‹ Des intérêts catholiques au XIXe siècle (volume 3)Chapitre 124 sur 125 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Je serais surpris si, parmi les spectateurs clairvoyants de l'état actuel de l'Europe, j'en rencontrais un qui ne ressentît pas une anxiété profonde.

Ce n'est pas que les peuples soient aujourd'hui plus malheureux ou plus mauvais qu'ils ne l'étaient jadis ; jamais au contraire leur condition n'a été meilleure ; jamais les mœurs n'ont été plus équitables et plus douces ; il n'y a jamais eu, dans les gouvernements, plus de bon vouloir réel ou de soins prudents pour les populations, dans les populations plus

de bien-être. Nos générations ont leur part, toujours grande, des misères inhérentes à l'humanité; mais ce que nous appelons le progrès de la civilisation n'est point un mensonge; partout, à tous les degrés de Tordre social, dans toutes les relations et les affaires de leur vie, les hommes en ressentent les salutaires effets.

Pourtant les sociétés européennes sont profondément troublées; les institutions et les croyances, les lois et les influences, l'état et les relations des personnes, toutes choses y sont en question ; presque partout, l'ancien édifice s'écroule ou s'ébranle, et l'on ne voit pas sur quels fondements solides s'élèvera l'édifice nouveau; partout la confusion, l'incohérence, l'incertitude régnent dans les esprits, et passent ou menacent de passer dans les faits ; les gouvernements et les peuples sont à la fois agités et fatigués; le présent n'inspire point de sécurité; l'avenir n'offre point de clarté ; malgré l'incontestable progrès de nos lumières et de notre état social,

L'AVENIR EUROPEEN 19f>

nous vivons dans les ténèbres et sur des ruines. Notre temps a été et est encore un temps d'espérances immenses et d'immenses mécomptes. Depuis 1789, voilà déjà trois générations qui passent, se promettant à elles-mêmes et promettant aux sociétés humaines en général une somme de liberté, de prospérité, de facilité et de bonheur dans la vie, infiniment supérieure à ce qu'en ont jamais possédé les liommes. Et ce ne sont pas seulement les esprits spéculatifs, les philosophes, les philanthropes qui ont espéré ce bel avenir; ces espérances se sont partout répandues ; elles ont pénétré dans toutes les c]asses> dans les plus dénuées et les plus obscures comme dans les plus hautes; partout, chez les pauvres comme chez les riches, chez les ignorants comme chez les doctes, chez les pervers comme chez les bons, les esprits se sont enflammés, les cœurs ont battu, les imaginations se sont ouvertes aux plus brillantes perspectives. Ce n'est pas un^ Christophe Colomb, ce sont des millions d'hommes

qui aspirent à conquérir un nouveau monde. Quoique déjà grand sur bien des points, le succès est loin de répondre au désir et à l'attente. On a trouvé les obstacles plus rudes, la route plus longue, plus laborieuse, plus périlleuse, le nouveau monde moins beau et moms ouvert à tous qu'on ne s'en était flatté. Le doute a succédé à la confiance, le découragement à l'ardeur. Les zélateurs de la liberté surtout se sont lassés d'avoir une telle lutte à soutenir et tant d'efforts à faire pour des résultats si incomplets et si contestés. On a pris en méfiance les théories politiques et les vastes espérances. On a essayé de s'arrêter et de s'établir au point où l'on était parvenu ; on a demandé aux anciennes maximes, et à ceux des intérêts nouveaux qui se montraient satisfaits, de refaire de concert la société appelée à remplacer celle qu'avait détruite l'esprit d'innovation. La réaction et la révolution se sont alliées et mutuellement servies. Le régime d'un pouvoir absolu nouveau a remplacé la recherche de la liberté.

Mais ici encore le succès, brillant d'abord, a été court et suivi d'éclatants mécomptes : quoique exercé avec génie et gloire, le nouveau pouvoir absolu n'a pu durer, ni fonder un régime qui satisfît la société ; il s' est perdu par l'enivrement et l'abus de sa force, conséquence fatale de sa nature. A leur toui*, ses zélateurs ont été déçus dans leur confiance ; l'esprit de liberté a reparu sur les ruines du pouvoir déchu; et la France, après cette double épreuve, s'est retrouvée en face du terrible problème de notre temps : quel est le nouvel édifice politique qui convient à la société nouvelle, et comment le construire pour qu'il dure?

Et ce n'est pas seulement en France, c'est en Europe, c'est dans le monde entier que ces deux grands

mécomptes, le mécompte libéral et le mécompte absolutiste, ont éclaté. En Autriche, l'habile prince de

Metternich a vu périr entre ses mains le pouvoir absolu héréditaire. En Russie, l'empereur Nicolas à peine mort, son fils Alexandre II s'est mis, dans ses

anciens États du nnoins, en concession à l'esprit d'innovation et de progrès. L'Espagne, ce théâtre des cruels travaux de Philippe II au service du despotisme, est entrée, en défendant son indépendance, dans les voies de la liberté, et y marche, depuis trente ans bientôt, à pas persévérants quoique iîicertains. L'Italie vient de s'y précipiter. Et pendant que, là où il avait le plus fortement régné, le régime du pouvoir absolu subissait tous ces échecs, le régime libéral a vu recommencer les siens là où il semblait le plus sûrement établi; en France, la monarchie constitutionnelle est soudainement tombée ; et voilà qu'aux États-Unis d'Amérique, la république, ce point do mire des admirations et des ambitions radicales, se désorganise violemment et entre aussi

dans les ténèbres de l'avenir.

Après tant d'expériences alternatives et de mécomptes mutuels, le moment devrait être propice pour déterminer et fonder enfin le réj;ime politique auquel aspirent toutes les sociétés modernes. Libé-

raux et absolutistes , révolutionnaires et conservateurs, gouvernements et peuples, tous ont éprouvé la vanité de leurs prétentions extrêmes et se sont heurtés aux limites de leur puissance. Et Ton ne saurait dire que ces grands enseignements soient demeurés sans effet; Tesprit d'équité et le sentiment de ce qui, en fait d'organisation politique, est aujourd'hui impossible ou nécessaire, ont fait, dans toute l'Europe, de notables progrès ; les classes jadis exclusivement dominantes ne contestent plus les droits généraux de l'humanité, et se montrent partout disposées ou résignées à accepter le régime du concours ouvert à tous les mérites. Les classes moyennes ont appris à se méfier des utopies sociales, et à reconnaître quelles conditions d'ordre public sont indispensables au bon ordre intérieur des familles et h la prospérité du travail. Les gouvernements, avec plus ou moins d'intelligence et de bonne grâce, sont entrés ou entrent dans la voie des réformes et d'une politique réglée par les seuls intérêts

généraux des peuples et les tendances de la civilisation européenne. Dans l'ordre spirituel, Tantagonismc entre les anciennes croyances et les idées nouvelles s'affaiblit ; l'incrédulité n'est plus la passion des esprits et la mode des mœurs; la philosophie qui n'est pas matérialiste veut être religieuse ; il y a, vers la foi et la vie chrétiennes, beaucoup de retours sérieux et sincères ; là même où la foi n'est pas, le sentiment de l'intérêt public et des droits de la conscience individuelle maintient le respect. Dans les hautes et moyennes régions sociales, en môme temps que la liberté s'exerce et se développe, les principes essentiels de l'ordre moral et politique reprennent leur rang et quelque chose de leur empire.

