CHAPITRE XVI
Le plus dur des résultats de la guerre, la conquête, ne se légitime et ne s'établit irrévocablement que par l'assimilation des peuples. L'histoire raconte, à chaque page, les ambitions victorieuses, les résistances malheureuses, les provinces, les nations changeant de maître ; elle explique les causes des succès et des revers, des démembrements et des accroissements des États. Tant que les vaincus ne se sont pas assez confondus avec les vainqueurs pour oublier leur défaite et accepter leur nouvelle condition, la
conquête demeure un acte de violence que les traités peuvent reconnaître, que des forces supérieures et la longue durée peuvent maintenir, mais qui ne cesse pas d'être contesté, oppressif et précaire.
Tel était le caractère des conquêtes de l'Autriche en Italie. Malgré leur domination tant de fois rétablie, malgré la modération personnelle et l'habileté de quelques-uns de leurs princes, les Autrichiens n'avaient point réussi à faire, de leurs sujets italiens, des compatriotes ; ils étaient toujours, dans leurs possessions italiennes, des vainqueurs et des étrangers.
Expulser l'étranger, s'affranchir de la domination étrangère, ce ne pouvait être, ce n'était, pour les Italiens, qu'une question d'opportunité et de force ; l'indépendance était, chez eux, une passion nationale et naturelle. Quand, sur ma demande, le roi Louis-Philippe envoya M. Rossi à Rome, je connaissais la vie passée et les sentiments du nouvel ambassadeur: « Vous le savez comme moi, lui dis-je; par
elle-même et à elle seule, l'Italie ne saurait lutter contre l'Autriche; de nouvelles révolutions, de grandes guerres européennes peuvent seules lui en donner l'occasion et les moyens. Nous sommes convaincus que l'intérêt de la France, l'intérêt de ses libertés comme de son gouvernement, de sa grandeur durable comme de son bonheur actuel, lui commande et nous commande d'éviter les révolutions et les guerres nouvelles. Tout ce qui se pourra faire, sans compromettre l'ordre européen et la paix, pour le bien de l'Italie, pour le redressement de ses griefs, pour l'indépendance et la réforme intérieure de ses gouvernements, nous nous y emploierons de tout notre pouvoir. Mais l'intérêt français est notre premier devoir et la règle de notre politique ; vous êtes devenu Français ; vous êtes décidé, j'en suis sûr, à servir, avant tout, la France et sa politique, en Italie comme ailleurs. » Il y était décidé, en effet, et en homme d'honneur autant qu'en esprit supérieur, il comprenait à merveille la situation de son ancienne
et (le sa nouvelle patrie. Tant que sa mission a duré, il a fait leurs affaires à Tune et à Tautre, dans la mesure où elles pouvaient s'accorder ; et quand de nouvelles révolutions sont venues ébranler toute r Europe, quand M. Rossi, quitte envers la France, a repris l'espoir de l'indépendance de l'Italie, en même temps qu'il s'est dévoué k la cause de l'esprit national, il est entré en lutte contre l'esprit révolutionnaire. Dans cette lutte, il a laissé sa vie et trouvé sa gloire.
En de telles circonsta.nces et devant de telles chances, quand l'élan des Italiens vers l'indépendance a éclaté, la conscience européenne s'est émue. Mais sous le vent de l'esprit de révolution et d'ambition, les Italiens ont compliqué sans nécessité et gravement compromis leur situation et leur entreprise. C'était déjà, pour eux, un grand nml et un grand péril que d'avoir besoin d'un secours étranger, et d'un trcs-puissant secours étranger, j)our conquérir leur indépendance. Ils ont eu la bonne fortune de
trouver, à la tête de la France, un prince engagé, dès sa jeunesse, dans leur cause, pressé de s'acquitter envers eux, et qui s'est contenté d'un prix bien modeste en retour d'un service immense. On avait beaucoup dit au delà des Alpes : Vlialiafarà da se. C'est la France qui a fait pour l'Italie ce que l'Italie à elle seule était évidemment hors d'état de faire. Si on eût dit d'avance à l'Italie que, pour recouvrer son indépendance, pour être délivrée des étrangers, it ne lui en coûterait que la Savoie et Nice, et que les nouveaux étrangers, vainqueurs pour elle, rentreraient paisiblement chez eux, la laissant en possession d'elle-même, un tel résultat eût-il paru probable, et les Italiens ne s'en seraient-ils pas félicités comme d'un bonheur bien inattendu?
Ils ne s'en sont point contentés. Il ne leur a pas suffi d'être délivrés de la domination étrangère ; ils ont, au même instant, soulevé d'autres questions et tenté d'autres œuvres ; ils ont entrepris de renverser, dans toute l'Italie, les gouvernements établis.
et de la conquérir tout entière au profit d'un maître nouveau et unique. Ils ont fait bien autre chose que réclamer le droit d'un peuple contre le joug étranger: ils ont mis, au sein môme de l'Italie, les droits des peuples aux prises avec les droits des princes, les désirs d'innovation aux prises avec les sentiments de fidélité, le patriotisme général aux prises avec le patriotisme local. Aux diflîcultés et aux périls de la guerre étrangère ils ont ajouté les diflîcultés et les périls de la guerre civile ; la conquête de l'indépendance a servi d'instrument aux conquêtes de l'ambition ; l'état de révolution a pris la place du droit des gens.
