‹ Des JésuitesChapitre 29 sur 56 · LES JÉSUITES CHASSÉS DE VENISE · texte numérisé non relu

LES JÉSUITES CHASSÉS DE VENISE

I. L'événement auquel se rattache l'expulsion des Jésuites de Venise, en 1606, bien que concentré dans les conseils du Pape et du Doge, agita toutes les cours de l'Europe, mit en mouvement toutes les passions religieuses et politiques. On ne peut donc y loucher, sans toucher à l'histoire générale de l'Eglise et des peuples au commencement du dixseptième siècle.

Quelques-uns de mes lecteurs, à la vue de ce long chapitre, trouveront peut-être que j'accorde trop d'importance à la réfutation d'une pure assertion, dénuée môme de toute apparence de preuves. Mais j'ai voulu montrer, par un exemple, combien il en coûte parfois à l'historien consciencieux pour rétablir des faits renversés d'un seul mol. D'ailleurs je n'étais pas d'humeur à combattre des légèretés par d'autres légèretés. Je veux non seulement détruire, mais édifier. Ne songeons plus à M. Quinet: pensons à l'histoire. Je viens apporter ma pierre pour la reconsiruciion du passé.

Je ne puis mieux commencer celte relation difficile qu'en empruntant le début d*un auteur français contemporain.

« La plus-part de ceux qui ont escrit sur ce sujet.

dit Scipion Dupleix, ont tesmoigné leur passion par des considérations ou inclinations contraires, les uns envers le Saint-Siège, les autres envers Testât politique. Aucuns ont eu en cette occasion leur plume et industrie mercenaires : mais les hérétiques et les libertins y ont contribué de la malice, voire de la fureur contre raulhotilé apostolique. Entre ceux qui ont escrit en faveur de la Seigneurie de Venise, les plus renommés sont Antonio Quirino, sénateur vénitien; Pierre-Antoine Ribert; frère Paul, théologien vénitien, passionné à outrance; frère Fulgence, ces deux de TOrdre des Servites; frère Bernard Jordain; frère Michel l'Ange Bonicelli; frère Marc-Antoine Capelli; frère Jean Marsilio, ces quatre cordeliers; et frère Camillo, de TOrdre des Augustins. Le Pape eut aussi de très forts esprits pour la défense des droits du Saiot-Siége; et, entre autres, les cardinaux Bellarmin et Baronius, Téminente doctrine et piété desquels reluit assez en leurs excellents ouvrages. Tellement que quand je ferais ici le plus puissant eflbrt de toutes les forces de mon âme pour renchérir sur les uns ou sur les autres^ toutes mes inventions se trouveraient anticipées, ou fort inférieures à celles de tant de signalés personnages. C'est pourquoi je rapporterai sommairement cette affaire; et sans y interposer mon sentiment, je laisserai le tout au jugement du lecteur discret et non intéressé (l), »

Les historiens de la Compagnie de Jésus ont fait

(1) Histoire de Henry -le- Grande /K« du nom, fDf Ée lYéiUcé H de Navarre (Paridi iddOj, pi 374.

une relation de cet événement tout opposée à celle de leurs ennemis. Leur témoignage paraîtrait suspect : j'y renonce. On me permettra donc de renoncer, pour la même raison, aux récits de leurs adversaires. Cherchons des témoins sans intérêt personnel; prenons les juges dans un parti neutre.

Rome et Venise étaient en guerre : la France fut acceptée comme médiatrice. Je consulterai donc les historiens français; et avant tout les dépêches des ambassadeurs chargés par Henri IV d'examiner les causes du différend, et d'accommoder les deux partis. Le célèbre cardinal Jacques Davy du Perron commença les négociations auprès de Paul V; le cardinal de Joyeuse les termina dans le voyage qu'il fit à Rome en qualité d'ambassadeur extraordinaire; et mcssire Philippe Canaye, seigneur de Fresne, alors ministre de France auprès du doge vénitien, tvii témoin oculaire de l'anathème lancé contre les Jésuites. C'est dans les lettres imprimées et manuscrites de ces trois hommes d'état que j'irai chercher mes documents : elles m'ont fourni des révélations aussi neuves que curieuses.

