CHAPITRE IV
regrettées quand elles ont péri. Elles constituent le besoin le plus impérieux et le plus légitime de l’homme en société. Aucune forme politique ne les assure irrévocablement, aucune ne peut les empêcher de dégénérer eu abus. Mais, malgré ces conditions d’imperfection et de faiblesse, les essais les moins heureux, les institutions les moins durables , les lois les moins observées, tout cela est préférable au pouvoir absolu, au pouvoir illimité de l’homme sur l’homme, que ce pouvoir soit exercé par un seul ou par la multitude, au nom d’une dynastie inamovible ou au nom du peuple souverain.
Je sais que j’ai contre moi la grande autorité de Bossuet, et j’en gémis. Il veut que le pouvoir des rois soit absolu , et il essaye de distinguer ce genre de gouvernement du gouvernement arbitraire. Ce soin qu’ont toujours pris les hommes de chercher des barrières à la souveraine puissance, dans les diverses constitutions des empires et des monarchies, il l’appelle un vain tourment *.
1 Politique tirée de l'Ecriture suinte , liv. X, art. 6, prop. II. Et il vient de dire, en propres termes, après avoir cité SaCil, Hérode, Abimélech : « On voit que, depuis l’établissement « de la puissance absolue, il n’y a plus de barrière contre elle,
■ ni d’hospitalité qui ne soit trompeuse, ni de rempart assuré
■ pour la pudeur, ni enfin de sûreté pour la vie des hommes. « Avouons donc, de tonne foi, qu’il n'y a point de tentation égale
Mais on sait que Fénelon, d’accord avec l’immense majorité des docteurs catholiques antérieurs au xvn e siècle, est d’un tout autre avis. L’homme se donnera toujours ce vain tourment, et c’est son honneur. Il y sera autorisé d’ailleurs par l’exemple de tous les âges, et surtout par la tradition de la chrétienté, par toute l’histoire de ces grands siècles du moyen âge, dont le regard de Bossuet s’est volontairement détourné. Ébloui par la monarchie illimitée, celle que Louis XIV personnifiait devant lui, son génie s’est arrêté, comme éperdu, devant l’étude et l’explication des plus beaux temps de nos annales. En écrivant L’histoire universelle, il la termine brusquement à Charlemagne , c’est-à-dire au moment où la chrétienté se fonde, où l’Eglise triomphe, où le sacerdoce et l’empire organisent leur alliance. En traçant pour un prince chrétien les droits et les devoirs de la politique, il les emprunte exclusivement à l’histoire du peuple juif, comme si l’exemple de celte nation, sur laquelle Dieu s’était réservé une action directe et visible par les prophéties et les miracles, qui fut d’ailleurs toujours rebelle à sa loi , et
« à celle de la puissance ; ni rien de plus difficile que de se re- « fuser quelque chose, quand les hommes vous accordent tout, * et qu’ils ne songent qu'à prévenir ou meme à exciter vos -* désirs. »