‹ Des intérêts catholiques au XIXe siècle (volume 3)Chapitre 123 sur 125 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Je ne remonterai pas au delà de la paix de Villa-

franca. Je ne rechercherai pas si la guerre faite à l'Autriche en Italie, au profit du Piémont, a été pour la France une bonne politique. On discute encore aujourd'hui la question de savoir si Louis XVI eut raison de soutenir, à main armée, les colonies anglaises d'Amérique dans leur légitime soulèvement contre l'Angleterre. Ce sont là des questions si complexes que, môme après les événements accomplis, elles restent obscures et douteuses. Des faits im-

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prévus viennent toujours se jeter au travers des resolutions qu'ont adoptées et des combinaisons qu'ont préparées les plus habiles politiques. Le mérite définitif de ces combinaisons ne dépend pas seulement de leur succès immédiat, mais aussi de la conduite que tiennent leurs auteurs après ce succès, et à mesure que se développent les longues conséquences de la lutte. Si la Révolution française n'eût pas éclaté peu après la guerre d'Amérique, ou si Louis XVI , au lieu d'être un faible et vertueux martyr, eut été un grand roi capable de diriger en

France un grand mouvement national comme il l'avait soutenu en Amérique contre l'Angleterre, la sagesse de la guerre américaine et de cette intervention armée à l'appui d'un peuple contre son gouvernement n'aurait pais été mise en question. On ne mesure jamais d'avance toutes les chances, on ne tient jamais dans sa main tous les fils de ces grandes entreprises mêlées de bien et de mal, de droit et de violence ; et même dans les plus naturel-

les et les mieux concertées, ha fortune a sa grande part, et fait souvent éclater combien la prévoyance et la puissance humaines suffisent peu à leur tâche quand elles ont de tels problèmes à résoudre et de tels fardeaux à porter.

On a dit que la France était la seule nation qui fît la guerre pour une idée. A Dieu ne plaise que je regrette le noble penchant de mon pays à s'éprendre pour une grande pensée, pour un dessein généreux, et à mettre hardiment la force publique au service du sentiment public ! Peuple ou individu, « l'homme ne vit pas seulement de pain ; » les besoins de Tâme ont bien autant de droit à être satisfaits que ceux du corps, et les passions morales contribuent bien autant que les calculs politiques à la grandeur des nations. Mais les plus nobles penchants veulent être bien gouvernés; les idées, aussi bien que les intérêts, sont tenues d'avoir raison, et la guerre n'est pas le moyen naturel de démontrer la légitimité des idées. J'espère que les progrès de la civilisation et de la liberté ne

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glaceront pas le cœur de la France ; mais j'espère aussi qu'elle apprendi'a de plus en plus à juger ses instincts avant de leur obéir, et à enir compte, dans ses résolutions, de tous les droits et de tous, les mtéréts engagés dans les questions à résoudre et dans les entreprises à tenter.

Après les succès de la campagne d'Italie, la paix de Villafranca fut un acte judicieux et hardi , qui avait le grave inconvénient de laisser incomplètement atteint le but déclaré de la guerre, l'expulsion de la domination autrichienne, mais qui, après un pas immense vers ce but, rendait la politique de la France en Italie à sa légitime indépendance et à ses maximes naturelles. Quelles sont ces maximes? Quelle est, envers l'Italie, la politique naturelle et nationale de la France? C'est maintenant la question qui nous importe, et la seule que je veuille aborder.

Dans tout État sagement gouverné, la politique extérieure dépend essentiellement de la politique

intérieure. C'est à la situation et à la disposition du pays au dedans qu'il appartient de régler sa conduite au dehors. La diplomatie, soit pacifique, soit guerrière, doit être faite à l'image de la nation ellemême, pour son service et selon sa pente.

Voici quels sont aujourd'hui, dans leurs traits essentiels et généraux, l'état intérieur et les dispositions propres de la France.

La France est libérale et point révolutionnaire.

Bien des ferments révolutionnaires s'agitent encore dans son sein ; bien des préjugés, bien des routines révolutionnaires subsistent encore parmi nous, là même où l'esprit révolutionnaire ne bouillonne plus. Mais dans sa pensée et sa volonté libres, la France repousse maintenant les révolutions; aucun grand intérêt national , aucun puissant sentiment public ne l'y porte ; elle peut s'y laisser pousser et surprendre ; mais dès qu'elle en subit le péril , elle s'en défend avec ardeur, et satisfaite, à tout prendre, de son état social, elle retourne, à tout prix, vers l'ordre

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et le régime capable de le garantir. On dit ailleurs qu'il faut accepter la révolution pour arriver à la liberté ; la France sacrifie la liberté pour échapper à la révolution.