De Fresne surtout a fixé mon attention ; il n'était pas homme d'église; il avait même été nourri dans le calvinisme ; et, quoique sincèrement converti à la religion catholique par un Jésuite, le bonhomme Possevin, comme il l'appelle, il jugea sévèrement le Pape et les Jésuites. Résidant à Venise, il n'entendait qu'un des deux partis : d'ailleurs cette affaire lui créa beaucoup d'embarras; et personne ne sourit aux obstacles. Cette préoccupation m'a semblé une garantie de son impartialité, là où il dépose en fa«

veur la Compagnie de Jésus. C'est donc lui que je citerai plus souvent et de préférence.

II. Depuis neuf ans Rome se plaignait de Venise. Le Pregadi avait successivement porté trois décrets contraires aux immunités ecclésiastiques. Clément Vill lui avait fait d'inuiiles remontrances pour les deux premiers. Paul Y était à peine sur le trône pontiticaly lorsque fut publié le troisième, qui parut plus odieux que les deux précédents (1). De plus le conseil des Dix fit emprisonner le comte Brandolino YaldemarinOy abbé de Nervèse, accusé de magie, et Scipion Sarraceno, chanoine de Vicence, poursuivi aussi pour je ne sais quels crimes. Tous les deux, au lieu d'être remis à la sentence de l'ordinaire , suivant les lois ecclésiastiques alors en vigueur, furent livrés au bras séculier.

Le Pape, voulant mettre fin à ces empiétements sur l'autorité pontificale, dépêcha en même temps deux brefs à son nonce résidant à Venise. L^un contenait la révocation des trois ordonnances du sénat; l'autre ordonnait le renvoi des prisonniers à la juridiction ecclésiastique. Des menaces de censures les accompagnèrent en cas de refus. Le nonce remit le premier aux sénateurs le 25 décem-

(i) Le premier décret, donné le 23 tuât I5d7, portait que leâ biens possédés par les sêcaliers sous la directe des églises, ne seraient point sujets aux droits de prélation, de consoll* dation ni déshérence; le second, da 10 Janvier 1603, défendait de bâlir des églises, des hôpitaux ou des couvents sans la permission du sénat ; le troisième prohibait raliënation des biens laïques en faveur des ecclésiastiques. Il était da 26 de mars 1605.

bre 1605. Le duc Marin Grimani étant à Tagonie, on résolut de n'ouyrir la lettre pontificale qu'après l'élection de son successeur. Le nouveau doge Léonard Donato et son conseil» au lieu d'être ébranlés par ce premier bref du Pape et par le second, présenté seulement le 24 février 1606, les rejetèrent tous les deux comme injurieux à la seigneurie, et firent même publier une déclaration confirmant leurs décrets attaqués.

« De part et d'autre, dit Dupleix, ils taschaient de fortifier leurs raisons par un grand nombre de passages tirés de la sainte Écriture, des conciles, des Pères et de l'histoire tant sacrée que profane, qui seraient ici trop longs à déduire. Tant il y a qu'après tout cela, le Pape, plus offensé du mépris que les Vénitiens firent de ses brefs que de leurs entreprises, lascha son excommunication contre eux par l'advis de tout son consistoire. Car c'est chose notable, que comme il n'y eut pas une seule balote dans le sénat de Venise qui ne fût pour la manutention de ses décrets et résistance aux brefs du Pape, aussi dans le sacré consistoire il n'y eut pas un seul cardinal qui ne donnât son suffrage pour l'excommunication de la seigneurie... (1) » En cela l'historiographe de Henri IV se trompe. Sur quarante et un cardinaux qui se trouvaient au consistoire, quarante, il est vrai, allumèrent les foudres apostoliques; mais le cardinal Vallier fit tout ce qu'il put pour conjurer Torage. 11 était vénitien.

