DESCRIPTION DES PETITES FICELLES
« Croirait-on^ dit M. Quinet, que Loyola, cet homme si sérieux dans Tascétisme, soit conduit par son propre système à jouer, feindre la macération? Comment ! ruser avec ce qu'il y a de plus spontané, avec les saintes flagellations de Madeleine et de François d'Assises ! Oui, quoi qu'il en coûte, pour faire toucher du doigt tout le système, je dois citer les paroles du livre fondamental, des Exercices spirituels : et ne riez pas, je vous prie, car je ne trouve rien de plus triste que de pareilles chutes. Toute la pensée est là: — Servons-nous, dit Loyola, dans.la flagellation, principalement de petites ficelles qui blessent la peau, en effleurant l'extérieur, sans atteindre rin|érieur, pour ne pas nuire à la santé. »
« Quoi ! dès l'origine, dans la règle idéale, avant toute dégénération, contrefaire froidement, frauduleusement les stigmates et les meurtrissures des anachorètes et des Pères du désert, qui condamnaient sur leurs flancs exténués les révoltes du vieil homme ! Le martyre n'est imposé qu'aux saints, je le sais bien ! Mais jouer avec le martyre, ruser avec l'héroïsme, frauder la sainteté ! Qui eût jamais cru que cela fût possible? qui eût jamais cru que cela fût écrit, commandé, ordonné dans la loi (1)? »
(1} IIV Leçon^ p. 190 et 191.
rai cru devoir rapporter ce texte en entier pour le plaisir de ceux qui rignoraient, sans craindre de fatiguer ceux qu'il avait déjà fait sourire. Meminisse juvéiL
Composons donc pour ces bons pères jésuites, singes des vieux anachorètes, un petit code de pénitence) tel qu'a pu le rêver , pour d'autres que luimême, M. Quinet méditant sur son sopha, comme Sénèque écrivait à sa table d'or de grandes considérations sur ]a pauvreté. Tout bien examiné, je ne vois moyen d'exténuer la chair que dans la nourriture, le sommeil et les stignuUes ou mèurtriuures. Donc trois articles.
Article V. N'allez pas croire que vous faites pénitence en vous privant de mets superflus : c'est pure vertu de tempérance, temperantiœ ett, non pœmienUœ. Mais privez- vous aussi des aliments convenables, ud tiim convenieniibus alimentiê; et plus vous en retrancherez, mieux vous ferez, et eèJU meliùs quo plu» sub' iTdhUur. La seule gr&ce qu'on vous fait, est de ne pas >ous permettre de mourir de faim, ni môme de vous rendre malades au point d'aller encombrer nos hôpitaux, vitata intérim naturœ corruptione, aut debilitate fam, leu infirmtate.
Aatigi«e il Pour ce qui regarde le sommeil et le \ retrancher ce qui sent la mollesse et les délices, lie pourrait mortifier qu'un sybarite. Prenez donc sur )^ convenable, non seulement au vieil homme qui demande bon lit de plume, draps fins et long repos, lirais même à la santé* Ainsi,. contentez-vous d'une sîmpie et pauvre couchette, et dormez le moins possible, (fuanlùm Ucety citra vitœ» aut valetudinis grave P^nculum. On vous accorde le sommeil indispensable
à la vie, à moins qu'il ne fallût, pendant quelque temps, en sacrifier quelque chose, pour corriger de sa mauvaise habitude celui qui aurait contracté dans le monde l'envie et le besoin de trop dormir, nisi aliquaritisper ad conmetudlnem (si cm est nimU somnij moderandam. Ne vous plaignez pas de la violence du remède : les contraires se guérissent par les contraires.
Article III. Quant au vieil homme composé d'os et de chair, il faut une distinction. Attaquez hardiment la couverture; mais, sous peine de crouler, respectez la charpente. Ainsi , que la chair, et non pas la peau seulement, sente la douleur et les com^ bats que vous lui livrerez, circa camem ipsam, ut mflictum sentiat dàlorem. Servez-vous donc, pour la stigmatiser, de cilices, admotis, gestatîsque cUtciis, de disciplines de cordes, funibus, de chaînes de fer, atu vectibus ferreis. Frappez raide, et ne craignez pas les contusions et les plaies, mcussis verberibus ac plagis. Cependant on vous conseille de ne pas aller jusqu'aux os, necpenetret ossa cum infirmitatis periculo. Mais, remarquez-le bien, ce n'est là qu'un conseil, magU expedire videtur. Ainsi, le commun des pénitents, au lieu de se flageller sans miséricorde ni prudence, avec d^énormes disciplines, se servira de petites cordes, capables non seulement de cingler la peau, mais aussi de blesser la chair et les parties intérieures, pourvu que les blessures, ne soient pas assez profondes pour causer une infirmité, non autem adeo in' teriores ut valetudineni adversam càusare possint.
Qu'en dites-vouS? La douceur de ces règles vous scandaliserait-elle si vous les aviez trouvées dans quelque vieux manuscrit des pères de la Thébaîde ?
Ce sont celles que S. Ignace a laissées, non pas aux Jésuites, mais à tout chrétien qui yeut faire pénitence (1). Je n'ai fait que les traduire. La tournure est de moi; le fonds est de lui. Si dans la dernière phrase vous ne reconnaissez pas la citation de M. Qoinet, c'est que sa citation n'est qu'une parodie* Je voudrais croire qu*il a mal compris ce dernier texte (3) : mais comment expliquer son silence sur les règles austères qui le précèdent? Cependant ne soupçonnons pas sa loyauté : il a promis d*aborder la (juestion avec netteté et franchise. Prenons-nous-en plutôt à l'excès de son zèle pour la pénitence.
Trompé par son respect religieux pour les flagellations de Madeleine et de S. François d'Assises, par sa vénération pour les stigmates et les meurtrissures des anachorètes et des pères du désert, tout plein du souvenir de leurs combats à mort contre le vieil homme, lillustre professeur a trouvé trop douces des disciplines qui ne mettaient pas les os à nu, qui ne consuinaiient pas sous la verge des forces destinées aux tra-^ vaux de l'apostolat. Que les Jésuites, retirés au désert
(1) En effet S. Ignace les propose à tous ceux qai font ses ^ercices spirituels, aux gens du monde, comme aux religieux.
(2) Il a traduit quœ eœteriores affligunt partes par hlesser la P^du, en effleurant Vextérieur. Mais affligere ne veut pas dire ^^urer. D'ailleurs ces mots, non autem adeô irUeriares ut va- ^i\idinem adversam causare possint, Indiquent qu'on peut attendre Vintérieurj pourvu cependant qu'on n'aille pas Jusqu'à se caaser une Infirmité. Non adeô inleriores ut, etc., ne peut pas indiquer un autre sens. Voir le texte entier de ces règles, ffo(e< et Pièces justificatives^ no 5.
OU renfermés dans leurs cellules» livrent à des macérations sans bornes leurs , flancs exténués, y versent leur sang pour châtier les révoltes du vieil homme, en laissant en paix les hommes nouveaux ; et M. Quinet les laissera en repos lui-même. Mais que la religion catholique relève son vieil étendard, alors croyant voir les enfants d'Ignace parmi les premiers dèfen* seurs de l'Église, ii leur fera lin crime de ne pas se flageller jusqu'à extinction*