Mais pendant que, sur ces points de l'horizon, l'orage commence à se dissiper, il se porte et grossit ailleurs. Les idées fausses, les mauvaises passions, les espérances démesurées qui ont fait nos fautes et nos mécomptes, descendent, se répandent, s'enve-

niment dans les masses populaires, et y suscitent des ambitions aveugles et ardentes que ne contiennent plus ni la foi religieuse, ni la discipline des anciennes mœurs de plus en plus attaquées, ébranlées, déracinées. On ne sait pas avec quelle intensité, avec quelle rapidité les semences anarchiques se propagent et se développent dans ces foules innombrables, anonymes, qui portent, à travers tant de travaux et de tentations, le fardeau de la vie. C'est là surtout que fermente aujourd'hui le mal du temps ; et il ne rencontre pas, dans les régions sociales où Texpérience des révolutions a jeté sa lumière, les dispositions, dirai-je les vertus qui peuvent seules le réprimer et le guérir. Il n'est pas donné au doute de dominer le fanatisme, ni à la mollesse satisfaite de lutter efficacement contre la passion effervescente. Or c'est au doute, à la mollesse, à un égoïsme intelligent et modéré, mais fatigué et frivole, que s'abandonnent de nos jours les classes naturellement appelées à diriger la société. Il faut, pour suffire à cette

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tâche, être plus BÛr de soi-même, de sa pensée et de son droit; autant une politique âpre, immobile et entêtée est incapable aujourd'hui de gouverner les peuples, autant Tautorité a besoin de cet accord entre les maximes et les actes, de cette vigueur dans les résolutions comme dans le langage, et de cette indépendance dans la sympathie qui commandent à la fois la confiance et le respect.

C'est là ce qui, de nos jours, manque trop souvent aux influegces sociales et aux pouvoirs politiques placés à la tête des États, et c'est là surtout que réside le péril de l'avenir européen. La force du mal est, en ce monde, moins redoutable que la faiblesse du bien, et si les idées justes se déployaient hardiment, les principes faux n*auraient pas si beau jeu. Et ce n'est pas seulement dans le gouvernement intérieur des États que régnent cette hésitation, cette inconséquence, cette faiblesse des gardiens naturels de l'ordre : le mal a pénétré dans la politique extérieure; il énerve et corrompt la conduite ot le lan-

gage des grands gouvernements européens on présence des grands troubles qui éclatent en Europe ; les uns, la Russie et la Prusse par exemple, restent surpi^is et comme stupéfaits, ne sachant ou n'osant pas discerner, dans de tels événements, ce qui est juste ou injuste, naturel ou factice, sensé ou impraticable, et ils renoncent à juger et à agir, comme s'ils ' n'avaient qu'à attendre et à subir les arrêts de la fatalité. Les autres, l'Angleterre surtout, soit par entraînement de parti, soit dans des vues frivolement intéressées, donnent aux révolutions étrangères une adhésion indistincte, et acceptent pêle-mêle leurs violences comme leurs réformes, leurs usurpations et leurs attentats contre le droit des gens comme leurs réclamations et leurs entreprises les plus légitimes. Appelés à se prononcer et à in fluor dans ces obscurs conflits du bien et du mal, du vrai ot du faux, des progrès et des chimères, les chefs des États européens abdiquent presque tous leur rôlo naturel ot grand ; les uns se décla-

rent impuissants, les autres se font complices.

Rien n'est si commun, je le sais, que de se faire illusion sur les conséquences d'une telle situation quand elles ne sont pas matérielles et imminentes; gouvernants et gouvernés, les hommes vivent au jour le jour, et ferment volontiers leurs yeux sur l'avenir quand il révélerait leurs fautes et troublerait leur quiétude. Pourtant la prévoyance est l'une des plus essentielles conditions, non-seulement de la sécurité, mais de la puissance ; et ceux-là seuls ont influé sur le sort des États qui se sont préoccupés du lendemain. Voici comment, si je ne m'abuse, est posée maintenant, pour l'Europe, la question de l'avenir.

Peuples et gouvernements sont placés dans une alternative impérieuse ; il faut qu'ils concilient les idées et les besoins nouveaux qui les agitent avec les principes éternels de l'ordre et du droit, ou qu'ils entrent dans une ère de décadence. Si nous ne réussissons pas à fonder, sous des formes diverses selon les lieux et les circonstances, un régime libéral ca-

pable d'harmonie et de durée, nous subirons indéfiniment CCS vicissitudes de révolution et de réaction, d'anarchie et de despotisme qui peuvent se prolonger, même avec éclat, mais qui désorganisent, démoralisent et abaissent de plus en plus les nations. On n'arrêtera pas, on ne remontera pas le cours des siècles; on ne maintiendra pas l'ancien régime qui croule partout ; on ne le rétablira pas sur ses ruines. Et si, d'autre part, on s'abandonne au courant révolutionnaire, si en travaillant à faire reconnaître et triompher les droits nouveaux dont le temps a développé le sentiment, on méconnaît, on viole tous les droits anciens que le temps avait consacrés ; si on se persuade que, pour prendre possession du nouveau monde, il faut déposséder et détruire de fond en comble le monde ancien, on ne réussira pas plus à élever sur des fondements solides le nouvel édifice qu'on ne pourrait réussir à relever celui qui est tombé. Quand de grandes luttes s'engagent au sein des sociétés humaines, quand de

grands partis se font une guerre acharnée, aucun d'eux n'a seul et complètement raison ; la vérité et le droit ne résident pas tout entiers dans un seul dos camps. 11 faut un vainqueur pour que la guerre finisse ; mais si le vainqueur prétend tout envahir et établir son empire sur l'oubli des droits des vaincus, il ne deviendra point un maître légitime ni durable, et la paix ne succédera point à la guerre. De nos jours, après toutes les expériences que nous avons faites et toutes les épreuves que nous avons subies, les victoires qui fondent la paix ne s'obtiennent qu'à un plus haut prix ; il faut qu'au dehors comme au dedans, dans les relations extérieures des États comme dans la vie intérieure des peuples, elles respectent les droits divers, le droit des gens comme le droit constitutionnel, et qu'elles admettent la liberté de tous, celle des vaincus comme celle des vainqueurs. Il y a six ans, en 1855, témoin des tristesses et des découragements de la plupart de mes amis, j'éprouvai le besoin de dire pourquoi je n'étais pas

découragé comme eux, et j'écrivis quelques pages que je me permets de reproduire ici, car bien qu'elles ne s'appliquent directement qu'à la France et qu'en les écrivant j'aie eu la France seule en vue, elles expriment des idées et des sentiments qui conviennent, je crois, à l'état général de l'Europe, et dont la vérité est peut-être encore plus frappante aujourd'hui qu'elle ne l'était il y a six ans. L'Église chrétienne n'était pas alors en question ; c'était de la société laïque seule et de la France qu'il s'agissait. La tempête s'est étendue; l'Église comme l'État, r Europe comme la France y sont en proie ; et si l'Italie en est, en ce moment, le principal théâtre, c'est la France qui répond des événements dans lesquels, aujourd'hui en Italie comme depuis trois quarts de siècle en Europe, elle a été le principal acteur.

NOS MECOMPTES

BT

(31 mars 1855.)

f Je rencontre deux sortes de personnes dont les dispositions m'attristent et m'inquiètent : les unes s'attachent obstinément, et quoi qu*ii arrive, à ce qu'elles ont une fois cru et voulu ; les autres s'en détachent promptement, quand les mauvais joui'S viennent, avec ou sans regret. Ceux-là n'apprennent rien, ceux-ci oublient tout. D'une part, des aveugles incurables ; de l'autre, des égoïstes peureux ou des sceptiques découragés. Deux façons de perdre les

NOS MECOMPTES. 213

bonnes causes, car il faut, pour les gagner, de la conviction et du bon sens , les vives lumières de Texpérience et les longues ardeurs de la foi. Qu'on s'éclaire et qu'on persévère : à ce double prix seulement, Dieu donne la force et permet le succès.

« Nous avons subi bien des mécomptes. Je voudrais dire ce qu'à mon sens ils nous ont appris, et ce qu'ils nous laissent en droit d'espérer.

