‹ Des JésuitesChapitre 22 sur 56 · CINQUIÈME ARTICLE!. —DIRECTION DES EXPERTS · texte numérisé non relu

CINQUIÈME ARTICLE!. —DIRECTION DES EXPERTS

Parmi les enseignements que la science donne à l'homme, il en est qui n'abandonnent, pour ainsi dire, rien à l'invention de ceux qui les reçoivent. D'autres invitent, il est vrai, la pensée à une action propre et libre de toute entrave, mais non de toute

influence étrangère; car le génie a exploité la matière avant elle. D'autres enfin , et c'est le petit nombre, laissent tout ou presque tout faire à la création de chaque intelligence. Donnez aux premiers le nom de sciences exactes; aux seconds, celui de thèses scolastiques, d'éloquence et de poésie : mais réservez aux derniers le nom d'exercices. Le mathématicien fait plus que diriger ma raison, il l'enchaîne à ses conséquences rigoureuses; le poôie élève, agrandit mon âme, mais il la remplit de son inspiration; et quand j'écoute un orateur, mon cœur est plein de sa parole comme mon oreille.

Ne cherchez donc dans les Exercices d'Ignace ni calculs invariables, ni mouvements poétiques et passionnés, ni conceptions développées, ni phrases sonores. Si quelque élan lui échappe, je me figure un aigle emportant un moment ses petits sur ses ailes pour exciter leur essor, et leur montrer la route des cieux.

Vous trouvez ses sentences pauvres. Ce sont des germes; c'est à votre intelligence à les féconder, à les agrandir. 11 n*a pas tracé des tableaux, mais des esquisses. C'est qu'il voulait des créations et non des copies. Il vous a remis la toile et les pinceaux ; que votre imagination travaille. Les traits simples qu'on lui montre d'avance aideront sa composition. Reprocher à Ignace ses méditations nues et décharnées, c'est accuser de stérilité le maître habile qui ne dicte rien à ses disciples, mais se contente d'éveiller leur invention.

Dans un travail del'âme où toute opération tendait immédiatement à la pratique, la volonté réclamait encore plus de liberté que d'intelligence. En eflet, in-

cessamment repliée sur elle-même , ouverte ^ sans préoccupation ni réserve, aux inspirations du Ciel, pendant ses longues journées de solitude, de silence et de réflexion, i'âme est exposée à devenir le jouet des illusions de sa ferveur, ou la proie du religieux qui guide ses mouvements et la surveille. L'esprit mauvais à son tour le travaille. Tantôt, suivi du cortège des passions, il la mène sur la montagne, et lui monire les plaisirs, les honneurs et les richesses; tantôt, transformé en lumière pure, il la place au sommet de la perfection, pinacle du temple, et lui dit: Ne crains rien. Dieu t'a confiée à la garde de ses anges.

Le préservatif se trouve dans les annotations, les élitions, les notes (notanda) et les règles, distribuées ^toutes les avenues de chaque semaine et souvent de chaque journée, comme le rempart, et, qu'on me passe l'expression, comme le garde-fou des Exercices. Elles sont, pour la plupart, des bornes imposées aux indiscrétions de la ferveur, des obstacles aux illusions •le l'esprit, des phares pour se reconnaître au milîtsu fela tempête et destçnèbres, des barrières placées entre l'influence du directeur et l'abandon de 4'âme Sû'il exerce (1).

/e m'égarerais dans un compte-rendu sans limites, sij'essayais l'analyse de toutes ces lois et remarques

ftl J'ai compté 20 Annotalions {Ex. spir.^ p. 390-393); 10 Ad" 'l'<wn«(p.40()); 68 Notanda (p. 397, 404, 40S, 407, 408, 466, **)i sans noter les remarques nombreuses qui ne portent pas ce nom ; 8 règles de tempérance pour Tasage modéré du ^'fe et du manger (p. 463) ; 22 sur le discernement des es- Prils(p.424,4-27); 7surladislribu«ondesaamdnes (p.427,428); fiswies scrupules (p. 428); 8 sur Fadhésion aux eoselgnen»«nts de l'Eglise catholique (p* 429, 450).

dictées par la prudence d'Ignace, déjà commentées dans le livre appelé Directoire. Ifiais il en est qui peuvent éclairer davantage le jugement de mes lecteurs. J'en signalerai brièvement quelques-unes. Ce sera la fin de mon étude. Abordons la difficulté mère, le thème chéri de toutes les déclamations : la direction imprimée à la volonté dans le choix d'un état de vie, c'est à dire les règles de V élection.

L'action du directeur pourrait être dangereuse, ou parcequ'aux inspirations de la grâce, aux calculs de la raison, il mêlerait sa parole et ses conseils ; ou parcequ'abandonnant Tâme à elle-mêrpe au moment décisif, il la livrerait, par un raffinement de ruse, aux illusions du trouble, à la voix impérieuse d'une ferveur exaltée, examinons donc tour à tour la part que le livre des Exercices fait à l'influence du directeur et le temps qu'il prescrit pour Vélection.

Dans la quinzième des vingt premières annotations, dont je suivrai les prescriptions pas à p»8, il est commandé à celui qui donne les Exercices, V de ne pas engager à un état de vie plutôt qu'à un autre, et d'être même plus scrupuleux sur cet article qu'en toute autre circonstance; 2*" de tout laisser à l'action de la grâce; 3** de se tenir lui-même, pour éviter toui^ indiscrétion, dans l'indifférence et dans une sorte 4'équilibre (1). Nous avons déjà vu cette règle citée et développée dans le chapitre huitième (2).

