‹ Des intérêts catholiques au XIXe siècle (volume 3)Chapitre 66 sur 125 · CHAPITRE X. l · texte numérisé non relu

CHAPITRE X. l

alors qu'il faudra bien donner quelque issue à cet instinct impérieux y à cette force latente, mais irrésistible. C'est alors qu'on verra si les nouvelles institutions de la France sont assez élastiques pour se prêter à ce retour de la vie, du bruit, de la lutte. Je veux le croire; mais si elles ne s'y prêtaient pas, je suis convaincu que le souverain que la France s'est donné, avec l'habileté qui le caractérise, ne permettra pas à l'oraf^e de grossir. Autrement l'orage l'emporterait, lui et son œuvre. Après tout, l'esprit français, l'esprit humain n'a pas changé de nature le 2 décembre au matin. On ne vaincra pas la révolution et le rationalisme, en supposant même qu'on ait envie de les vaincre, dans l'ordre politique seulement. Ce n'est point par là que ces deux fléaux sont entrés dans le monde. Il nous reste une littérature corrompue jusqu'à la moelle des os, une industrie jetée hors de ses voies légitimes par un matérialistne sans bornes. On ne vient pas à bout du mal uniquement par la compression, quelque énergique et durable qu'elle soit. 11 faut bien lui opposer les forces libres, spontanées, du bien : et le bien ne peut être émancipé sans entraîner à sa suite une certaine émancipation du mal. C'est la loi de la nature humaine. La liberté reparaîtra donc avec ses chances, ses luttes, ses sacrifices, et avec elle le mérite. Oui, je n'hésite pas à le dire, malgré le démenti que semblent me donner les circonstances où nous sommes, les choses et les hommes qui nous entourent : la liberté ne sera point étouffée. Je n'ai pas peur pour elle. La cause

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de Tabsolutisme est une cause perdue. Malheur à ceux qui voudraient enchaîner à celle idole décrépile les deslinées immortelles de la religion ! Ils pourront la compromellre pour un temps; mais elle se relèvera, elle désavouera toute solidarité avec eux; elle ne leur pardonnera pas; et, dans la mémoire irritée des générâlions futures, elle placera leurs noms à côlé de ceux de ses ennemis et de ses persécuteurs.

Sachons donc répudier Tallernalive où l'on essaye de nous acculer, en nous condamnant à choisir entre le despotisme el le socialisme. Elle nous est imposée par quelques-uns de ceux qui nous disaient, il y a deux ans : « Pas de milieu pour la « France entre Tanarchie et la monarchie légi- « lime. » Aujourd'hui ce sont les plus ardents à applaudir à la révolution du !i décembre, qui a été précisémenl un deces milieux qu ils proscrivaient. Dieu se plaît ainsi à confoudre Toutrecuidante légèreté des hommes qui prétendent le renfermer dans les dilemmes inventés parleur passion éphéiinère.

Sans doute, les difficultés seront toujours grandes; le découragement paraîtra naturel, inévitable. On nousdira, comme mainte fois déjà : « Rien n'est « possible dans notre pays. Tout est perdu. » El cela ne sera pas vrai. L expérience est là pour nous rassurer, cl nous promettre des retours consolants. Sans doute le socialisme, qui est loin d'être vaincu, pourra exiger longtemps encore le despolîsnie pour contre-poids; mais entre ces deux extrêmes, «chons garder notre place. Liceai inier abni-

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ptarn contumaciam et déforme obsequium per* gère iter^ periculis vacuum.

Sachons attendre: «Le temps, » a dit un grand maître de la politique, aie temps a, pour tout et modifier, des secrets que le génie lui-même ne « trouve pas. » Ne versons pas des larmes sur ce qui est tombé, soit ; mais ne l'insultons pas. Ne blasphémons pas notre propre passé, pour mieux nous affubler de la mode courante, pour nous faire bien venir, même dans l'intérêt de la bonne cause, des puissances du jour. La liberté nous a valu d'inappréciables conquêtes, d'éclatantes réparations : au lieu de la renier, sachons l'honorer par notre reconnaissance, notre patience et notre espoir.

Ce n'est pas que je veuille dissimuler les périls et les obstacles que rencontre la liberté au sein de la société moderne. Qui ne comprend que la civilisation a considérablement perfectionné le despotisme en l'adoucissant? Le suffrage universel surtout, tel que nous l'avons vu fonctionner, et malgré les services imprévus et éclatants qu'il a rendus à Tordre au moment des plus grands périls ; le suffrage universel peut être regardé comme le plus grand danger de la liberté. C'est un mécanisme par lequel la foule, maîtresse pour UD jour, peut se rendre esclave pour des siècles, et rendre tout esclave comme elle.

11 serait insensé de méconnaître la valeur de ce mécanisme. On peut dire que le suffrage universel jouera désormais en politique le même rôle que la poudre à canon dans l'art de la guerre, ou la va-

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peur dans l'industrie. L'introduclion de cette arme nouvelle et formidable change toutes les conditions de la lutte. Elle met a ladisposiliondu pouvoir, qui fniira toujours par s'en emparer, une force jusqu'à présent inconnue. C'est un levier qui peut élre manié par la main la moins habile et la moins scrupuleuse, mais qui donne à cette main un ascendant irrésistible. C'est, en outre, un masque immense, derrière lequel toutes les servilités, toutes les bassesses, toutes les défaillances peuvent chercher un abri commode et sûr. C'est une mer où vont se perdre toutes les com* binaisons et toutes les règles de la politique ancienne, mais où le mensonge, le préjugé, l'ignorance, peuvent aussi centupler leur énergie. La sagesse et la dignité humaines y sont toutes deux condamnées à de rudes épreuves. Talent, vertu , renommée, courage, intégrité , expérience^ tous ces titres à l'ancienne popularité, toutes ces forces diversement énergiques, tout cela est noyé dans les flots du suffrage universel, comme le serait un flacon de vin généreux versé dans un étang.

Aussi, je ne sache pas qu'aucun ami sincère et intelligent de la liberté ait jamais désiré ou réclamé le suffrage universel. Il a été inventé par les républicains, d'accord avec quelques fous monarchiques. Selon l'usage, l'invention a tué les inventeurs.

Toutefois il faut s'y résigner et s'y habituer; car il ne sera pas détruit aussi facilement et aussi promplement qu'il a été créé^

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