« C'était, en 1789, la confiance générale que naturellement l'homme est bon, veut le bien, et le ferait presque toujours si, au lieu de le laisser libre, les vices des institutions sociales et les abus de la force ne venaient incessamment l'irriter, l'égarer ou le corrompre. Les philosophes affirmaient cela ; le public le croyait. J'ai entendu un homme d'esprit, disciple fervent et sincère de cette école, dire sérieusement que les gardes champêtres étaient la principale cause des délits forestiers. On s'en prenait aux gouvernements des crimes comme des malheurs des sujets , et ce n'était plus Thomme lui-

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môme, mais la société qui avait à répondre de tout et pour tous.

f Confiance pleine de charme et pour T amourpropre et pour le cœur. Non-seulement l'homme se décharge ainsi d'un pesant fardeau , mais rien ne le gène plus pour se complaire en lui-môme, et aussi dans ses semblables. Il peut se livrer aux joies de la sympathie et aux jouissances de Tégolsme, à la bienveillance comme à l'orgueil. Tout ce qui a été dit, écrit ou fait en 1789 atteste l'empire simultané de ces deux sentiments, pourtant si contraires ; l'homme avait foi dans l'humanité comme en lui-même, en même temps présompteux et affectueux, plein de son propre mérite et généreusement sensible au mérite de tous.

f De même qu'il se croyait essentiellement bon, l'homme, en 1789, se croyait puissant, presque tout-puissant. Avec le sentiment de sa malignité native avait disparu celui de sa faiblesse. Si le mal n'est qu'un accident, fruit de causes extérieures.

et non pas un fait intérieur, inhérent à la nature de l'homme, il appartient à l'homme de l'éviter ou de le réparer. Si les misères de la condition humaine et les vices même de l'homme ne sont que le résultat des mauvaises institutions et des abus de la force, pourquoi Thomme ne parviendraiUl pas à les abolir ? La sagesse peut guérir les suites de l'erreur, la science celles de l'ignorance, la force juste et bien organisée celles de la force égoïste et brutale. L'homme n'a pas fait le mal ; c'est à lui de le défaire, à lui de réformer, de créer à nouveau la société humaine. Le chaos est devant lui ; c'est son droit, c'est sa puissance d'y porter la lumière et l'ordre. Saisis, pour l'humanité, d'une ambition comme d'une estime illimitée, nos pères de 1789 croyaient ne vouloir que le bien , et pouvoir tout le bien qu'ils voulaient. « Ils ressentaient de plus, pour leur propre temps, une admiration pleine de plaisir et d'espérance. C'était un temps de lumières nouvelles, de progrès rapides , do civilisation expansivc. Le

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mœurs s'adoucissaient, les esprits se développaient, les idées se propageaient en tous sens et à vue d'œil ; la vie devenait, pour tous, facile et animée ; il y avait, dans toute la société, une fermentation vive et féconde, une sorte d'épanouissement empressé et général, comme il arrive dans la nature au souffle du printemps. Se croire bon et puissant, et arrivé au jour de déployer, pour le bien commun, sa bonté et sa puissance, quelle séduction dans cette triple foi!

a Séduction pleine d'erreur et de péril ! Erreur et péril que, depuis 1789, l'expérience met, d'année en année, dans un plus grand jour !

f La vérité, quant à la nature de l'homme, est dans la foi chrétienne; c'est .dans l'homme luimême que le mal réside, il est enclin au mal. Je ne veux point faire ici de théologie ; mais je me sei-s sans hésiter de ses termes, qui sont les plus exacts et les plus clairs ; le dogme du péché originel est l'expression et l'explication religieuse d'un fait naturel, lo penchant inné de l'homme à la désobéis-

ET NOS ESPEUANCES. 217

sance et à la licence. Je tiens ce fait pour évident aux yeux de quiconque s'observe lui-même avec sincérité. Pour le surmonter, il faut à l'homme deux freins : un frein intérieur, la foi en Dieu et dans ses lois morales ; un frein extérieur, les lois humaines et une autorité capable de les faire respecter. Là où manque l'un de ces freins, l'autre ne suffit point ; la force des lois humaines est impuissante à régler et à contenir seule les hommes en qui la loi morale fait défaut ; et pour garder sur les hommes son empire , la loi morale a besoin que les lois humaines lui viennent en aide. Livré à lui-même et à sa pente, soit au dedans, soit au dehors, le cœur hiunain s'échappe et se perd.

a Que ne nous est-il donné de communiquer, au delà du tombeau, avec nos pcrcs, d'entendre leur voix et de recevoir leurs conseils ! Que ne nous diraient-ils pas de leur erreur sur la bonté native de l'homme et de leur douleur quand une sinistre lumière est venue frapper leurs yeux! C'est un cruel

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mécompte d'avoir tù\&, le bonheur de Thumanité , et de se réveiller pour la voir plongée dans ic sang et les larmes ; mais avoir rôvé sa vertu, son innocence, et tomber tout à coup dans ses mauvaises passions déchaînées , le mécompte est plus cruel encore. Le spectacle des misères humaines navre l'âme; celui des vices et des crimes humains la bouleverse. Le mal moral est, de tous les maux, le plus hideux à contempler. Nos pères en 1789 ont été condamnés à passer des perspectives du Paradis aux scènes de l'Enfer. Dieu nous garde de l'oublier !

« Ils ont perdu leur confiance dans la loutcpuissance de rhommc, en même temps que dans sa vertu. Ils s'étaient crus maîtres de toutes choses, maîtres de réformer et de reconstruire la société selon leurs idées et leurs vœux, maîtres de disposer des faits sociaux comme d'une matière inerte qu'ils pouvaient rejeter ou modeler à leur gré. Ils oïit rencontré partout la résistance, une résistance sou-

vent aveugle, toujours vivace. Ils ont appris que les faits anciens, môme usés par le temps et appelés à une régénération nécessaire, ne se laissent point manier selon le bon plaisir de l'esprit nouveau. Ces faits traités avec tant de dédain, institutions, croyances, mœurs, royauté, noblesse, clergé, parlements, corporations civiles ou religieuses, toute cette vieille société française n'a pas consenti à mourir. Pour en triompher, on ne s'est refusé aucun moyen, aucun excès ; on a déployé contre elle le fer et le feu; quand l'œuvre du fer et du feu a été accomplie, les vainqueurs se sont trouvés en face d'une impuissance inattendue; ils n'ont pu réaliser les plans au nom desquels ils avaient ren versé l'ancien édifice ; pour construire le nouveau, il a fallu reprendi'e les pierres qu'ils avaient brisées, rentrer dans les ornières qu'ils avaient remplies de décombres : royauté , cour , noblesse , clergé , vieilles maximes et vieilles formes, tout a reparu ; les éléments jeunes de la société se sont empressés de

revêtir les anciens costumes , de se loger sous les anciens abris. Morne à ses plus grands jours, la puissancc-de riiomme se meut dans d'étroites limites; elle subit l'empire des lois qu'elle méconnaît, des faits qu'elle détruit, des traditions qu'elle répudie. Elle a deux maîtres , Dieu et le temps : quand elle prétend secouer leur joug ou se passer de leur appui, elle retombe bientôt, ne rencontrant dajis son essor que le vide et accablée sous son fardeau, a Comme sur la bonté naturelle et sur la puissance de l'homme, nos pères se sont trompés sur leur propre temps, sur la mesure de ses mérites et la valeur de ses progrès. Erreur bien naturelle et commune à tous les temps ; quel est le siècle qui ne s'aime et ne s'admire lui-même? Mais le xviir a dû être et a été entraîné plus loin que tout autre dans cette voie. Quel plus grand progrès, aux yeux des gens d'esprit, que celui qui fait, de l'esprit, la première des influences sociales? Ce fut le caractère propre du xviii' siècle ; jamais le mérite

purement intellectuel n'a valu tant de satisfactions à ses possesseurs ; satisfactions à la fois de justice et d'orgueil. Ils célébrèrent l'époque qui leur donnait l'empire. Le xviii* siècle fut, de plus, une époque agressive , une ère de critique et d'attaque contre les faits dominants et les puissances établies ; supériorité facile et qui s'arroge volontiers toutes les autres. Considérées à un point de vue purement philosophique et dans leur rapport avec l'essence même des choses, les idies de ce siècle, soit sur l'homme, soit sur la société, n'étaient pas toujours bien élevées ni bien profondes ; d'autres ont pénétré plus avant dans la connaissance de la nature humaine et des conditions vitales de l'ordre social. Mais au point de vue critique . et dans sa lutte contre les erreurs et les vices de systèmes et de pouvoirs en déclin, le xviii** siècle triomphait aisément; et en môme temps qu'il s'enivrait de son triomphe, il jetait les hommes dans l'ivresse de l'espérance, leur prodiguant des promesses magnifiques, indéfinies,

et les perspectives d'un avenir aussi heureux que glorieux, et qu'ils ne devraient qu'à eux-mêmes et à eux seuls. C'est un siècle, non -seulement de sympathie passionnée, mais d'adulation idolâtre pour l'humanité , et c'est par là surtout qu'il a cessé d'être chrétien.

a De toutes les idolâtries, nulle ne se révèle et ne se décrie aussi promptement que celle qui a l'homme lui-même pour objet. L'idole était brisée avant que le x\ni' siècle eût disparu.

