CHAPITRE V
durée de e€Ue faveur. Ils se ferment les yeux, se bouchent les oreilles, sur des actes qui ont révolté tous les honnêtes gens, sur des violations manifestes du Décalogue, sous prétexte que ce sont des ques^ lions indifférentes à la religion ou des représailles excusables. Ils se font un prétexte du silence imposé à toute opposition, pour applaudir au bien en se taisant sur le uial, oublianrque là où le blâme est interdit, Téloge perd sa valeur et sa dignité. Ils sacrifient ain» avec une rare imprudence tous nos antécédents, Thonneur et le fruit de nos viogl ans de luttes, cette tradition de la liberté catholique qu fait notre gloire et notre force depuis un quart de siècle.
Telle est du moins ma crainte, et je n'hésite pas à l'exprimer.
Lesilence,jele sais, est devenu tout ^ coup Tidole delà France, si longtemps coupable de Tidolâtrie de la parole. Rien de mieux. Je reconnais volontiers la salutaire influence de ce régime, au moins pour un temps, sur un pays qui n'a jamais su se contenir, et qui a abusé de la parole comme de tout, et plus que de tout. Rendre à la réflexion, à la pensée, à la conscience, un peu de ce loisir, de ce calme que leur disputaient naguère le jargon quotidien de la presse, la fausse éloquence et la fausse vertu des partis, c'est sans doute une hygiène salutaire et même nécessaire. Ce n'est pas moi qui voudrais le premier en méconnaître les lois! Je garderais volontiers le silence pendant le reste de ma vie, si tout le monde le gardait. Je laisserais même l'usage exclusif de la parole aux faiseurs de dithyrambes en prose et en vers, si, parmi ces voix qui s'élèvent
pour insulter notre passé, je n*en dislingnais pas quelques-unes, en Angleterre, en Belgique, en France surtout, qui ont coutume d*èlre écoutées avec une Juste faveur par Topinion catliolique, et qni surtout engagent cette opinion devant le public. Là est, selon moi, le danger ; car là peut commencer le discrédit, la défaite morale de notre cause.
Je ne veux pas m*arrogcr une plus liante autorité que celle des écrivains que je signale : loin de là. Si mon droit est le même, ma force est bien moindre, et je reconnais tout haut cette infériorité. On a dit que le journalisme était anéanti par le dernier coup d'Etat : c'est une grave erreur. Sa force est centuplée, à une condition toutefois, c'est qu'il la dirige dans un sens qui ne soit pas tout à fait désagréable au pouvoir. Alors il peut parler toujours et parler tout seul, sans contradicteur possible. La tribune seule pouvait lui tenir tête. Elle a été renversée; et l'on a scrupuleusemant calfeutré toutes les issues par où pourrait s'échapper le moindre écho d'une voix qui s'oublierait jusqu'à parler dans l'enceinte €ù se discutent les lois. La presse reste donc maîtresse du terrain, libre de tout détruire ou de tout élever, pour peu qu'elle ne froisse pas les tendances du pouvoir. Que sera-ce lorsqu'elle les flatte et les seconde ?
Reste le droit de faire un livre. Par le temps qui court, on sait que cela vaut.
Je n'ai donc p&s l'espoir de lutter contre le torrent avec quelque succès, comme il y a quatre ans. Mais je ne veux pas qu'on dise dans l'avenir, quand chaque acte, chaque parole sera relevée par des juges impitoyables, que cette grande palinodie a eu lieu
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sans soulever aucune protestalion. On saura qu*il y à eu au moins un vieux soldat du catholicisme et de la liberté, qui avant 1830 avait distingué la cause catholique de la cause royaliste ; qui sous le régime de juillet a plaidé la cause de Tindépendance de rÉgUse à rencontre du pouvoir civil; qui en 1848 a combattu de toutes ses forces la prétendue identité du christianisme et de la démocratie, et qui en 1852 a protesté contre le sacrifice de la liberté à la force sous prétexte de religion.
On me dit que je serai seul, ou à peu près, inespéré mieux de mon pays. D'ailleurs j'ai été seul longtemps déjà sous d'autres régimes. Dussé-je Télre toujours, je m'y résignerais bien plus volontiers, qu'à être le complice silencieux de l'abaissement de mon parti et de mon drapeau.
