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CHAPITRE XVII

La conquête piémontaise n'assure pas mieux en Italie la liberté que l'indépendance.

Le meilleur souvenir qui restera du comte de Cavour, c'est qu'il a voulu sincèrement la liberté, et qu'en fait il l'a respectée, même chez ses adversaires, plus que cela ne se pratique d'ordinaire dans les temps de révolution. Il ne craignait pas d'être contredit, et croyait fermement que la liberté lui apportait plus de force que de péril.

Il faut reconnaître aussi qu'une particulière et précieuse liberté, la liberté religieuse, a fait et fait

maintenant, en Italie, de notables progrès ; elle y était naguère inconnue, et rudement repoussée dès qu'elle essayait d'y paraître ; il n'était pas permis à des Italiens d'être protestants, el les protestants étrangers ne jouissaient eux-mêmes que sur certains points du territoire , et très-imparfaitement , du droit de pratiquer leur culte. Les consciences sont affranchies au delà des Alpes; nul n'est plus contraint d'afficher une foi qui n'est pas la sienne, et les chrétiens des communions diverses peuvent se réunir et prier selon leur foi. ^

En ceci pourtant l'incohérence des faits est ma-

nifcste et choquante : la liberté religieuse est à la fois, en Italie, en progrès et en échec ; en même •temps que les protestants l'acquièrent, elle est compromise pour les catholiques. Comme je le rappelais tout à l'heure, la constitution et les libertés des diverses Églises font essentiellement partie de la liberté religieuse ; le nouveau gouvernement de l'Italie attaque violemment celles de l'Église catholique,

non-seulement dans ses rapports avec l'État, mais dans son organisation propre et intérieure. Les Églises nouvelles deviennent libres en Italie; la liberté de Tancienne Église italienne est en souffrance et en péril.

Il y a des mots qui réveillent de si grandes idées et de si belles espérances qu'ils sont puissants par eux-mêmes, et presque indépendamment des faits qui leur correspondent. Le mot de liberté a ce prestige : rien qu'à l'entendre retentir, les hommes sont charmés et dominés ; ils se croient en possession de la liberté dès qu'ils en parlent, et ils se figurent aisément qu'ils l'ont donnée parce qu'ils Font promise. Il n'y a point d'illusion plus décevante pour ceux qui s'y livrent, et plus irritante pour ceux qui ne la partagent pas. Pour qu'elle porte ses fruits, il faut que la liberté soit réelle, et elle n'est réelle qu'à des conditions auxquelles les mots et les promesses ne suffisent point.

La première de ces conditions, c'est que la liberté

existe pour tous ; que tous les partis, tous les citoyens en jouissent égalenïent , en fait comme en droit, notamment pour la défense des intérêts établis, car de tous les droits le plus respectable est celui de la défense. Tant que la liberté est une arme pour les uns plus qu'un rempart pour les autres, tant qu'elle n'est pas entourée des garanties générales qui en assurent l'exercice aux faibles aussi bien qu'aux forts, qu'on ne dise pas qu'elle est conquise et fondée; qu'on ne se prévale pas de son nom pour éblouir le pays qui l'attend et célébrer le pouvoir qui s'en vante ; le pouvoir n'a le droit de se dire libéral que lorsqu'il accepte sérieusement la liberté au lieu de s'en faire un moyen de charlatanerie et de mensonge ; les peuples ne sont libres que lorsqu'ils ne sont pas dupes ; et il n'y a point de charlatanerie plus méprisable ni de duperie plus ridicule que l'invocation continuelle du nom de la liberté quand elle n'est ni également répartie , ni efficacement garantie.

11 y a, pour qu'un pays puisse se croire et se dire libre, une autre condition non moins impérieuse ; il faut que la liberté s'allie avec cette sécurité des personnes, des intérêts et do la vie commune qui est le but essentiel et le premier besoin de la société. Quand ce qu'on appelle la liberté trouble et entrave, au lieu de les protéger, les relations et les affaires quotidiennes des hommes, quand la menace et la violence s'y mêlent sans cesse, quand, au lieu de maintenir la paix dans l'État, elle y provoque la discorde, ce n'est pas la liberté, c'est l'anarchie ; situation d'autant plus déplorable qu'à la suite de ses propres maux, elle amène des réactions violentes à leur tour, dans lesquelles la liberté, même légitime et mesurée, périt misérablement.

Je redis là des lieux communs dont notre propre patrie, et notre propre génération dans son court passage, ont fait plus d'une fois la rude expérience; mais qui pourrait nier que ces lieux communs ne soient vrais aujourd'hui, beaucoup trop vrais, en

Italie, spécialement dans le royaume de Naples? Je n'ai nul goût à recueillir des faits hideux et à les concentrer dans de sombres tableaux ; mais, à coup sûr, ce n'est pas la liberté qui règne dans l'Italie méridionale ; et en fait d'arbitraire et de violence, ses maîtres d'aujourd'hui ne gagneraient rien à être comparés à ses rois d'hier.

«Nous le savons bien, disent des gens d'esprit et même d'honnêtes gens; mais il n'y a pas moyen d'échapper à de telles crises; c'est le cours nécessaire des choses; pour arriver à la liberté il faut passer par la révolution. »

Je comprendrais et, sans l'accepter pleinement, j'admettrais dans une certaine mesure cette excuse^ si la révolution avait été, dans le midi de l'Italie^ un mouvement naturel, spontané, national, entraînant, comme il a pu arriver ailleurs. Les griefs ne manquaient pas aux Napolitains, et ils étaient fondés à réclamer, à poursuivre, dans leur gouvernement , de grandes réformes ; mais les faits

ont prouvé qu'ils n'étaient point enclins à prendre eux-mêmes l'initiative d'une révolution , et à la pousser jusqu'à l'expulsion de leurs rois. Il a fallu des étrangers, des étrangers armés, il a fallu les bandes de Garibaldi pour commencer cette œuvre; et même commencée avec succès, l'œuvre a rencontré, non-seulement dans le jeune roi et dans l'armée napolitaine, mais dans une partie considérable de la population, une obstinée résistance; et il a fallu que les bataillons piémontais vinssent au secours des bandes de Garibaldi, et que le roi Victor-Emmanuel assiégeât dans Gaête le roi François Il pour que la révolution parût triompher, et installât dans le royaume de Naples la guerre Civile en attendant la liberté.

J'adresserais volontiers, à tous les esprits libres de prévention et de parti pris, cette question : si la domination autrichienne avait été seule détruite en Italie, si le mouvement d'indépendance et de réforme libérale qu'un tel événement ne pouvait manquer de

susciter dans tous les États italiens s'était développé sans mélange de bouleversements territoriaux et de conquêtes, qui peut douter qu'il n'y eût aujourd'hui, dans le royaume de Naples, plus de liberté, de justice , de prospérité , et de meilleures garanties d'avenir que ne lui en donne le Parlement de Turin? J'ai beaucoup d'estime et de goût pour le régime constitutionnel ; mais je ne le tiens pas pour une panacée toute-puissante. Il ne suffit pasd'établir dans un pays des élections, des chambres et le gouvernement parlementaire pour le délivrer de ses maux, lui donner tous les biens qu'on lui promet, et le soustraire aux funestes conséquences de toutes les fautes qu'on y commet. Les conditions du bon gouvernement des peuples sont plus compliquées; on ne satisfait pas à tous les intérêts, on ne garantit pas tous Jes droits en mettant une constitution à la place d'un vieux pouvoir, et on peut avoir institué à Turin un parlement italien sans avoir fondé en Italie la liberté.

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