« Je passe de 1789 à 1830, et des mécomptes de nos pères à ceux de notre propre temps et de nousmêmes.

1 1830 ne ressemblait nullement à 1789. Point d'élan général et passionné du pays vers un avenir inconnu ; point de prétentions ni d'espérances indéfinies. Le mouvement était limité, point dirigé contre l'état social, purement politique. Parmi les hommes qui y concouraient, les désirs et les efforts étaient divers : les uns ne cherchaient qu'à déve-

lopper par les voies légales le régime constitutionnel établi ; les autres en voulaient à la branche aînée de la maison de Bourbon, par souvenir des désastres de 1814, ou ne croyant pas que, sous son règne, les intérêts nouveaux pussent être bien garantis, ni le régime constitutionnel mis en pleine vigueur. Derrière ces derniers marchaient le parti républicain et des groupes anarchiques, ardents et redoutables, mais encore dans l'ombre et contraints d'y rester, doutant eux-mêmes de leur force et retenus par la conscience de l'effroi qu'ils inspiraient. Le sentiment national, même passionné et prêt à accepter une révolution , n'allait pas au delà d'un changement de dynastie et de l'extension des libertés publiques. Ceux qui auraient préféré qu'on n'en vînt pas là comptaient que du moins on n'irait pas plus loin; ceux qui voulaient aller jusquelà promettaient et se promettaient à eux-mêmes de ne pas aller plus loin; ceux qui aspiraient à aller plus loin ne se croyaient pas encore en me-

sure de réussir, et se résignaient à attendre en poussant toujours.

« L'événement fut d'accord avec cet état des partis et des esprits. Au sein d'une fermentation formidable et malgré le trouble de ses premiers pas, la monarchie nouvelle s'établit et se développa selon la pensée de sa fondation. Ce fut, pendant dix-huit ans, sous le drapeau de la France nouvelle, le régime constitutionnel sincèrement accepté et librement pratiqué. On a adressé au gouvernement de Juillet bien des reproches; il en est un qu'il ne saurait encourir; il a fait ce que les hommes de sens et de bien lui avaient demandé et ce qu'il avait promis; il a été fidèle à sa mission et à sa parole; il a vécu et il est tombé dans l'enceinte de la Charte qu'il avait jurée. .

« Pourquoi est-il tombé? •

« Par SCS propres fautes, disent ses adversaires; par les fautes du roi qui gouvernait trop et des ministres qui gouvernaient mal. » A ceux qui tiennent

ce langage, je n'^ai, quant à présent, rien à dire ; je ne veux discuter aujourd'hui la conduite de personne, ni du gouvernement, ni des oppositions. Mais plus j'y pense, plus je m'étonne qu'on s'arrête ainsi à la surface des choses et dans le petit cercle des acteurs politiques, quand il est si aise, en regardant plus haut et plus loin, de reconnaître les vraies causes de nos mécomptes et de nos revers.

« Voici des erreurs que je n'impute en particulier à personne, et qui ont été communes à tout le monde, au pays comme au gouvernement, à l'opposition comme au pouvoir. Ce sont celles-là qui nous ont perdus, et qui, depuis tant d'années, promènent la France de révolution en révolution.

« Nous sommes, en fait de vertu, d'aptitude et de lumières politiques, beaucoup moins avancés que nous ne croyons ; nous nous flattons incessamment nous-mêmes, et les uns et les autres, au grand dommage de tous.

« Je parle de vertu au risque de dire un lieu com-

226 CIIAP. XXIII. -NOS MECOMPTES

mun, qui cesse d'en être un quand on l'oublie. La liberté a besoin de vertu. Les nations ne sont capables de se gouverner elles-mêmes que lorsque les âmes 8^ gouvernent fortement elles-mêmes. Je ne crois pas calomnier mon temps en disant que ce qui lui manque précisément, c'est le ferme gouvernement des âmes par elles-mêmes. Le bien moral n'a point péri parmi nous, mais la foi morale chancelle en nous. Il y a, de nos jours, beaucoup de conduites honnêtes et beaucoup de consciences faibles ; la pratique ordinaire de la vie vaut mieux que les principes. Grand péril quand les tentations de la liberté vont croissant chaque jour. Nous avons tenu trop peu de compte de ce mal moral de notre temps ; nous avons porté trop de confiance à l'empire dç l'habitude, de l'intérêt bien entendu, de la répression légale, de tous les freins extérieurs. Nous nous sommes laissé endormir par les apparences de l'ordre. Il peut arriver que l'ordre règne à la surface de la société, et qu'en même temps les idées corruptrices,

le» sentimenls pervers se répandent au fond, et pénètrent dans ces régions intérieures où la gangrène gagne rapidement si elle n'est repoussée par la piété et la vertu. Nous avons laissé le public trop exposé à cette contagion sourde, aux mauvais spectacles, aux mauvaises lectures, aux mauvais exemples, à toutes les mauvaises influences. Nous avons trop compté sur la moralité nationale en même temps que nous faisions trop peu pour la défendre et la raffermir. Ce contre-poids a manqué à la liberté.

c Nous avons eu aussi, dans notre aptitude et nos lumières pour un régime de liberté politique, trop de confiance. Jusqu'ici l'éducation politique de la France s'est faite surtout à deux écoles, les livres et les révolutions : deux maîtres bien insuffisants ou bien mauvais pour apprendre à un peuple à se gouverner lui-môme. A ceux qui s'en nourrissent, les livres donnent une intelligence politique toujours un peu vague et présomptueuse , et qui les rend plus propres à dogmatiser ou à critiquer qu'à décider et à

li?i>8 CIIAP. XXIir.-XOS MECOMPTES

agir. L'influence des livres ne s'exerce d'ailleurs qu'à la surface et dans une couche très-mince de la société ; on ne sait pas assez combien ils pénètrent peu avant, et à quel point la masse de la population demeure étrangère aux idées et aux connaissances qui ne se propagent que par cette voie. En sorte que là où la littérature est le principal agent des notions politiques, la sympathie et l'équilibre intellectuel se rompent entre les classes élevées et le peuple; ils cessent bientôt de se comprendre et de penser en commun. Les révolutions sont une école plus générale et plus efficace; elles donnent un enseignement politique qui pénètre partout, mais non pas pour porter partout les vraies et patriotiques lumières. Elles ouvTent et aiguisent les esprits, mais en les jetant hors des bonnes voies; elles corrompent, ou glacent, ou énervent les cœurs ; elles propagent le culte de la force et de la fraude, non celui du droit et de la liberté ; elle^ font des libertins habiles à profiter de tout, des poltrons dociles à tout, et des honnêtes gens

ET NOS ESPEUANX't:S. 229

découragés qui, au jour do réprcuv(-S sl^ retirent de toute pensée publique et se renferment dans leurs intérêts privés, se jugeant incapables de faire euxmêmes les affaires de leur pays. On compromet leur propre sort quand on en remet tout le soin h des généi'ations si peu ou si mal préparées pour- le gouvernement et la liberté.

« Nous nous sommes fait illusion sur les condi^ lions de notre gouvernement comme sur les forces morales et les progrès politiques de notre sociélé. Au lendemain d'une révolution et au milieu d'un accès de fièvre révolutionnaire, nous tentions de fonder une monarchie, une monarchie libre, et à nos premiers pas dans cette grande œuvre, nous nous sommes trouvés en présence d'un parti monarciiique profondément divisé; nous n'avons eu, pour défendre le pouvoir et les lois, qu'une portion de l'armée naturelle du pouvoir et des lois. Nous ne nous sommes point découragés; nous n'avons point, à cause de l'extrême difficulté, volontairement réduit

230 CUAP. XIII.-NOS MECOMPTES

nos devoirs et notre ambition ; nous avons persisté à défendre l'ordre en respectant, en agrandissant la liberté. Tant que le péril social a été imminent, tant que la sûreté et les premiers intérêts de la vie commune ont été menacés, le pouvoir nouveau a suffi à sa tâche; il avait, contre ses ennemis de l'ancien régime, les forces de la révolution, et contre ses ennemis révolutionnaires les forces de tous les honnêtes gens effrayés. Mais quand la question d'ordre public a été vidée, la question d'ordre politique est revenue ; c'est du jour où la monarchie nouvelle a paru fondée qu'une grande lacune s'est révélée dans ses fondements.

