CHAPITRE X. l8l
sitions présentes du souverain de la France, une marche conforme à l'idée que je défends. Mais, sans juger la nécessité ou la popularité de la tendance qui domine aujourd'hui, on peut certes, sans crime, envisager l'avenir sous un autre point de vue.
Deux fois déjà , depuis un siècle , la France éperdue, humiliée , épouvantée , a vu se réaliser la prédiction d'Isaïe ; Irruet populus^ vir advirunij et wiusquisque ad proximwnsuum : tumiUtuabitur puer contra senem, et ignobilis contra nobilem. Apprehendet virfratrem suum dvmesticum patris sui, (et dicet) : Pringeps esto noster : ruina autem HjEG sub manu tua.
On sait quelle fut l'issue fatale de la première expérience, malgré l'éblouissante splendeur du début. Il est permis d'espérer et même de croire que recueil signalé par tous les compagnons du grand naufragé sera évité dans l'avenir. L'histoire n'aura point à enregistrer un second exemple de l'infatuation du succès, de l'aveuglement qu'inspire une élévation trop subite. Espérons au contraire qu'elle pourra décerner au maître de la France un éloge aussi rare que digne d'envie, et qu'elle le félicitera un jour d'avoir su résister aux sophismes et aux adulations des théoriciens de l'absolutisme.
Je me plais donc à ne pas regarder comme éternel un système dont la durée indéOnie me semble contraire aux intérêts et peut-être même aux intentions du prince qui nous gouverne. H ne pourra pas se dispenser d'un retour à des allures plus libé-
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raies, quand même il voudrait le contraire; et je ne pense pas quHl le veuille. Je le dis, non par pré* caution oratoire (je n'ai guère l'habitude d'en user), mais par conviction. Il serait infidèle a la prudence dont il a donné tant de preuves, sHl ne savait à temps se dégager du système où on essaye dé Tenserrer, et de la responsabilité dont on voudrait l'accabler.
Aussi voudrait^oq bien remarquer qu'il n'est question^ dans tout ceci, que d'une théorie rétros* peclive ou prospeetwej de celle qui réprouve la liberté daps le passé ou dans l'avenir. Je crois que, pour les catholiques , cette théorie est, dans la passé, le comble de l'ingratitude, et, dans l'avenir, le comble de la folie. J'ajoute que, quant au présent, il suffisait de se taire, et de rester paisible spectateur de la marche des événements. A l'heure qu'il est, la France a peut-être encore phisde lî« berté qu'elle n'en veut; elle irait jusqu'à suppor? ter l'oppression. Cette oppression n'existe pas et ne saurait exister, car on n'opprime que ce qui vit. A l'heure qu'il est , rien n'est gêné , car rieq ne se meut; rien n'est comprimé, car rien ne rév siste. Tout dort, tout se repose, tout se renoua velle peut^tre. Mais quand l'heure du réveil son^ nera, quand cette France aura goûté dix, vingt années de repos, de calme, de prospérité, de sé<v curité complète; quand elle sera tentée de se dire qu'elle s'ennuie; quand éclatera le besoin de res« pirer, de voir, de parler, de juger, de critiquer, qui n'a jamais pu être extirpé de ce pays, pas plus sous l'ancien régime que sous Napoléon : c'est
alops qu^il faudra bien clQnqei: quelque is$iie k cet instinct impérieux , à cette fqrce latente, rpais irrésistible. C'est alors qu'on verra si les nouvelles ini^titutions de 1^ Fran^^e sont assez élastiques pour se prêter à ce retour de la yie, du bruit, de ja lutte, lie veus le croire; mai^ si çUes ne s'y prêtaient pas, je sui§ convaincu que le souverain que la France s'est dppné, avec l'habileté qui le caractérise, ne permettra pas à l'orage de grossir. Autrement l'orage remporterait, lui et son cauvre. Après tout, l'esprit français, l'esprit humain n'a pas changé de nature le a décembre au matin. On ne vaincra pas la révolution et le rationalisme, pu supposant même qu'on ait envie de les vaincre, dans l'ordre politique seulement. Ce n'est point par là que ces deux fléaux sont entrés dans le monde. Il nous reste une littérature corrofnpue jusqu'à ja moelle des os, une industrie jetée hors de ses voies légitimes par un matérialisme sans bornes. Ou ne vient pas à bout du mal uniquement par la compression, quelque énergique et durable qu'elle soit. Il faut bien lui opposer les forces libres, spontanées, du bien : et le bien ne peut être émancipé sans entraîner à sa suite une certaine émancipation du mal. C'est la loi de la nature humaine. La liberté reparaîtra dpnc avec ses chaqces, ses luttes, ses sacrifices, et avec elle le mérite. Oui, je n'hésite pas à le dire, malgré le démenti que semblent me donner les circonstances où nous sommes, les choses et les hommes qui nous entourent : la liberté ne sera point étouffée. Je n'ai pas peur pour elle. La cause
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de l'absolutisme est une cause perdue. Malheur ii ceux qui voudraient enchaîner à cette idole décrépite les destinées immortelles de la religion ! ils pourront la compromettre pour un temps ; mais elle se relèvera, elle désavouera toute solida* rite avec eux ; elle ne leur pardonnera pas ; et, dans la mémoire irritée des générations futures^ elle placera leurs noms à côté de ceux de ses ennemis et de ses persécuteurs.
Sachons donc répudier l'alternative où l'on essaye de nous acculer, en nous condamnant à choisir entre le despotisme et le socialisme. Elle nous est imposée par quelques-uns de ceux qui nous disaient, il y a deux ans : « Pas de milieu pour la ce France entre l'anarchie et la monarchie légi- « time. » Aujourd'hui ce sont les plus ardents à applaudir à la révolution du 2 décembre, qui a été précisément un de ces milieux qu'ils proscrivaient. Dieu se plait ainsi à confondre l'outrecuidante légèreté des hommes qui prétendent le renfermer dans les dilemmes inventés parleur passion éphémère.
Sans doute, les difficultés seront toujours grandes; le découragement paraiti*a naturel, inévitable. On nous dira, comme mainte fois déjà : « Rien n'est €c possible dans notre pays. Tout est perdu. 1» Et cela ne sera pas vrai. L'expérience est là pour nous rassurer, et nous promettre des retours consolants. Sans doute le socialisme, qui est loin d'être vaincu, pourra exiger longtemps encore le despotisme pour contre-poids; mais entre ces deux extrêmes, sachons garder notre place. Liceat inter abru^'