CHAPITRE IV. fji
applicable à tous les siècles et à tous les peuples. Je prétends seulement que, chez la plupart des peuples chrétiens, et dans l'élat actuel du monde, la liberté est un bien, un bien relatif, non absolu. Sauf en ce qui touche aux lois directement éta* blies et révélées par Dieu, je tiens que l'absolu est en tout l'ennemi de la vérité, telle qu'elle s'adapte à l'infirmité humaine.
Donc la liberté peut et doit varier dans son application et dans son étendue, selon les temps et les lieux, selon les hommes et les choses. Mai^, partout où elle existe, elle a cet incomparable avantage, qu'elle crée ou qu'elle réclame des garanties indispensables contre les abus du pouvoir. Elle les place dans des constitutions écrites ou traditionnelles , dans des lois qui lient récipro* quement les peuples et leurs chefs , dans ces pactes qui, depuis l'origine du monde, ont toujours été la condition et le palladium des sociétés régulières et durables. Ces^ garanties sont toujours incomplètes , souvent éphémères ; mais elles sont toujours nécessaires, toujours regrettables et toujours regrettées quand elles ont péri. Elles constituent le besoin le plus impérieux et le plus légitime de l'homme en société. Aucune forme politique ne les assure irrévocablement, aucune ne peut les empêcher de dégénérer en abus. Mais, malgré ces conditions d'imperfection et de faiblesse, les essais les moins heureux, les institutions les moins durables , les lois les moins observées, tout cela est préférable au pouvoir absolu, au pouvoir illimité de l'homme sur l'homme, que
•ya DES INTÉRÊTS CATHOLIQUES.
ce pouvoir soit exercé par un seul ou parla multitude, au nom d'une dynastie inamovible ou au nom du peuple souverain.
Je sais que j'ai contre moi la grande aulorité de Bossuety et j'en gémis. Il veut que le pouvoir des rois soit absolu , et il essaye de distinguer ce genre de gouvernement du gouvernement arbitraire. Ce soin qu'ont toujours pris les hommes de chercher des barrières à la souveraine puissance dans les diverses constitutions des empires et des monarchies, il l'appelle un vain tourment '.
Mais on sait que Fénelon, d'accord avec l'immense majorité des docteurs catholiques antérieurs au xvii^ siècle, est d'un tout autre avis. L'homme se donnera toujours ce vain tourment, et c'est son honneur. Il y sera autorisé d'ailleurs par l'exemple de tous les âges, et surtout par la tradition de la chrétienté, par toute l'histoire de ces grands siècles du moyen âge, dont le regard de Bossuet s'est volontairement détourné. Ébloui par la monarchie illimitée, celle que Louis XIV personnifiait devant lui , son génie s'est arrêté, comme éperdu , devant l'étude et l'explication
« Politique tirée de l'Écriture sainte, liv. X, art. 6, prop. II. Et il vient de dire, en propres termes, après avoir cité Saûl, Hérode, Abimélech : « On voit que , depuis rétablissement de la « puissance absolue, il n*y a plus de barrière contre elle, ni d*hos- « pitalité qui ne soit trompeuse, ni de rempart assuré pour la pu- « deur, ni enfin de sûreté pour la vie des hommes. Avouons donc, « de bonne foi, qu'il n'y a point de tentation égale à celle de la puiS' « sance ; ni rien de plus difficile que de se refuser quelque chose , > quand les hommes vous accordent tout, et qu'ils ne songent qu*à « prévenir ou même à exciter vos désirs. >