De cette conduite violente et hasardeuse les Italiens ont, je le sais, une explication qu'ils tiennent pour péremptoire : le renversement des anciens gouvernements de l'Italie était, disent-ils, indispensable à la conquête de son indépendance ; l'Autriche avait à Florence, à Modène, à Parme, à Naples, à Rome même, des alliés inféodés à son empire ; il
fallait détruire ces instruments de la domination étrangère pour détruire la domination étrangère elle-même ; nous avons tenté une œuvre de révolution intérieure, parce que le succès de Tœuvre d'indépendance nationale était à ce prix.
Je rencontre ici l'erreur fondamentale, la passion fatale qui dénaturent et compromettent, et qui ont souvent perdu les plus belles et plus légitimes entreprises. La politique régulière, celle qui tient compte des faits et des droits divers, et qui respecte toutes les libertés, a ses difficultés propres et ses chances douteuses ; il y faut de longs et continus eflTorts de prudence, d'équité, de persévérance, pour obtenir des succès souvent incomplets et toujours contestés. Les esprits exclusifs et fougueux ne se résignent pas à cette tâche ; pour y échapper, ils se précipitent dans les moyens extrêmes ; ils ont recours à la violence pour se dispenser d'habileté et de patience. On est en face d'anciens adversaires ou d'alliés incertains ; on ne veut pas prendre la peine de lutter
chaque jour pour les retenir ou pour les vaincre ; on aime mieux leur déclarer une guerre à mort que d'avoir à mener, avec eux, une vie laborieuse ; on les tue pour n'avoir pas à opposer sa force à leur force, sa liberté à leur liberté. On se crée ainsi des difficultés et des périls bien plus grands que ceux auxquels on veut se soustraire ; on complique des situations qui pourraient rester naturelles ; on compromet l'avenir pour se décharger des embarras du présent ; on met la guerre révolutionnaire à la place de la lutte politique. On obéit à ses haines et à ses peurs, passions aveugles auxquelles les hommes sacrifient bien souvent la justice, la liberté, et même le succès.
Il est vrai ; l'Autriche avait, dans la plupart des princes italiens , des alliés publics ou secrets , qui acceptaient sa prépondérance et servaient sa politique. Mais pourquoi? Parce qu'ils croyaient leur sûreté, leur existence même menacées par les révolutions, parce qu'ils regardaient l'Autriche comme la plus forte en Italie et comptaient.toujours
sur sa victoire. Plus d'une fois plusieurs d'entre eux, en particulier les rois de Naples et les grandsducs de Toscane, ont trouvé la domination autrichienne bien pesante, et ont tenté de la secouer; la maison de Bourbon n'était pas, avec la maison d'Autriche, dans une naturelle intimité, et elle a prouvé naguère, à Parme et à Gaëte, qu'aucun revers ne pouvait lui faire perdre le sentiment de sa dignité et de sa grandeur ; les princes autrichiens établis à Florence avaient contracté, pour leur patrie italienne, un sincère et libéral attachement. Mais quand, du dehors ou du dedans, un grand péril les atteignait, c'était vers l'Autriche que se tournaient leurs regards ; c'était de l'Autriche qu'ils attendaient et recevaient un efficace appui. Que cette situation générale fût changée, que l'Autriche perdît en Italie ses possessions et son empire, que la prépondérance y passât à une puissance italienne assez forte et assez bien soutenue en Europe pour défendre l'indépendance italienne contre l'ambition autri-
chienne ; croit-on que les souverains italiens ne se seraient pas acconnnnodés à ce nouvel état de Tltalic, et qu'ils auraient poussé le goût du pouvoir absolu, mêlé d'une triste dépendance, jusqu'à conspirer et se compromettre pour r Autriche vaincue? Les princes ne sont pas si fidèles ni si immuables; à Naples, à Florence, à Rome, ils auraient accepté et soutenu Tindépcndance de Titalie s'ils l'avaient crue assez forte pour se défendre, et s'ils y avaient trouvé leur propre sûreté. Ils auraient eu, sous leurs yeux et à leurs portes, un grand exemple d'un tel changement d'attitude et de politique : quelle puissance italienne a été plus autrichienne que le Piémont ? Où la cour de Vienne a-t-elle longtemps trouvé plus de déférence et de zèle qu'à Turin? D'autres temps sont venus et ont ouvert aux intérêts de la cour de Turin d'autres perspectives ; elle n*a pas hésité à changer radicalement ses alliances et ses allures. Sans avoir les mêmes tentations, les cours de Rome^ de Naples et de Florence n'auraient
pas été plus obstinées; elles auraient pris, dans ritalie affranchie de rAutriche, leur rang, leur influence, leur politique nouvelle, et elles auraient trouvé dans l'indépendance un peu plus de travail, mais aussi plus de dignité et de force que dans la subordination.
Sans doute, si l'affranchissement de l'Italie n'eût été recherché et acquis qu'à de telles conditions, sans bouleversements intérieurs et sans dépouillement des princes italiens, l'entreprise n'eût pas été exempte de difficultés et de périls ; mais on ne les eût pas trouvés insurmontables ; et je n'hésite pas à dire qu'en tout cas le droit des gens respecté et la paix maintenue en Italie auraient valu à l'indépendance italienne de meilleures chances qu'elle n'en trouvera dans la tentative de la domination exclusive du Piémont fondée sur tant de ruines.