« J'ai constamment soutenu la cause des classes moyennes, qui est la mienne, et, dans nos luttes, j'ai eu l'honneur de porter leur drapeau. Pourquoi hésiterais-jc à leur dire ce que me disait en 1843, pour mon propre compte, M. Royer-Collard : « Vous faites de la bonne politique, de la politique sensée et honnête; vous vous faites beaucoup d'honneur;

mais vous ne réussirez pas : vous aveî^ contre vous les légitinîistes et les révolutionnaires, le feu d'en haut et le feu d'en bas; c'est trop à la fois. » Les classes moyennes ont raison et droit de prétendre à une grande part, à une influence en définitive prépondérante dans le gouvernement de la France; mais, seules, ellesnesuffisent pas à gouverner. Deux fois, en 1789 et en 1830, leur victoire les a trompées; elles ont cru qu'elles pouvaient en même temps attaquer en haut et résister en bas, détruire et fonder. L'expérience a démenti leur confiance. Le temps actuel n'admet pas ce double triomphe; la fermentation anarchique qui travaille les sociétés modernes est trop vaste et trop profonde pour ne pas surmonter les forces conservatrices quand elles se divisent. Ce n'est pas trop de leur union et de leur action commune pour résister avec succès.

« Je dis résister^ car la résistance est, quoi qu'on en dise, la première mission du gouvernement ; c'est essentiellement pour réprimer les volontés déréglées

qu'il est institué. Mais cela fait, il a encore autre chose à faire ; il a à seconder et à diriger le développement de l'homme et de la société en tous sens, dans Tordre moral et dans l'ordre matériel. L'homme n'a pas été placé sur la terre uniquement pour y vivre, mais pour y grandir, pour y déployer, selon les lois et les desseins de Dieu, les richesses et les forces de sa nature. C'est le but, c'est la condition du gouvernement de marcher en tête de l'humanité dans l'accomplissement des grandes destinées humaines. Après de longues hésitations, des fautes graves, de douloureux revers et d'intolérables alarmes, la société peut se jeter dans les bras du pouvoir, et ne lui demander que l'ordre, condition sine qua non de son existence ; mais elle ne se résigne pas longtemps à une si petite ambition ; ses forces actives se réparent dans le repos ; elle se relève ; elle aspire à rentrer dans le noble travail dont eîle était si lasse, et il faut que son gouvernement l'y conduise. S'il ne veut pas ou ne sait pas, s'il est înca-

pable de se prêter à cette mission de vie et de progrès social, il cesse bientôt aussi d'être capable de sa mission d'ordre et de sûreté publique ; et alors, gouvernement et nation, ou bien se séparent par de violents déchirements, ou bien tombent ensemble dans cette apathie qui annonce la décadence et prépare la mort.

« Que les classes moyennes souffrent encore, d'un ami dévoué, cette vérité : seules, elles ne suffisent pas plus au progrès qu'à la résistance, à la liberté qu'à l'ordre. Elles jouent dans la société un rôle éminent; elles exercent les professions intellectuelles et font valoir les richesses matérielles. Par là, elles font deux grandes choses : elles entretiennent et renouvellent incessamment l'activité sociale; elles développent et mettent en lumière le mérite personnel d'hommes nouveaux, et elles les portent à leur juste rang. C'est d'elles surtout et de leurs travaux qu'émanent le mouvement ascendant et la force expansivc de la société. Mais, dans ce grand

234 CUAP. XXIII.—NOS MECOMPTES

rôle, les classes moyennes donnent souvent contre deux écueils : tantôt se laissant emportera leur élan, elles se précipitent, par passion ou imprévoyance, dans les nouveautés les plus contraires à leurs vrais intérêts; tantôt, lassées et alarmées par les crises qu'elles ont elles-mêmes suscitées, elles se dégoûtent de la politique, rentrent exclusivement dans la vie civile, et ne demandent plus que la sécurité des intérêts privés dont elles font leur unique affaire. Tour à tour elles s'agitent ou elles abdiquent , tantôt exigeantes, tantôt complaisantes outre mesure envers le pouvoir ; et tour à tour Tordre et la liberté souffrent également de leurs brusques oscillations. 11 faut, à ces dispositions des classes moyennes, un contrepoids qui tantôt les contienne dans leurs ardeurs, tantôt les soutienne dans leur défaillances; et ce contre-poids ne peut se rencontrer que dans l'influence politique des classes dont la fortune est plus faite et la situation plus fixe, dont la pensée et le temps sont moins absorbés par le travail des int<5rôts

privés, et qui, portant naturellement dans les aiïaires publiques plus d'esprit de suite, ne sont pas sujettes à passer si soudainement de l'opposition à la doci« lité et de la docilité à Topposition.

• Quand on veut exciter l'humeur et la méfiance des classes moyennes, on dit que ce sont là des tendances aristocratiques et d'ancien régime. Je n'ai nul penchant à braver des sentiments dont je connais l'empire ; mais je ne saurais non plus me résoudre à avoir peur des mots à ce point qu'ils m'empêchent d'aller au fond des choses pour les voir telles qu'elles sont, et je respecte trop mon pays pour ne pas être, avec lui, aussi franc qu'avec moi-même. Je me permettrai de reproduire ici ce que je disais naguère à propos de la même question.

• —Quand on examine toutes les sociétés humaines, de tous les lieux et de tous les temps, à travers la variété de leur organisation, de leur gouvernement, de leur étendue, de leur durée, dos genres et des degrés de leur civilisation, on trou-

936 CIIAP. XXIII. -NOS MECOMPTES

vcra dans toutes trois types de situation sociale, toujours les mêmes au fond, quoique sous des formes très-diverses et diversement distribuées :

f Des hommes vivant du revenu de leurs propriétés, foncières ou mobilières, terres ou capitaux, sans chercher à les accroître par leur propre travail ;

« Des hommes appliqués h exploiter et h accroître, par leur propre travail, les propriétés foncières ou mobilières, terres ou capitaux de tout genre qu'ils possèdent ;

f Des hommes vivant de leur travail, sans terres ni capitaux.

« Ces diversités, ces inégalités dans la situation sociale des hommes ne sont pas des faits accidentels ou spéciaux à tel ou tel temps, à tel ou tel pays ; ce sont des faits universels, qui se produisent naturellement dans toute société humaine, au milieu des circonstances et sous l'empire des lois les plus différentes

• Quel est le sens, quelle est la portée de ces faits? Y trouverions-nous les anciennes classifications de la société ? Les anciennes dénominations de la politique y seraient-elle§^ applicables? Y aurait-il là une aristocratie en présence d'une démocratie, ou bien une noblesse, une bourgeoisie et la multitude? Ces diversités, ces inégalités de situations •sociales et politiques formeraient-elles, tendraientelles à former une société hiérarchiquement classée, analogue à celles qu'a déjà vues le monde ?