La France n'aspire pas plus à des conquêtes qu'à des révolutions nouvelles ; pleine des souvenirs de sa gloire, elle se complaît à les ranimer et à se sentir toujours, dans la guerre, forte et brillante; mais elle sait bien qu'elle n'en a plus besoin pour son indépendance et sa grandeur; par moments, les émotions de cette arène l'attirent et la charment ; mais elle n'y voudrait pas séjourner ; au fond, elle est pacifique, et par un juste instinct de ses grands intérêts moraux et matériels, elle s'empresse de retourner h la paix quand elle craint de la perdre pour longtemps, comme à Tordre dès qu'elle le voit sérieusement compromis.

La France est en m.ême temps catholique et profondément attachée à la liberté religieuse ; la foi et le doute , le zèle et l'indifférence y vivent côte à

côte, et c'est tantôt la foi, tantôt l'indifférence, aujourd'hui les chrétiens, demain les incrédules, qui réclament la liberté ; mais la liberté leur est à tous également nécessaire, et ni les uns ni les autres ne sauraient se la ravir ou se la refuser longtemps. Nous avons encore, en matière de liberté religieuse, bien des progrès à faire ; elle est, dans nos lois et dans nos mœurs, bien moins complète et moins assurée que nous ne nous plaisons à le dire ; la liberté réelle et pratique, de culte comme de conscience, est plus générale et mieux garantie dans quelquesuns des pays chrétiens que parmi nous. En religion comme en politique, dans la vie religieuse comme dans la vie civile, la possession de l'égalité nous console de ce qu'il y a pour nous d'incomplet et de précaire dans la liberté ; parce que les croyances religieuses ne sont point prises en considération dans l'exercice des droits publics, parce que les incrédules comme les chrétiens, les protestants et les juifs comme les catholiques, parcourent librement

toutes les carrières et arrivent à tous les emplois de rÉtat, nous oublions trop aisément cjue, tantôt aux uns, tantôt aux autres, la liberté religieuse manque souvent, tantôt entravée par les lois, tantôt mal soutenue ou même compromise par les mœurs. Mais ce sont là les -difficultés et les lenteurs naturelles de la grande transformation décrétée parmi nous dans les rapports de la société civile et de la société religieuse, de l'Église et de l'État ; à travers les obstacles qu'elle rencontre et les efforts qu'elle exige, cette transformation s'accomplit et s'affermit de jour en jour; en cessant d'être exclusive et dominante, l'ancienne foi n'a point péri ; la France reste essentiellement catholique, mais en présence et sous la loi comme avec les bienfaits de la liberté.

Ainsi est faite la France au dedans et pour ellemême ; ainsi elle doit se montrer et se conduire au dehors, dans ses relations avec les autres États, spécialement avec les Italiens, de tous les peuples ses voisins celui dont les destinées sont aujourd'hui le

plus en question et sur qui elle est naturellement appelée à exercer le plus d'influence. La France libérale, mais non révolutionnaire, doit sa faveur aux efforts de l'Italie pour l'indépendance et la liberté, mais non aux révolutions italiennes. Il convient à la France pacifique et dégagée de toute vue conquérante qu'aucune puissance étrangère ne domine en Italie, mais non que l'un des États italiens envahisse et absorbe tous les autres. La France à la fois catholique et libérale doit protéger en Italie la liberté religieuse, mais à cette condition que l'Église catholique aussi sera libre et conservera son indépendance, sa constitution et ses droits. Pourquoi aider autrui à violer en Italie le droit des gens, quand on fait soi-même profession de le respecter partout en Europe? Pourquoi favoriser les conquêtes d' autrui, quand on ne veut pour soi-même point de conquêtes? Pourquoi faire à côté de soi une grande puissance sans devenir soi-même plus grand? Je ne pense pas que, même pour l'Italie, cette politique

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soit bonne ; mais à coup sûr ce n'est pas la politique naturelle et nationale de la France en Italie ; elle est inconséquente, sans aucun profit ; elle répugne égalenient aux principes et aux intérêts français.

Je n'ai nul goût à rechercher et à mettre en lumière ce que je regarde, de la part du gouvernement de mon pays, comme des fautes graves. Je me plais encore moins à voir les motifs de ces fautes dans des intentions ou des sentiments qu'aucun pouvoir qui se respecte ne saurait avouer. J'aime mieux m'en prendre à l'erreur seule, à ces vues fausses ou à ces appréhensions vaines qui tiennent souvent, dans la conduite des gouvernements, plus de place que les mauvais desseins.

La paix de Villafranca avait rendu la politique de la France en Italie *à son indépendance et à ses maximes naturelles ; mais elle n'avait pas résolu toutes les questions ni supprimé toutes les passions italiennes; elle laissait debout et en fermentation ardente les révolutionnaires, les unitaires, les nié-

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contents siciliens, napolitains, romains, et i'anobition piémon taise, habile à exploiter tous ces ferments et à s'en faire des instruments. Comment les contenir? Comment prévenir les nouveaux bouleversements qui se préparaient et s'annonçaient à grand bruit? Gomment faire réellement triompher en Italie cette politique de la paix et du droit des gens qu'on venait de proclamer?