Qu'on veuille bien comprendre que s'il ne s'agissait que d'une suspension temporaire des habitudes et des garanties dont on a joui et dont on a abusé, je n'y contredirais pas. A titre d'épreuve utile, à titre de châtiment mérité, je conçois et j'accepte la dictature, le despotisme même. Dût cette dictature durer non-seulement dix ans, comme le veut la constitutit^n, mais vingt ans, mais trente ans même; si ce n'est que comme régime provisoire, comme remède temporaire, je m'incline devant l'arrêt que la France a sanctionné. Je reconnais volontiers que la démocratie française, cette grande débauchée, qui n'a rien respecté, rien ménagt^, rien épargné, ne mérite guère d'être ménagée, et qu'on est en droit de la traiter comme les débauchées, en la mettant à l'hôpital. Elle y mourra peut-être : peut-être aussi y guérira-t-elle, à force d'abstinence et de silence.
hè DES INTÉ&IÎTS CATHOLIQUES.
Mais je me permets de croire qu'il ne nous convient pas de prendre l'hôpital pour la terre promise, ni la diète du malade pour la nourriture de la santé et de la nature.
Or, c'est précisément ce qu'on entreprend de faire. C'est la théorie de la dictature à perpéfuité que Ton professe au nom et dans Tinlérét de la religion, qui en a toujours été la victime. C'est l'apothéose du silence que l'on nous enseigne, au nom de TÉvangile qui proscrit les paroles inutiles* On va même jusqu'à nier la notion même du droit humain : on nous dit que le mot de droit ne doit jamais se Irouver sur les lèvres de l'homme : et ces doctrines, reproduites, vantées partout, n'ont pas trouvé de contradicteur dans cette presse catholique qui, hier encore et pendant dix ans, recevait l'impulsion du Comité delà Liherté religieuse, lequel avait pour tout programme ces deux mots : Dieu et mon droit.
Si ces doctrines-là étaient vraies, je n'aurais qu'un mot à dire, c'est que depuis vingt ans nous tous, écrivains, orateurs, journalistes, pétitionnaires, électeurs catholiques, nous nous serions trompés et nous aurions trompé le monde entier sur notre compte : car nous n'avons fait autre chofe pendant ces vingt années que d'invoquer le droit et la liberté au profit de l'Église. Et cela étant, après une si grossière déception, volontaire ou involontaire, il ne nous resterait qu'à nous taire et à nous confondre dans rhumiliation et le repentir pendant le reste de nos jours.
Heureusement rien ne démontre encore que ce soit la vérité, et ceux d'entre nou<i qui n'éprouvent pas encore le besoin de renier leur passé peuvent
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jusqu'à nouvel ordre se tenir debout sans scrupule. Un soir de Tbiver dernier, chez un catholique éminent, j'entendais affirmer que le drpit ne devait jamais être invoqué par les peuples ni par les individus, parce que ce mot ne se trouvait pas une seule fois dans les saintes Écritures. Et aussitôt les auditeurs d'applaudir. Or ces auditeurs étaient presque tous journalistes : ils devaient leur renommée à Texercice incontesté du plus contestable des droits. Triste et abattu, me demandant si un pareil argument n'était pas plus digne des puritains d'Ecosse que de la polémique chrétienne, je rentre chez moi, j'ouvre la Concordance, et j'y trouve non-seule^ ment uqe fois, mais trente fuis, ce mol de droit, JUS, dont on affirmait si imprudemment l'absence. Oui, le nom et l'idée du droit figurent dans la Bible, sous toutes les acceptions possibles; droit en soi, droit de propriété, droit héréditaire pour les personnes, droit de succession pour les choses, droit perpétuel, droit agraire, droit sacerdotal, droit de sacrifice, droit de sépulture, droit de conquête, droit de la guerre, droit des ancêtres, droit du roi, et ce qui doit étonner nos adversaires, le droit des citox^fis^ voir même les droits de l'humanité, L'hislorien des Machabées, en énumérant les crimes d'un des tyrans contre lesquels les Juifs se soulevaient, lui reproche d'avoir méconnu les droits des citoyens en instituant des lois perverses, et consacré des institutions dépravées : Civium jura destituens, prava instituta sanciebat (i). El Assuérus, dans le manifeste qu'il adresse aux cent vingt-sept provin*
(0 n Mach.tiYfU.
ces de son empire sur les crimes d*Aman , commence par signaler Taveuglement des mauvais ministres qui croient pouvoir échapper au regard de Dieu, après avoir violé les droits de l'humanité (t). Les catlioliques militants de ces derniers temps n'ontdonc pas failli en relevant la divise de Richard Cœur de lion, le roi croisé : Dieu et mon droit; et je pense que nos frères de Hollande, qui ont encore gardé ce cri de ralliement en tête de leur plus vaillant organe (2), ne songeront pas à le remplacer.
(1) NeccoDtenti sont.... humanitatit in se jura violare, sed Del qaoqae concla cernentis arbitrantor se posse fu* gère sententiam. [Etther, xvi, 4. )
(f) Le rvdd'Amslerdain.