‹ Des JésuitesChapitre 40 sur 56 · II. • S · texte numérisé non relu

II. • S

reins un somen ou toile jaune-clair, et des socques à ses pieds.

Dans ses voyages, il prenait Vangtd jaune (ou robe à la persane), avec un somen de même couleur. De sa toque blanche, ou de son talapas, descendait sur ses épaules un long voile; il avait des boucles d*oreilles garnies de perles ou de pierres rouges; sa bague était composée de cinq métaux. Le mouchoir qu'il tenait à la main était de couleur jaune, comme sa robe et son voile ; il avait aux pieds des pantoufles turques, et une longue canne de jonc à la main. Il était assis en palanquin sur une belle peau de tigre. Deux hommes, de chaque côté, agitaient de magnifiques éventails de plumes de paon ; on portait devant lui un parasol de soie, surmonté d'un globe d'or. Telle était la manière de voyager du grand \iramamouni. S'arrètait-il en quelque lieu, c'était toujours sur une peau de tigre qu^il s'asseyait.

G^est ainsi que, pour convertir à la religion du Seigneur les gentils de ces contrées, renonçant aux coutumes de sa patrie et se faisant à celles des Indiens, prenant leur langage et leurs mœurs, il parcourait le pays, disputant partout avec les savants. En outre il assistait avec générosité les pèlerins pauvres, faisait mille bonnes œuvres, offrait des dons aux églises et aux oratoires, apprenait diverses langues à des enfants auxquels il obtenait ensuite de grandes charges.

Sam parler de l'italten, sa ianf ue maternelle, Vi- 'ramamouni avait étudié à fond dans sa patrie l'hébreu, le grec, le latin, le portugais et plusieurs autres langues. Arrivé dans l'Inde, il apprit le sams-

crit, le telenga et surtout le tamoul, qu'il approfondh pendant cinq ans. Après s'être rendu fanriliers, dorant TÎngt ans, Tirouvallouvar et tous les autres ouvrages des plus célèbres poètes; îl composa, pour remédier aux maladies de la gentilité, qui se propageaient de père en fils, ces livres admirables qui, tels qu'une montagne toute d'or réfléchissant les rayons du soleil, répandirent au loin des torrents de lumière (1).

D'abord, dans une église qu'il avait fait bâtir à Arialouf, en 1726, il composa, en l'honneur de S. Joseph, nourricier du Sauveur incarné, trois mille six cent quinze strophes, divisées en trente-six chants, sous le nom deTembavani (2). A la demande des savants, qui ne pouvaient atteindre à la sublimité de sa poésie, il traduisit cet ouvrage en prose l'an 1728. Il y expose les mystères de la religion, combat les superstitions, renverse et foudroie la gentilîté, donne partout des instructions sublimes, et raconte un grand nombre de traits de l'Histoire sainte avec une telle abondance, une telle élégance et un tel ordre, que tout le monde regarde comme un prodige et Teffet d'une assistance spéciale du Ciel, qu'il ait pu, dans une langue étrangère, écrire avec tant de ri-

(1) D'après VtnHa orienuau jchriêtiana^ auctore P. PavifQo À. S.Bartholom8DQ(Romœ, i794), p. 191, la MMIothèque royale doit posséder plusieurs ouvrages manuscrits des pères Beschi et de* NoMIL i

(â) Ge mol peut se traduire par « nourris-tot de lait et de iQiel. » Annaké de philoi. chraunnê^ t. 33, p. 35.

chesse, de pureté et àe précision. Admirateurs de la sublimité du génie du père Beschi, les savants et les poètes, pour montrer l'estime qu ils faisaient de son savoir, s'accordèrent à changer son nom de Dinlrianada (c*est à dire Evariste ou Constant), en celui de Yiramamouni (ou dé grand homme très savant) (1).