« Non certainement. Les mots aristocratie, démocratie^ noblesse^ bourgeoisie^ hiérarchie^ ne correspondent point exactement aux faits qui constituent aujourd'hui la société française et n'expriment point ces faits avec vérité.

f N'y a-t-il, en revanche, dans cette société, que des citoyens égaux entre eux, point de classes réellement diverses, ou seulement des diversités, des inégalités sans importance politique, rien qu'une grande et uniforme démocratie qui cherche sa sa-

tisfaction dans ia république, au risque de ne trouver que dans le despotisme son repos ?

f Pas davantage : Tune et T autre assertion méconnaîtraient également Tétat vrai de notre société. Il faut secouer le joug des mots et voir les faits tels qu'ils sont réellement. La France est à la fois trèsnouvelle et pleine de passé. Sous l'empire des principes d'unité et d'égalité qui président à son orga-' nisation, elle renferme des conditions sociales et de« situations politiques profondément diverses et inégales. Il n'y a point de classification hiérarchique, mais il y a des classes différentes. Il n*y a point d'aristocratie proprement dite, mais il y a autre chose que de la démocratie. Les éléments réels, essentiels et distincts de la société française, tels que je viens de les décrire, peuvent se combattre et s'énerver, mais ils ne sauraient se détruire et s'annuler les uns les autres : ils résistent, ils survivent à toutes les luttes où ils s'engagent, à toutes les misères quMIs s'imposent mutuellement. Leur existence

ET NOS £SP£RÀNCi£S. 229

est un fait qu'il n'e^t pas en leur pouvoir d'abolir. Qu'ils acceptent donc pleinement ce fait. Qu'ils vivent ensemble et en paix. La liberté comme le repos, la dignité comme la prospérité, la grandeur comme la sécurité de la France sont à ce prix *. — « Il en a coûté cher à la France d'avoir méconnu cette nécessité. Les classes anciennement et les classes nouvellement prépondérantes sont tombées tour à tour dan3 la même falale erreur : tour à tour elles se sont laissées aller à croire que, parce qu'un jour elles avaient vaincu, elles pouvaient 'suffire seules h tous les grands intérêts sociau.^, à la résis-» tance et au progrès, à l'ordre et à la liberté ; et, frappées dans leur désunion de la même impuich sance, elles ont vu tour à tour l'ordre et la liberté, la résistance et le progrès périr également entre leurs mains.

• J'ai retracé nos mécomptes sans les exagérert je crois, et sans en rien dissimuler* Ils sont grands

* De la DémocraUe en France (1849), p. 76^ 18, 99, 101

240 CHAP. XXllI. -NOS MECOMPTES

et de grande conséquence pratique. On le voit bien. Est-ce à dire que nous devrions désespérer de notre temps et de notre cause ?

« Personne n'est plus loin que moi de le penser.

« Ce serait désespérer de toute notre histoire, de toute l'activité, de toute la destinée de la France, que dis-je, de l'Europe chrétienne depuis ciuinze siècles.

« Notre temps n'est point une déviation de notre passé, un accident imprévu, une étrange inconséquence, une maladie qui soit venue troubler le cours d'une santé forte et prospère. Nous marchons, depuis quinze siècles, dans les voies où nous avons fait, de nos jours, de si grands pas et de si grandes chutes.

« Un principe, une idée, un sentiment, comme on voudra l'appeler, plane depuis quinze siècles sur toutes les sociétés européennes, sur la société française en particulier, et préside à leur développement ; le sentiment de la dignité et des droits de

tout homme, à ce titre seul qu'il est homme, et du devoir d'étendre de plus en plus à tous les hommes les bienfaits de la justice, de la sympathie et de la liberté.

f La justice, la sympathie, la liberté ne sont pas des faits nouveaux dans le monde ; elles n'ont pas été inventées il y a quinze siècles ; Dieu en a, dès le premier jour, déposé dans l'homme le besoin et le germe ; elles ont tenu leur place et exercé leur empire dans tous les pays, dans tous les temps, au sein de toutes les sociétés humaines. Mais jusqu'à notre Europe chrétienne, des limites fixes et à peu près insurmontables avaient marqué et resserré étroitement la sphère de la justice, de la sympathie, de la liberté. Ici la nationalité, ailleurs la race, la caste, l'origine servile, la religion, la couleur, interdisaient à un nombre immense d'hommes tout accès à ces premiers biens de la vie sociale. Chez les plus glorieuses nations, la justice, la sympathie, la liberté étaient refusées sans scrupule aux trois quarts

IG

de la population ; les plus grands esprits ne voyaient dans cette spoliation qu'un fait naturel et nécessaire, une condition inhérente à l'état social.

« C'est le principe et le fait chrétien par excellence d'avoir chassé de la pensée humaine cette iniquité et d'avoir étendu à l'humanité tout entière ce droit à la justice, à la 'sympathie, à la liberté, borné jusque-là à un petit nombre et subordonné à d'inexorables conditions. On a dit d'un grand philosophe que le genre humahi avait perdu ses titres et qu'il les lui avait rendus ; flatterie démesurée et presque idolâtre; ce n'est pas Montesquieu, c'est Jésus-Christ qui a rendu au genre humain ses titres. Jésus-Christ est venu relever l'homme sur la terre, en même temps que le racheter pour l'éternité. L'unité de Dieu maintenue chez les Juifs, l'unfté de l'homme • rétablie chez les chrétiens, à ces traits éclatants se révèle l'action divine dans la vie de l'humanité.

« Ce rétablissement de l'unité humaine dans le monde chrétien n'a pas été une œuvre facile, ni

prompte, ni pure, et bien s'en faut qu'elle soit partout accomplie: Des intérêts matériels, des passions brutales, Tégoïsme, l'orgueil, l'indifférence, l'emportement, les nécessités du moment, les combinaisons de la politique, ont entravé, ralenti, souillé le développement de l'idée chrétienne ; mais elle n'a jamais abdiqué, jamais disparu ; toujours présente et luttant toujours, elle a pris h son service les instruments les plus divers; c'est tantôt l'Église, tantôt la royauté, ici les nobles, là les bourgeois, ailleurs la multitude, aujourd'hui le pouvoir, demain la liberté, qui se sont faits les champions de l'expansion de la justice et de la sympathie au profit de toutes les créatures humaines. De gré ou de force, par devoir ou par calcul, tout le monde a mis tour à tour la main à cette grande œuvre : savants ou ignorants, pieux ou incrédules, tous les siècles lui ont fait faire des pas plus ou moins laborieux, plus ou moins rapides. Elle a rempli toute notre histoire, et, à toutes les époques, elle a été

considérée comme le plus éclatant symptôme du progrès de la civilisation, comme la civilisation elle-même.

t Le sentiment public ne s'est point trompé en lui donnant ce nom, et les faits le confirment avec éclat« Dans les pays où l'idée chrétienne s'est hardiment développée, à mesure que ce droit conmiun de l'humanité s'est répandu et appliqué à un, plus grand nombre d'Iiommes, la société à grandi en puissance, en activité, en fécondité, en prospérité et en gloire. Des abîmes se sont rencontrés dans cette carrière de notre Europe, et loin de les éviter, elle s'y est plus d'une fois précipitée ; elle a commis beaucoup d'erreurs, de fautes, de crimes ; le bien et le mal se sont mêlés dans une confusion déplorable ; on peut adresser à notre civilisation d'amers et légitimes reproches; on peut signaler, dans ses idées et dans ses actes, de funestes égarements; gouvernements et peuples, dévots et philosophes, aristocrates et démocrates, conservateurs et libéraux de tous les pays

ET NOS KSPÉRANCES. 245

et de tous les siècles, ont, devant Dieu, de redoutables comptes à rendre ; et c'est le droit de l'histoire de les leur demander ici-bas, et de dire la vérité sur les morts pour l'instruction et le salut des vivants. Aucune époque, aucun événement, aucun système, aucun parti n'a droit de se plaindre d'être ainsi sévèrement interrogé et jugé ; et que fais-je moi-même aujourd'hui quand je sonde sans pitié les mécomptes de nos pères et les nôtres? Mais ces rigueurs une fois exercées, nos erreurs et nos torts une fois reconnus, voici les vérités qui demeurent. L'Europe entière, et notamment la France, marchent, depuis quinze siècles, dans les mêmes voies d'affranchissement et de progrès général. Ces voies ont conduit les peuples qui s'y sont le plus résolument engagés h ce haut degré de puissance, de prospérité et de grandeur que nous appelons et que nous avons droit d'appeler la civilisation moderne. Cette civilisation est surtout le fruit de cette grande idée que tout homme, à ce titre seul qu'il est homme, a droit à la justice.

à la sympathie et à la liberté. Cette idée a sa source clans rÉvangile; c'est Jésus-Christ qui Ta fait entrer dans le cœur humain, pour passer, de là, dans l'état social.