Comme je travaille à l'histoire des Jésuites et non

(1) HUtQin i€ a^nritVj p. W.

à celle des Papes, je n*aî pas cru devoir clyarger mon récit de la discussion des droits respectifs de Rome et (Je Venijse. H ne s'agit pas ici de prouver que Paul V agit suivant les lois de la justice e^ de la prudence^ mais d'étudier la conduite de quelques religieux tenus, comme, tous les fidèles, d'obéir au chef de l'Église (1).

Le bref d'excommunication, donné à S. Pierre le i7 avril 1606, frappait d'interdit la république toute entière, si dans vingt-quatre jqurs depuis la publication du monitoire, et trois jours après le terme expiré des vingt-quatre, les sénateurs n'eiTaçaient les trois décrets de leurs archives, avec proniesse de n'en plus faire a l'avenir de semblable, et ne remettaient les deux prisonniers ecclésiastiques entre les mains du nonce (2). Le gouvernement vénitien espéra d'abord qu'il pourrait en empêcher la publication ; il défendit donc au clergé séculier et aux religieux, sous les peines les pltjs graves, de recevoir ou de publier aucun rescrit de Rome. Deux anecdotes nous montrent la rigueur de ses menaces, et le trouble qu'elles jetèrent dans les consciences.

« Le seul vicaire de l'évêque de Padoue, écrivait de Fresne, eut le courage de répondre qu'il ferait ce (jue le Saint-Esprit lui conseillerait : mais le Podesta lui ayant répliqué, qu'en attendant cette inspiration, il souffrirait qu'on exécutât ce que le même Saint- Ci) Pour apprécier les censures qui frappèrent l'élal rebelle, il faut se reporter aux temps où les lois eanooîqaes étaient reconnues, respectées par tous les gouvernements catholiques de TEarope.

(2) Dopleix rapporte le bref du Pape, p. 377.

Esprit avait inspiré déjà au conseil des Dix, qui était deîe faire pendre et étrangler, Je bon homme en prit telle frayeur quMl en est maintenant au lit de la mort. Un curé de Venise, ajoute le même ambassadeur, fut plus avisé. Étant pressé de se résoudre : Je suis d'opinion , dit-il , qu il y a moins d'inconvénient d'être excommunié trente ans que pendu un quart d'heure; parcequ'ei^fin les princes se pacifient, et ceux qui vivent jouissent du bénéfice de la réconciliation, mais les pendus en sont exclus (1). »

Il paraît qu'on eui d'abord quelque doute réel sur la validité des censures. Car le bref comminatoire, adressé au duc Marin Grimani, n'avait été ouvert que deux mois après sa mort. L'excommunication tombant sur Donato, son successeur, semblait donc fulminée sans citation précédente, et par conséquent d'une façon contraire aux règles canoniques. Rome ne tarda pas à répondre que les deux premiers brefs ayant été adressés à Grimani durant sa vie, comme duc de Venise, s'étendaient p^r là même à la personne de son successeur; qu'étant d'ailleurs ^venus à la connaissance du séaat et d^ Donato lui-même, avant la sentence définitive, ils avaient réellement tenu lieu de citation (2).

m. Quoi qu'il en soit, cet en^barras m'explique la docilité que le gouvernement trouva d'abord dans tous les ecclésiastiques et dans tous les religieux. L'ambassadeur de Henri IV à Venise écrivait à Com-

(1) Lettres et ambassade de messire Camye,seigneurdeFresne^ t.3 (Paris, 1645): lettre du 28 avril 1606 à M. de Commartia (ambassadeur de France à la diète de Soleure), p. 17 et 18.

(t) Dapleix, p. 377 et 378.

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