Les autres ouvrages en vers de Yiramamouni sont Téiégant, le délicieux, le divin Kalambagam (Mueeitanea) de Tiroucavalour, réunion de diverses espèces de poésies en l'honneur de Notre-Dame-du*Refuge, à laquelle il avait bâti un sanctuaire à Tiroucavalour; VAdeîcalamaley et un recueil de Venba (espèces d'épigrammes en quatre vers); puis Thistoire d'une sainte martyre portugaise en cent et une strophes>di< visée en dix chants, d'un style plus simple, mais plein d'élégance et de douceur. En outre, célébrant les souffrances du Sauveur, la virginité de Marie, l'immaculée conception et les douleurs de la Vierge, il composa un grand nombre de poésies en forme de louanges et d'adoration.

Il avait toujours avec lui cinq scribes. Lorsqu'il composait, le premier écrivait la première partie du quatrain ; le second, la seconde; le troisième, la troisième; le quatrième, la quatrième; et le cinquième mettait toutes ces copies en ordre. Un seul n'eût pu suffire à la rapidité de sa conception. C'est ainsi que le soir, avant de prendre son repos, il ne manquait jamais de dicter ses ins pirations (2).,

(1) ÂnnaUê de philosophie chrétienne, t. 23, p. 34.

(2) Voyez dans les Annales de philosophie chrétienne les autres ouvrages nombreux composés par le père Bescbl, en prose et en vers.

Viramamouni ayant besoin déparier au nabab de Trîchirapalli, apprit en trois mois le persan et le turc. Dans l'entretien qu'ils eurent ensemble, le prince, reconnaissant la supériorité de son génie, l'affectionna, lui donna le nom d'Ismat-Saniassy (le pénitent sans tache), et lui fit présent du palanquin dont s*était servi son grand-père Satoula-Khan. En outre, le nabab lui attribua pour ses dépenses, au nord, dans les dépendances de Trichirapalli, les territoires d'OuAa/ottr, Nalava, Arasour, NeUour^ affranchis de tribut, avec un revenu de douze cents roupies par an. Puis il l'établit auprès de sa personne avec le titre et la charge de divan ou premier ministre.

Gréé divan, Beschi recevait dans ses voyages tous les honneurs que Ton rend aux grands gourous indiens. Une escorte de trente cavaliers l'accompagnait partout, avec douze porte-drapeaux et quatre pions i bâton d'argent. Pour moniure il avait un magnifique cheval blanc et un autre noir, richement enharnachés. Par derrière venaient un trompette à cheval, un chameau portant d'énormes cymbales, un autre chameau chargé d'un gros tambour qui retentissait au loin ; sur un troisième étaient les ornements nécessaires pour célébrer la sainte messe; trois autres chameaux portaient les bagages et les tentes.

Au milieu de cette pompe, Beschi, grand divan, et supérieur à tous les savants du pays, montra que son caractère de prêtre était au dessus de toutes ces distinctions. Sans cesse il disputait

avec les gentils pour les convertir. Grand nombre ' de savants venaient mettre sa science à Tépreuve. Tous en se retirant reconnaissaient sa supériorité.

Deux célèbres pandaromSj ou pénitents du pays, voyant qu'ils ne pouvaient se promettre aucun ayântage d'une dispute en paroles, crurent obtenir plus de succès en s'exprimantpar signes, lis vinrent donc trouver le père Beschi. Après les premiers compU* mentSy on passe aux questions énigmatiques. Us s'imaginaient que s'ils montraient deux doigts levés, le père comprendrait seulement qu'ils venaient deux, tandis qu'ils donnaient à cesigne un sens plus relevé, et qu'ainsi ils auraient la victoire. L'un d'eux montre donc au père deux doigts levés. Beschi, sans s' arrêter au sens qu'ils avaient prévu, donna sur-le-champ & ce symbole les significations suivantes : soUil idt Ime^ père et mère, ciel et enfer, vrai prêtre et fatix prêtre^ bien et tnaly péché et vertUy ami et ennémd^ joie et tristesse, mort et vie, ouvrir et fermer, et bien d'autres sens eucore. Après cela, montrant lui-même un seul doigt levé, il porte rapidement la main droite vers la main |;auche. Les pandaroms restent interdits et sans réponse : le père leur explique qu'il n'y a qu'un seul Dieu créateur de toutes choses, et que hors le servir tout n'est que fausseté et mensonge. Les deuxpéai* tents vaincus se retirèrent sans mot dire.