Quant aux tenaps favorables à une bonne et sage élec^ iiony S. Ignace en distingue trois. Le premier est celui d'une illumination soudaine et impérieuse, qui ex-

(1) Ex. spiril., Ànnot.^ p. 396, 393.

(2) Ruses des Jésuites pour recruter des sujets, etc., p. 75.

dut non seulement le doute, mais même sa possibilité. L'âme est subjuguée comme fut celle de Paul sur le chemin de Damas.

Le second ne suppose plus les motions subites et extraordinaires de la grâce ; la raison s'y môle à la volonté. C'est le temps où le cœur recueillant, comparant entre elles toutes ses impressions présentes et passées, étudie la vocation du Ciel dans Texpérience des consolations et des troubles. 11 se détermine par le souvenir et l'examen de tout ce qu'il éprouva de consolations ou de répugnances, comme homme et comme chrétien, lorsque la pensée de différents états vint tenter ses inclinations naturelles et religieuses.

Dans le troisième, la volonté calme et silencieuse s'en remet entièrement aux conseils de la raison, sûre de trouver dans sa décision celle du Ciel auteur de ses lumières (!)•

De ces trois temps, lequel est le plus sujet aux illusions? C'est sans contredit le premier et le second. Aussi S. Ignace, sans les rejeter, s'en rapportel-il de préférence au dernier. C'est lui qu'il déve- ^pe et qu^il applique. Les règles qu'il trace devient toujours être présentes à l'homme de foi, lorsqu'il délibère sur une affaire de quelque importance.

Commencez par considérer le salut étemel, but <le toutes vos actions; implorez les lumières du Ciel ; P^sez, d'un côté les avantages et les moyens, de l'autre les inconvénients, les dangers et les obsta-

{^) Ex, spirit. Detempore triplici ad eUctiones reclè facien- *M mg%$ opporluno, p. 409.

des; n'écoutez que la raison, et fermez Toreille aux réclamations de la chair. Enfin , une fois la décision prise, conjurez Dieu d'affermir votre volonté (1).

Cette discussion grave et sévère de la raison pure est fortifiée par l'examen des inclinations secrètes qui l'entraînent. Premièrement, sondez la source de vos affections. Viennent-elles du ciel ou de la terre? Secondement, si quelque étranger vous consultait pour lui-même sur le sujet qui vous occupe, vous lui donneriez un conseil sans passion : ce que vous lui diriez, dites-vous-le à vous-même. Troisièmement, choisissez ce qu'à l'heure de la mort vous voudriez avoir choisi. Quatrièmement, faites ce que vous voudriez avoir fait quand vous serez au tribunal du juge suprême de toutes nos délibérations (2).

Le IHrectoire, trésor ascétique des traditions primitives de la Compagnie de Jé^us, interprète avoué de la pensée de son fondateur, appelle cette méthode par le raisonnement et la discussion, plus rassurante et plus sûre 'securior et tiUior). Il veut qu'on lui soumette tout choi^ fait par l'inclination du cœur. « Car, dît-il, on peut généralement assurer qu'il est souverainement dangereux pour l'homme, de vouloir se gouverner seulement par les mouvements de la volonté, et par certaines impressions intérieures, sans employer la considération convenable. » 11 va même jusqu'à reconnaître des preuves d'illusion dans le refus de cet examen fondé sur les lumières de l'in* telligence ^3).

(1) EX. spiriLModus prior sanœ bonœque eleclionis facienda,

(2) Ex. spiriL Moduê posterior benè eligendU p. 410. i

(3) Direct.^ C. 27, n© 6, p. 460; c. 28, Q" 5 et 6, p. 46^, 462.

S. Ignace ne condamne' pas l'inspiration subite et victorieuse de la grâce ; mais elle est un don du Giel> et ne pouvait êire la matière d'un exercice. Il ne recommande même pas de s'attendre à ces déterminations miraculeuses et extraordinaires. Toujours en garde contre les dangers de Texaltation, il veut que lorsqu'on voit une âme emportée par une grande ferveur (/ervore magno ferri)^ on Tempéche de se lier inconsidérément et avec précipitation y par quelque promesse ou quelque vœu (1). Enfin , si dans le progrès des ExerciceSy la lutte de l'homme avec lui-môme ailait jusqu'au trouble et à la fatigue, il faudrait les interrompre (2).

Yoilà donc les pièges tendus à la volonté, les entraves données à l'intelligence! On leur imprime, il est vrai, un mouvement vigoureux; mais elles demeurent maîtresses du char qui les emporte. Une main étrangère ne tient les rênes que pour empêcher la violence des secousses, les chutes, les écarts et jusqu'à la précipitation. Rappelez-vous la marche des Exercices; ce n'est pas une carrière où l'on ne puisse s'arrêter, un chemin muré d'où l'on ne puisse sortir. Les haltes sont marquées d'avance; et si l'exaltation \>ThyQ la fatigue, le guide est là pour dire : C'est assez.

Voulez-vous apprécier les Exercices spirituels de la Compagnie de Jésus? Avant tout pensez à leur titre. Ce n'est pas un livre. Ils ne sont pas faits pour être las, mais pour être mis en pratique. Juger leur car-

(1) Ex, spiriL, AnnoL décima quarta, p. 396.— Direct, c. 26, n'O, p.459.

(2) Direct,, c. 33, no 3, p. 466.

rière avant de l'avoir parcourue, serait tout à la fois^ injustice et folie. Si vous voulez la tenter, rappelezvous encore qu'elle exige un guide. C'est sa première loi. Si vous vous y engagez seul, je ne réponds pas de vous. Vous entrerez dans un dédale dont vous trouverez toutes Iqs avenues occupées par le dégpût , ou assiégées par mille illusions voltigeant saps relâche au bord des précipices.

NOTIIS

ET

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