« Dieu ne trompe pas le genre humain ; les peuples ne se trompent pas constamment dans le cours d'une longue destinée; l'abîme n'est pas au bout de quinze siècles de mouvement ascendant; ce qui a été, depuis quinze siècles, un principe de vie et de progrès, n'est pas aujourd'hui une cause de décadence et de mort.

« Un autre fait doit aussi nous rassurer ; d'autant plus qu'il ne nous rassure qu'en nous avertissant, et qu'il contient autant de danger que d'espérance.

« Notre passion, non pas précisément la passion du jour actuel, mais celle de 1 789 et de notre temps en général, c'est l'ambition, une ambition démesurée dans la pensée et dans la vie, un désir ardent de changement, de nouveauté, de progrès. Dans l'ordre moral et dans l'ordre matériel, en fait d'idées,

d'institutions, de mœurs, l'esprit d'innovation travaille et emporte les honmies; le passé leur déplaît, le présent ne les satisfait point, c'est l'avenir qu'ils invoquent; tantôt un avenir qu'ils conçoivent et règlent selon leur fantaisie, tantôt un avenir obscur, inconnu, n'importe presque lequel, pourvu qu'il soit nouveau et différent de l'ordre établi, qui paraît odieux ou insipide, pesant ou épuisé. Cette soif d'innovation, cette fièvre d'espérance s'est produite, depuis bientôt un siècle, en tous sens, sous toutes les formes, dans toutes les couches de la société ; elle a enfanté ces innombrables tentatives pour transformer la France et le monde, systèmes, révolutions, guerres, conquêtes, constitutions, dynasties, fantômes qui ont passé sans nous contenter et nous arrêter plus de quelques jours. C'est tantôt au sommet, tantôt dans les régions moyennes de la société, au sein des loisirs de l'esprit ou dans l'activité des affaires que cette ardeur de nouveauté et d'avenir a pris son origine et son point d'appui; et quand les

248 ClIAP. XXIII.— NOS MECOMPTES

classes qui Tavaient d'abord ressentie en ont été ou désabusées ou lassées , quand elles ont appris de Texpérience qu'elles avaient trop prétendu et n'ont plus aspiré qu'au repos, elles se sont aperçues que cette prétention-lii aussi était vaine, que la fermentation était descendue au sein des masses populaires, que là aussi, dans cette région vaste et obscure, l'ambition, le mouvement ascendant, l'élan raisonneur ou aveugle vers l'avenir s'étaient emparés des hommes, et les poussaient dans les voies les plus inconnues. Devant ce fait redoutable on s'est ému, on s'est troublé ; on a flotté entre la sympathie et l'alarme ; on a cédé, on a résisté ; la concession, l'explosion et la compression se' sont succédé rapidement; elles ont tour à tour fait un moment leur oflice, mais sans atteindre au fond des choses, sans que l'ardent esprit d'ambition et d'innovation qui circule dans nos veines soit ni étouffé ni satisfait.

« 11 y a là, à coup sûr, un mal et un péril graves.

mais point uns^TTiptôme de décadence ; c'est par des faits et à des signes bien différents que la décadence se révèle.

« Après cinquante ans de guerres civiles, de proscriptions, de crimes et de souffrances effroyables, la République romaine avait succombé; l'Empire s'était établi au nom d'une nécessité pressante, évidente, comme le seul moyen de rendre au monde romain la paix intérieure et la sécurité de la vie civile, but premier et essentiel de l'état social. L'Empire pourtant ne satisfaisait point aux besoins et aux vœux de tous les Romains; son despotisme, sa corruption, son adulation de la multitude, le perpétuel mensonge de ses apparences et de son langage blessaient profondément les esprits élevés, les cœurs fiers, nombreux encore dans le sénat, parmi les chevaliers, les jurisconsultes, les lettrés, dans les hautes classes de cette vieille société. A ceux-là il fallait, dans le gouvernement et dans le peuple, plus de liberté, de dignité et de vertu. Où les cherchaient-

ils? Dans le pcossé seul, dans le retour à l'ancienne République, à ses maximes, à ses lois, à ses mœurs ; ils ne désiraient, ils ne concevaient rien de plus, rien de moins, rien de différent Qu'on interroge les plus nobles âmes, les plus glorieux interprètes de cette époque; je n'en nommerai que deux. Tacite et Marc Aurèle; ils sont tristes, profondément tristes; ils déplorent, ils méprisent leur temps ; mais ils ne méditent, ils n'imaginent rien pour le réformer; on ne découvre dans leur esprit pas une vue d'avenir, aucune perspective d'un nouvel ordre politique ou moral; la République, l'ancienne Rome qui n'est plus et qui ne peut renaître, est l'unique rêve de leur pensée ; ils ont des souvenirs et point d'idées, des regrets et point d'espérances.

« Dans un coin reculé de l'Empire, au sein de la plus méprisée des peuplades soumises à ses lois, une petite société se formait, dans la plus profonde obscurité et de la plus humble condition, mais que Dieu animait de l'ambition la plus haute et la plus inouïe.

Tambition de réformer riionime lui-même, tous les hommes, dans le monde entier etpour tous les siècles. Là était la puissance, car là étaient l'esprit nouveau et l'élan vers l'avenir.

t II y a un symptôme assuré de la décadence, c'est la stérilité, la stérilité des esprits et des cœurs. Quand l'homme ne projette, n'espère et ne poursuit rien de meilleur et de plus beau que ce qu'il voit et ce qu'il possède; quand les générations humaines ne font que vivre et mourir dans le présent , comme les générations des feuilles qui poussent et tombent, la société s'en va : sa grandeur et sa force même, si elle en conserve, ne lui servent plus qu'à prolonger son affaissement ou son agonie. Gibbon a écrit l'histoire de l'Empire romain, depuis Auguste jusqu'à la prise de Constantinople par Mahomet II, et il l'a intitulée : Histoire de la décadence et de la chute de V Empire romain; Gibbon a eu raison ; l'Empire romain a mis quinze siècles à tomber ; mais il est tombe pendant quinze siècles, tombé continûment, tout en achevant

la conquête et en réglant radniinistrationdu monde. Il n'y avait, dans ce vaste corps, plus d'ambition ni de fécondité morale, c'est-à-dire plus d'âme. Société ou individu, la vie de l'àme, c'est l'avenir.

« Quel sera l'avenir de notre société? Nul ne le sait, et je ne crois pas qu'aucun œil humain soit assez perçant pour le démêler. Mais, à coup sûr, nous avons assisté à l'un des plus vastes mouvements d'ambition humaine, à l'un des plus hardis élans vers l'avenir dont le monde ait été le théâtre. On peut reprocher à notre époque beaucoup de torts, mais non l'apathie d'esprit et de cœur. A Dieu ne plaise que je regarde ce mérite comme suffisant pour couvrir et réparer tous les torts ! L'avenir n'est point assuré aux hommes par cela seul qu'ils le désirent et le poursuivent ardemment ; les idées, les projets, les espérances peuvent naître et se presser en foule dans leur âme sans s'accomplir réellement et sans qu'ils atteignent le but où ils aspirent. C'est peu de penser, d'imaginer, de rêver, de vouloir; des de-

voirs plus sévères nous sont imposés, et nous portons une plus grande part de responsabilité dans nos destinées. II faut savoir agir ; il faut savoir attendre ; attendre et agir avec intelligence, avec persévérance, avec vertu, avec soumission à ces lois de Dieu sous l'empire desquelles notre vie s'écoule et notre activité se déploie. Plus d'une fois déjà, dans l'histoire du genre humain, de belles espérances ont avorté, de grands élans n'ont abouti à rien, des époques qui portaient des germes féconds sont demeurées stériles par la faute des hommes. Sommesnous destinés à subir un de ces tristes et humiliants revers? C'est le problème que nous avons à résoudre. Ne nous flattons pas d'échapper à son fardeau; si la décadence est notre partage, c'est nous qui l'aurons faite; elle n'est point écrite dans un passé fatal ; elle ne nous vient point de nos pères. C'est à nous que reviendi'a l'honneur de porter plus haut la grande civilisation qu'ils nous ont léguée, ou la honte de la laisser déchoir et périr ontro nos mains.