Une autre fois, neuf pandaroms, à longue chevelure, grands savants, vinrent disputer, résolus d'obtenir la victoire à quelque prix que ce fût. L'on con* yiht que le vaincu se ^ouniettrait aux lois du vain-

queur. La dispute dura ua mois entier. Enfin ces grands pandaroms furent forcés de se remettre à sa discrétion. Six d'entre eux reçurent le baptême et trois perdirent leur chevelure. Ceux-ci» pleins de dépit, s'expatrièrent ; et leurs chevelures liées et tressées comme de la paille, restèrent suspendues dans le vestibule de Téglise de Tiroucavaiour (1).

G*est ainsi que le père Beschi disputait en toute circonstance , instruisant et convertissant grand nombre de païens. Fidèle au précepte de S. Paul, Attende tibi et doctrinœ, en convertissant les peuples et les instruisant, vainqueur du monde, de ses passions et du démon, il pratiquait toutes les vertus. Enfin, en 1740, Nudir-Sing ayant mis le siège devant Tiicbirapalli, Beschi se relira dans une résidence des Jésuites, où il continua d'instruire le peuple par ses prédications. Là, après avoir par ses discours et ses sueurs conduit au ciel grand nombre d'âmes, lui-même, nouvel ornement des cieux, il mourut en 1742.

Ce tableau oriental de la magnificence du père Beschi est de nature à scandaliser, si on se laisse prendre au coloris ; et plus d'un lecteur a peut-être déjà dit en lui-même : Jesuita, Jemita ^ Jésus non ibat

(1) Chacune de ces chevelures, dites scLdhey^ dans lesquelles Jamais peigne n'avait passée pouvait avoir ciiîq à six pieds de long; et roulée sur elle-même, elle formait un volome d'un pied et demi de diamètre. « On dirait, à les voir, remarque le biographe tamoule, que ce sont (rois bottes de foin entassées Tune sur Tautrç. » iinn, de pf^ilj ehrél.y i, ^, p. 45.

iia. rai cependant cru devoir le citer afin de faire connaître Ta ppréciation des Indiens et non la réalité. Car sous le pinceau d'un Européen les figures perdraient singulièrement de leur éclat.

Ainsi, le palais d'un brabme jésuite deviendrait une pauvre cabane en terre, haute et large de quelques pieds seulement, couverte de paille, presque inondée dans la saison des pluies, ne recevant d'iiret de jour que par la porte, ou par quelque trou en guise de fenêtre. La peau de tigre ou de cerf sur laquelle il s'assied et se couché, ne serait qu'une précaution indispensable pour éviter les maladies causées pat l'humidité. Son ameublement se réduirait à trois oa quatre vases de terre, lui servant de sacristie, de buffet et de garde-robe. Des feuilles d'arbres lui tiendraient lieu de table, de nappe, de serviettes et de plats (1).

Son pouvoir baisserait encore plus. « Quand le missionnaire se lève le matin, écrivait en France le célèbre père Bouchet, contemporain du père Bescbi, il n'oserait assurer qu'il ne couchera pas le soir dans quelque cachot... il est rare qu'il s'en trouve un seul qui échappe aux horreurs de la prison; et j*en ai connu qui ont été emprisonnés deux fois en moins d'une année (2). i»

Le père Beschi, malgré le respect dont il était entouré, fut soumis à de nombreuses avanies. En i7f3,

(1) Lettres édifiantet^ mémoirei dei Indes, 1. 13, p. 8 et 9 (Paris, 1781).

(2) Ibid.^ p. 25-28.

le témoignage d'un pariah suffit pour le faire saisir, dépouiller de ses vêtements et menacer de verges. (1).

(1) Notes et Pièces justificatives, n. 5.

aaa

Page 1