorte que le désir de moins travailler et d’être mieux traitées, les portait à se marier ou à entrer comme femmes de ménage dans des maisons particulières,

et l’on en mariait vingt ou trente par an. Monsiguor Yirgilio ealculait qu’en peu de temps la maison serait réduite de moitié, et délivrée ainsi d’une énorme eharge. Le nombre des filles trouvés s’était teUement aeeru dans le siècle dernier, que Benoît XIV voidut augmenter leur conservatoire. Il y ajouta un nouveau bâtiment contenant quatre dortoirs , lui donna tout le terrain qu’occupait, près du Tibre, le cimetière transporté par lui sur le Janicule, et le ceignit de murs. Sous les dortoirs on construisit des portiques pour sécber le linge dans les jours pluvieux, et une buanderie; car la lingerie de toutes les parties du Saint-Esprit est confiée aux femmes qui l’ habitent. Quelques-unes d’elles font aussi des langes pour les enfants trouvés, plissent les surplis ou rochets , brodent en or et en soie. Je ne sais si l’on a coutume de leur donner, comme excitant au travail, une part du gain, je sais seulement que la maison devrait en exiger plus de profit; car, des 50,000 écus consacrés aux enfants trouvés et illégitimes , 30,000 sont absorbés par ce conservatoire.

Le nombre des enfants exposés suit les mêmes gradatious que celui des malades; il atteint son maximiun dans les mois de juin, juillet et août, ce qui correspond, pour l’époque de la conception, aux mois d’octobre, novembre et décembre, dans lesquels se trouvent le plus de causes de désordres. Je crois bien approcher de la vérité en attribuant en grande partie cette progression aux divertissements de l’automne pendant lesquels on voit les siphilitiques quitter l’hôpital de Saint-Jacques, et au nombre des étrangers qui tous les hivers apportent à Rome l'immoralité avec leur argent.

Plusieurs de nos enfants trouvés viennent des proviu-

ces de la Sabiae, de la côte maritime, de la campagne de Rome et môme du royaume deNaples. Ces pauvres petits, le plus souvent mal couverts, dans de mauvais paniers, sont apportés sans le moindre soin, ou sous les ardeurs un soleil brûlant, ou dans les neiges et les pluies, pendant un long trajet de 50 ou 60 milles. De ces circonstances et de leur mauvaise complexion nait, pour ces enfants, la grande mortalité qui les afflige et qui sévit si cruellement déjà, contre cet âge, dans tout le genre bumain. Certainement le traitement de l’ hospice est le meilleur possible ; la maison est saine et parfaitement tenue, bien que l'administration française ait eu le projet de la transférer dans un beu plus salubre encore : garder peu les enfants dans l’hospice et les envoyer à là campagne est encore ce que l’on peut faire de mieux. Si dans les provinces, que nous avons citées on ouvrait des asiles aux enfants trouvés, conune on l’a fait à Viterbc, à Pérouse, à Orvieto, on diminuerait les charges pesantes (lu Saint-Esprit et l’on sauverait peut-être plusieurs victimes de ces désastreux voyages.

C’est l’avis commun, quelenombre des enfants trouvés est la mesure de l’ immoralité d’ une nation . Gioja ( Biblioth . italienne, t. 48, p. 249) soutient qu’il est plutôt une preuve de misère, puisqu’il augmente dans les années de disette, bien qu’ alors le total des naissances diminue. Je penseque ces enfants proviennent de trois causes ; misère, incontinence, dureté de cœur de quelques mères dénaturées. Les pauvres qui ne peuvent nourrir leurs fils les jettentdans le tour, et voilà pourquoi h ur nombre augmtmte dans les années malheureuses. Les fruits d’illicites amours sont livrés au secret de l'hospice ])our étouffer

la publique infamie de leurs parents. La troisième raison est aussi réelle que les précédentes, car il est des tigresses qui, pour se débarrasser du soin d’une éducation ou pour vendre leur lait, éloignent d’eUes le propre fruit do leur sein. Donc, les moyens de diminuer le nombre des expositions sont de répandre le plus possible le bienêtre dans les classes inférieures, ce qui augmente les mariages et diminue les unions illégales; d’ouvrir pour l’enfance des asiles auxquels les pauvres parents puissent confier leurs enfants pendant le jour, sans être distraits par leur surveillance des travaux qui leur donnent du pain; de raffermir le caractère moral du peuple, surtout celui des femmes, par une instruction adaptée à leur état ; enfin de réveiller dans les âmes les maximes religieuses, frein le plus puissant du libertinage. L’infamie dont l’opinion publique flétrit les bâtards, la continence morale, la voix de la nature non suffoquée par le vice, mais fortifiée par l’éducation, seraient autant de causes qui conspireraient amicalement à guérir cette plaie sociale.

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