254 CIIAP.XXriI.-NOS MECOMPTES

« Bien des gens tremblent que ce triste sort ne nous soit réserve; ; et à Tappui de leur inquiétude, ils allèguent la vanité de nos efforts, depuis soixante ans, pour fonder chez nous ce régime d'ordre légal et de liberté politique, cette intervention active et efficace du pays dans son gouvernement qui étaient incontestablement, en 1789, le vœu et l'espoir de nos pères. Nous avons cherché ce régime pai^ toutes sortes de voies, sous les drapeaux les plus divers; nous Tavons entrevu, nous y avons touché; nous l'avons possédé; il est tombé : peut-il jamais, après tant d'épreuves, se relever de ce tort et de ce malheur?

« Je repousse cette prétention d'élever contre le régime constitutionnel seul, et par préférence, ce grief redoutable. Quel est, depuis soixante ans, le régime qui n'est pas tombé? Le pouvoir absolu a échoué comme la liberté, les conquêtes de la guerre ont disparu comme celles de la paix ; les régimes divers auraient mauvaise grâce à se traiter mutuellement avec hauteur; ils ont tous subi les mêmes

revers ; ils ont tous été tour à tour enveloppés et emportés dans cet orage qui, depuis soixante ans, souffle sur l'Europe. Cherchez contre le régime constitutionnel d'autres armes que sa chute ; il vous rendrait avec usure les coups dont vous l'auriez frappé ; de tous nos régimes, c'est encore celui-là qui a le plus duré.

« Même en tombant, il n'a pas perdu tout son empire, et quelques-uns de ses meilleurs bienfaits ont survécu à ses fautes et à ses revers. Nous avons assisté, depuis 1848, aux crises les plus redoutables ; nous avons traversé je ne sais combien de révolutions, de luttes, de violences intestines; pourquoi ces violences, ces luttes, ces révolutions n'ont-clles pas fait cent fois plus de mal encore? Pourquoi ontelles été contenues dans des limites plus étroites que ne le prévoyait l'alarme publique? Nest-ce pas évidemment par l'influence survivante du régime d'ordre légal, de droit et de liberté qui les avait précédées? Les principes et les exemples de ce

régime ont été puissants encore âu milieu de ses ruines ; il a accompli la belle parole du sage indien : ^ Soyez comme le bois de sandal, qui em- I baume la hache qui le frappe. *

t II y a deux puissances que je suis loin de tenir pour infaillibles, mais qui méritent souvent qu'on les croie et toujours qu'on les écoute, les masses et les esprits d'élite, le sentiment instinctif de la société et la pensée réfléchie de ses chefs naturels. Qu'on les interroge l'un et l'autre. Les masses sont bien indifférentes, bien silencieuses; elles ont bien aisément abdiqué leurs prétentions et leurs habitudes; elles sentaient l'abus de la liberté et le besoin du repos; mais elles sont, au fond, moins changées qu'elles ne paraissent; les classes moyennes n'ont pas cessé d'avoir en estime et en^goût les garanties du régime constitutionnel ; et dans ces multitudes si soumises, si contenues, les mêmes passions, les mêmes rêves fermentent toujours. Laissez là les masses ; recherchez ce que pensent.

je ne dis pas les hommes engagés depuis longtemps sous un drapeau que Thonneur leur commande de garder, mais les esprits jeunes et distingués qui entrent dans le monde; croyez-vous qu'ils aient renoncé à ces espérances d'activité et de liberté politique qui ont rempli la vie de leurs pères? Entrez dans leurs rangs, écoutez-les : ils viennent de tous les points de l'horizon ; ils sont divers d'origine, de profession, de condition sociale, de croyances, de tendances; tous les anciens partis ont, parmi eux, des descendants et des représentants ; vous retrouverez là des conservateurs, des libéraux, des démocrates, des répubHcains ; vous y entendrez discuter les \1ces comme les mérites du régime constitutionnel tel qu'il a été compris et pratiqué parmi nous; les uns lui reprochent d'avoir été trop impatient, les autres trop timide; d'autres l'accusent de s'être transformé dans un régime parlementaire peu conforme à nos traditions et k nos mœurs nationales ; on cherche, pour la liberté politique et le gouvernement

258 CIIAP. XXIII.-NOS MECOMPTES

représentatif, des conditions et des formes nouvelles. Questions sérieuses, dissidences réelles et qui pourraient devenir importantes; mais au-dessus de toutes ces questions, de toutes ces dissidences, s'élève et plane un sentiment commun , une même pensée, l'aspiration à la vie politique, le désir de marcher et d'avancer dans ces mêmes voies de civilisation libérale où, depuis tant de siècles, les générations françaises ont fait tour à tour tant d'essais, d'écarts, de tâtonnements, de haltes, de retours, de chutes, et, tout compensé, tant de conquêtes et de progrès. « Si je porte mes regards de la France sur l'Europe et des peuples sur les gouvernements euxmêmes, je rencontre partout , sous les apparences les plus diverses, la même tendance et le même fait. Dans les pays et sous les régimes les plus différents, à travers les événements les plus contraires, malgré les nécessités et les embarras de la politique contemporaine, à des degrés très-inégaux, le même esprit d'ambition sociale, de développement gêné-

rai, de justice, de sympathie et de libertés expansives, possède et pousse en avant l'Europe entière. Et cet esprit, que nous appelons l'esprit nouveau, c'est le même esprit qui, depuis quinze siècles, anime et féconde la société européenne. C'est l'esprit du passé aussi bien que de l'avenir. Il plane au-dessus de nos malheurs et de nos fautes, comme il est venu jusqu'à nous à travers les malheurs et les fautes de nos aïeux.

« Laissons donc là nos découragements, et en même temps nos aveuglements, nos réticences inté • ressées, nos complaisances envers nous-mêmes; soyons sérieux et sincères, et voyons les choses comme elles sont, en nous et hors de nous. Nous nous sommes crus meilleurs que nous ne sommes; nous avons méconnu le mal inhérent à notre nature, et par conséquent la nécessité de lutter fortement et sans cesse contre l'ennemi que nous portons en nous. Nous nous sommes crus plus puissants que nous ne sommes ; nous avons méconnu non-seulement les

2eO CHAP. XXIII. -NOS MECOMPTES

limites de notre puissance, mais les droits de la puissance souveraine qui gouverne le monde et nous-mêmes; nous n'avons pas tenu compte des lois éternelles que Dieu nous a faites, et nous avons formellement prétendu mettre à leur place, et partout, nos propres lois. Nous nous sommes crus plus avancés que nous ne sommes dans les voies de la civilisation et de la liberté; engagés dans ce grand et rude travail de la fondation d'un gouvernement libre, nous n'en avons pas bien mesuré les difTicultés et les conditions ; nous nous sommes trop flattés que nous y suffirions seuls ; nous avons trop présume de nos lumières et de nos forces; nous avons trop oublie et l'ignorance générale, et l'anarchie qui frappait à nos portes, et le temps indispensable pour éclairer l'ignorance, et les alliés nécessaires pour lutter contre l'anarchie. Voilà les erreurs que nous pouvons signaler sans les reprocher à personne, car nous y sommes tous tom« bés; voilà les vraies c«ausos de nos mécomptes ot do

nos revers. Il y a là de quoi rabattre notre orgueil, mais non de quoi anéantir notre espérance; notre mal est de ceux qui se guérissent d'eux-mêmes quand ils sont bien reconnus et vivement sentis. Poursuivons notre but : c'est le bon droit, et c'est depuis quinze siècles l'effort laborieux de l'Europe chrétienne; ne soyons ni surpris ni alarmés des obstacles, des lenteurs, des détours et retours de la route ; le succès, dans les grands desseins, est toujours plus difficile et plus chèrement acheté que ne l'a rêvé l'imagination des hommes; et Dieu, qui promet t tout le reste à ceux qui lui demanderont d'abord la « sagesse, » ne les dispense pas de la souffrance ni du combat. Surtout, hâtons-nous de sortir des ornières où l^esprit révolutionnaire nous a jetés; elles nous mèneraient toujours aux mêmes abîmes. »

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