Il n'y avait, dit-on, qu'un moyen d'atteindre à ce but : il eût fallu, pour contenir les Italiens, employer la force, la môme force qui venait de les affranchir; l'intervention armée de la France eût pu seule maintenir dans leurs États le pape, le roi de Naples, le grand-duc de Toscane, et arrêter ou régler les révolutions. Une telle conduite était impraticable: l'intervention armée eût été illégitime ; l'indépendance des peuples, le suffrage universel ne le permettaient pas. Dans cet embarras on a posé en principe la non-intervention absolue, générale ; et à l'abri de ce principe, les révolutions

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italiennes et l'ambition piémontaise ont librement suivi leur cours.

C'est là une politique trop modeste, et ses auteurs n'ont pas une assez grande idée de la puissance qu'on possède quand on a l'honneur de gouverner la France. Personne n'est plus opposé que moi à l'intervention armée dans les affaires intérieures des États ; à chaque peuple il appartient de régler luimême ses destinées, et la non-intervention est un très-juste et très-salutaire principe auquel un pressant intérêt national permet seul de déroger. Mais l'intervention armée n'est pas le seul moyen d'action dont la politique extérieure dispose; à côté de la *force, un grand État a l'influence, et pour qui sait en user, l'influence n'est guère moins efficace que la force. En ce moment même nous en avons sous les yeux un éclatant exemple : l'Angleterre a-t-elle envoyé en Italie des armées? Y a-t-elle gagné des batailles? Matériellement elle n'a rien fait; elle pèse beaucoup pourtant dans les affaires italiennes ; par

sa seule attitude, par son seul langage, elle exerce là, sur ïes partis et sur les événements, une puissante influence. Par les mêmes moyens, l'influence de la France y pourrait, y devrait être plus grande encore, et les preuves de forcé que la France a faites naguère sur ce théâtre sont, à coup sûr, bien suffisantes pour qu'elle y agisse eflicacement sans être obligée d'y envoyer ses soldats.

De nos jours surtout et dans notre régime de publicité européenne, la politique d'influence a de

grandes chances d'être efficace ; ses moyens d'action sont bien plus variés, bien mieux gradués que ceux de la force. Selon qu'elle veut seconder ou arrêter, elle peut procéder, d'abord par les conseils intimes, puis par la manifestation publique de l'adhésion ou du blâme, puis encore en resserrant ou en suspendant les relations diplomatiques, enfin par ces secours ou ces obstacles indirects qui ne sont pas l'emploi de la force, mais qui la laissent entrevoir en perspective et comme suspendue sur la

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cause qu'on veut ou servir ou entraver. Ainsi nous avons agi de 1833 à 18/18, dans nos rapports avec l'Espagne; nous nous sommes abstenus de toute intervention armée dans ses luttes intérieures ; mais nous avons hautement avoué et soutenu, par tous les moyens d'influence que je viens d'indiquer, la monaixhie constitutionnelle fondée après la mort de Ferdinand VII; et cette politique, en respectant pleinement le droit des gens, n'a pas manqué d'efficacité et de succès.

Je conviens qu'elle a des conditions hautes et difficiles : elle n'admet' pas, sur la ligne de conduite qu'on se propose de suivre et sur les limites dans lesquelles on veut se contenir, des idées vagues et des résolutions flottantes, car le vague et T hésitation tuent l'influence; pour qu'elle s'exerce eflicacement, il faut qu'elle agisse en vertu d'idées précises et de résolutions bien arrêtées. Et ces idées, ces résolutions doivent être publiquement manifestées, et prêtes h soutenir, h travers toutes les circonstances,

la discussion publique et ses épreuves, car lapublicité est, pour la politique d'influence, une arme nécessaire ; c'est par la publicité qu'elle agit sur les esprits, et qu'elle se fait comprendre et accepter, soit dans le pays même sur lequel elle s'exerce, soit par le public européen, spectateur et juge des événements. Et à ces conditions de succès, la politique d'influence en doit ajouter une autre, la persévérance et la patience dans la persévérance ; c'est en se servant bien du droit et du temps qu'on se dispense de recourir h la force; mais un tel résultat vaut bien la peine d'être acquis à ce prix; et c'est surtout aux peuples et aux gouvernements libres que convient cette politique, car si elle leur impose une tâche difficile, elle leur épargne des embarras et des périls bien autrement graves que ces difficultés.

Qu'on ne dise donc pas que l'intervention armée eût pu seule modifier en Italie le' cours des événements, et qu'il eût fallu faire la guerre à l'indépendance des peuples pour assurer le respect du droit

des gens. Cest méconnaître et le caractère do ces événements, et les ressources de la politique, et Tautorité de la France. Ce qui s'est passé en Italie depuis la paix de Villafranca n*a pas été tellement spontané et incontesté que la force matérielle française fût l'unique moyen de le prévenir; et si l'influence française se fût montrée décidée, claire et conséquente, de telle sorte que personne ne pût s'y méprendre, elle eût pleinement sufli, je n'hésite pas à le dire, pour faire prévaloir au delà des Alpes, sans intervention armée, la politique naturelle de la France et le droit des gens.

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